«FAVERNEY, SON ABBAYE ET LE MIRACLE DES SAINTES-HOSTIES» ; 4e PARTIE - CH. 1
QUATRIÈME PARTIE
Les Bénédictins réformés et la Sainte-Hostie durant les XVIIe et XVIIIe siècles
CHAPITRE PREMIER
L'abbaye de Faverney depuis la Réforme jusqu'à la grande Révolution
«Le 17 Septembre 1630, à midi, en la maison abbatiale de Faverney, Honorable Jean-Guillaume Doyen, capitaine et surintendant en la terre et baronnie d'Amance pour Monseigneur le marquis de Varambon, se présenta par devant Dom Félix La Combe, prieur des Révérends Pères Bénédictins réformés de l'abbaye Notre-Dame de Faverney, pour réclamer, au nom du droit de gardienneté des seigneur et dame d'Amance, la remise des clefs» du monastère afin de «faire l'inventaire de tous les biens délaissés par le Révérend Père en Dieu Dom Alphonse Doresmieux, jadis abbé dudit Faverney». Mais le grand
prieur Dom Félix fit remarquer «au fondé de procuration spéciale du seigneur marquis de Varambon, présentement aux Pays-Bas pour le service de Sa Majesté, que ladite abbaye n'avait été vacante à cause de la coadjutorie donnée par les Souverains princes et advouhée par Sa Sainteté à Révérend Père en Dieu Dom Hydulphe Bremer, à present abbé et seigneur dudit Faverney qui en avait pris possession» par devant Claude Dard, procureur d'office de la baronnie d'Amance. Ainsi à
peine quelques heures s'étaient écoulées depuis le trépas de Dom Doresmieux, et déjà ses religieux dont il avait toujours été l'ami plutôt que le supérieur, pouvaient apprécier les effets de sa protection paternelle au point de vue temporel. Son héroïque abdication de la charge abbatiale et l'intronisatioun immédiate de son fils de prédilection comme abbé successeur leur valaient, en effet, d'être préservés des durs ennuis et des conséquences matérielles d'un des droits les plus onéreux de la gardienneté seigneuriale (1).
Mais le choix providentiel de Dom Brenier, comme abbé de Faverney, ne tarda pas à se révéler d'une façon merveilleuse. Cet humble enfant de Luxeuil, à l'âme ardente, au cœur pur, dont la prière incessante avait attiré en 1608 la plus étonnante des merveilles eucharistiques, s'était toujours montré un homme supérieur dans les divers emplois de maître des novices, de prieur et de coadjuteur. Durant son second noviciat dans l'abbaye modèle de Moyenmoutier, «ses études furent si brillantes», a écrit Dom Bebin qui fut un de ses élèves et l'un de ses religieux, «qu'il ne tarda pas à surpasser ses maîtres, et, avant que d'être élevé au sacerdoce, dans un âge où l'on est encore assis sur les bancs de l'école, il enseignait déjà la philosophie et la théologie aux religieux du couvent».
«Chargé bientôt et tout à la fois des études et du gouvernement des novices, il déploya dans cette charge si délicate toutes les merveilleuses facultés dont la Providence l'avait doué. L'obéissance, la pauvreté, l'humilité, le silence, l'oraison, la mortification, tels étaient les sujets des admirables conférences qu'il adressait à ses moines. Malgré son abord froid, sa figure austère, il gagnait bien vite la confiance de chacun. On allait à lui comme à un père à qui on ne cache rien, et c'était avec un abandon filial qu'on lui dévoilait jusqu'à ses plus secrètes pensées. Quand la science s'allie à la vertu et qu'on la fait servir à la gloire de Dieu et à son propre salut, elle devient alors un ornement qui en double la valeur, tout en étant conforme au désir de Saint Benoît qui voulait que toutes les sciences humaines fussent aussi enseignées dans ses asiles monastiques de sainteté» (2).
C'est pourquoi dès les premiers jours de son règne abbatial, le saint abbé se résolut à ouvrir une école aux enfants de son peuple de Faverney ; et «afin de n'interrompre point la retraite et le silence du monastère» remarque Dom Grappin, il l'installa dans les bâtiments mêmes de son hôtel. Presqu'en même temps il en ouvrit une autre non moins considérable à Arbecey, dans l'ancienne maison régulière appelée le château. En ces deux écoles du monastère, grâce à la réputation de Dom Brenier et de ses religieux réformés, on vit accourir l'élite de la jeunesse studieuse de Franche-Comté et des pays voisins. Chacun voulait y mettre ses enfants : les bourgeois comme les gentilshommes, les pauvres comme les riches. Et sous son habile direction, «les disciples furent dignes du maître : ils devinrent la gloire des lettres, l'honneur de la religion et la joie de l'illustre abbé. Ceux qui suivirent le siècle arrivèrent aux premières charges publiques, et quoique parvenus au faîte des honneurs, ils n'oublièrent jamais les leçons qu'ils avaient reçues à Faverney et surent toujours y conformer leur conduite» (3).
Ainsi, sous les années 1632, 1633 et 1634, Dom Grappin reconnaît avoir trouvé dans le catalogue des pensionnaires François de Lamberg comte allemand, Paul d'Aydembourg landgrave allemand, les sires d'Accolans, de Cubry, d'Esboz-Brest, de Malpas, de Melincourt, de Saint-Mauris, et une infinité d'autres parmi lesquels il distingua «deux illustres frères, Dom Gérard et Dom Bernardin Richardot dont le premier fut dans la suite principal du collège de Dole et président de la congrégation
de Saint-Vanne, et le second fut élu au postulé deux fois abbé de Faverney par les religieux ses confrères» (4).
Je dois mentionner spécialement, parmi les représentants de grande maison qui vinrent se former à l'école de Dom Brenier, l'un de nos plus illustres archevêques Antoine-Pierre Ier de Grammont, que Mgr Dubourg, son douzième successeur sur le siège de Besançon, ne craignit pas d'appeler le «Charles Borromée de la Franche-Comté». Le jeune Antoine-Pierre, troisième fils du colonel d'infanterie Antide de Grammont, baron de Melisey, seigneur de Courbesain, Servance et autres lieux, gouverneur de Dole et de Salins, était né au château de Melisey le 29 mars 1615. Dès l'âge de neuf ans, il se vit sevré des douceurs de la vie de famille et envoyé à l'abbaye de Luxeuil où il resta jusqu'en 1632, portant déjà l'habit des bénédictins et suivant avec des jeunes gens de son âge le cours de ses etudes classiques. «Attiré par la réputation de science, de vertu, de piété et de bonne éducation dont jouissait l'école de Faverney, a écrit l'abbé Filsjean, le jeune novice Frère Antoine-Pierre de Grammont sollicita de ses supérieurs l'autorisation d'y venir passer les dernières années de son adolescence». De fait, il y étudia trois ans, de 1632 à 1634, sous la direction de l'abbé Dom Brenier, puis il retourna à Luxeuil qu'il quitta en 1635, alors que l'abbé Dom Jérôme Coquelin, s'inspirant des exemples qu'il avait sous les yeux à Faverney, et faisant appel aux lumières de Dom Brenier, venait d'y établir enfin la réforme de Saint-Vanne et Saint-Hydulphe (5).
Mais tout en s'occupant de la jeunesse studieuse de ses écoles, Dom Brenier ne négligeait pas ses religieux ; car, s'il «était du petit nombre de ces grands maîtres dont les leçons laissent dans l'âme des jeunes gens des impressions ineffaçables, il excellait également à leur inspirer les vertus qui lui valurent la réputation d'un saint, et à leur communiquer les vastes connaissances qui le firent passer polir un des plus savants hommes de son temps. Cependant il n'écrivit rien ; mais ses élèves soit laïques soit religieux étaient ses livres vivants, et l'opinion que l'on avait de
lui était justifiée par les sujets qu'il forma pour son pays et pour son ordre» (6).
En effet, toute une pléiade de moines savants et remarquables surgit alors dans notre abbaye, «stérile jusqu'à l'introduction de la réforme», avoue Dom Grappin lui-même. Ainsi Dom Colomban Boban, profès à Faverney depuis 1624 et devenu prieur, écrit l'Histoire du prieuré de Vaux-sur-Poligny. Dom Benoît Alviset, originaire d'une noble famille de la haute magistrature au comté de Bourgogne, prononça ses vœux à Faverney en 1628, fit imprimer un volume in-4° où il traite des privilèges des religieux, et devint l'auteur d'un manuscrit qui renferme des renseignements précieux sur les
premiers temps de notre monastère. Son frère Dom Arsène est auteur d'un commentaire latin sur la Règle de Saint-Benoît. En 1630, Dom Albert Belin, appartenant à une famille de Besançon qui a donné plusieurs sénateurs au Parlement de Franche-Comté, fait profession entre les mains de Dom Brenier, et bientôt est placé à la tête du collège de Cluny à Paris, puis est élu abbé du monastère de Notre-Dame de La Chapelle dans l'ancien évêché de Térouanne, et
enfin évêque de Belley. Ce moine fut un prédicateur éloquent, un historien consciencieux et un philosophe profond ; il a laissé plusieurs manuscrits et fit imprimer à Paris, en l'espace de dix années (1648 à 1658), six ouvrages différents (7).
Tout en dépensant au service de ses frères et de ses élèves les dons magnifiques dont Dieu l'avait si richement départi, l'abbé Brenier n'oubliait pas sa propre sanctification. Sans cesse il y travaillait. «Mais en dehors des pénitences
extraordinaires qu'il s'imposait en secret et dont Dieu seul était témoin, on ne voyait rien dans sa conduite de bien particulier. Elevé au-dessus des autres, il savait qu'il leur devait le bon exemple, voilà pourquoi il est toujours le premier à l'office, le premier au travail, le premier à tous les exercices. Au dortoir, il prend son repos à côté de ses moines sur une mauvaise paillasse ; au réfectoire, il partage avec eux le repas commun, quand il ne se contente pas, ce qui lui arrivait très souvent, de quelques fruits et d'un plat de légume. Mais autant sa table abbatiale était frugale quand il était seul, autant il savait se montrer grand lorsqu'il s'agissait de pratiquer le devoir de l'hospitalité. Chacun était reçu selon son rang et sa condition avec un accueil charmant et une générosité qu'on n'oubliait jamais. Aussi ne se passait-il pas de semaine qu'on ne vît à sa table des hommes du monde ou des religieux qui venaient quelquefois de fort loin pour lui soumettre leurs difficultes et faire appel à ses lumieres. Ceux-ci sortaient toujours éclairés et si édifiés de sa conversation où rien d'inutile ne lui échappait, qu'ils se sentaient comme enflammés et mieux disposés à servir Dieu» (8).
«Ces belles qualités devaient nécessairement l'élever aux premières charges de la Congrégation de Saint-Vanne et de Saint-Hydulphe. Aussi le voyons-nous remplir tantôt les fonctions de visiteur, tantôt celles de définiteur ou d'assistant général, sans parler de la présidence des chapitres ou assemblées provinciales qu'il conserva toute sa vie. Chaque fois que ses supérieurs avaient à traiter une affaire importante, c'était à lui qu'ils s'adressaient, tellement ils avaient confiance dans son grand tact, sa prudence éclairée, son merveilleux esprit qui saisissait facilement le nœud des
difficultés et le moyen de les résoudre. C'est ainsi qu'en 1633 il fut député à l'illustre abbaye de Cluny pour donner son avis sur la réforme que le cardinal de Richelieu voulait introduire dans ce monastère dont il était abbé. Après l'avoir entendu, le grand prieur claustral des Clunistes Dom Humbert Rollet lui remit aussitôt une commission authentique de vicaire-général, avec plein pouvoir de visiter, corriger et réformer tous les monastères du Comté de Bourgogne qui dépendaient de Cluny, tels que les prieurés de Vaux-sur-Poligny, Château-sur-Salins et de Morteau» (9).
Mais là ne se bornèrent pas les efforts de son zèle pour les âmes religieuses. De même que l'archevêque Ferdinand de Rye l'avait chargé, dès 1628, quoique simple coadjuteur, de travailler à la réforme des Ursulines de Vesoul et d'Auxonne, ainsi son successeur Claude d'Achey dont il était le conseil, le chargea de la direction des Annonciades de Vesoul. Et même
«les affaires les plus importantes de la province lui étaient soumises comme au conseiller le plus sûr par les gouverneurs comtois, qu'ils s'appelassent Claude de Bauffremont ou Claude-François Tuillier. Il ne faut donc pas être surpris si, dans les Etats généraux du Comté où il assistait avec son froc de bénédictin et où il prenait souvent la parole pour défendre
tous les intérêts, ceux de la sainte Eglise comme ceux de l'Etat et des particuliers, ne s'inspirant que de la justice, sa voix éloquente était toujours écoutée» (10).
Ce fut avec un zèle semblable qu'il défendit les droits de son monastère, foulés aux pieds par un certain baron de Vuiltz, seigneur de Breurey. Celui-ci prétendait à tort que le signe patibulaire de Faverney était placé sur les terres de sa seigneurie et voulait le faire disparaître. S'étant rencontré sur le terrain contesté pour procéder contradictoirement à la reconnaissance et à la fixation de leurs propriétés respectives, ils ne parvinrent pas à s'entendre. Le baron mit la main à son épée en s'écriant : «Je la briserai plutôt que de perdre mes droits !» — «J'y engage moi-même ma mître et ma crosse !» répondit l'abbé Brenier en souriant (11).
Son énergie et son zèle allaient de pair avec son ardente piété pour l'Hostie Miraculeuse dont il est le fidèle gardien. Tandis que la foi du peuple chrétien grandit toujours à mesure que la renommée proclame la merveille eucharistique
de 1608 ; tandis que l'érudit bisontin Jacques Chifflet l'a publiée dans son Vesontio imprimé à Lyon en 1618 ; tandis que l'Hortus Pastorum de Jacques Marchant dans le Hainaut, en 1626, l'a présentée en face des protestants de Mons et des Pays-Bas comme le miracle le plus éclatant accompli jusqu'alors en faveur du dogme catholique ; tandis que par la plume d'un magistrat aussi éclairé et aussi homme d'action qu'était jadis le président Boyvin, Girardot de Nozeroy, seigneur de Beauchemin, conseiller au Parlement de Dole et intendant des armées de Franche-Comté, a affirmé en 1632, dans son Histoire de Dix ans, sa croyance énergique à la réalité du miracle de Faverney ; tandis qu'en plein Paris, l'an 1638, le célèbre traité eucharistique intitulé Candelabrum mysticum par Jacques Marchant, fera mieux connaître encore toutes les merveilles de notre grand prodige, la sainteté de l'abbé Dom Claude-Hydulphe Brenier attire les pieux pèlerins dans sa chapelle du «Sacrement de Miracle». Les seigneurs et les simples fidèles apportent par leurs libéralités
un éclat croissant au culte de la sainte relique ; des messes et des offices solennels sont célébrés dans le nouveau sanctuaire ; on y allume en son honneur des lampes et des flambeaux armoriés en cire ouvragée ; les dames de Remiremont, le comte de Vergy et le marquis de Varambon d'Amance s'inscrivent parmi les insignes bienfaiteurs ; et dans leurs testaments, prêtres et fidèles du voisinage la font figurer pour des fondations (12).
