«LES SOIRÉES DE LA CHAUMIÈRE» DE FRANÇOIS-GUILLAUME DUCRAY-DUMINIL : 17-23
DIX-SEPTIÈME SOIRÉE.
Suite de l'histoire du charbonnier.
La matinée entière se passa comme celle de la veille. Adèle, toujours enfermée dans sa chambre, ne voulut voir personne : elle se flattait que son père lui demanderait la cause de son chagrin. Palamène garda toujours le silence : il n'aimait pas que ses enfants fissent mutuellement des rapports sur chacun d'eux : les frères d'Adèle, qui savaient son aventure avec Benoît, n'osèrent pas la dire à Palamène ; et la journée fut assez triste jusqu'au moment où le père de famille parla de retourner à la forêt : alors, au plaisir de la promenade se joignit le désir de connaître la suite de l'histoire du charbonnier, et les enfants sautillèrent jusqu'au lieu du rendez-vous. Ils y trouvèrent le frère de Cécile, qui reprit la parole en ces termes :
«Il était minuit ; la chaise de poste volait déjà depuis longtemps, et Cécile, troublée, n'avait pas encore examiné
les personnes avec lesquelles elle était : on lui parlait ; muette, en proie à l'inquiétude, peut-être au repentir, elle ne répondait pas. Son amie, moins coupable et plus décidée qu'elle, faisait seule les frais de la conversation, et
s'en acquittait fort bien ; car Laure (c'était son nom) était douée d'un excellent cœur : mais elle parlait beaucoup, et souvent sans savoir ce qu'elle disait. Madame la comtesse, disait-elle à la vieille, j'ai suivi mon amie ; mais
je serais au désespoir qu'on me séparât d'elle. Quand une fois elle sera mariée, je veux la servir ; je veux être
sa femme de chambre, sa femme de compagnie, enfin ce qu'on voudra, pourvu que je ne la quitte jamais !...
La vieille promettait tout, tandis que le faux Valvil s'occupait à distraire Cécile, à lui parler de sa flamme, à
lui jurer qu'il l'adorerait toujours. Quand nous serons mariés, lui disait-il, quand nous serons époux, ô ma Cécile ! quel bonheur ! quelle félicité ! Qu'il me sera doux alors de te présénter à mon père, de lui dire : Voilà la femme que ma tante m'a choisie ! que la nature ratifie les nœuds de l'amour ! Mon père alors fera tout ; n'est-ce pas, ma tante, qu'il fera tout ? — Oh mon Dieu, mon neveu, je te jure que ton père ne m'embarrasse pas du tout. — Parlez-moi donc, belle Cécile ; de grâce, dites-moi quelques mots qui rassurent ma tendresse : je crains que ma témérité n'ait allumé votre haine...
Cécile ne répondait presque rien. Depuis qu'elle était dans cette voiture, il semblait qu'un pressentiment funeste
l'agitât. Elle voyait, pour ainsi dire, un abîme ouvert devant elle, et se repentait d'avoir cédé si légèrement à
sa crédulité. D'ailleurs, elle entendait la tante et le neveu se chuchoter souvent tout bas à l'oreille : de temps en temps il leur échappait quelques éclats de rire qu'ils voulaient étouffer. Tout cela n'était pas propre à la rassurer ;
et sans la présence de Laure, qui lui donnait du courage, elle se serait peut-être livrée à ses larmes et à ses sanglots. La nuit se passa ainsi tout entière à ne dire que des mots de part et d'autre. Le petit jour les surprit,
qu'ils étaient déjà à plus de dix lieues de Paris. C'est lorsque le jour vint éclairer sa fuite, que Cécile sentit battre son cœur de surprise et d'effroi, en contemplant les deux figures qui l'accompagnaient. D'un côté, un jeune
homme de l'extérieur le plus commun, assez bien de figure, mais portant son chapeau de recruteur, l'air de la bêtise et de l'ignorance répandu sur la physionomie, ayant, en un mot, toutes les manières de son véritable état. À côté de
Cecile, une vieille horriblement laide, couverte d'un gros rouge mis par placards et surchargée de mouches. À ses oreilles, à son cou pendent de faux diamants enchâssés dans de l'étain. Ses vêtements n'ont pas été faits pour elle : ils sont sales, antiques, usés et très mesquins : on dirait voir un personnage d'une comédie triviale. Avec cela son organe est celui d'un grenadier : elle parle avec volubilité, et l'on voit qu'elle se retient, pour ne plus lâcher quelques gros mots.
Cécile, effrayée, regarde longtemps ces deux individus, et peu s'en faut qu'elle ne leur demande la liberté de
descendre, pour se sauver à toutes jambes... Elle voudrait communiquer ses craintes à Laure ; mais celle-ci, plus légère, moins pénétrante, n'a point été frappée du physique des deux ravisseurs ; au contraire, elle admire les ajustements de la vieille, qu'elle trouve superbes, et se flatte intérieurement de jouir désormais d'un sort heureux avec des personnes d'une haute qualité. Pour Cécile, elle a tout à fait perdu l'usage de la parole, et ne se permet de temps en temps que quelques soupirs, et des regards qu'elle attache au Ciel, comme pour lui demander s'il veut la punir d'avoir manqué à ses parents, à son sexe, à elle-même, à tous les devoirs. La tante et le neveu prennent le parti de ne pas remarquer son trouble, et ils ne cessent point de se parler bas.
À l'heure du déjeuner, on descend dans une auberge, et c'est là que le caractère de nos deux intrigants commence à percer davantage. Cécile ne veut rien prendre ; mais la vieille gourmande, demande du vin, du jambon, des œufs frais, et Cécile est tout étonnée de voir boire à la vieille et au jeune homme, après trois bouteilles de vin à eux deux, un demi-setier d'eau-de-vie, qui dérange tout à fait leur cerveau. Pour Laure, elle déjeune simplement avec du chocolat.