La paix et la ferveur régnaient donc depuis dix ans dans l'abbaye de Faverney. Après la révolte suscitée en 1624 par les moines infidèles du Miracle, rien n'était venu arrêter les efforts de santification sous la houlette pastorale du saint abbé Brenier, lorsqu'en 1635 s'abattirent sur notre pauvre pays les sombres horreurs de la guerre de Dix Ans, époque la plus malheureuse de toutes ou du moins la mieux connue dans ses détails les plus cruels. Le cardinal de Richelieu
gouvernait alors la France où régnait le roi Louis XIII, surnommé le Juste. Notre province de Comté qui formait presque une enclave dans la France, lui avait appartenu longtemps et à diverses reprises et n'avait jamais cessé d'être
convoitée par elle. C'était, dans la pensée du cardinal-ministre, une conquête des plus importantes à faire sur l'Espagne et comme un joyau les plus précieux à rattacher à la couronne de son roi. Donc, après avoir dompté les protestants à La Rochelle et brisé la révolte des puissants seigneurs de la féodalité, il tenta l'attaque contre la Franche-Comté, isolée de tout appui du côté des Espagnols en guerre avec la France, et enveloppée des Français qui occupaient déjà Alsace, le pays de Montbéliard et le duché de Lorraine, Richelieu fit avancer contre elle deux armées, celle du prince de Condé gouverneur de Dijon pour s'emparer de Dole sa capitale, et celle du maréchal Caumonts de la Force pour la menacer et la contenir en échec sur la frontière de Jonvelle vers Jussey (13).
Le 2 juin 1635, le maréchal de la Force établit son quartier général à Neuvelle près de Lure, tandis que le duc de Lorraine, Charles IV, âgé de 27 ans et dépouillé de ses États par Richelieu, mais réfugié en Franche-Comté avec une partie de sa noblesse, marchait contre lui avec les restes de ses troupes lorraines que renforçaient quelques régiments de cavalerie allemande, hongroise et croate envoyés depuis Porrentruy par le feld-général Gallass. Le duc Charles IV, jeune et brillant capitaine que le roi des Espagne et des Pays-Bas Philippe IV avait accepté comme généralissime de ses armées en Comté, battit les Français du marquis de Caumonts et les obligea à se retirer du bailliage de Luxeuil. Cette victoire fut pour nous une véritable défaite, en ce sens que les soldats de Charles IV, campés dans la partie du bailliage d'Amont comprise entre Luxeuil, Vesoul et Jussey, furent à la charge des habitants et se conduisirent comme s'ils eussent été en pays conquis (14).
Un de ces régiments de Gallass, commandé par le colonel Colloredo, fut logé à Faverney et dans les villages voisins. Il semble que l'enfer, acharné contre la cité du miracle, ait choisi spécialement cette troupe pour se venger de la foi de nos pères par les plus abominables atrocités. Rien n'était sacré pour ces soudards, ni le respect dû aux propriétés, ni la vie des enfants, ni l'honneur des femmes. Courant en partis de trois ou quatre cents chevaux, ils commirent des excès inouïs, pillages, meurtres, viols, incendies et sacrilèges. Les villages de Pusey, Pusy et Charmoille près Vesoul furent saccagés totalement. Dans l'église de Colombier-lès-Vesoul, tandis que le curé célébrait la sainte messe, quelques soldats avides de butin se précipitèrent sur lui et arrachèrent de ses mains le calice empourpré du sang consacré du Christ (15). Et la ville de Faverney resta ainsi la proie de cette soldatesque enragée jusqu'au moment où le général Mathieu Gallass, cédant aux plaintes du Parlement, consentît à rappeler son lieutenant Colloredo dans le val de
Delémont. C'était dans les premiers jours de février 1636.
Mais à ce fléau passé en succéda un autre plus terrible. Au printemps la peste commença ses sinistres ravages qui pendant deux ans continueront avec autant d'acharnement que ceux de la guerre et de la famine. Faverney y perdra plus de la moitié de ses habitants. Une croix noire tracée sur la porte des maisons indiquait d'abord que le fléau avait passé là et en interdisait l'entrée. Les rues furent sans cesse parcourues par de lugubres porteurs qui se hâtaient de confier à la terre les cadavres noircis par la mort ; les habitations retentirent d'accents de douleur et d'épouvante. Alors la vue des tombeaux toujours ouverts, la terreur que répandait ce lugubre spectable, l'instinct même de la conservation rendirent insensibles et inhumains les survivants. Les malades furent chassés de la ville et parqués sous des baraques, auprès d'une
source, dans un pré qui se trouve proche du bois de la Raie vers l'antique voie de Faverney à Amance et qu'on désigne encore sous le nom de champ des pestiférés. Ceux même qui étaient soupçonnés d'être atteints par cet affreux mal,
étaient aussi expulsés et obligés de rester durant quarante jours en la compagnie des morts et des mourants où ils finissaient par succomber (16).
Après la peste, la famine. La culture des champs fut abandonnée faute de bras et de bétail ; parfois l'on voyait çà et là quelques paysans, attelés eux-mêmes à la charrue, faisant des efforts inouïs pour ensemencer quelques coins de terre. «On vivoit de l'herbe des jardins et des champs. Les charognes des bestes mortes», a narré l'historien comtois Girardot,
«estoient recherchées aux voiries ; mais cette table ne demeura pas longtemps mise. On tenait les portes de la ville fermées pour ne se veoir accablé de nombre de gens affamez qui s'y venoient rendre» (17).
Puis, après toutes ces horreurs de la famine et de la peste, voilà que l'armée impériale du feld-général comte Gallass qu'on avait lancée contre la France par la Franche-Comté pour nous défendre, ayant échoué dans son entreprise contre Dijon, se replia sur Jonvelle à la fin de décembre 1636. Durant les quelques jours de repos qu'y prit le comte Gallass comme aussi durant son campement à Saponcourt où il planta sa tente aux fermes de Mouhy, ses allemands vinrent dévaster l'abbaye de Clairefontaine et tous les villages jusqu'à Faverney lui-même. Après les allemands impériaux, ce fut le régiment lorrain du colonel Gaspard de Mercy qui vint y cantonner pour ses quartiers d'hiver. Le duc de Lorraine Charles IV lui-même, s'appuyant sur cette troupe d'élite de son sergent de bataille, vint «habiter le château de Menoux chez le
sieur de Montricher». Malgré son voisinage, les dragons de Mercy, pillards avides et sans pitié, torturaient les habitants par tous les moyens pour leur arracher de l'argent. Tantôt ils brûlaient les pieds à leurs pauvres victimes, tantôt ils les forçaient d'avaler de l'eau bouillante, tantôt ils leur piétinaient le ventre pour les faire vomir ensuite avec violence (18).
Après quelques mois de répit au printemps de l'an 1637, tandis que les armées allemandes et lorraines se battaient sur la Saône contre les Suédois et les Français, une partie de la garnison de Langres se jeta dans la Comté par Jonvelle et Jussey et vint attaquer Faverney. La ville, dépourvue de soldats et dépeuplée par la famine et la peste, se rendit à la première sommation et les vainqueurs la pillèrent à nouveau. C'était au mois d'août. Mais quand l'hiver survint le régiment des dragons du colonel de Mercy et le régiment du baron de Suisse sous la conduite du comte de Reux se présentèrent sous les murs de notre ville pour s'y cantonner une seconde fois. Les habitants, pleins de haine et d'épouvante au souvenir des horribles traitements qu'ils avaient endurés, refusèrent d'ouvrir leurs portes aux soldats de l'Espagne. Les deux régiments essayèrent inutilement de prendre la ville d'assaut, tant était désespérée la défense des citoyens. Alors le colonel Gaspard de Mercy partit pour chercher de l'artillerie et «on l'a vu mener hors de la ville de Gray deux canons de batterie, de celui que le comte Gallass y avait déposé, et, au plus fort de l'hiver, le conduire à 14 lieues contre la ville de Faverney». Grâce à la terreur du canon, la cité après avoir subi un assaut, consentait de nouveau à recevoir ses cruels protecteurs. Et voilà qu'en février 1638 le colonel Maillard, à la tête d'un régiment lorrain, vint encore y prendre ses quartiers d'hiver. Toutes ces troupes ont «ravagé les pauvres sujets de Sa Majesté qui y estoient réfugiés», ainsi rendait compte du triste état des habitants de Faverney le Parlement de Dole en écrivant
à son Altesse royale le 26 février 1638 (19).
Durant les années 1638 à 1641, la malheureuse seigneurie de l'abbé Dom Brenier subit encore alternativement les vexations et déprédations, soit des troupes lorraines et allemandes, soit des troupes espagnoles, croates et comtoises venues pour protéger le pays. Les fatigues inouïes qu'avaient éprouvées les gens de guerre, jointes aux privations et à la mauvaise qualité de la nourriture, avaient vicié le sang des soldats ; une maladie contagieuse se déclara parmi la garnison et se répandit avec une promptitude effrayante parmi la population de la ville et de la campagne. À Faverney les trois quarts des hommes de la garnison succombèrent ainsi qu'un grand nombre des habitants. Cette époque, déclare Girardot de Nozeroy, fut «la plus funeste et la plus tragique de toutes : car elle a été toute entière dans le feu, le sang et la peste, et sans secours d'aucune sorte» (20).
Et pour comble d'infortune, voici que le 17 septembre 1641, on apprend que les généraux français du Hallier gouverneur de la Lorraine, et le Comte de Grancey, au nom de la neutralité décidée par le roi Louis XIII pour entamer l'obstination haineuse des comtois, viennent de s'emparer de la forteresse de Jonvelle et en rasent le château et les murailles. Le lendemain, ils envoient des trompettes sommer les châteaux voisins de faire leur soumission et de payer une somme déterminée pour la rançon du pays. Lévigny, commandant de Senoncourt, apporta lui-même son tribut. La dame de Saint-Remy-Villers-Vaudey leur députa le chanoine de Villard, originaire de Saint-Remy et membre du chapitre de Vesoul. Demangevelle, Richecourt, Magny, Bougey, Chauvirey, Suaucourt, Mercey, Villers-Vaudey. Chemilly, Vauvillers, Saint-Loup, Amance même, démantelée par les Lorrains depuis février 1638, suivirent cet exemple. Mais, au milieu de cette défection genérale qu'expliquait la série des longs et cruels malheurs, seule la cité du Miracle où le marquis de Saint-Martin avait mis garnison, osa résister. Les remparts de Faverney furent battus en brèche par le canon près de la porte de Cubry ; le 21 septembre les Français donnèrent l'assaut et quatre fois ils furent repoussés. Alors du Hallier fit braquer huit pièces de canon sur les défenseurs de la brèche qui tombèrent mitraillés à leur poste ; et lorsque la colonne d'attaque envahit de nouveau le rempart renversé, elle n'y trouva que des morts et des mourants. La ville et l'abbaye furent saccagées, une partie des habitants fut passée au fil de l'épée ; les femmes et les enfants, réfugiés à l'église abbatiale avec Dom Brenier et ses religieux, n'obtinrent la vie sauve que grâce à l'intercession de deux religieux de Saint-François que l'armée de Grancey avait pour chapelains (21).
Parmi toutes ces calamités si diverses, les religieux réformés de Faverney ne cessèrent d'être la providence des malheureux qu'ils secoururent en s'imposant les plus durs sacrifices. L'abbé Brenier, seigneur impuissant comme homme de guerre, se dépensa sans compter comme consolateur des mourants et bienfaiteur des affamés et des orphelins. Il allait lui-même les visiter à domicile et leur faisait ses largesses dans le plus grand secret. Ayant appris que plusieurs demoiselles orphelines, atteintes par la misère générale et obligées de vivre au milieu des soldats, couraient les plus grands dangers, car la faim est mauvaise conseillère, il leur fit dire de ne pas se mettre en peine et de ne rien
faire au préjudice de leur honneur, car aussi longtemps qu'il aurait un morceau de pain, il le partagerait avec elles. Depuis qu'il avait succédé à son père en Dieu l'abbé Dom Doresmieux, il avait comme lui fait trois parts de ses
revenus abbatiaux : la première était destinée à son entretien, la seconde était employée aux réparations et à la décoration de son église, et la troisième la plus considérable était consacrée aux aumônes. Aussi, depuis ces terribles années de famine et de disette et jusqu'à la fin de sa vie, voire même après sa mort «pour obliger de prier Dieu pour son âme», chaque jour quatre-vingts à cent personnes et quelquefois davantage accouraient au monastère afin de recevoir
leur pain quotidien (22).
Toutefois sa charité pour ses infortunés sujets n'excluait pas son habileté à les défendre contre des exactions injustes. En 1641, la ville de Vesoul ayant demandé au gouverneur de la province que les habitants de Faverney fussent soumis à une contribution spéciale, destinée à l'indemniser des frais de l'occupation française, l'abbé Dom Brenier usa de toute son influence auprès du baron de Bauffremont qui décida que cette demande devait être rejetée, parce que cette petite cité «avait perdu plus que tout autre par la quantité de troupes qu'elle avait logées et nourries presque continuellement depuis le commencement de la guerre» (23).
«On ne pouvait cultiver les lettres dans l'abbaye de Dom Brenier au milieu des mourants et des armes», a écrit Dom Grappin ; «elles s'exilèrent donc pour un temps. Mais bientôt le monastère de Faverney redevint ce qu'il avait été avant la guerre, une école de science et de vertu pour la jeunesse, une académie où l'on élevait des sujets distingués à l'Eglise, au
cloître et à l'Etat. C'était aux saints et aux savants à former des savants et des saints». En effet, les éminentes vertus de l'humble Dom Brenier n'avaient fait que mieux resplendir sa sainteté durant toutes les calamités publiques, et
sa réputation comme l'un des plus savants hommes de son siècle s'était répandue bien au delà de notre malheureuse province. Aussi, après la mort en 1639 de Dom Jérôme Coquelin, abbé réformateur de Luxeuil, l'archevêque de Malines, chef du conseil royal des Pays-Bas, fit proposer cette magnifique abbaye à Dom Claude-Hydulphe. Mais notre saint abbé s'opposa constamment à sa translation et cette affaire n'échoua que parce qu'il le voulut (24).
Du reste, la divine Providence avait eu soin de l'entourer toujours de collaborateurs dignes de lui. Après les Dom Boban, et les deux frères Alviset Dom Benoît et Dom Arsène, parmi les plus fervents religieux de l'abbé Brenier se distinguait alors un bisontin Dom Vincent Duchesne, qui passa la majeure partie de sa vie à l'abbaye de Faverney. Ayant un goût prononcé pour l'architecture, il devint fort habile dans cet art, et les églises paroissiales de Saint-Pierre à Chalon-sur-Saône et de Saint-Symphorien à Metz, aussi bien que les monastères des bénédictines de Besançon, de Cluny, de Saint-Marcel à Chalon-sur-Saône et de Saint-Pierre à Châlon-sur-Marne, et les abbayes d'hommes de Corneux, de Vaulx-sur-Poligny et de Lons-le-Saunier furent construits sur ses plans et dessins. Ce fut lui qui répara d'une manière industrieuse l'église des bénédictins de Saint-Vincent à Besançon. Avec l'architecte distingué Dom Duchesne se trouvait aussi à l'abbaye Dom Odilon Bebin, franc-comtois, profès depuis 1635 et qui devint «l'historiographe érudit et le principal des historiens de Faverney», a écrit Jules Gauthier (25).
Avec de tels sujets et guidé par un tel maître, le monastère de Notre-Dame la Blanche ne pouvait que croître en science et en sainteté, et grandir en réputation et en influence. Aussi, à peine le calme fut-il un peu rétabli dans la province de Comté que l'abbé Hydulphe envoya pour la reforme, déjà décidée de la fameuse abbaye de Cluny, «tous ses religieux étudiants en théologie avec leurs professeurs, Dom Boban et Dom Maïeul, lesquels étaient quatorze, tous bons esprits, de fort bonne façon et de grande espérance. De quoi les bénédictins clunistes témoignèrent beaucoup de contentement, mais
bien plus lorsqu'ils reconnurent leur capacité par la thèse qu'ils soutinrent aux applaudissements de tous les assistants». Et tandis que par ses fils spirituels Dom Brenier étendait le règne de Dieu dans les âmes bénédictines, il
s'efforçait de compléter extérieurement l'œuvre d'embellissement de l'église abbatiale qu'avait si bien commencée à l'intérieur l'abbé Dom Doresmieux (26).
La flèche fort élevée qu'avait édifiée vers 1586 l'abbé François de Grammont menaçant ruine, sur les conseils de Dom Vincent Duchesne, il fut décidé qu'on la remplacerait, selon le goût de l'époque, par un clocher «à trois jolis dômes
superposés l'un sur l'autre et soutenus par divers piliers servant pour les ouvertures d'entre deux, le tout revestu de fer blanc». Un carillon fort gracieux à huit cloches fut établi dans le dôme supêrieur, et désormais, aux fêtes populeuses du lundi de la Pentecôte et aux solennités de Notre-Dame la Blanche, ses airs pieux chantèrent les louanges de Jésus-Hostie et de sa divine Mère. Mais à la beauté extérieure du temple l'abbé Brenier voulut encore y adjoindre l'utile pour ses religieux. «Entre le bras droit du transept et la chapelle de la Vierge située à droite du chevet», a écrit Jules Gauthier, un petit clocher à dôme revêtu aussi de fer blanc fut cantonné ; et l'horloge monacale aussi bien que la cloche des exercices monastiques y furent installées (27).
À cette époque, à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, le renom de notre pèlerinage eucharistique s'accrut prodigieusement. Déjà durant le terrible siège de Dole par les Français en 1636, le conseil de Ville avait promis de donner une lampe d'argent d'une valeur de mille francs pour brûler à perpétuité devant la Sainte-Hostie au lieu même du miracle. Aussi l'abbé Dom Brenier, fidèle à la ligne de conduite qu'avait suivie son père en Dieu l'abbé Doresmieux,
s'efforçait de se rendre aux fêtes doloises du mardi de la Pentecôte. Si en 1634 la maladie l'avait empêche d'y assister, il y était allé dans les années 1637 et 1645. Même en cette dernière circonstance, profitant des dispositions bienveillantes du nouvel archevêque Claude d'Achey, et se souvenant du procédé blessant employé à l'égard de Dom Doresmieux qui, en 1623, déjà revêtu des ornements pontificaux et partant présider la procession à l'église collégiale, s'était vu arrêté par les chanoines au sortir du collège Saint-Jérôme sous prétexte de l'opposition archiépiscopale, l'abbé Dom Hydulphe demanda formellement au chapitre de Dole d'avoir à faire ratifier son droit abbatial d'officier pontificalement, droit stipulé dans l'acte de cession du 18 décembre 1608 (28).
Cette énergique réclamation de l'abbé Brenier qu'on regardait comme un saint, rappela également aux Dolois leur non-accomplissement du vœu fait en 1636 d'une lampe d'argent à la Sainte-Chapelle de Faverney ; le conseil des
notables décida même d'y ajouter une rente annuelle de vingt-et-un francs pour l'entretenir. Les échevins de Dole furent d'autant plus inclinés à réparer leur retard qu'à leur grande désolation et stupéfaction ils venaient de découvrir qu'un «petit vermisseau roulé en spirale avait rongé une partie» de leur Sainte-Hostie. Pour l'empêcher donc de tomber en poussière, le doyen du chapitre, le président du Parlement, le vicomte mayeur et le bâtonnier des avocats résolurent en conseil d'appliquer la sainte relique «sur une lame de cire, prise au cierge pascal». Ce triste incident ne fit que stimuler la foi et l'ardente piété des quatre corps constitués de la capitale doloise. Aussi décidèrent-ils d'adresser désormais aux cités principales de la Comté une invitation à envoyer une délégation à la fête du mardi de la Pentecôte, et le bénédictin Dom Simplicien Gody fit même en 1650 une pièce de vers où il chante les deux trésors glorieux de Faverney (29) :
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Ville où le Pain mystérieux Se fit un trône glorieux Dans une dévorante flamme, Faverney, séjour excellent ! Par le nom d'une mesme Dame Fraternise avec Montroland. |
C'était, du reste, l'époque la plus brillante de notre abbaye en plein épanouissement de sainteté, de science, d'influence, de réputation, sous la houlette abbatiale de l'humble abbé Hydulphe Brenier. Dans les années 1654 et 1657, deux fois il fut appelé par le roi d'Espagne à présider les États de Flandre et de Franche-Comté. Ce fut aussi le moment où dans la plupart des campagnes et des villes de la Normandie, de la Picardie, de la Champagne, de la Bourgogne, de la Touraine, du Berry, de l'Auvergne, de la Provence et du Limousin, un prédicateur des plus célèbres, une des gloires des Oratoriens fondés par M. de Bérulle, un franc-comtois de Poligny, fils d'un conseiller à la Cour souveraine du Parlement de Dole, s'écriait avec les ardeurs d'un zèle tout apostolique : «Saint Paul dit, que les miracles ne sont pas nécessaires aux fidèles, mais aux infidèles ; et néanmoins il plaît à la bonté divine d'en faire de temps en temps pour confirmer la foy, et consoler la piété des fidèles : en voicy un du Saint Sacrement, dont je puis parler sçavamment ; car j'étais dans le pays mesme, quand il arriva l'an mil six cens huit en l'Eglise abbatiale de Faverney». Ce témoin si éloquent de la Sainte-Hostie était le Père Jean Le Jeune qui avait 16 ans à l'époque du grand évènement ; il avait assiste sans doute comme page du Roi-Hostie ou peut-être vêtu en nymphe à la grandiose réception du «Palladium de la Cité». C'est pourquoi il écrivit dans la Dédicace de ses Sermons cette phrase qui montre bien l'énorme retentissement de notre stupéfiant prodige dans la seconde moitié du XVIIe siècle : «La si religieuse, si particulière et si admirable dévotion envers la Sainte-Hostie du Miracle depuis cinquante-sept ans vous a rendu celebres dans tous les Royaumes de l'Europe» (30).
La sainteté épanouie de Dom Brenier s'était donnée aussi à cette époque un libre cours pour enrichir la chapelle du Sacrement de Miracle. Grâce à la libéralité de ses religieux, il enchâssa la Sainte-Hostie «dans un Melchisédec d'argent doré en partie et l'autre en chrystal richement élaboré, avec une couronne impériale au-dessus aussy d'argent doré». Pour renfermer ce nouveau sacré reliquaire, il fit construire «un beau et grand tabernacle doré, enrichy de plusieurs figures de divers saincts», et il fit couvrir les murs de la chapelle «d'une tapisserie de cuir doré». Enfin sur le grand autel il éleva «un tabernacle doré dans lequel fut mis un grand soleil où repose le très Saint Sacrement». Ainsi notre
Sainte-Chapelle de Faverney était devenue un trône moins indigne de la grandeur de notre Relique sacrée (31).
Mais la plus belle ornementation qu'avait procurée la réputation de l'abbé Brenier, si connu pour ses mérites bien au-delà de la Franche-Comté, fut la nombreuse couronne de religieux fervents qu'il attira à l'abbaye. Un simple exposé local nous indiquera suffisamment ce que l'Histoire ne nous dit pas. Parmi les professions des religieux en 1660, je trouve Odilon Dard et Nicolas Poirson, tous deux d'Amance. Déjà le curé d'Amance Messire Pierre Billerey, originaire de Montureux-lès-Baulay, était devenu le 10 décembre 1649 novice de Dom Brenier, et avait fait une fondation «pour décorer la
chapelle du T. S. Sacrement de miracle». Mais déjà aussi un jeune noble d'Amance, ayant à peine treize ans, à la suite «des entretiens dévots et spirituels qu'il eut avec un des plus saints Bénédictins» qu'on ait vus, avait demandé «de si
donne grâce et avec tant d'instance le saint habit au très révérend Père Dom Claude-Hydulphe que cet excellent supérieur le garda quelques mois sous sa sage direction à Faverney ; puis, afin de le mieux éprouver, à raison de la faiblesse
de son âge et la délicatesse de sa complexion dans un petit corps, à ce qu'il semblait, peu propre à soutenir les veilles, les jeûnes, les abstinences et les autres austérités» de la Règle bénédictine réformée, il n'hésita pas pour l'éloigner de
sa famille de «luy ménager une place au noviciat de Luxeuil». «Le vingt-troisième du mois de Janvier de l'année mil six cent cinquante huit», le jeune novice, âgé de quatorze ans et deux mois à peine, avait fait «la profession solennelle de
ses vœux». C'était Dom Benoît Dard, la dernière gloire de sainteté de l'abbaye de Luxeuil et le futur convertisseur du second successeur de Dom Brenier. Le saint abbé de Faverney avait engendré à la grâce le dernier saint de Luxeuil
(32).
Une disette épouvantable qui dura depuis la moisson de 1661 à celle de 1662, fournit une dernière occasion à l'abbé Brenier, déjà plus que septuagénaire, de donner un libre essor à sa grande charité. La rareté des grains était telle
que Dom Bebin, alors prieur claustral, nous dit qu'à l'exception du couvent, il y avait à peine dans la ville «deux maisons qui eussent assez de blez pour vivre dans cette terrible année». À cette époque, la quarte de Faverney (44 litres) se payait plus de dix francs ; cette somme équivaudrait de nos jours à un louis de vingt francs. La misère fut si affreuse qu'une multitude d'indigents hâves et déguenillés demandaient partout à grands cris un peu de nourriture. Les religieux bénédictins et leur saint abbé s'imposèrent les plus dures privations et donnèrent souvent jusqu'à leur propre pain. Il est prouvé par une enquête du Parlement de Dole que, dans cette seule année de famine, le monastère distribua
aux pauvres plus de six cents cinquante doubles décalitres de blé (33).
En cette même année 1662, le chapitre général de la Congrégation devait se tenir au monastère de Saint-Vannes à Verdun. Malgré de violentes douleurs causées par un mal qui devait l'emporter et dont il souffrait déjà depuis quelque temps, Dom Hydulphe Brenier, toujours obéissant à la Règle, n'hésita pas à se mettre en route. Pendant le voyage, a relaté Dom Bebin,
il ne cessa de garder un recueillement profond d'où il ne sortait que pour écouter la lecture que lui faisait son compagnon sur la préparation à la mort. Durant les séances du chapitre, il prit plusieurs fois la parole, mais ce n'était plus l'éloquent orateur d'autrefois. Les Pères abbés de la Réforme voulurent quand même rendre un dernier hommage à ses éminentes vertus et lui offrirent la présidence de toute la Congrégation de Saint-Vannes et de Saint-Hydulphe. C'en était
trop : Dom Brenier terrifie se jette à leurs pieds, et les mains jointes, les larmes aux yeux, il les supplie d'épargner à sa faiblesse une responsabilité qu'il ne saurait plus supporter. Malgré ses prières et ses sanglots, l'assemblée ne revint pas sur son vote.
En quittant Verdun, le nouveau supérieur général, accompagné des Pères des couvents réformés de Franche-Comté et de plusieurs autres, se dirigea vers l'abbaye de Saint-Mihiel. C'était là que la mort l'attendait. À peine arrivé au monastère la fièvre le saisit et l'obligea de garder le lit, sans toutefois rien diminuer de sa ferveur. Le mal grandissant toujours, on appela les plus fameux médecins de la Lorraine, mais ils jugèrent bien vite que tout était fini. Dès qu'il eut connaissance de son état, notre malade demanda lui-même à recevoir les derniers sacrements qui lui furent administrés par le Révérend Père abbé. Au moment où le saint viatique fut apporté dans la chambre du mourant, celui-ci
à la vue de son Dieu oublie un instant toutes ses souffrances, et, emporté par l'élan de sa foi embrasé par le feu de sa charité, il quitte le lit, se jette à genoux, et ce fut dans ces sentiments qui arrachaient des larmes à tous les assistants, qu'il reçut son Jésus pour la dernière fois.
Après que l'huile des malades eut coulé sur ses membres déjà glacés par la mort, après le suprême pardon du prêtre qui ouvre avec le trésor des indulgences les portes du Ciel, notre
saint se recueille un instant ; puis d'une voix assez forte, à tous ses frères présents et absents, il demande très humblement pardon de la mauvaise édification qu'il a pu leur donner, et les supplie ensuite de rester toujours les fidèles gardiens de sa stricte observance et de faire part à tous les religieux de ses dernières volontés. Alors, ayant béni la Congrégation toute entière, il envoie un dernier sourire à Notre-Dame la Blanche et à la Sainte-Hostie du Miracle, et il expire dans les bras de Dom Ferdinand Bouhelier, son compagnon de voyage pour lequel il avait toujours été le meilleur des pères. C'était le 17 mai 1662, à l'heure de minuit, le jour même où la sainte Église célébrait la fête de l'Ascension, Dom
Brenier était âgé de soixante-quatorze ans ; il en avait passé sept comme coadjuteur de son père en Dieu l'abbé Doresmieux ; il avait été abbé dans son monastère durant trente-quatre ans ; et plus d'un demi-siècle s'était écoulé depuis le jour de l'an 1607 où l'humble enfant de Luxeuil, à l'âme ardente, au cœur pur, avait commencé son incessante prière dans l'antique sanctuaire de Notre-Dame la Blanche et avait attiré du Ciel, par son humilité extraordinaire, et le plus grand
miracle eucharistique du monde et la transformation la plus merveilleuse de l'abbaye de Faverney (34).
Tandis que «les cendres de ce bon abbé», comme parle Dom Bebin, étaient solennellement déposées dans les caveaux de l'église abbatiale de Saint-Mihiel en pays de Lorraine, voilà que le 22 mai à huit heures du matin, sous les cloîtres
endeuillés de l'abbaye de Faverney, Dom Augustin Millot, prieur des bénédictins de Morey, et Dom Athanase Millot son frère, prieur des religieux de Dole, tous deux de retour des obsèques du saint abbé Brenier, furent accostés par «le procureur d'office et l'intendant général aux affaires d'illustre haut et puissant seigneur Messire Ferdinand-Eléonore de Rye et de Poitiers, marquis de Varambon, comte de Saint-Vallier et baron d'Amance». Ils venaient, au nom du droit de gardienneté de leur maître, réclamer les clefs de la maison abbatiale dont ils devaient assurer la garde. Alors Frère Benoît Aigrot, en l'absence du prieur encore retenu à Saint-Mihiel, leur remit, en qualité de frère-commis du couvent, les clefs de l'abbaye. Aussitôt les intendant et procureur d'Amance allèrent fermer la grande porte dans la cour d'honneur devant le quartier abbatial, puis les portes des chambres, et déclarèrent avoir mission de rester dans le monastère jusqu'à l'arrivée du séquestre.
Mais vers les dix heures du matin, deux cavaliers de Vesoul, le sieur de Mesmay avocat fiscal et Pierre-Antoine Regnauld qui avaient été prévenus de cette prise de possession, se présentaient avec deux archers à cheval devant la porte abbatiale, ordonnant aux dits intendant et procureur d'avoir à leur ouvrir. Sur leur refus, le sieur de Mesmay entra en colère et fit enfoncer la grande porte du monastère, puis y pénétrant somma intendant et procureur d'Amance de lui livrer les clefs des chambres, sinon il allait faire briser toutes les portes. Alors pour éviter ce scandale, l'intendant, tout en réservant les droits du seigneur-gardien, lui livra toutes les clefs, et fit «constater la violence à eux faite par un acte notarié de Nicolas Maignien, scribe ordinaire de la justice de Faverney et par-devant Honorable Rebillot, procureur d'office du même Faverney» (35).