Qu'on se mette à la place de la pauvre Cécile, et qu'on juge des réflexions qu'elle doit faire ! Bientôt les fumées du vin et de l'eau-de-vie échauffent les deux têtes des ravisseurs. Les voilà qui parlent sur leurs châteaux, sur leurs propriétés, et qui disent des balourdises, en croyant faire les gens comme il faut. Ils se coupent souvent,
et il leur échappe même de se tutoyer familièrement. Bientôt le faux Valvil se rend à la poste pour faire changer
de chevaux, et pendant ce temps, la vieille qui n'adresse plus une parole à Cécile, s'endort profondément. L'infortunée Cécile profite de ce moment de liberté pour communiquer toutes ses craintes à son amie Laure : Quelles sont les gens, lui dit-elle, auxquelles nous nous sommes livrées ? Grands dieux ! est-il rien de plus commun, de plus méprisable ! — Je ne les ai bien remarquées que depuis un moment, mon amie ; et en effet leur extérieur, leurs discours, leurs actions, tout me paraît en eux bien étrange. — Ô mon amie ! qu'avons-nous fait ? quelle imprudence ! quelle haute imprudence !... Est-ce là ce Valvil, ce tendre, ce sensible Valvil, qui m'écrivait des lettres si touchantes ? Est-ce là cet amant soumis et craintif qui m'a séduite par la magie de son style ? Ô dieux ! celui-ci est un homme affreux, détestable, qui je hais à la mort, avec qui il me serait impossible de vivre !... Et cette vieille folle qu'il appelle sa tante ! elle est plus commune que la servante de notre pension. Cela boit à perdre la raison, cela jure même ; car j'ai vu qu'ils se retenaient à cause de moi. Il n'est pas possible, non, il n'est pas possible que ces gens-là soient bien nés. Ô mon amie ! serais-je la victime de quelque intrigue secrète, de quelque complot ténébreux ? T'aurais-je entraînée dans ma parte ? Oui, un vide affreux se présente à mes timides regards ; oui, je suis menacée de quelque grand malheur, et j'y suis plongée déjà malgré moi. Que dis-je, malgré moi ?... C'est ma faute, ma Laure, c'est ma faute ! Qu'ai-je fait ? Quoi ! je me livre à un homme que je ne connais pas ; que je n'ai vu qu'une fois au milieu d'une nuit obscure ! Eh ! qui m'a donné des preuves de son état, de sa fortune, de sa probité ? Qui m'a dit que je ne m'abandonnais pas au plus dangereux des séducteurs ?... Cécile, infortunée Cécile !... qu'as-tu fait ? Quel parti te reste-t-il à prendre ?... Qui te secourra ? qui te protégera ?... Ô mon Dieu, mon Dieu !...
Cécile, en finissant ces mots, cache sa figure dans ses mains, et les arrose d'un torrent de larmes. En vain Laure
essaie de la consoler, de l'encourager : Cécile va peut-être prendre un parti violent, lorsqu'elle voit rentrer son
amant prétendu ; mais dans quel état ! L'aimable Valvil a bu encore avec les garçons d'écurie de la poste ; il est ivre
à l'excès... Vous pleurez, ma poulette, dit-il en riant à Cécile : ce n'est rien ; bah, ça se passera. Allons, eh, ma tante, ma chère, ma très honorable tante, il faut remonter en voiture...
La tante ne se réveille point ; le neveu la secoue rudement. — Eh bien, dit-elle, qu'est-ce que tu me veux donc, Picard ? — Picard ! s'écrie Cécile...
La vieille s'aperçoit qu'elle a fait une sottise, et sur-le-champ elle reprend son ton de belle dame. Ah, mon neveu !
pardon : je rêvais à mon coquin de valet, de Picard ; vous l'avez connu ? que j'ai chassé ; c'était un ivrogne !... — Un ivrogne ! reprend le faux Valvil ; ah, madame ! ménagez vos termes, s'il vous plaît...
La vieille remarque l'état de son compagnon, et pâlit de crainte qu'il ne fasse quelque sottise. Elle rompt la
conversation. Les dames montent en voiture ; on y porte Picard comme on peut ; et à peine y est-il, qu'il s'endort
aussi profondément que la vieille, qui reprend son somme. Voilà encore une fois Cécile libre de parler tout bas à
son amie ; et vous jugez quel peut-être leur entretien. Cécile, sans connaître le fond du mystère, est totalement désabusée sur le compte de Valvil et de sa tante, elle ne pourra jamais vivre d'ailleurs avec un homme aussi méprisable. Elle forme le projet de rester avec eux jusqu'au lendemain matin, et de saisir alors un moment favorable
pour les fuir avec Laure, qui, aussi effrayée que Cécile, consent à tout. Jusqu'à ce moment, ajoute ma sœur, faisons-leur bonne mine, afin qu'ils ne doutent de rien.
La journée se passa sans que Valvil et sa tante demandassent à dîner, pensassent même à l'offrir à leurs compagnes. Picard était pansé : il ne se réveillait que pour payer chaque poste, et il se rendormait soudain. Sur le soir, on s'arrêta dans une auberge, où nos deux ravisseurs se trouvèrent totalement dégrisés : alors ils pensèrent sérieusement au but de leur voyage ; et, soit qu'ils eussent entendu quelques mots du projet de Cécile, ou qu'ils craignissent que leur mauvaise conduite lui donnât quelque soupcon, ils prirent la résolution de se charger de mets froids, et de ne plus s'arrêter dans aucune auberge qu'ils ne fussent arrivés à leur château ; mais ce château, ils ne se disaient point où il était situé, en sorte que Cécile ignorait absolument où on la conduisait. Quand elle vit qu'il lui était impossible d'échapper à ses ravisseurs, elle se fâcha sérieusement, et demanda ce qu'on prétendait faire d'elle et de son amie. Pour toute réponse, les lâches se contentèrent de lui rire au nez, et de lui donner quelques explications vagues. Cécile ne douta plus alors qu'elle ne fût perdue ; mais que devait-elle faire ?... Il fallait au contraire prendre patience, attendre qu'on arrivât dans une ville quelconque, et là s'échapper de leurs mains pour aller demander protection aux magistrats. C'est l'idée à laquelle Cécile s'arrêta ; mais hélas ! il lui était réservé de ne pouvoir l'exécuter.