Cet épisode, assez désagréable pour la tranquilité de l'abbaye modèle, ne fut pas le seul que procura la mort si soudaine de l'abbé Brenier : celui de son successeur fut bien autrement préjudiciable. Aussitôt son trépas connu, le Parlement de Dole que Dom Grappin qualifie «d'un des plus respectables sénats de l'Europe», écrivait au roi d'Espagne Philippe IV qu'il lui «semblait très important que l'abbaye de Faverney soit pourvue d'un abbé régulier afin que, suivant les vestiges de Dom Claude-Hydulphe Brenier, dernier abbé d'icelle, décédé en réputation de sainteté, elle soit maintenue dans la règle de la Réforme, et conservée dans le bon état où il l'a laissée à son décès». De leur côté, les bénédictins selon leur Règle avaient jeté les yeux sur trois des leurs et d'un égal mérite : c'était Dom Odilon Bebin prieur de l'abbaye, Dom Bernardin Richardot, et Dom Jérôme Coquelin principal du collège de Dole. Mais ni l'élection canonique des religieux intéressés
ni les représentations de «Messieurs du Parlement» ne purent détruire la détestable influence de Dom Juan d'Autriche, fils naturel du roi d'Espagne Philippe IV. Celui-ci, sacrifiant les intérêts les plus sacrés de ce monastère, peut-être alors le plus renommé de ses états, désigna en 1663 Antoine Doré, flamand d'origine, homme de mœurs corrompues, bigame et médecin de Dom Juan, comme successeur au seul abbé de Faverney qui fut mort avec tous les signes de la sainteté la plus éminente et la plus attestée par les témoignages les plus unanimes. En vain le pape refusa d'envoyer des bulles à
l'indigne Doré ; ce dernier qui n'en avait cure, abbé commendataire par la grâce du roi et de son client le favori royal, «ne laissa pas, dit Dom Grappin, de toucher jusqu'en 1674 les revenus d'un bénéfice qu'il ne vit jamais» (36).
Heureusement que le grand prieur claustral Dom Bebin sut maintenir intacts, durant cette vacance morale de la dignité abbatiale, l'esprit et la discipline inculqués par Dom Brenier. Il eut même la joie de recevoir enfin au mois de
juin 1664 la magnifique lampe d'argent, ciselée par l'orfèvre dolois Claude-François Pouthier, et apportée solennellement à la Sainte-Chapelle de Faverney par une délégation des notables de Dole. Parce que le malheur des temps et le mauvais état des finances de la ville n'avaient pas permis d'exécuter ce vœu fait le premier jour du siège de Dole par les Français, en juin 1636, le conseil des magistrats eut la délicatesse d'augmenter la somme promise de tous les intérêts depuis vingt-huit ans, bien que les théologiens aient déclaré «qu'on n'y était pas obligé» (37).
Le même prieur Dom Bebin, qui travaillait déjà à recueillir les matériaux de son histoire de l'abbaye et qui avait voué un vrai culte à son saint abbé et père Dom Claude-Hydulphe, eut encore le bonheur de constater un miracle accompli «la 2e feste pentecoste de l'année 1666». Durant la grande procession annuelle où le prieur claustral avait porté l'Hostie Sacrée
de 1608, toute la multitude des pèlerins avait remarqué «une femme paralytique qui marchoit avec deux crosses» et qui, en plus «possédée du démon» avait «mené beaucoup de bruit en criallant pendant la procession». Après complies, cette malade s'étant trouvée «a la bénédiction de la Sainte-Hostie, elle se sentit saisie comme d'une pâsmoison dont cheut a la renverse. Ayant ainsi demeure quelque temps, elle voulut se relever pour s'en aller et dans l'effort qu'elle fit, se sentant guerrie, elle prit ses crosses aux mains et sen alla disant a haute voix : Je suis guerrie, le S. Sacrement ma guerrit. Délivrée du malin esprit, elle se confessa, puis après avec un Jugement fors entier et ayant estée interrogée
par le confesseur si elle estoit bien guerrie, elle persista toujours en le disant, dont ses crosses qu'elle a pendues» à la chapelle du Sacrement de Miracle, «rendent bon témoignage». Ce rare fait, consigné dans les archives locales, a dû sans nul doute être précédé et suivi de beaucoup d'autres, malheureusement il n'y en a pas de trace dans l'Histoire (38).
Cette guérison extraordinaire, attribuée peut-être à l'intercession du saint abbé Brenier, ne fit qu'exciter l'ardent désir que nourrissait dans son cœur le grand prieur Odilon Bebin. Ayant terminé en 1670 son manuscrit sur Faverney et plein d'admiration pour la vie si saintement éloquente du dernier abbé, il demanda comme sous-prieur et maître des novices, afin de l'aider dans sa lourde tâche de gouverner dignement l'abbaye sans abbé, le jeune Père Dom Benoît Dard, cet enfant de prédilection de Dom Brenier défunt, qui venait d'être ordonné prêtre et qui s'était révélé dans son noviciat à Luxeuil comme «un prodige d'humilité, de pénitence et de l'observance la plus régulière». Grâce à l'influence reconnue
de ce religieux de vingt-sept ans que déjà «la Province monastique de Bourgogne était heureuse de posséder comme l'image vivante, et et peut-être la plus parfaite qui aye parue dans ces derniers siècles, du grand patriarche Saint Benoît», les bénédictins de Faverney purent efficacement réclamer les restes vénérables de l'illustre prélat, décédé onze ans
auparavant dans le monastère de Saint-Mihiel. Dom Benoît lui-même fut député avec un autre religieux pour faire le voyage de Lorraine ; les ossements de l'abbé Brenier furent mis «dans une boîte en bois», et le 4 avril 1673 les deux
bénédictins rentraient à Faverney chargés de leur précieux trésor. Depuis l'entrée du saint corps au lever du soleil sur le territoire de la seigneurie, les habitants de Venisey, de Cubry, de Menoux, de Baulay, de Buffignécourt et d'Amance étaient accourus avec leurs curés pour lui faire une pieuse escorte ; et à l'entrée du bois de Ballières, toute la communauté ainsi que la population de la cité du miracle avec celle des pays circonvoisins s'étaient rendues en procession pour mener triomphalement les chères reliques jusqu'à l'église Notre-Dame la Blanche. Pendant la messe solennelle qui fut
célébrée tardivement le même jour, Dom Benoît Dard prononça l'oraison funèbre «d'une force, d'un ton de voix et d'une éloquence si tendre et si patétique» que toute l'immense assistance sortit «les yeux baignés de larmes», croyant
entendre un vivant «tout divin» faite l'éloge d'un mort tout divin (39).
Dans une enfonçure pratiquée entre les deux piliers de la croisée du transept du côté de l'épître, on plaça après la cérémonie le coffret qui renfermait les pieux ossements, et une haute dalle en marbre noir y fut scellée debout. Voici le texte complet de l'épitaphe des plus élogieuses qui y fut gravée et que M. Jules Gauthier a empruntée au R. Père André de Saint-Nicolas, auteur du Pouillé du diocèse de Besançon (40) :
HIC. JACET. R. P. D. D. CLAVDIVS.
HYDVLPHVS. BRENIER. HVIVS. CŒNOBII. ABBAS.
CVI. LVXOVIVM. ESSE. NATVRÆ. FAVERNEIVM.
GRATIÆ. DEDIT. QVI. EX. VIX. NOVITIO. MAGISTER.
SED. MAGNVS. QVIA. POTENS. IN. OPERE. ET. SERMONE.
VERBO. ET. EXEMPLO. SVIS. IMO. OMNIBVS. PRŒFVIT.
ET. PROFVIT. SEMPER. EX. MAGISTRO. PRIOR. SED. MAJOR.
QVIA. PRODESSE. MALVIT. QVAM. PRŒESSE. EX. PRIORE.
COADJVTOR. SED. MAXIMVS, QVIA. SOLVS. SVSTINVIT.
ONVS. TOTVM. ET. FELICITER. EX. COADIVTORE. ABBAS.
SED. MERITISSIMVS. RE. ET. NOMINE. MONACHORVM.
PAVPERVMQVE. PATER. QVI. PRIMVS. IMO. SOLVS.
INTER. PLVRES. REFORMATIONEM. SVSCEPIT, AVXIT, FOVIT.
SÆCVLO. ÆQVE. AC. CLAVSTRO. VENERANDVS. HVIC. VT.
RELIGIONIS. SPECVLVM. ILLI. VT. SANCTITATIS. EXEMPLVM.
VTILIS. OMNIBVS. VIVERE. DEBVISSET. SEMPER. SED.
PARCA. PARCIT. NEMINI. NEC. HVIC. QVI. IN. CAPITVLO.
GENERALI. GENERALIS. EFFECTVS. REDIENS. SAMMIELI.
OBIIT. ANNO. 1662. DIE. 18. MAII. SACRA. CHRISTO.
ASCENDENTI. QVI. COMITEM. DEDIT. ANIMAM. SICVT.
IN. CRVCE. DEDERAT. PATIENTI. ÆTATIS 73.
REQVIESCAT. IN. PACE.
HIC. HONORIFICE. REPONITVR.
A FILIIS. CVI. ETIAM. SVPERIVS.
PIETATIS. ET. GRATITVDINIS.
MONVMENTVM. EREXERVNT.
4 APRIL. 1673.
Et voici la traduction française (41) de cette épitaphe latine du saint abbé de Faverney :
Ci-gît
le R. P. Dom Claude-Hydulphe Brenier, abbé de ce monastère,
De Luxeuil il reçut le jour, de Faverney la vie de la grâce.
À peine novice, il devint maître :
Il y fut grand; car, puissant en œuvres et en paroles,
il fut toujours pour tous les siens, par ses discours et ses exemples,
un chef et un appui.
De maître, il passa prieur
et s'y montra plus grand, appliqué plutôt à servir qu'à commander.
De prieur, on l'éleva au rang de coadjuteur ;
en cette charge, il fut éminent : seul, en effet, il en supporta tout le poids.
Enfin de coadjuteur, il fut heureusement choisi pour abbé :
avec un mérite exceptionnel
il fut, de fait comme de nom, le père des moines et des pauvres.
Le premier, ou mieux le seul parmi les autres,
il s'est appliqué à embrasser, promouvoir, encourager la Réforme,
et s'est rendu digne de la vénération du monde aussi bien que du cloître,
miroir de vie religieuse pour celui-ci, et modèle de sainteté pour celui-là.
Utile à tous, il aurait dû vivre toujours ;
mais la Parque, qui n'épargne personne, ne l'a point épargné.
Au retour d'un chapitre général où il avait été créé général,
il est mort à Saint-Mihiel, en l'an 1662, le 18 mai, jour de l'Ascension.
Le Christ a associé cette âme à son triomphe, comme il l'avait unie aux souffrances de sa croix.
Il était âge de 73 ans.
Qu'il repose en paix !
Il est placé ici, honoré de ses enfants qui lui ont élevé
ce monument de leur piété et de leur reconnaissance,
le 4 avril 1673.
Déjà une année s'était écoulée depuis que les bénédictins jouissaient du bonheur de posséder les ossements vénérables de Dom Brenier, quand le fléau de la guerre vint encore une fois s'abattre sur l'infortuné monastère. Les lettres
historiques de Pellisson font en effet mention que, «lors de la seconde conquête de notre province de Comté par Louis XIV, en 1674, M. de Revel qui était commandé d'emporter ce poste» de Faverney, seule place forte dont les remparts fussent restés debout dans le bailliage d'Amont pendant la guerre de Trente Ans, se présenta au mois de Juillet devant la cité du miracle, croyant «que la ville se rendroit dès qu'elle aurait entendu le canon. C'est pourquoi, encore qu'il n'eût qu'une seule pièce et point de munitions que pour une ou deux fois, il fit tirer». Mais les portes ne s'ouvrant pas, «on se crut obligé d'honneur à ne pas s'en retourner sans la prendre, par là même que le canon avait tiré. Les Français allèrent à l'assaut l'épée à la main», et les habitants se défendirent si vaillamment que «trente-six gardes du corps furent
tués ou blessés». Cette résistance inattendue exaspéra M. de Revel, d'autant que ce ne fut qu'à la dernière sommation de brûler l'abbaye et de massacrer tous les habitants que la ville se rendit. Aussi la rançon de guerre fut-elle considérable et la charité des religieux dut encore venir au secours des citoyens. Ce fut alors que les fortifications furent rasées par ordre de Louis XIV. Mais il est à remarquer qu'une fois leur fureur guerrière passée, les soldats français du
régiment de la Viefville-Cavalerie se montrèrent dévots à Notre-Dame la Blanche et à la Sainte-Hostie du miracle. On lit encore sur le vieux registre de la confrérie du très Saint-Sacrement les noms de plusieurs officiers qui y tinrent alors
garnison (42).
De cette conquête définitive de la Franche-Comté par la France, il en résulta d'abord pour l'abbaye de Faverney un bien fort imprévu. Louis XIV, roi absolu, voulut gouverner en maître absolu : il destitua donc immédiatement presque tous les bénéficiaires ou abbés commendataires établis par le roi Philippe IV, et l'indigne Antoine Doré fut du nombre. À sa place le
monarque français nomma directement comme abbé en 1675 un jeune noble mondain, poète badin, François-Théodore Gourret Du Cloz, à peine âgé de dix-neuf ans. Le roi de France, au milieu de l'enivrement de sa gloire, oubliait que, s'il avait pris la place des rois d'Espagne, comme eux il avait besoin d'un indult pontifical pour désigner aux abbayes et aux prieurés de la Comté. Le nouveau commendataire attendit donc longtemps ses bulles, en raison des difficultés survenues à cette époque
entre le pouvoir autoritaire de Louis XIV et les droits inaliénables du Saint-Siège. Sur ces entrefaites, le grand prieur claustral Dom Odilon Bebin, l'historiographe érudit de Faverney, mourut le 14 Octobre 1676, et les religieux s'empressèrent de demander pour le remplacer Dom Benoît Dard leur sous-prieur. C'est alors que l'abbaye de Faverney donna le spectacle du
plus étonnant des contrastes. Dans l'hôtel abbatial, à l'entrée du monastère, un jeune homme plein de feu et d'un caractère dissipé menait une vie joyeuse et festoyait durant chacun de ses courts séjours : c'était l'abbé laïque, sans
bulles, sans costume religieux, et dont l'esprit léger, mais très versé dans la littérature, excellait surtout dans les poésies fugitives. À côté du palais abbatial, derrière la lourde porte du cloître, vingt bénédictins nuit et jour priaient, s'immolaient, jeûnaient, se mortifiaient, étudiaient, ayant à leur tête un supérieur qui «était le premier à embrasser ce qu'il y a de plus pénible et de plus humiliant dans la plus exacte observance de la sainte règle, épargnant
les faibles, encourageant les timides et fortifiant les plus robustes à qu'il y a de plus parfait. La sagesse de ses avis, la vivacité de ses lumières et encor plus la force de son zèle à maintenir la discipline régulière furent telles
pendant le quinquennium ou ces cinq ans de supériorité que dans tous les couvents de la Congrégation l'on ne parlait plus du R. P. Dom Benoît Dard que comme d'un saint» (43).
Cette sainteté du jeune bénédictin amancéen, grand prieur de Faverney, se signala naturellement par un zèle «qui le dévorait pour avancer la gloire» de la Sainte-Hostie et «travailler infatigablement au salut des âmes par sa prédication vrayment apostolique». Aussi fit-il annoncer au son de la trompe, en toutes les terres de la seigneurie, les indulgences nombreuses attachées récemment à la confrérie du «Sacrement de Miracle». Bientôt les pèlerins accourent en
foule au pèlerinage de la Pentecôte et aux fêtes de Notre-Dame la Blanche ; l'antique registre de la confrérie se couvre de noms ; cent soixante villages y sont représentés en 1680 ; l'image de l'ostensoir dans les flammes est appendue dans
toutes les maisons de la vallée de la Saône, et les missionnaires diocésains de Beaupré, appelés par le curé-vicaire de Dom Benoît Dard, purent donner aux habitants de la cité du miracle une mission dont les archives relatent le succès des
plus magnifiques. En l'an 1681, l'affluence des «peuples qui assistent de toutes parts a la seconde feste de la Penthecoste» fut telle que les curés des paroisses voisines, à raison du grand nombre de pèlerins qu'ils avaient amenés, ne purent s'entendre sur la question «de préséance de passer l'un devant l'autre» et produisirent un grand scandale «en mepris et irreverences du tres sainct Sacrement». Aussi à la requête signée par le «sou prieur» Dom Joseph d'Anthorpe au nom des Révérends Pères prieur et religieux de l'abbaye et par Charles-François Joram, curé de Menoux et doyen rural de Faverney, l'archevêque Antoine-Pierre Ier de Grammont publia le 6 janvier 1682 un règlement ainsi conçu : «Nous déclarons qu'après le sieur Curé de Faverney, celluy de Menoux et la procession de sa paroisse auront la preseance dans les processions solennelles qui se font tous les ans au jour de seconde feste de Penthecoste, selon que de tout temps ils l'ont eu, et qu'en suiste ceulx d'entre les aultres curés qui auront amené leur procession audit lieu de Faverney en l'occasion susdite, le plus ancien curé dans sa paroisse passera le premier avec sa procession, et après luy l'aultre plus
ancien, et ainsy consecutivement de curé a autre» (44).
«Le sieur Joram, decanus» ou doyen rural de Faverney et curé de Menoux, fut chargé d'intimer immédiatement l'ordre archiépiscopal aux curés du voisinage, mais la Pentecôte de cette année 1682 fut assombrie par un fléau assez rare dans nos contrées. «Le 12 Mai, à deux heures du matin» a relaté Dom Grappin d'après le manuscrit du Sieur Martin Vauthier
ancien curé de Faverney, un tremblement de terre très violent se fit sentir dans toute la France ; les secousses se succédèrent depuis deux heures jusqu'à six heures et demie du matin ; la première oscillation ébranla tellement le sol à Faverney que quelques maisons de particuliers s'écroulèrent et plusieurs animaux périrent dans les écuries, mais on n'eut
à déplorer la mort d'aucun habitant. Toutefois le magnifique hôtel abbatial, remarquable par la beauté de ses salles et de ses trois étages, qu'avait fait bâtir, en 1599, le seigneur-abbé Jean Doroz vers l'entrée du monastère, en bordure
de la rue Vannoise, fut lézardé et l'abbé laïque Gourret du Goz dut l'abandonner. Les bâtiments eux-mêmes du monastère furent fortement endommagés : on eut dit que toute la rage de l'enfer se fut concentrée pour détruire l'abbaye transformée depuis le miracle. Quelques mois après, le saint prieur Dom Benoît Dard, ayant fini son quinquennium, était rappelé à l'abbaye de Luxeuil comme maître des novices. Mais ses exemples d'humilité profonde, d'obéissance parfaite, de pénitence rigoureuse, de pureté angélique, de grande charité envers les pauvres, et surtout son ardent amour pour Dieu et les âmes, joint à une science vraiment prodigieuse, resteront après lui et vont bientôt faire germer la semence divine de la conversion dans l'âme de l'abbé noble et mondain (45).
En attendant cette heure assez éloignée Théodore Gourret Du Cloz, déjà touché de la grâce, s'employa de son mieux à réparer les dégâts du tremblement de terre. Les antiques halles de la ville, jusqu'alors situées près de l'église abbatiale, sur la petite place non loin de l'église paroissiale Saint-Bénigne, se trouvant trop restreintes pour abriter les nombreux pèlerins et acheteurs qui accouraient aux rapports ou fêtes religieuses, l'abbé Du Cloz, selon le plan tracé par l'éminent architecte Dom Duchesne, fit construire un spacieux bâtiment de trente-huit mètres de longueur et formant au centre un carré long ou cour intérieure avec cinq arcades de chaque côté. Aux deux extrémités se dressait une vaste entrée à portique qui aboutissait sur deux rues. Puis, dans l'emplacement des halles démolies, Dom Vincent Duchesne éleva le nouveau quartier abbatial, situé au sud de l'église du monastère ; et afin de faciliter l'accès du sanctuaire au seigneur-abbé, il transforma en une porte, aujourd'hui murée, l'arc en tiers-point qui jadis avait servi de sépulcre au prince Jean II de Bourgogne. Pour faire pendant à cette ouverture du chevet, au côté opposé on établit une jolie crédence trilobée, décorée d'arcatures à jour et de feuillages. Le tout fut terminé en l'an 1687 (46).
Dix ans après, un fait sans précédent se produisit à l'abbaye de Faverney. Au commencement de l'année 1697, le pape Innocent XII, ayant mis fin aux différends qui existaient entre Louis XIV et le Saint-Siège, accorda au roi de France l'indult depuis si longtemps contesté et envoya aux bénéficiaires élus par ce monarque les bulles qu'il avait jusqu'alors refusées. François-Théodore Gourret Du Cloz, reconnu donc comme légitime abbé de Faverney par la bulle Pro cupiente profiteri, se résolut à mettre en exécution l'héroïque projet qu'il nourrissait depuis longtemps dans son cœur touché de la grâce et dégoûté du monde. Au mois d'avril, à 41 ans, il partit s'enfermer dans l'abbaye de Luxeuil et commença son noviciat comme simple religieux sous la direction du saint éminent Dom Benoît Dard, qui, «sans se démettre du fardeau de la supériorité de sa grande et nombreuse communauté», marchait alors sur les traces de saint Colomban, et comme lui menait
par instants la vie la plus mortifiée en la solitude d'Annegrey. Soutenu par le maître des novices Dom Claude Michaud, religieux d'une vertu solide, d'une régularité exemplaire et d'une érudition profonde, Frère Du Cloz accomplit parfaitement les exercices les plus pénibles de la vie bénédictine réformée, et deux ans après il fit profession solennelle le 26 avril 1699. Muni d'une nouvelle bulle qu'il avait humblement sollicitée à Rome et qui avait été
fulminée dès le 6 avril à Langres, Dom François-Théodore Gourret Du Cloz prit de nouveau possession de son abbaye de Faverney le 11 octobre suivant, et dès lors donna le magnifique exemple, très rare à cette époque, d'un abbé commendataire lié par les mêmes vœux que ses moines et suivant comme eux et avec eux les strictes observances de la vie régulière bénédictine (47).
Les religieux de Faverney, heureux et fiers de la conversion si sincère de leur commendataire, l'engagèrent alors à aller renouer la chaîne, interrompue depuis près d'un demi-siècle, de la présidence des fêtes si magnifiques de Dole. Le saint abbé Brenier s'y était rendu en 1656, et depuis !... L'occasion du reste était des plus favorables. L'archevêque Pierre-Antoine Ier de Grammont, en souvenir de son séjour si marquant à l'école de Dom Brenier, venait le 6 février 1700 d'approuver enfin la clause du traité de 1608 qui permettait à l'abbé «d'officier pontificalement avec la crosse et la mître à la procession du mardy de Penthecoste». Fort de son droit, Dom Gourret Du Cloz alla à Dole en 1703 ; mais à nouveau il eut à subir de la part des chanoines, toujours aussi jaloux, le même refus de célébrer la grand' messe pontificalement après la procession, sous prétexte que si on l'avait jadis permis à ses prédécesseurs, ce n'était que «par motif d'honnesteté». L'abbé Du Cloz justement blessé porta plainte au bailliage, et, le 30 septembre suivant, la sentence
rendue donna raison à l'abbé contre le chapitre (48).
La splendeur inaccoutumée des cérémonies, l'affluence extraordinaire des populations, la dévotion si ardente et si populaire des Dolois pour leur Sainte-Hostie, tout avait profondément remué à Dole l'âme de Dom Théodore Gourret. Aussi de retour dans son monastère, cédant aux conseils de Dom Vincent Duchesne que le Saint-Siège venait d'honorer du titre de
protonotaire apostolique à raison de ses travaux d'église, le pieux abbé comprit que ses excellents religieux n'étaient plus en sûreté de vie dans les bâtiments claustraux dont les lézardes du tremblement de terre s'étaient subitement agrandies en son absence. Dès lors fut commencée l'exécution du plan magistral qu'avait conçu ce bénédictin qui fut un des meilleurs architectes de son temps. Un immense édifice de cent mètres de long dont les deux étages s'élèvent majestueusement sur des salles voûtées aux pilastres puissants, fut construit, avec des blocs de pierre taillée, le long de l'immense jardin des bénédictins, et forma «la rue des Moynes ayant de longueur 270 pieds et de largeur 20 pieds environ». Au centre de la façade qui comprend 81 fenêtres et portes, sur le fronton de l'entrée principale fut gravée cette inscription chronographique : DIVINO EVCHARISTIÆ SACRAMENTO (M DCC VVIIII). Les deux pignons des extrémités sont couronnés de frontons triangulaires. Sur celui de la grande baie vitrée d'où émerge un balcon et d'où la vue contemple un délicieux panorama sur la vallée de la Lanterne et le village de Mersuay, on lit cet autre chronographe : ORDINIS TVTE LÆ ET COLVMINI (M DCLL VVIIII) (49).
Deux corps de logis, posés d'équerre et élevés à la même hauteur que le grand bâtiment, forment un cloître intérieur dont les arcades cintrées sont du plus bel effet architectural. Du côté du sud, le cloître aboutit à un escalier hardi, puis conduit à la cour d'honneur avec sa porte monumentale et s'appuie ensuite à l'église abbatiale auprès du portique qu'embellit jadis l'abbé Doresmieux. Au côté de l'est, le cloître donne d'abord accès à la salle capitulaire dont la voûte ellipsoïdale est une merveille d'élégance ; puis il ouvre sur le grand escalier central aux rampes monumentales qui sont un chef-d'œuvre de hardiesse de construction et mènent au couloir supérieur mesurant 98 mètres. Là de chaque côté se trouvaient les chambres des nombreux religieux bénédictins. Enfin, dans une cour formée par l'aile qui l'egarde le nord-est, vers le moulin du monastère, sur le cordon en pierre de taille, sous la troisième fenêtre du premier étage, fut gravée cette inscription qui rappelle la date des constructions et le miracle fameux de la Sainte-Hostie : CHRISTO DE FLAMMIS TRIVMPHANTI EIVSQVE PVRISSIMÆ MATRI XXVII APRIL. AN. MDCCXIV. «Tous les frais de bâtisse du grand corps-de-logis, a écrit Dom Grappin, n'excédèrent pas la somme de cent mille francs» (50).
En même temps que l'abbé de Faverney élevait à la gloire du Christ triomphant des flammes son splendide monastère, l'archevêque de Besançon François-Joseph de Grammont, neveu et successeur de l'illustre Antoine-Pierre Ier, instituait pour tout son immense diocèse un office spécial à la gloire du Christ triomphant de l'hérésie protestante. C'est qu'en effet, en ces dernières années, le duc de Wurtemberg, prince de Montbéliard, furieux de l'application par
le roi Louis XIV, maître définitif en Franche-Comté, de l'article 4 du traité de Ryswick qui portait que «l'exercice de la religion catholique serait maintenu où il avait lieu auparavant», avait protesté violemment aux congrès d'Utrecht en 1712 et de Baden en 1714. Vaines protestations ! La souveraineté absolue du roi de France sur la principauté montbéliardaise
et sur le ressort des Quatre-Terres fut reconnue et confirmée ; et c'est pourquoi en actions de grâces du culte de nos pères, rétabli enfin définitivement après cent trente-cinq ans d'interruption dans la ville de Montbéliard et dans les villages d'Autechaux, de Blamont, de Colombier-Fontaine, d'Héricourt, de Lougres, de Montécheroux, de Saint-Maurice, de Tavey et de Voujaucourt, le noble et zélé descendant des Grammont voulut affirmer sa foi au grand miracle de 1608. La fête de la Sainte-Hostie conservée dans les flammes fut fixée au 30 octobre sous le rite double de troisième classe, et
désormais «les Religieux Bénédictins de Faverney ont cru, a remarqué Dom Maur Michelet, devoir la célébrer avec une octave
solennelle» (51).
Aussitôt que l'abbé Du Cloz eut terminé son entreprise si considérable et si digne de la postérité de la reconstruction du monastère selon les plans de Dom Duchesne, il n'eut plus qu'un souci : épargner après lui à son abbaye modèle la honte d'un abbé commendataire. En vertu de sa propre expérience il ne savait que trop ce que valent les laïques, nommés par
la faveur royale à la direction des moines. À l'exemple de l'humble abbé Dom Doresmieux son prédécesseur, il voulut se donner de son vivant un coadjuteur avec future succession. Son choix était dicté d'avance : il savait quelle profonde reconnaissance et quelle haute estime ses bons religieux avaient conservées pour leur éminent confrère Dom Vincent Duchesne l'architecte qui, devenu prieur de Vaux-le-Vernoy en 1697, venait d'être choisi par le régent duc d'Orléans comme instituteur du jeune roi de France Louis XV, sous la direction du duc de Maine et de l'abbé Fleury. Ce fut donc sur cet
ancien moine de Faverney, novice du saint abbé Brenier, que Dom Gourret jeta les yeux. Il s'en ouvrit au régent et au petit roi qui furent enchantés de récompenser ainsi le savant précepteur, et le 12 avril 1720 l'abbé Duchesne
recevait son brevet de coadjutorerie (52).
Rassuré du côté de son coadjuteur-successeur, le vieil abbe Théodore Du Cloz se vit assailli par un ennui d'un nouveau genre et auquel il était loin de s'attendre. Au commencement de l'année 1724, le curé-vicaire de la paroisse de Faverney, nommé par le seigneur abbé, vint à mourir. C'était Messire Martin Vauthier qui, par son testament daté du 11 décembre précédent, avait institué les bénédictins pour ses héritiers universels des deux tiers de ses biens et en outre leur léguait sa riche collection de livres et de manuscrits. Or, au mois de juillet, l'abbé Du Cloz, en sa qualité de curé
primitif, avait nommé à la vicairie perpétuelle Messire Pierre-Jacques d'Auxiron qui, à raison de son titre de docteur en théologie, avait su capter toute sa confiance. Mais celui-ci, foulant aux pieds dès les premiers jours tous les droits
d'usance et de coutume immémoriale, «refusa de se rendre avec son peuple assemblé depuis l'église Saint-Bénigne jusqu'à l'église abbatiale pour y prendre les religieux, marcher devant eux à la grande procession de l'Assomption de Notre-Dame, et les reconduire ensuite dans leur église». Dom Du Cloz essaya de toutes sortes de moyens pour ramener, sinon à l'obéissance, du moins aux convenances ce curé révolté ; mais le sieur d'Auxiron ne voulut rien entendre et poussa ses prétentions jusqu'à ne pas vouloir permettre l'entrée de son église paroissiale à l'abbé et à ses moines, lors des processions «du troisième jour des Rogations ni de la seconde fête de la Pentecôte ni du jeudi de la Fête-Dieu». En face d'un tel entêtement, l'abbé n'hésita plus et il porta l'affaire devant la justice du bailliage à Vesoul (53).
Pendant le cours de cet interminable procès qui lui valut, durant près de dix ans, bien des tracasseries et des procédés scandaleux de la part du curé-vicaire réfractaire, le pieux abbé Du Cloz eut encore la douleur de perdre son coadjuteur Dom Vincent Duchesne presque nonagénaire que la mort surprit le 8 novembre 1724, en l'abbaye de Saint-Vincent à Besançon.
Heureusement que, quelques mois auparavant, ce dernier sentant sa fin prochaine s'était uni «avec Dom Du Cloz pour demander au roi sa démission de la coadjutorerie en faveur d'un bénédictin de Luxeuil» Dom Léonard Coquelin, âge de 34 ans et profès depuis 1708. Mais ce ne fut que le 10 mars 1725 que celui-ci reçut le brevet royal (54).