Après avoir voyagé huit jours entiers sans s'arrêter, Picard, qui faisait de temps en temps le complaisant auprès de Cécile, et voulait toujours lui faire accroire qu'il était Valvil, quoiqu'il s'aperçût bien qu'elle n'en croyait pas un mot, proposa à sa prétendue tante de s'arrêter dans une auberge isolée qui se trouvait à l'entrée d'un hameau. Nous n'avons plus, lui dit-il, Mme la comtesse, qu'un quart de lieue tout au plus pour nous rendre à votre château : mais il est très tard ; la nuit est extrèmement noire, le chemin qui conduit chez vous n'est pas sûr : passons ici la nuit, et renvoyons notre postillon ; demain, au grand jour, nous ferons ce court trajet à pied en nous promenant, car, en vérité, on est éreinté de passer tant de journées assis dans un carrosse.
La tante fut de cet avis, et Cécile en fut charmée : elle espérait mettre dès le lendemain son projet à exécution. Ils entrèrent donc tous dans cette mauvaise auberge, se firent servir à souper, et demandèrent des chambres. Par l'effet du hasard, il y en avait cinq à six de vides ; en sorte qu'on put choisir. Par extraordinaire, Picard et la vieille exigèrent que Laure ne couchât point pour cette nuit dans la chambre de Cécile ; ils lui donnèrent un asile particulier. Cécile fut d'abord effrayée de cette séparation inattendue ; mais la fausse tante ordonnait, il fallait obéir ou éclater, et, dans ce dernier cas, on pouvait risquer beaucoup avec des malheureux de cette espèce. Cécile
embrassa donc son amie en pleurant, et elle se retira dans sa chambre, en le promettant bien de ne pas dormir, et d'aller trouver Laure dès le point du jour.
À peine s'était-elle couchée, à peine son esprit s'était-il livré aux plus tristes reflexions, qu'elle entendit ouvrir
doucement sa porte. Glacée d'effroi, elle demande qui vient interrompre son sommeil ; on ne lui répond point,
on s'approche doucement de son lit... Pour comprendre cette nouvelle aventure, vous saurez que l'abominable Picard, prêt à abandonner sa victime, avait ressenti pour elle, sinon de l'amour, du moins des désirs grossiers : le monstre s'etait dit : C'est la sœur de mon maître ; mais puisqu'il la traite ainsi, il la descend à mon niveau, et je puis bien commencer le premier à jouir d'un bien qui sera bientôt à tout le monde ; car une fois abandonnée, sans parents, sans fortune, sans asile, elle n'a plus lie ressource que le libertinage.
Tel était le système que le scélérat s'était fait. Hélas ! et j'étais encore coupable de ses propres forfaits ! C'est donc Picard, c'est donc ce vil coquin qui s'approche tout doucement de la pauvre Cécile, dans le dessein de lui faire
violence si elle résiste à ses vœux. Cécile, lui dit-il, c'est moi, c'est ton amant ivre d'amour, qui vient. — N'approche pas, misérable, s'écrie Cécile, ou je te tue !... — Bon, vous me tuerez ; avez-vous une arme ? — Oui, monstre, j'en possède une, une que j'ai toujours dérobée à tes regards, et dont je me suis munie à tout hasard pour me défendre de toi et de tes pareils. — Vous plaisantez ! — Sors, ou ce pistolet va te faire sauter la cervelle. — Un pistolet ! un pistolet !...
L'obscurité la plus profonde régnait dans la chambre. Cécile avait eu la présence d'esprit de se vanter qu'elle
tenait un pistolet. Picard, qui ne distinguait aucun objet, la crut, et, aussi lâche que méchant, il craignit que le
hasard ne donnât de l'adresse à sa victime. — Oui, je sors, lui dit-il, mais tremble ! tu touches au plus grand
malheur ! Tu sauras bientôt qu'une jeune fille ne doit pas se laisser enlever par des gens qu'elle ne connaît
point... Adieu : apprends pour le moment que je ne m'appelle point Valvil, mais Picard, et que ma fausse tante n'est qu'une vieille femme de mauvaise vie que nous avons mise dans nos intérêts. Adieu. Puisses-tu expier ta faute
par le repentir et par une meilleure conduite à l'avenir !...
Le scélérat prononça ces mots derrière la porte, la ferma soudain à double tour, et emporta la clef avec lui. Les voilà donc éclaircis, les doutes de l'infortunée Cécile ! la voilà donc victime d'un complot abominable ! Quels peuvent être les monstres qui la poursuivent ? Ce Picard n'est pas seul ; en parlant de la vieille, il dit : Nous l'avons mise dans nos intérêts ! Ô Dieu ! Dieu qui connaissez sa faute et la pureté de ses intentions, l'abandonnerez-vous à son désespoir ?
Pendant qu'elle est noyée dans les larmes, elle entend partir une voiture et ne doute point que ce ne soient ses
lâches ravisseurs qui fuient et l'abandonnent. Que fera-t-elle ? elle est enfermée ! n'importe, elle s'habille, ouvre
les croisées, s'écrie, demande des secours, sa voix, sa voix plaintive est entendue de la sensible Laure, qui vient jusqu'à sa porte : Ô mon amie ! dit Cêcile, réveille tout le monde... Les scélérats se sauvent ; ils m'ont dit, ils m'ont dit... Réveille tout le monde, te dis-je...
Laure, effrayée, court toute maison : elle appelle, elle appelle longtemps... L'hôte à la fin lui répond. Laure, troublée, ne sait ce qu'elle lui dit : À toute heure, lui répond-il, on entre et on sort de cette auberge. Les
affaires des étrangers ne me regardent point, moi ; bonsoir. L'hôte rentre chez lui, et Laure vient se coller à la porte
de son amie, et gémir avec elle. Cécile lui raconte tout ; et toutes deux passent le reste de la nuit à former mille projets que la réflexion détruit un moment après. Enfin le jour paraît : tout le monde est levé dans la maison, on aura sans doute la clef de la prison de Cécile. Laure la demande, on ne la trouve point. Picard, qui, la veille, avait soustrait adroitement cette clef en reconduisant Cécile, l'aura sans doute emportée avec lui ; car ils sont partis. Un postillon, bien payé, leur a amené des chevaux à minuit ; ils sont montés dans leur voiture, en disant aux gens de l'auberge qu'ils reviendront le lendemain chercher les deux dames qu'ils ont laissées.
Pendant que Cécile et Laure s'abandonnent dans leur chambre, qu'on a ouverte enfin, à tout l'excès de leur chagrin, une lettre qui est sur le plancher, et sur laquelle on a déjà marché, frappe leurs regards. Cécile la ramasse, et y lit ces mots, ces mots qui la glacent d'horreur :
«Bien, Picard ! tu m'apprends par ta dernière, datée de Fronville, que tout a réussi : ma sœur, ma crédule sœur te suit, et te croit toujours le beau Valvil... Je ris, quand je pense à l'idée qui m'est venue là, de filer l'amour avec elle sous un nom supposé, et de te la livrer ensuite pour l'éloigner à jamais de mon père... Pendant que tu voyages j'ai fait ici des merveilles. Mon père, dans son testament, déshérite Cécile, et me déclare son unique héritier. Je te laisse à penser comment je saurai récompenser les services d'un fidèle serviteur comme toi. Achève, mon garçon ; abandonne-la bien loin, bien loin. Sans argent, sans ressource, comment pourra-t-elle revenir ici ? D'ailleurs, d'ici à ce temps-là, le vieillard aura perdu la vie, car il est au plus mal ; et je t'avouerai néanmoins que sa perte m'est d'avance bien sensible, car il m'aime tant !...
Brûle ma lettre après l'avoir lue ; tu la trouveras poste restante à Marseille. Reviens surtout, reviens bien vite ; car j'ai dit ici que tu étais allé passer quinze jours dans ton pays. Du courage, Picard, et nous réussirons.»
Cette lettre n'était point signée, mais il était clair qu'elle était de moi. Picard avait oublié de la brûler, et sans doute il l'avait laissée tomber de sa poche, en entrant la nuit et sans lumière dans la chambre de Cécile. Cécile la lit, et la relit cent fois. Elle ne peut en croire ses yeux. Quoi ! c'est son frère, c'est son propre frère qui l'a trompée, séduite, abandonnée !... C'est lui qui...
Cécile détourne avec horreur sa pensée de ce forfait exécrable. Elle est bien aise de ne l'avoir point deviné ce secret affreux : son cœur n'est pas fait pour concevoir de pareilles noirceurs. Quoi qu'il en soit, elle remercie la Providence d'avoir fait tomber entre ses mains cette preuve incontestable de la perfidie d'un frère. Avec cet écrit, elle pourra du moins se justifier auprès d'un père abuse. Que n'est-elle dans ses bras ! que ne peut-elle arroser ses genoux des larmes du repentir ! Hélas ! il est peut-être perdu pour jamais pour elle, ce père trop crédule ! La voilà orpheline, sans parents et sans biens !
Cécile et son amie sont encore occupées de cette cruelle aventure, lorsqu'un voyageur entre dans l'auberge ; c'est un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, un négociant fort riche, qui se rend à Paris pour les affaires de son commerce. Il s'informe du désordre et de la tristesse qu'il y voit régner. On lui raconte les malheurs et l'abandon cruel de deux jeunes personnes très intéressantes. Cet homme sensible veut les voir ; il ne cherche que l'occasion de faire du bien : si les jeunes personnes dont on lui parle, en sont dignes, il s'empressera de les obliger. Il monte donc bien vite à la chambre de Cécile : Mademoiselle, dit-il, pardon si je vous interromps ; mais je suis un homme honnête et grave ; ne craignez point de vous offrir à moi. Je viens d'apprendre une partie de vos aventures ; sont-elles vraies ? est-il possible ?... — Eh ! monsieur, vous ne savez pas tout, s'écrie Cécile, en fondant en larmes, et entraînée par un mouvement de confiance que lui inspire l'air vénérable de l'étranger, et le besoin qu'elle a d'exhaler sa douleur. — Comment ! — Je suis abandonnée, perdue, trahie, ruinée, déshéritée, maudite peut-être par mon père. — Ô ciel ! et vous ne l'avez pas mérité ! — Oh ! pardonnez-moi, monsieur, j'ai mérité mon sort, et voilà le plus grand de mes tourments ! — Parlez, parlez donc, aimable créature ; je ne puis croire que vous soyez coupable. Si vous êtes innocente, vous trouverez en moi un protecteur, un père, un ami prêt à tout faire pour vous rendre au bonheur.
Cécile, encouragée par je ne sais quel pressentiment, raconte tout à l'inconnu, et lui montre même la lettre de son frère : M. Ledoux (c'était le nom de l'étranger) frémit... Votre nom, mademoiselle, ou du moins celui de votre père ? — Lagrange. — Lagrange ! ô ciel ! vous êtes la fille du négociant Lagrange ?... — Vous le connaissez ? — J'ai justement affaire à lui, à Paris. Venez, oh ! venez, mademoiselle ; je veux vous présenter à ce père abusé ; je veux que votre indigne frère soit puni : il le faut, oui, pour l'honneur des mœurs et de l'humanité.
M. Ledoux ajoute mille autres raisons pour déterminer Cécile à le suivre. Elle y consent enfin, quoiqu'elle craigne, ne connaissant pas cet homme, d'être trompée par lui, comme elle l'a déjà été si cruellement... M. Ledoux paye les frais de l'auberge, (Picard et son associée avaient eu la cruauté de laisser ces frais à la charge de Cécile, qui ne possédait rien,) Cécile et Laure montent dans sa chaise, et les voilà partis pour Paris. Laissons les voyager, et revenons à moi.