L'annee suivante, une merveille etonnante vint procurer, selon le recit de Dom Michelet, «une devotion plus ardente» envers le Sacrement de Miracle. «L'an 1726, le feu prit subitement et embrasa en quelques instants une maison sise presque au milieu de Paverney, le soir du Mercredy saint. Les flammes furieuses, poussees par un vent impétueux, menaçaient la ville entière. En quelques quarts d'heure, les maisons voisines furent consumées, la plupart des habitants ne songeaient plus qu'à enlever ce qui pouvait être emporté ; les gens de guerre en garnison prirent la fuite avec leurs equipages comme si la ville eut ete prise d'assaut ; on ne pensait plus qu'à sauver les petits enfants ; les alarmes retentissaient de
toutes parts entre les bourgeois ; ceux qui étaient encore loin des flammes, avant sorti leurs meubles hors de leurs maisons, avaient tellement rempli les rues et les passages qu'on ne pouvait plus y faire porter ni traîner les eaux nécessaires, en sorte que tout remède humain était perdu. Alors on songea au remède divin de l'Hostie miraculeuse.
Mais le sacristain de l'abbaye, pour le reposoir du Jeudy saint, avait rempli de tables, planches et autres meubles la Sainte-Chapelle et pour parvenir à tirer la Sainte-Hostie de son tabernacle et la porter depuis la Sainte-Chapelle jusqu'au lieu du sinistre, il fallut une heure entière pendant laquelle plus de quarante-cinq maisons furent consumées ; les flammes jointes à l'orage étaient si violentes qu'elles furent portées hors des murs de la ville jusqu'à y réduire en cendres plusieurs fumiers.
Toutefois aussitôt que le vénérable Père Abbé, accompagné de plusieurs religieux, eut porté respectueusement la Sainte-Hostie miraculeuse dans les rues, plusieurs maisons (quoique couvertes de bois fort sec et déjà si remplies de flâmes qu'elles paraissaient de toute part sur les toits), se trouvèrent d'abord après délivrées, bien que ceux qui étaient montés dessus ou autour pour les éteindre, vissent sensiblement leur travail inutile. Ce succez de leurs prières qu'ils mêlaient à leurs cris et à leurs larmes, les fit bientôt changer en actions de grâces de voir au moins les trois
quarts de la ville échappés d'un incendie qui paraissait inévitable».
L'historien Dom Maur Michelet qui rapporte ce fait prodigieux sept ans après l'évènement, a bien soin d'ajouter qu'il «regrette qu'on n'eut pas soin de faire dans les formes une information authentique de cette merveille», signalant
seulement qu'on «se contenta pour la postérité de faire peindre un grand tableau, posé au-dessus de la principale porte de la sainte chappelle avec ce chronographe (55):
GLORIA IN ALTISSIMIS DEO
CVI SÆPIVS SISTENS PARVIT IGNIS
(M D CLL VVV IIIIIIIIIII — 1726)
C'est apparemment, ajoute encore le même auteur, «ce qui fit redoubler la dévotion ces dernières années». Et de fait, à partir de cet incendie arrêté par la présence de la Sainte-Hostie de 1608, nous voyons partout s'organiser les adorations perpétuelles. D'après les archives de la Mission d'École, on en trouve à Boujailles, à Clairvaux, Chissey et Colombier-lès-Vesoul, à Delle, Dole et Dambelin, à Frasne-le-Château, Faucogney et Fontenois-lès-Montbozon, à Gy et à Grand-Noir du Jura, à Lure et à Lons-le-Saunier, à Morteau, à Ornans et Orgelet, à Pesmes et Pontarlier, à Salins, Saint-Vit, Saint-Maur, Saulx et Servance, et enfin à Vuillafans dans le Doubs et à Saint-Pierre de Besançon. «Partout c'est un vif élan de foi : soit que l'adoration se fasse une fois par an, ou tous les mois, ou aux principales fêtes, ou tous les
dimanches, ou tous les jours, elle est l'expression de la dévotion populaire la plus touchante, la plus ardente et la plus édifiante». Et chose digne de remarque ! Un règlement nouveau de la confrérie du très Saint-Sacrement de Miracle est élaboré, et cette fois les communions y sont obligatoires, et Dom Michelet conclut par une exhortation à la «communion aussi fréquente que fervente» (56).
Durant ce splendide mouvement de foi eucharistique, les religieux de Faverney, en fidèles enfants de Dom Brenier, voulurent eux aussi y coopérer, et c'est alors qu'ils composèrent «un office exprez où les circonstances du miracle sont rapportées en détail». La prose surtout qui est inédite et qui ne se chante qu'à l'anniversaire, est un éloquent récit du prodige de 1608 que la foi et la science des bénédictins réformés ont merveilleusement adopté au Lauda Sion de saint Thomas d'Aquin. Désormais donc aux fêtes populeuses du lundi de la Pentecôte, sous les voûtes de l'antique église abbatiale, retentira ce cantique de l'éternelle gratitude : «Faverney, cité choisie entre toutes, souviens-toi toujours et sois reconnaissante : comme gage tu possèdes l'Hostie sacrée !» (57).
Au commencement de 1730, l'âge avancé de Dom Gourret Du Cloz et la mort de son zélé prieur Dom Constance Guillot, religieux bénédictin fort remarquable, obligèrent le vénérable abbé, déjà plus que septuagénaire, à solliciter de Rome et de ses supérieurs majeurs la permission de cesser la vie de communauté que ses infirmités ne lui permettaient plus
d'accomplir : il se retira donc dans l'hôtel abbatial qu'il avait fait construire, et il y vécut durant quatre ans dans la plus stricte pauvreté, voulant ainsi réparer le scandale de ses premières années. Il mourut le 20 septembre 1734 dans la soixantième année de sa nomination à l'abbaye et dans la trente-sixième de sa profession à Luxeuil. Il avait près de quatre-vingts ans. Avant de descendre dans le tombeau des abbés ses prédécesseurs, a narré Dom Grappin qui a lu l'un de ses Mémoires; il eut la consolation de voir le curé-vicaire «le Révérend Messire Pierre Jacques d'Auxiron», prêtre fort
zélé et instituteur des congrégations d'hommes et de femmes à Faverney, se montrer plus conciliant et régler par un accord homologué au Conseil d'État, le 14 septembre 1733, le différend survenu entre eux. Désormais les religieux eurent le droit d'aller processionnellement à l'église paroissiale le troisième jour des Rogations et d'y célébrer la messe, comme aussi le curé-vicaire perpétuel reconnut son devoir de conduire son peuple assemblé aux jours des processions de la fête-Dieu, de la seconde fête de la Pentecôte et de l'Assomption de Notre-Dame pour aller prendre les religieux à l'église abbatiale, marcher devant eux et les reconduire ensuite dans leur église. Enfin il fut décidé que le partage aurait lieu désormais par moitié de toutes les offrandes qui se feront par les fidèles aux jours que l'abbé officiera dans l'église paroissiale en qualité de curé primitif. Du reste, à cette triste époque de misères et de fléaux sous le roi Louis XV, la ville de Faverney ne comptait plus que 248 habitants (58).
Le jour même de la mort de l'octogénaire abbé Du Cloz, le coadjuteur fut élu par les religieux de Faverney. Le nouvel abbé Léonard Coquelin était né à Besançon, le 21 juillet 1690, d'une ancienne famille de magistrats distingués : son grand-père Henri Coquelin avait été d'abord conseiller, puis procureur au Parlement de Dole, et son père Louis-Henri fut doyen du Parlement transféré à Besançon en 1676. «S'élevant de bonne heure au-dessus des espérances mondaines», le jeune Léonard était entré comme novice à douze ans dans l'abbaye de Luxeuil et y avait reçu la tonsure cléricale en 1703. Ayant sous les yeux les grands exemples de sainteté extraordinaire du prieur claustral Dom Benoît Dard, il s'inspira aussi des nobles
vertus familiales qui avaient successivement brillé dans l'abbé Jérôme Coquelin, réformateur du monastère luxovien en l'an 1635 sous l'inspiration de Dom Brenier, et de Dom Jérôme Coquelin, neveu du précédent, principal du collège de Dole et élu au postulé à la dignité abbatiale de Faverney par ses confrères, en 1662, après la mort du saint abbé Brenier. Pour honorer la mémoire de ces deux grands hommes, le jeune tonsuré Léonard avait pris en religion le nom de Jérôme, et à dix-huit ans, le 20 février 1708, il s'était consacré définitivement au Seigneur, voulant s'efforcer de réunir les vertus qui avaient caractérisé son oncle et son grand-oncle. «L'histoire bénédictine dira qu'il y réussit» : c'est ainsi que Dom Grappin parle du coadjuteur-successeur de l'abbé Dom François-Théodore Gourret du Cloz (59).
Après la prise de possession de son siège abbatial, le 30 septembre 1734, l'abbé Coquelin se montra digne du noble nom qu'il portait. Tout d'abord il s'entreprit à faire respecter les droits de son abbaye, et les habitants de Venisey
furent rappelés au devoir «de se rendre en armes à Faverney tous les ans, la veille de l'Assomption, afin d'empêcher les troubles lors de la fête patronale». Ensuite, il s'occupa avec un soin particulier de ses jeunes religieux et il leur
donna le cours complet de philosophie et de théologie qu'il avait déjà composé à Luxeuil comme maître des novices. Puis, cédant à ses goûts littéraires, il obtint du roi de France, le 1er octobre 1741, la nomination de Dom Ambroise Maréchal d'Audeux pour son coadjuteur avec future succession, et alors il s'adonna à une Dissertation sur le port Abucin, à un Mémoire sur la Méthode de travailler à l'histoire du Comté de Bourgogne, au Cartulaire de l'abbaye de Faverney, à une Dissertation sur l'antiquité de l'église de Besançon, à un Abrégé chronologique des comtes de Bourgogne, et à une immense Collection de faits relatifs à l'histoire ecclésiastique et civile de la Franche-Comté. Aussi lors de la fondation à Besançon, en 1752, de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts, Dom
Coquelin mérita de figurer parmi les premiers membres. Mais sa science et ses talents d'écrivain hors de pair ne lui feront jamais oublier sa vocation bénédictine, et il s'est «peint tel qu'il est dans ses ouvrages. Partout, a remarqué Dom Grappin, on y voit beaucoup de piété, beaucoup d'érudition et de justesse, une grande modestie, un fonds inépuisable de
religion, et un amour sincère de son état monacal. Il sait par expérience combien les études solides contribuent à conserver l'esprit religieux, et ce prélat bienfaisant a mis dans la bibliothèque de son abbaye pour plus de cinq mille écus de médailles et de livres excellents. Il s'est particulièrement étudié à former une collection des auteurs francs-comtois, collection intéressante qui apprendra, conclut Dom Grappin, jusqu'où se portent actuellement dans notre province le goût des sciences et l'amour du travail» (60).
Type parfait du bénédictin, c'est-à-dire savant remarquable et excellent religieux, Dom Jérôme Coquelin mérita aussi de remplir les hautes fonctions d'abord de visiteur, en 1743 et 1744, puis celles de supérieur général de la Congrégation de Saint-Vannes et Saint-Hydulphe de 1750 à 1753. Mais tous ces honneurs ne l'empêchèrent pas d'entourer d'un culte ardent
et filial les deux trésors inestimables de son église abbatiale, je veux dire Notre-Dame la Blanche et la Sainte-Hostie miraculeuse. Aussi, pour maintenir et affirmer avec tout son prestige le droit inaliénable des abbés de Faverney,
il résolut d'assister à Dole à la procession du mardi de la Pentecôte où l'on devait chanter l'office propre, composé par le chanoine dolois Messire Prothade Amidey et approuvé par l'archevêque de Besançon Antoine-Pierre II de Grammont. Mais l'antique jalousie du chapitre, foulant aux pieds l'arrêt définitif du bailliage en 1703, intervint encore après la magnifique cérémonie pour refuser à l'abbé Dom Coquelin la permission d'officier pontificalement à la grand' messe. Alors Dom Jérôme, fort de son triple droit par le traité de 1608, par l'approbation archiépiscopale et par la décision de
justice, menaça si vertement les chanoines impénitents qu'ils cédèrent néanmoins «afin d'éviter le scandale» (61).
Durant la dernière année de sa présidence générale de la Congrégation bénédictine réformée, la grande piété de Dom Jérôme brilla d'un vif éclat. L'an 1753, un nouvel incendie, attribué à la malveillance, prenait des proportions effrayantes ; en dépit de tous les efforts de la population, l'intensité des flammes redoublait et la ville de Faverney était menacée d'un sinistre aussi terrifiant que celui de 1726. Dans ce moment de suprême danger, les habitants inspirés par leur foi coururent à l'abbaye, suppliant l'abbé Coquelin de se rendre avec la Sainte-Hostie vers le foyer du feu. Leur pieux
espoir ne fut pas déçu : devant le Sacrement de Miracle, porté religieusement par le général des bénédictins, les flammes s'arrêtèrent, et la cité bénie par le Très-Haut, eut à enregistrer un second prodige dans ses saintes annales. Malheureusement, ajoute Dom Grappin, «on n'a point dressé de procès-verbal et on n'informa pas davantage», et aucun ex-voto ne rappela ce deuxième miracle du feu (62).
Vers la même époque, un jeune enfant Pierre-Antoine Lalot est «guéri miraculeusement des écrouelles par sa dévotion à la Sainte-Hostie». Ainsi est indiquée brièvement cette nouvelle faveur du Ciel dans l'antique catalogue primitif de «la Confrairie du Tres Auguste et Tres Sainct Sacrement de Miracle» (63).
Or, de même qu'en 1726, il se produisit alors à Faverney et dans toute la Franche-Comté un renouveau de foi eucharistique. J'en donnerai comme preuve première «la demande faite à l'archevêque de Besançon Antoine-Cleriadus de Choiseul Beaupré par le Révérend Sieur Dom Jérôme Coquelin, abbé de Faverney, d'une copie en bonne et dûe forme du procèz verbal d'enquête faite en l'année mil six cent huit, à l'occasion de la conservation miraculeuse de la Sainte Hostie dans un incendie
arrivé en l'Eglise abbatiale dudit Faverney, ainsi que d'autres actes annexés au dit procèz verbal déposé dans les archives de l'archevêché». Cette copie authentiquée porte la date du dix-huit janvier mil sept cent soixante, et elle est fort heureusement conservée intacte dans les archives curiales (64).
J'en donnerai comme preuve seconde une supplique des «officiers municipaux de la ville de Faverney et des fabriciens de l'église paroissiale dudit lieu», sollicitant humblement vers 1760 le même pontife pour la fondation perpétuelle de «quarante heures ou dimanche de la quinquagesime et deux jours suivans avec une predication a chacun desdis jours le soir avant la benediction du Saint Sacrement». Depuis plusieurs années, après le miracle de l'incendie de 1753, on a fait «les dites quarante heures dans cette eglise avec beaucoup d'edification et que l'on a vu cesser depuis ce temps
beaucoup de desordres et de scandales qui avoient ete jusqu'alors et qu'un grand nombre de personnes, non seulement de la susdite ville, mais encore de tout le voisinage s'approchent des sacrements en ce temps» (65).
J'en donnerai comme preuve troisième les prédications enflammées d'un capucin qui fut un des religieux les plus zélés de son Ordre, le R. Père Ludovic Saget de Faverney. Il a laissé en manuscrit une suite d'instructions intitulées :
Nouvelle histoire des Hosties miraculeuses de Faverney et des miracles de Notre-Dame de Gray, et Discours dogmatique sur les miracles en général et en particulier sur les Hosties miraculeuses de Faverney. Il mourut à Besançon le
2 mai 1772 (66).
J'en donnerai comme preuve quatrième le zèle si remarquable et si persévérant de nos missionnaires diocésains d'École [commune à 4 km au nord-ouest de Besançon]. Durant tout le dix-huitième siècle jusqu'à la grande Révolution, ces hommes de Dieu parcoururent l'immense diocèse de Besançon, s'établissant pour une mission dans une paroisse centrale comme dans un camp retranché. Delà, durant leur séjour qui durait d'un mois à six semaines, ils faisaient des excursions dans les villages voisins jusqu'à trois lieues à la ronde, réveillant la foi endormie, dissipant l'ignorance et réformant les mœurs. Mais partout ils faisaient lire
d'abord publiquement en chaire une espèce de circulaire dont la conclusion remarquable était : faire des œuvres en l'honneur du très Saint-Sacrement qui d'une manière particulière a honoré notre province de Franche-Comté» ; puis,
ils avaient toujours le grand sermon sur le Sacrement d'Eucharistie dont le fond était le récit imagé et circonstancié du Miracle de 1608. Même en 1768, pendant la mission de Beaupré, ils offrirent publiquement aux pasteurs protestants du comté de Montbéliard et du territoire des Quatre-Terres, une copie collationnée de l'enquête prise sur l'original de l'archevêché. Mais en vain le dossier resta plusieurs mois déposé à la maison curiale : aucun hérétique ne voulut en prendre connaissance (67).