Je savais tout le succès de mon entreprise, et je voyais avec plaisir que la maladie de mon père diminuait, qu'il se rétablissait à vue d'œil. Le testament était fait : c'était tout ce que je demandais. Un soir, je rentrais à la maison : j'avais employé toute la journée à une partie de plaisir, et je n'avais pas vu mon père depuis la veille. Je vais pour l'embrasser, et je m'aperçois qu'il pâlit. Qu'avez-vous, mon père ? — N'avez-vous aucune nouvelle de votre sœur. — De... ma sœur. — Oui, parlez ; ne savez-vous pas en quel lieu son lâche ravisseur l'a entraînée ? — Mais, mon père, pourquoi me faites-vous cette question ? — Répondez. — Votre air, votre ton... Je ne vous ai jamais vu comme cela. — C'est que je vous ai toujours vu autrement. — Qu'entends-je ? — Est-ce dans son pays que votre domestique a été passer quinze ou vingt jours ? — Mais... c'est son secret. — Il me l'a confié. — Confié ? — Oui, il m'a tout dit, enfant dénaturé ! Je connais vos crimes, et bientôt vous connaîtrez ma vengeance. — Ciel !... Mon père, on vous a fait un faux rapport ; on m'a calomnié. — Calomnié ? le monstre ! Tiens, déments donc le complice de les forfaits...
À ces mots, je vois entrer Picard, pâle et défiguré. Oui, monsieur, me dit-il, j'ai avoue... Monsieur votre père
savait tout ; je n'ai rien pu déguiser.
Ce contre-temps ne m'abat point ; je veux toujours payer d'audace. Je le vois, mon père, m'écriai-je, on veut me perdre, on veut m'aliéner votre cœur. Ce coquin est payé par ma sœur, ou par son amant, pour vous faire un roman que vous croyez avec une facilité !... — Ah, scélérat ! reprend mon père furieux, tu oses injurier ta sœur ; tu oses la calomnier, cette sœur bonne et sensible dont tu as causé les malheurs ! Ô ciel ! est-il possible ! que ma famille
fournisse de pareils modèles de perversité !... Eh bien, je veux te confondre jusqu'à la fin. Paraissez, ma fille ; venez reprocher à un misérable tous les maux qu'il vous a fait souffrir...
Une porte s'ouvre : un homme âgé, que je ne connaissais pas, en sort, tenant ma sœur presque évanouie dans ses bras. La voilà, s'écrie cet homme, la voilà cette tendre victime du plus noir des complots !...
J'avoue qu'ici toute mon audace m'abandonna. Je me retournai, et fus appuyer ma tête dans mes deux mains contre une croisée. Pendant ce temps, la trop généreuse Cécile embrassait les genoux de son père. Grâce, lui criait-elle, grâce pour un jeune insensé qui n'a point calculé les suites de son crime ! Ah, mon père ! si j'ai eu le bonheur de recouvrer votre tendresse, qu'un de ses premiers effets soit un bienfait pour moi, le pardon de mon frere !...
M. Lagrange ne répond point : il s'exhale en reproches contre moi, et me fait reconduire à ma chambre, où je suis enfermé par son ordre. Je lui avais entenda parler de vengeance, de correction, d'ordre du ministre pour me faire enfermer : tout abattu que j'étais du coup qui venait de me frapper, je portai mes regards dans l'avenir, et il
m'effraya au point que je pris le parti de fuir la maison paternelle. Je me glissai sur un petit toit voisin, et de là
je gagnai d'autres maisons qui me facilitèrent les moyens de descendre dans la rue. Soudain je me mis à courir ; et
le jour me surprit que j'étais déjà bien loin de la maison paternelle, que je ne devais plus revoir...
Ici j'abrégerai mon récit pour vous dire que mon père fit un autre testament, tout entier en faveur de ma sœur : il la maria ensuite au fils d'un de ses amis, et mourut dans les bras de ses deux enfants ; tandis que je courais le monde, faisant divers métiers auxquels j'étais inhabile, par le defaut de mon éducation et le peu de talent que j'avais acquis. Je voulus par la suite revoir ma sœur, qui me prouva, par sa bonne réception et par ses bienfaits, qu'elle connaissait l'oubli des injures... Mais je ne pus soutenir longtemps la présence d'une femme estimable que j'avais rendue si malheureuse. Son mari d'ailleurs me voyait d'un mauvais œil : je partis, et, mûri par l'âge et le malheur, ne sachant où cacher ma honte et mes remords, je vins m'enfoncer dans ces forêts, où je me destinai à un état, pénible sans doute, mais dont les fatigues et les dégoûts sont encore trop doux pour un monstre que toute la nature aurait dû rejeter de son sein !...»
L'histoire de Lagrange fit une profonde impression sur le cœur des enfants de Palamène. Benoît et Adèle surtout se regardèrent du coin de l'œil et parurent atterrés de la punition terrible que ce frère dénaturé subissait depuis longtemps. Palamène s'aperçut de leur émotion, et il prit la parole. Votre histoire, monsieur, dit-il à Lagrange, ne sera pas perdue pour moi ; j'y puiserai des leçons de prudence et de fermeté. C'est dès leur tendre enfance qu'il faut prévenir et détruire les haines sourdes que peuvent se porter des frères et des sœurs. Je saurai empêcher qu'il n'en résulte des malheurs aussi grands que ceux que vous venez de me raconter ; et, dès ce moment, je vous prie de me rendre
un service. Un de mes fils, dont le fond du caractère est d'ailleurs jaloux, violent et méchant a osé faire une scène
à sa sœur avant-hier. Ce petit monsieur s'est emporté contre elle au point de déchirer un dessein qu'elle venait
de faire : il l'aurait même frappée, s'il l'eût osé. Je n'aime point ces mouvements de mauvaise humeur : et tout
enfant qui s'en laissera dominer, sera banni de mon sein. Je vous prie donc, monsieur, de le garder avec vous, de le faire travailler au charbon comme vous, jusqu'à ce que sa petite tête se soit rafraîchie. — Mon père ! s'écrient tous les frères de Benoît. — Non, mes enfants, je suis inexorable : Benoît sera charbonnier, je l'ai juré.
Adèle, émue sans doute par l'exemple de Cécile, se jette aux genoux de Palamène, et lui demande grâce pour son frère ; mais Palamène lui répond : Vous n'obtiendrez rien, ma fille ; je vous ménage aussi à vous une punition que vous avez méritée par votre opiniâtreté et l'excès de votre petit amour-propre.