Enfin comme preuve cinquième et ultime je donnerai la générosité et la munificence que les bénédictins de Faverney déployèrent à cette époque pour restaurer leur église abbatial. Les riches offrandes des innombrables pèlerins qui, depuis un siècle et demi, accouraient plus nombreux que jamais dans le double sanctuaire du Miracle et de la blanche Madone, inspirèrent aux religieux, remarque tristement l'éminent archiviste M. Jules Gauthier, «la tentation malheureuse d'embellir et de dénaturer leur bel édifice». Le pavé des trois nefs qui jadis, longtemps avant le prieur et historiographe Dom Bebin, avait déjà été relevé à cause de l'humidité et qui ne laissait plus voir, au milieu de l'église, que la grande pierre moulurée et anépigraphe de sainte Gude, fut encore rehaussé et dallé en carrelages. Ainsi disparut toute trace de la tombe de la première abbesse et de la seule sainte de l'abbaye. Le sol de l'immense transept où les bienfaiteurs laïques du monastère avaient voulu être enterrés, fut surhaussé de deux escaliers, et leurs pierres tombales disparurent également. Le sanctuaire fut comblé et surélevé encore de deux degrés, et «les belles dalles historiées et enrichies de lames de bronze qui couvraient les cendres» des abbés Hugues de Salins, Guy de Lambrey,
Doresmieux, Du Cloz, ainsi que celles des seigneurs d'Amance Thiébaud de Neufchâtel, Fernand de Neufchâtel et de Dame Claude de Vergy son épouse, furent supprimées totalement. On les remplaça par une tumulaire unique, remarquable en ce que ses veines bleutées figurent parfaitement un bénédictin à genoux ; puis le chœur fut pavés de dalles en échiquier blanches et noires, empruntés aux carrières de Villars-Saint-Georges (68).
Sacrifiant au mauvais goût de leur époque, les bénédictins couvrirent les colonnettes gothiques et les pilastres de leur chœur surhaussé par des soubassements à moulures soit en stuc soit en marbre de Sampans, puis firent courir
le long des murs du sanctuaire des revêtements de marbre de Damparis à hauteur d'appui. Pour motif inexplicable, ils enlevèrent du presbytéral l'ex-voto monumental de la ville de Dole et le transférèrent dans l'arrière-bras du transept, au côté droit extérieur de la Sainte-Chapelle. Ils ajoutèrent même en haut les armes de la ville doloise supportées par deux lions et mirent comme couronnement un fronton demi-rond en marbre gris avec ces mots : DOLE A FAVERNEY, et en bas la devise traduite : IN IUSTITIA. EN JUSTICE. Les grandes baies romanes des deux chapelles absidiales furent ornementées de plaques de stuc et de marbre, et la statue miraculeuse Notre-Dame la Blanche fut placée dans une
immense niche en marbre de Sampans. Enfin pour terminer l'ornementation du transept, sous les grandes fenêtres gothiques de la croisée «des retables plus ou moins élégants, sertissant de grandes peintures sur toile, se dressèrent dans les chapelles de Notre-Dame du Rosaire dans le bras droit, et de Saint-Benoît dans le bras gauche» (69).
Épris de cet engouement si commun au XVIIIe siècle d'enlever aux édifices du culte tout cachet d'antiquité romane ou gothique, les religieux de Dom Coquelin ne se bornèrent pas à la mutilation de leur magnifique chœur. Ils firent mieux et plus mal encore. Ils s'attaquèrent hardiment d'abord aux basses nefs dont les fenêtres romanes furent agrandies, puis à la nef principale qui présente vraiment un très bel aspect. Afin de «la ramener au style grec», ils s'acharnèrent «avec force plâtre et brique» à transformer en «piliers au carré tous les piliers alternativement ronds, carrés et octogones ; ils leur donnèrent des piédestaux que des pilastres en plâtre rattachaient à une immense corniche de 0 m. 80 de saillie et qui faisait le tour de l'église». Puis toute cette agglomération indigeste de plâtrage fut «peinte en jaune et en rouge pour simuler le marbre» de Sampans et de Damparis.
Enfin, pour achever cette regrettable transformation, ils obstruèrent jusqu'au tympan par «neuf grands tableaux» les verrières des cinq fenêtres de l'abside, et couvrirent les murs du presbytéral par «cinq grands tableaux» de chaque côté. «De la sorte, conclut M. Jules Gauthier, l'église romano-gothique de Faverney prit un décor au goût du jour malheureusement» (70).
La sollicitude attentive de l'abbé Dom Jérôme Coquelin, en même temps qu'il croyait embellir le temple témoin du grand Miracle de 1608, s'étendit à l'avenir spirituel de son monastère. Ignorant les sombres destinées qu'un avenir prochain réservait à ses moines si édifiants, mais désireux de leur épargner à tout jamais les scandales et les désordres dont maintes fois les abbés commendataires leur avaient donné le spectacle si déprimant, Dom Coquelin eut la gloire, de concert avec son noble coadjuteur Dom Ambroise Mareschal d'Audeux et conjointement avec les Dames du chapitre noble de Montigny-lès-Nones, de solliciter du Souverain Pontife Clément XIV la suppression du titre d'abbé et la réunion des menses abbatiale et conventuelle. En réponse à la double supplique adressée à Rome sur la fin de 1769, deux bulles papales, celle de Faverney datée du 28 octobre 1770 et celle de Montigny en date du 9 novembre suivant, concédèrent, pour motifs de haute moralité, l'union des revenus abbatiaux et des offices claustraux et de la sacristie et d'un prieuré et de six chapelles, y compris celle du bourg d'Amance, à la mense des religieux. Ces conditions ne devaient avoir leur effet qu'après la mort de l'abbé-coadjuteur Dom Ambroise d'Audeux, et alors les religieux bénédictins auraient seuls le droit de nommer leur supérieur, et ils paieraient perpétuellement, chaque année à l'abbaye de Montigny, à titre de compensation des droits concédés, la somme de 4.000 livres tant en grains qu'en argent (71).
L'administration de l'abbé Dom Jérôme Coquelin restera mémorable dans les fastes de l'abbaye, à raison de cette extinction du titre abbatial. Il m'est agréable de signaler que son dernier prieur claustral fut Dom Laurent Bruley d'Amance, religieux profès depuis 28 ans, et supérieur de 1766 à 1771. Ce fut le 24 août de cette dernière année qu'une attaque d'apoplexie enleva à l'affection de ses religieux et à l'admiration des érudits l'abbé Coquelin : il était âgé de 81 ans. Son corps fut inhumé dans le caveau construit par lui au milieu du sanctuaire, près de la grande grille du presbytéral, où il retrouva les restes mortels de trois de ses prédécesseurs. La large pierre tombale qui mesure 1,25 m. sur 2,16 m., et qui fut encastrée dans le pavé, ne porta plus que cette laconique inscription récapitulative (72) :
Hic quiescunt Reverendissimi Abbatis
D. Guido de Lambreio
6 julii 1520 ;
D. Alphonsus Doresmieux
17 7bis 1630 ;
D. Fr.-Theodorus Du Cloz
20 7bis 1734 ;
D. Hierominus Coquelin
Multis ille flebilis occidit
17bis 1771.
Après la mort de Dom Jérôme Coquelin, son coadjuteur Dom Ambroise Mareschal d'Audeux prit possession de son siège sans être inquiété par personne. Les documents sont rares sur ce dernier abbé de Faverney : j'ignore encore tout de sa famille et de sa jeunesse. Son humilité profonde et son grand esprit religieux contribuèrent beaucoup à l'obtention des bulles papales, et c'est «à lui en grande partie», écrit Dom Grappin, «que notre abbaye doit une mutation avantageuse en ce que Faverney sera pour jamais à l'abri des inconvénients de la Commende». Sous son règne qui dura douze ans, les bons religieux continuèrent leurs traditions de dévouement et de charité proverbiales. Les dernières années de Louis XV et les premières du roi Louis XVI furent marquées par ce que l'Histoire a appelé le pacte de famine. La cherté des vivres et surtout des blés accaparés avait arrêté le travail en Franche-Comté et des milliers de malheureux périssaient de misère. L'abbé Ambroise d'Audeux, mû par un louable sentiment d'humanité, invita les pauvres de Faverney à se joindre aux bénédictions pour exécuter un travail considérable, projeté depuis longtemps d'après les plans du célèbre architecte du monastère Dom Vincent Duchesne. Un canal, long de plus de quatre kilomètres, fut creusé depuis la rivière de la Lanterne au bas du vaste enclos du monastère et alla prendre sa prise d'eau auprès du village de Mersuay, sillonnant la prairie, faisant tourner le beau moulin conventuel, arrosant les jardins et passant sous un magnifique aqueduc. Grâce à ce travail de longue durée, nos infortunés pères purent traverser une partie des mauvais jours de cette triste époque (73).
Ce fut le 19 octobre 1783 que mourut à Besançon le dernier abbé de Faverney Dom Ambroise Mareschal d'Audeux. Immédiatement
les religieux élurent alors pour le remplacer et administrer désormais l'abbaye en qualité de premier supérieur Dom Anselme Ferron, grand prieur claustral. Il était destiné par la Providence à en être le dernier. C'était un moine aussi laborieux que pieux et instruit. Né à Ainvelle le 30 septembre 1751, il avait embrassé à Faverney la vie monastique à seize ans, dans les dernières années de l'abbé Jérôme Coquelin. Justifiant pleinement les espérances de ses supérieurs, il avait d'abord été chargé d'enseigner la rhétorique aux novices de Faverney, puis à ceux de Luxeuil. Fort intelligent,
trois fois il avait déjà remporté le prix d'érudition à l'Académie de Besançon, notamment pour son savant Mémoire sur la chronologie des évêques bisontins. Les talents de Dom Ferron l'avaient élevé de bonne heure, malgré son jeune âge, aux premières dignités de la Congrégation de Saint-Vannes et Saint-Hydulphe ; aussi ses religieux s'empressèrent-ils de lui confier la succession abbatiale supprimée. Il n'avait alors que trente-deux ans (74).
Il se trouvait, du reste, fort aidé dans sa tâche nouvelle par deux éminents bénédictins, tous deux profès de Faverney, Dom Couderet et Dom Berthod, ce dernier même comptait depuis le 7 février 1770 parmi les Quarante de l'Académie de Besançon. Dom Jean-Alexandre Couderet était déjà un vieillard dont la sage prudence et la science consommée l'assistaient
utilement. Né à Besançon le 20 mai 1712, il s'était formé à l'école de son compatriote Dom Coquelin et avait composé un grand nombre de dissertations historiques sur la Franche-Comté et sur les principales villes de la province ; plusieurs ont été couronnées par l'Académie. Beaucoup plus jeune était Dom Anselme Berthod, saônois né à Rupt le 11 février 1733. Arrivé à dix-huit ans à l'abbaye de Faverney, aussitôt ses études terminées, il s'était adonné avec passion sous la savante direction de l'abbé Coquelin aux recherches historiques. Son coup d'essai fut une Histoire du premier royaume de Bourgogne qui parut en 1758. L'année suivante, couronné à l'Académie pour son mémoire sur la capitale de la Franche-Comté au XIe siècle, il avait obtenu en 1760 un premier accessit, puis en 1761 un prix, et enfin en 1764 une nouvelle couronne pour ses travaux sur les Armoiries et la devise de Besançon, sur les Droits des abbayes
de Luxeuil, Lure et Saint-Claude et sur les Différentes positions de la ville de Besançon depuis César jusqu'à nous. Chercheur infatigable, il écrivit une Table raisonnée des livres de la riche bibliothèque de l'abbaye de Saint-Vincent, puis une Table des testaments déposés à l'officialité bisontine. Chargé par le gouvernement français de faire le dépouillement des archives de Bruxelles et d'en extraire les pièces qui pouvaient servir à éclaircir les points contestés de l'histoire de France, il s'acquitta de cette commission avec beaucoup de zèle et de succès ; aussi
en 1784 fut-il associé aux savants religieux chargés de continuer le recueil des Acta Sanctorum commencé par Bollandus, et il eut part à la publication du cinquante-troisième volume de cette importante collection [Acta sanctorumoctobris... collecta, digesta, commentariisque & observationibus illustrata partim à Cornelio Byeo, Joanne Baptista Fonsono... Anselmo Berthodo...], connue sous le nom de Bollandistes. C'est alors qu'il devint membre des Académies de Besançon et de Bruxelles et de la Société littéraire de Dunkerque (75).
Dès sa première année de gouvernement de l'abbaye, Dom Ferron obtint du roi Louis XVI des lettres patentes pour créer un établissement de charité, destiné dans sa pensée à pourvoir d'une manière permanente et régulière à l'assistance des pauvres et des malades que soulageait déjà, depuis 1745, le bureau de bienfaisance fondé par l'abbé Coquelin. Il voulait ainsi utiliser en faveur des habitants de Faverney les ressources plus nombreuses qu'apportaient au monastère les revenus de la mense abbatiale. C'était vraiment, de sa part, se montrer le digne continuateur de l'œuvre du saint abbé Brenier.
Aussi la réputation de notre monastère ne faisait que grandir autant par sa bienfaisante influence que par la science et les vertus de ses moines. Au point de vue administratif lui-même, le doyenné de Faverney bénéficiait de cette grandeur à son apogée (76).
Le diocèse de Besançon comptait alors, en effet, quinze doyennés, à savoir : celui de Besançon «appellé doyenné de Sexte» et ceux de Salins, des Montagnes ou de Nozeroy, de Lons-le-Saunier, de Neublans, de Dole, de Gray, de Traves, de Faverney, de Luxeuil, de Granges, d'Ajoie ou de Montbéliard, de Rougemont, de Baume, de Varesco ou des Varasques ou des Montagnes du Doubs. En plus lui étaient annexées environ trente paroisses de la Haute-Alsace, telles que Lachapelle-sous-Rougemont,
Etueffond, Novillard et les trois villages de Montreux-Vieux, Montreux-Jeune et Montreux-Château.
Le doyenné de Faverney avait pour doyen rural actuelle le curé de Fontaine-lès-Luxeuil, et comprenait les trois abbayes, de Charlieu ou Cherlieu (Carus locus), de Clairefontaine (Clara fons), et de Faverney. En faisaient partie également les quatorze prieurés d'Anfonvelle, d'Annegrey, de Bourbonne-lès-Bains, de Fleurey-lès-Faverney, de Fontaine-lès-Luxeuil, de Fouchécourt, d'Hautevelle, de Jasney, de Jonvelle, de Jussey, de Saint-Marcel-sur-Mance, de Serqueux, de Voisey et le templier de la Villedieu.