Adèle se retire confuse. Armand, Jules et Léon sont pénétrés de douleur. Benoît seul affecte un air déterminé. Eh bien ! s'écrie-t-il avec dépit ; je ne serai pas déshonoré pour ça. — Ha, ha ! monsieur, reprend le vieux père, vous le prenez sur ce ton là ? Eh bien, vous resterez ici huit jours ; c'est une fois plus que je ne l'avais décidé. — Quinze jours, si vous voulez, mon père. — Eh bien, si cela vous amuse, je le veux bien, mon fils. Mais surtout, monsieur Lagrange, faites-le travailler, je vous en prie. Vous voyez qu'il ne demande pas mieux : profitez de ses bonnes dispositions.
Lagrauge, qui sait ce qu'il a à faire, promet tout. Benoît embrasse ses frères, et même sa sœur, dont le procédé
l'a touché, et son œil est un peu humide de larmes. Palamène lui lance un regard sévère ; puis il revient chez lui, accompagné des quatre autres enfants, qui n'osent lui adresser la parole, tant ils le trouvent redoutable ; mais à qui il parle de différentes choses étrangères à Benoît, avec une bonté, une tendresse qui les met bientôt tous à leur aise. On juge bien que leur entretien de la soirée et leurs réflexions de la nuit eurent leur frère pour objet, et que tous se promirent de prendre garde à armer la sévérité de leur père pour éviter le sort du petit charbonnier.
DIX-HUITIÈME SOIRÉE.
L'INTRIGUE.
Plan de comédie.
La matinée du lendemain se passa tristement, et pour ajouter à la terreur qui frappait déjà ses enfants, Palamène ordonna à sa fille de rester dans sa chambre pendant trois jours, pour la punir d'avoir excité la jalousie de son frère Benoît, en l'irritant, en le contrariant, au lieu de le calmer, de le ramener à la raison par la douceur et la complaisance, qui doivent être l'apanage de son sexe. L'absence de deux des enfants rendit la soirée de ce jour-là un peu monotone. Pour égayer les trois auditeurs qui lui restaient, Palamène proposa de lire une histoire du gros livre où l'on avait déjà trouvé celle des deux écoliers. La partie fut acceptée, et ce fut le père de famille qui se chargea de choisir l'anecdote, et de la lire lui-même. Je vous ai vus rire, mes enfants, dit-il, lorsque Lagrange, dans son récit, vous parla du ridicule de son domestique Picard, déguisé en jeune seigneur, et de la vieille qu'il faisait passer pour sa tante ; cela me rappelle que j'ai lu dans mon livre une aventure à peu près dans ce genre, mais plus comique encore peut-être. Je vais vous en faire part ; et je suis persuadé qu'elle vous amusera beaucoup. Attendez que je feuillette ce volume... C'est vers la fin, je crois ; oui, m'y voilà : écoutez, écoutez... Toi, Léon, qui fais des vers ; toi qui es le poète de la maison, tu pourras, si tu trouves ce conte plaisant, en faire une comédie, un poème, une chanson, ce que tu voudras enfin.
Les trois frères prêtent à leur père la plus grande attention, et il commence ainsi :
Les Deux Aventuriers de Milan.
«Qu'est-ce que l'intrigue ? Un moyen illégitime et détourné pour arriver à la faveur ou à la fortune ; un ressort
de l'improbité, une espèce d'échappatoire du crime qu'emploient ordinairement les hommes qui ont plus de passion et plus d'esprit que leurs semblables. Un intrigant adroit n'est jamais un sot : ce n'est pas non plus un paresseux ; car, pour parvenir à son but, il se donne plus de peine, il éprouve plus de contrariétés, plus de tracasseries, plus d'inquiétudes, plus de travaux même, que s'il prenait les moyens honnêtes de la vertu, de l'industrie et de la bonne foi. C'est donc une espèce de plaisir, je dirai plus, une espèce de passion pour certains individus, que l'amour de l'intrigue. Vous leur offririez mille ressources, mille chemins droits pour obtenir le crédit ou la fortune qu'ils ambitionnent, que vous les verriez bientôt reprendre leur premier plan de vie, et se livrer de nouveau au genre d'escroquerie auquel portent la force de l'habitude, et le genre device qu'ils portent dans leur cœur corrompu. Ces réflexions me rappellent une aventure assez extraordinaire qui est arrivée, il y a quelques années, dans la ville de Milan : mais, pour en faire bien connaître tous les détails à mon lecteur, je vais remonter à l'origine et à l'éducation de mes frères.
Lazzaro, né de parents fort pauvres, avait montré de bonne heure le goût qui l'entraînait vers le métier d'intrigant. Lazzaro avait quitté très jeune son vieux père, et lui avait même emporté une petite somme d'argent, fruit des épargnes de ce bon vieillard. Lazzaro était bien fait, joli garçon : il avait l'esprit vif et une certaine facilité à parler qui lui tenait lieu d'instruction et d'éducation. Lazzaro avait au plus seize ans lors de son évasion de la maison paternelle. Il arrive à Rome, et là, posté à la porte d'une auberge très apparente, il offre ses services à tous les voyageurs qu'il voit entrer ou sortir. Sa jeunesse, son air fin et rusé, tout en lui intéresse un jeune Français qui voyageait pour son agrément. Belmont (c'était le nom du voyageur), s'attache Lazzaro, et lui trouve bientôt tous les talents qu'un maître libertin et vicieux recherche dans un domestique. Voilà Lazzaro qui court le pays avec Belmont, et qui le sert avec adresse dans toutes ses liaisons d'amour ou d'intérêt. Belmont, ravi de posséder un tel serviteur, le récompense largement, et l'associe même à ses profits du jeu ou de l'intrigue. À Venise, Belmont entend parler de la fille d'un riche particulier, qui doit avoir la valeur de quatre cent mille livres en mariage. Belmont devient amoureux de cette fille, ou plutôt de sa dot. Il prend Lazzaro à part, lui confie le projet qu'il a de s'introduire dans la maison du père : Tu es adroit, ajoute Belmont ; si tu me fais épouser cette fille, je te donne, sur sa dot, cinquante mille livres, que tu iras manger où tu voudras.