D'après l'Almanach historique de Besançon pour 1784, les paroisses de son ressort s'élevaient au nombre de soixante-quinze avec quarante annexes. C'étaient Aboncourt, Aigremont, Aillevillers, Ainvelle-lès-Conflans, Ainvelle-lès-Fontaine, Aisey, Alaillcourt, Amance, Anchenoncourt, Anfonvelle, Anjeux, Arbecey, Augicourt, Baulay, Belrupt, Bougey, Bouligney, Bourbévelle, Bourbonne-lès-Bains, Buffignécourt, Cemboing, Chargey-lès-Port, Cendrecourt
Châtillon-sur-Sal, Chauvirey-le-Vieil, Conflans-sur-Lanterne, Contréglise, Corre, Dampierre-lès-Conflans, Darnay, Demangevelle, Faverney, Fontaine-lès-Luxeuil, Fontenoy-le-Château, Fontenois-la-Ville, Fouchécourt, Fresne-sur-Apan, Gevigney, Godoncourt, Gruey, Harsant, Hautevelle, Jasney, Jonvelle, Jussey, Lambrey, Magny-lès-Jussey, Mailleroncourt-Saint-Pancras, Martinvelle, Melay, Melincourt, Menoux, Montcharvot, Montdoré, Montigny-lès-Cherlieu, Ormoy, Passavant, Polaincourt, Purgerot, Raincourt, Rosières-sur-Mance, Saint-Loup-sur-Sémouse, Saint-Madon, Saint-Marcel, Saint-Remy, Saponcourt, Selle, Serqueux, Thaon, Trémonsey, Vougécourt, Vauvillers, Villers-Saint-Marcel et Voisey (77).
Cette longue nomenclature indique l'importance territoriale de ce décanat, le plus considérable de la province, et par conséquent l'immense affluence de pèlerins qu'amenait chaque année, depuis 1608, l'anniversaire du Miracle. Or, en 1784, le pèlerinage fut attristé par une épouvantable catastrophe. Depuis un temps immémorial, un bac avait été établi auprès du
grand pré du Breuil sur la rivière assez large de la Lanterne, afin de transporter d'une rive à l'autre et les nombreux voyageurs et les voitures qui se rendaient sans cesse à la cité si renommée. Au matin du lundi de la Pentecôte, plus de cent personnes se pressaient sur la rive, attendant avec impatience la venue du batelier. Dans leur hâte d'arriver auprès de la Sainte-Hostie, toutes à la fois veulent prendre place sur le grand bateau plat : elles se poussent, se pressent, se bousculent et finissent par s'y loger. Pour comble d'imprudence, un carrosse attelé de deux chevaux s'y engage à son tour. Le bac ainsi surchargé avait à peine quitté le rivage qu'un des coursiers, effrayé par les clapotements de l'eau, se cabre en poussant des hennissements affreux. Epouvantés, les femmes et les enfants se précipitent du même côté, pour éviter d'être atteints par l'animal. Soudain l'embarcation se penche, l'eau y pénètre; la barque bientôt submergée dépose dans la rivière les malheureux pèlerins qui tous y furent noyés (78).
Ce sinistre événement engagea le supérieur Dom Anselme Ferron à appliquer une partie des revenus abbatiaux à réaliser le plan magnifique, tracé par le crayon de l'architecte Dom Duchesne et qui dormait depuis plus d'un demi-siècle dans les cartons du monastère. Donc en 1785, sur le chemin de grande communication de Vesoul à Mirecourt dans les Vosges, les religieux bénédictins de Faverney commencèrent les travaux de ce pont monumental qui d'abord compta cinq arches. Il était à peine achevé à la fin de l'an 1786 que l'une d'elles, construite sur un terrain mouvant, s'écroula ; il fallut y ajouter quatre voûtes nouvelles du côté de la ville, de sorte que l'axe de ce pont ne se trouve pas à son point central. Ce splendide monument de la générosité des moines ne fut achevé qu'en 1788. Construit entièrement en blocs énormes de pierre, il est formé de neuf arches dont quatre servent au passage ordinaire des eaux rapides de la Lanterne, et les cinq autres, bâties sur les îlots marécageux du Breuil, sont destinées aux eaux d'inondation en temps de crue. La longueur totale entre culées est de 140 mètres, et sa largeur égale 8 mètres. Il est bordé de chaque côté par des parapets composés uniquement de cinquante blocs de pierre mesurant chacun près de 3 mètres de long. Je dois signaler, comme curiosité architecturale, les quatre pierres à chaque extrémité du parapet, car toutes elles mesurent 4 mètres en longueur et 0,50 d'épaisseur au carré (79).
Tandis que les bénédictins de Faverney n'étaient occupés que d'utiles améliorations, l'agitation populaire, travaillé par des émeutiers soudoyés et surexcitée par la misère, en cet hiver de 1789, se préparait sourdement dans notre Franche-Comté comme dans toute la France. «Au 1er Janvier, 20 degrés de froid. Tristes étrennes !» a écrit M. Louis Monnier dans son Histoire de Vesoul. «Le pain coûtait quatre sous la livre (c'est comme huit sous aujourd'hui) et le blé devenait rare. Dans la plupart des villes, des gens affamés s'opposaient à la sortie des grains, en disant : Ce blé est à nous puisqu'il est dans le pays ; quiconque l'emmène est un voleur ! On ne pouvait pas, remarque l'historien positiviste Taine, leur arracher cette idée fixe. C'est ce qui est arrivé à Vesoul. La disette a provoqué des troubles, des attroupements et des incidents qui avaient le caractère d'une émeute». Dans la cité favernéienne, grâce à la générosité proverbiale des moines réformés, durant les longs mois d'hiver chaque jour des rations de pain étaient distribuées à la porte du monastère (80).
Or, tandis qu'au printemps de 1789 le charitable supérieur Dom Ferron assistait comme définiteur, c'est-à-dire en qualité de vice-président, au dernier chapitre général de la Congrégation de Saint-Vannes et Saint-Hydulphe, les
échevins-notables de Faverney qui savaient que l'abbaye était autant la Providence des pauvres que l'ornement, la richesse et la gloire de leur cité, rédigeaient comme dans toutes les communes de France, leur cahier de «particulières
remonstrances, plaintes et doléances» à porter par eux à l'assemblée bailliagère de Vesoul. Je transcris textuellement ce document d'après l'original aux archives.
1re plainte. — Les officiers seigneuriaux de l'abbaye sont choisis parmi des hommes suspects qui exécutent aveuglément les volontés des bénédictins, seigneurs de cette ville, dans la crainte d'éprouver, par une conduite dégagée de tout respect humain, les menaces d'une destitution.
2e plainte. — La réunion de la mense abbatiale à la conventuelle... a jeté la désolation : les bénédictins ne l'ont obtenue que sur un faux exposé, en affaiblissant de près de moitié les revenus attachés au legs des abbés qui se portent annuellement à 15.000 livres de rente... Les bénédictins jouissent d'un revenu annuel d'environ 60.000 livres par l'effet de cette reunion...
3e plainte. — Les bénédictins ont obtenu permission d'acquérir diverses maisons... qui embellissaient toute une façade de la place publique la Dauphine... ; ils ont pris une partie de cette place et y ont élevé de superbes remises, ecuries, et vastes cours... ; ils ont agrandi l'ancien jardin de leur monastère, qui était déjà d'une étendue considérable et un des plus beaux de la province par tous les agréments qui s'y rencontrent. Leur couvent annonce plutôt un hôtel distingué et magnifique qu'une maison religieuse.
4e plainte. — Les moines causent la perte de la commune par les nombreux fermiers et autres individus attachés journellement à leur service qui se jouent impunément de la police, s'érigent en maîtres, dévastent les forêts et livrent leurs bestiaux au parcours des campagnes en valeur.
5e plainte. — Les douze fourniers des fours des religieux exigent une livre par vingt de pain bis et une livre sur dix de pain blanc, tandis qu'auparavant il n'était exigé qu'une livre de pain par vingt indistinctement. De plus, les fourniers cuisent avec du bois de mauvaise qualité, quoique la ville fournisse soixante-dix-neuf cordes pour les fours.
6e plainte. — Ces moines usurpateurs ne fournissent que cinquante cordes au lieu de soixante-dix-neuf pour les deux fours ; ils vendent du bois et obligent les fermiers de les chauffer à leurs dépends. Les habitants n'ont pas assez de bois..., sont accablés d'amendes pour délits de bois coupé : ce qui rapporte 4.000 livres aux moines.
7e plainte. — La police des moines laisse des vagabonds s'installer en ville... Ces étrangers ne viennent pas à Faverney comme cultivateurs ; aussi l'agriculture manque de bras. Le corps municipal réclame donc qu'on lui concède la police, car les moines empêchent de faire annoncer au son de caisse les ordres de Sa Majesté le roy leur maître ; il y a abus pour le droit du banvin : l'amodiation en est faite à très haut prix, et les droits arbitraires font déserter les foires et marchés de la ville. Leur colombier est gênant lors des semailles. Pour les chasses, leurs invités font là désolation des laboureurs : les moissons sont traversées par les chasseurs et les chiens.
Pour toutes ces plaintes, les officiers municipaux de Faverney demandent la réunion à la Couronne de tous les fiefs dépendant de l'abbaye et réunis à la mense conventuelle, ou alors la nomination d'un abbé commendataire, seul
moyen pour établir la paix et l'harmonie dans cette ville (81).
Tout lecteur impartial, après ce réquisitoire des «doléances, plaintes et remontrances» contre les bénédictins réformés, si fidèles à leur Règle sévère et si bienfaisants depuis cent soixante-quinze ans, partagera la remarque malheureusement fort juste d'un littérateur et philosophe qui n'est certes pas suspect, M. Taine dans ses Origines de la France contemporain : «Plus les moines avaient fait de bien, plus aussi on les a maltraités à l'époque de la révolution». Dom Anselme Ferron et ses vingt-et-un religieux ne tardèrent pas à l'éprouver par eux-mêmes (82).
Le 5 mai 1789 avait eu lieu l'ouverture des États généraux ou assemblée des trois ordres de la Noblesse, du Clergé et du Tiers état, celui-ci en nombre égal à celui des deux autres. Dès le 17 mai, tous les députés firent une déclaratation par laquelle ils s'établissaient en Assemblée nationale constituante sans distinction de corps. Dominés dès lors par le Tiers état, le 4 août ils votèrent le décret, si impatiemment demandé et attendu, de l'abolition du régime féodal et la
suppression de tous les droits seigneuriaux, de tous les droits casuels des curés de campagnes et des dîmes de toute nature. Ordre fut voté par l'Assemblée de chanter un Te Deum en actions de grâces dans toutes les paroisses et églises du royaume. Ce décret libérateur de l'Ancien Régime, acclamé à Versailles par les trois ordres, fut bientôt suivi dans toute la France de l'invasion armée des ex-mainmortables sur les maisons seigneuriales ou monastiques. À Cherlieu, les 34 villages qui en dépendaient vinrent successivement sommer le prieur et l'intendant de l'abbaye de leur livrer les titres des redevances. Le monastère cistercien de Clairefontaine et le prieuré bénédictin de Morey subirent les mêmes menaces de la part des paysans de leurs vastes domaines. À Faverney, les bourgeois, maîtres de la police, purent efficacement protéger, cette fois encore, le couvent et les religieux contre les attaques des perturbateurs accourus du voisinage (83).
Mais les événements allaient se précipiter. Les esprits étaient échauffés ; des bandes armées s'organisaient dans les campagnes ; des brochures séditieuses, des satires mordantes étaient distribuées contre les familles aristocratiques ou
contre les moines. On sentait courir l'air d'une révolution ; on marchait vers un terrible inconnu. Le 28 octobre, l'Assemblée nationale vota le décret suspendant rémission des vœux monastiques, et, le 4 novembre, celui qui mettait les
biens ecclésiastiques à la disposition de la nation. On allait vite en besogne. Mais pour pouvoir appliquer plus sûrement ces lois draconiennes, les députés firent le 14 décembre un décret abolissant et supprimant tout le régime ancien des communautés ou paroisses, et dès lors les officiers et membres des municipalités nouvelles seront nommés par voie d'élection de tous les citoyens actifs de chaque pays et réunis en une seule assemblée. C'est ainsi que le 9 février 1790, les notables de Faverney élurent à unanimité pour premier maire Bardenet, et pour officiers Claude-François Cordier, Byot, Princet, Joseph Curie et F. F. Bourgeois, tandis que les fonctions de greffier de la commune furent remplies par Chibert (84).
Dix-sept jours plus tard, 26 février, la cité du Miracle était choisie comme chef-lieu de canton civil et faisait partie du district de Vesoul, devenu le siège du département de la Haute-Saône et de son évêché constitutionnel. Les huit
communes d'Amoncourt, de Breurey, d'Equevilley, de Fleurey, de Menoux, de Mersuay, de Provenchère et du Val-Saint-Eloi furent désignées pour former le canton de Faverney, tandis que les onze villages de Venisey, Saponcourt, Saint-Remy, Senoncourt, Polaincourt, Fouchécourt, Contréglise, Chazelle, Buffignécourt, Baulay et Anchenoncourt firent partie du canton civil d'Amance et du district de Jussey. Mais en même temps que ce choix indiquait l'importance matérielle et politique de la ville de Faverney, quatre décrets nouveaux venaient de signer l'arrêt de dispersion de ses religieux bénédictins et par suite la ruine inévitable de sa magnifique abbaye. Le premier du 13 février prohibait en France les vœux monastiques de l'un et de l'autre sexe ; le second du 26 février fixait le traitement des religieux qui sortiraient
de leurs maisons ; le troisième à la date du 20 mars déclarait d'abord ces derniers incapables de succéder et de recevoir par donations ou testaments autres choses que des rentes ou des pensions viagères, puis affirmait que ceux qui
préféreraient se retirer dans des maisons qui leur seraient indiquées pour y conserver la vie commune, recevraient un traitement annuel et proportionné à leur âge et à leur nombre ; enfin le quatrième en date des 20 et 26 mars concernait les inventaires et procès-verbaux que les municipalités avaient ordre de dresser sur l'état des biens des religieux et de leurs personnes (85).
Mais le pieux et intelligent prieur Dom Ferron avait eu déjà l'intuition des dangers redoutables auxquels ses bons religieux allaient être exposés. En administrateur prévoyant, afin de mieux endormir la vigilance des surveillants
municipaux, il acquiesçait publiquement à la lettre pastorale de l'archevêque Raymond de Durfort qui prescrivait à son clergé, pour le salut de la nation, le dessaisissement de l'argenterie non indispensable des églises ; puis au vu et au
su de tout le monde, il expédiait «135 marcs d'argent à l'hôtel de la monnoye à Paris», c'est-à-dire 33 kg de vases sacrés non nécessaires à sa sacristie. Ensuite, redoutant pour ses frères en Dieu le double danger de l'option obligatoire
à laquelle ils allaient bientôt être soumis de part la Loi, et rêvant de leur assurer un avenir matériel suffisant pour leur permettre d'échapper au danger du schisme ou de l'apostasie, il se traça secrètement une ligne de conduite
que l'avenir démontra excellente à tous points de vue (86).
C'est pourquoi, pour déjouer plus sûrement toute suspicion de la part des ennemis de l'abbaye, dès le 20 février il voulut tracer de sa propre main, sur le registre des délibérations du conseil communal, l'inventaire fort détaillé, d'abord des biens-fonds «des ci-devant religieux bénédictins», puis des salles de la sacristie, du chapitre et du réfectoire, des trois dortoirs et des six appartements à coucher et aussi des deux salles de la bibliothèque, enfin des meubles et tableaux de l'église ainsi que des vases sacrés et ornements de la sacristie. Comme détails pouvant intéresser le lecteur, de ce long dénombrement des richesses de notre antique monastère je me contenterai de citer : 1° que les religieux étaient seuls seigneurs, possédant haute, moyenne et basse justice à Faverney, Arbecey, Buffignécourt, Cubry-lès-Faverney, Fleurey-lès-Faverney et Venisey ; tandis qu'à Baulay, Lambrey et Menoux ils étaient co-seigneurs de haute, moyenne et basse justice également. En plus, ils possédaient des terres considérables à Amance, Breurey, Chariez, Mersuay, Purgerot et Senoncourt et le prieuré d'Hautevelle. 2° Toutes les salles énumérées sont portées comme boisées jusqu'à la naissance des voûtes, et contenant 26 grands tableaux, 37 tableaux divers et 46 cartes géographiques. 3° Dans les deux grande