Cette promesse pique l'ambition de Lazzaro : il promet à son maître de lui faire obtenir la main de la jeune
Vénitienne ; et, en effet, tous deux ne tardent pas à être introduits chez elle. Lazzaro suppose des lettres de noblesse, des contrats précieux, des lettres paternelles. Par son adresse, Belmont devient un riche seigneur qui voyage pour s'instruire. Son père est enchanté qu'il se marie ; il lui envoie une lettre de change considérable pour toucher chez le plus riche banquier de Venise, au moment où il signera son contrat de mariage. Le tout est si bien arrangé, que le père et la fille donnent dans les pièges qu'on leur tend. Belmont épouse la jeune Vénitienne, touche la dot, donne à son coquin de valet la somme qu'il lui a promise, et se sauve avec le reste de l'argent, en abandonnant sa femme, qui tôt ou tard devait découvrir le complot dont elle était victime par sa crédulité. Belmont et Lazzaro craignent d'être arrêtés s'ils se sauvent ensemble : il est convenu entre eux qu'ils se sépareront, et qu'un jour ils tâcheront de se réunir en France. Laissons aller le scélérat Belmont, pour suivre notre Lazzaro, qui va vous
offrir des scènes comiques.
Le fripon ne se voit pas plutôt possesseur d'une somme de cinquante mille livres, que sa tête travaille. Il aurait pu placer cet argent, et vivre tranquillement au sein du repos ; mais il est né avec l'amour de l'intrigue : il faut
qu'il risque tout, ou qu'il grossisse son trésor ; il faut, en un mot, qu'il s'agite, se livre de nouveau au mouvement de trépidation qui l'entraîne. Eh quoi, se dit-il, j'aurai fait épouser à mon maître, qui n'avait rien, une femme riche de quatre cent mille livres ; et moi, qui en possède cinquante mille, je ne trouverai pas un pareil parti ! Allons, Lazzaro, mon ami, c'est ici qu'il faut déployer toutes les ressources de ton génie, c'est le moment d'employer toute ton adresse. Volons à la fortune ; elle ne protège que ceux qu'elle a déjà comblés de ses faveurs.
Il dit, et soudain il roule dans sa tête le plus vaste projet qu'un intrigant ait jamais conçu. Dès ce jour même, il quitte Venise pour le mettre à exécution. Après avoir voyagé de nuit seulement et par des chemins détournés, il arrive à Milan, et c'est là qu'il change tout à fait de ton, d'habits et de langage. Ce n'est plus Lazzaro ; c'est
M. le duc d'Esperville, jeune seigneur français, qui prend un hôtel superbe, des gens, une livrée, un carrosse, tout
l'étalage, en un mot, d'un homme du plus haut parage. Il accueille les artistes, les littérateurs. Quelques gazetiers
de la ville sont invités à dîner chez lui, et dès le lendemain toutes les gazettes répètent l'avis suivant au public :
«Il est arrivé ici un grand seigneur français qui paraît plongé dans la plus profonde mélancolie. On dit que, trahi par une amante qu'il adorait, il cherche, hors de sa patrie, une femme de son rang, sensible et douce, qui puisse, par les nœuds de l'hymen, réparer les maux que lui a faits l'amour.» Ici suivaient le nom et l'adresse du grand seigneur français, avec quelques réflexions des gazetiers, qui chargeaient ordinairement leurs feuilles d'un tas d'inepties de ce genre, et d'un fatras de mensonges politiques.
Lazzaro voit paraître dans les journaux cet article tel qu'il l'a désiré, et dès ce jour il prend le caractère de son rôle. Une teinte de tristesse est répandue sur sa figure, quelques larmes même coulent de temps en temps de ses yeux, et il attend couché mollement sur un lit de repos, dans le négligé le plus élégant, que quelqu'un, touché ou intéressé, vienne lui proposer une épouse : il lui faut une femme très riche ; mais il ne choisira pas longtemps, il est pressé d'épouser.
Lazzaro est livré à ses réflexions, lorsque ses gens annoncent Mme la comtesse d'Hortensia. Lazzaro se lève, et voit paraître une femme très bien mise, jeune, et d'une figure assez piquante, quoique surchargée de mouches et de rouge. Monsieur le duc, lui dit-elle en lui faisant sept à huit révérences, vous trouverez peut-être ma démarche hasardée ; mais pardon, mille fois pardon de vous déranger ! J'ai vu dans mon journal un article qui vous concerne : vous avez connu l'amour, y dit-on : hélas !... et moi aussi je l'ai connue, cette passion funeste ! Vous voyez devant vous la femme la plus malheureuse !... Mes larmes vous disent assez... Excusez-moi ; mais il m'est impossible... de le retenir... hi ! hi ! hi !... — Apaisez-vous, calmez-vous, madame la comtesse ; vous rouvrez mes blessures ; la source de mes pleurs n'est pas tarie, et si vous... — Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai fait ? je venais pour vous offrir des consolations, et c'est moi qui vous afflige, moi !... Qu'allez-vous penser, bon Dieu ! qu'allez-vous penser ? — Que vous êtes sensible, madame la comtesse, et que nos cœurs sont faits pour se confier leurs tourments. — Les miens sont bien cuisants, mon cher monsieur ; les miens peuvent égaler les vôtres. Figurez-vous que mes parents m'ont sacrifiée toute jeune à M. le comte Hortensia, homme riche à millions, mais que je n'aimais pas... C'était Laurenzo que j'adorais ; c'était Laurenzo que l'hymen réclamait de l'amour. Eh bien, ce Laurenzo, mon cher duc, il meurt, il meurt ! et deux jours avant, mon mari s'était fait tuer en duel par un étourdi de baron qui avait voulu disputer le pas à son carrosse... Je perds en deux jours mon amant et mon époux. Si Laurenzo eût vécu, j'étais veuve, et je lui donnais
ma main avec toute ma fortune. Je devenais heureuse, cher monsieur, au lieu qu'il faut que je verse des larmes
éternelles !... — Madame, il ne faut pas vous désespérer ; à votre âge, avec autant d'attraits, un cœur aussi tendre,
la cendre de Laurenzo peut se ranimer ; le sort peut vous en offrir un autre, avec des traits moins aimables sans doute, mais avec autant de vertus et d'attachement. — Époux cruel ! qui as ravi ma main à des parents cupides, que me font les cent mille livres de rente que tu m'as laissées ? Que me font tes châteaux, tes terres, tes titres,
tes vains titres ! Eh ! j'aurais préféré tous ceux de l'amour !... — Madame, madame la comtesse, de grâce, calmez-vous. — Ciel ! que fais-je ? Ah, monsieur, que vous devez m'en vouloir ! Votre aventure m'intéresse ; je vous
propose de vous offrir des consolations, je me présente chez vous, et je ne vous parle que de moi ! Ah, monsieur
le duc ! que j'ai de pardons à vous demander ! — Vous ne sauriez croire, madame, à quel degré vous m'intéressez ! Votre affliction a des charmes pour moi. Je ne sais, mais je crois que, si vous me permettez de vous faire ma cour, nous parviendrons peut-être à nous consoler réciproquement. En attendant, permettez-moi de vous retenir à dîner. — Non, monsieur, oh non ! j'ai déja trop abusé de vos moments, de votre complaisance. Je me retire, non, laissez-moi me retirer : je voulais essuyer vos pleurs ; je ne dois pas en verser davantage devant vous. — Mais, madame...
La comtesse Hortensia n'écoute rien ; elle descend, et Lazzaro la reconduit jusqu'à sa voiture. Le cocher reçoit l'ordre de retourner à l'hotel, et Lazzaro la fait suivre par un de ses gens, qui lui apporte bientôt l'adresse de la belle affligée.
À présent que la comtesse est partie, laissons Lazzaro se livrer aux idées flatteuses qui viennent rire à son imagination, et disons à mon lecteur ce que c'est que la comtesse, qu'il a peut-être déjà devinée.
Zerbina, pauvre fille des champs, après avoir servi plusieurs femmes de mauvaise vie, devint femme de chambre d'une fameuse actrice. Dans cette condition, qu'elle sut faire valoir, elle n'oublia pas de se faire payer par vingt
amants à la fois, qui ne lui demandaient que la faveur de faire parvenir un billet tendre à sa maîtresse. Zerbina s'était déjà fait une petite fortune dans cette maison, lorsque l'actrice se maria, et la congédia, après lui avoir fait un très beau présent. Zerbina, dès ce moment, ne voulut plus servir, elle prit le nom de la comtesse Hortensia,
et se mit à jouer dans les tripots. Associée à une bande d'escrocs, elle contribua à dépouiller, pour sa part, plus
de vingt dupes, qui laissèrent dans ces académies de jeu leur bourse, leurs contrats et jusqu'à leurs bijoux. Un
jeune homme, nommé Laurenzo, perdit un jour toute sa fortune dans ces antres du brigandage. À peine fut-il sorti, que, persuadé qu'on l'avait volé, il fut dénoncer la maison de jeu à la police. Voilà Zerbina et ses complices investis par les sbires, et qui n'ont plus d'autre moyen d'échapper que de sauter par une fenêtre. Les messieurs donnèrent galamment la main à Zerbina, et toute la bande s'échappa. Zerbina courut de ville en ville, et s'arrêta enfin à Milan, où elle prit le parti sérieux de tâcher de faire un bon mariage. Pour y parvenir, elle se logea très bien, eut des gens, une voiture, et se fit passer pour une veuve. En un mot, Zerbina forma de son côté le même projet que Lazzaro. Cependant les fonds de la fausse comtesse baissaient de jour en jour. Toutes ses œillades, toutes ses minauderies, toutes ses intrigues n'avaient pu lui fixer un seul soupirant ; elle commençait à désespére du succès de son entreprise, lorsque l'article de la gazette qui concernait Lazzaro vint ranimer toutes ses espérances. Elle se flatta de mieux réussir auprès d'un étranger ; et après avoir employé à sa parure tout ce que la coquetterie peut donner d'éclat aux charmes d'une femme jeune et jolie, elle se rendit chez notre héros, fermement persuadée qu'il justifierait tout ce qu'on disait de lui. On vient de voir comment elle réussit dans sa première visite. Nous
verrons bientot ce qui résulta du hasard singulier qui mettait ainsi deux intrigants en présence l'un de l'autre
pour se tromper réciproquement.
Sans doute un homme plus instruit, mieux élevé que Lazzaro, aurait vu dès le premier coup d'œil que la prétendue comtesse Hortensia était au moins une folle ; mais le jugement vient plus souvent du cœur que de l'esprit. Un homme spirituel, s'il est vicieux, a moins de délicatesse, moins de finesse, moins de tact, qu'un homme borné, mais doué d'une âme honnête. Lazzaro trouva que la dame avait un excellent ton, les manières les plus distinguées ; en un mot, il ne douta point qu'elle ne fût de la plus haute condition, et qu'elle ne possédât plus de cent mille livres de rente, ainsi qu'elle avait eu l'adresse de le lui faire entendre. Lazzaro passe le reste de la journée et toute la
nuit à se repaître des plus douces chimères ; puis le lendemain matin il s'affuble d'un superbe habit galonné, monte
dans sa voiture, et se rend chez la fausse comtesse qu'il trouve superbement logée.
Zerbina l'attendait : la rusée savait qu'un domestique avait suivi sa voiture, qu'elle avait fait aller doucement à dessein. Zerbina, sous le négligé le plus séduisant, attendait sa dupe, et se flattait que, pour cette fois, il n'échapperait pas au pouvoir de ses yeux. Lazzaro, de son côté, se promettait de tout mettre en usage pour terminer une affaire dans laquelle il croyait faire aussi une excellente dupe : c'est ainsi que chacun d'eux employait tout son art à tromper l'autre. Cette entrevue, plus originale encore que la première, les satisfit également tous deux, et M. le duc invita Mme la comtesse à venir dîner chez lui le lendemain. Zerbina s'y rendit, et prit sa part d'un repas délicat que notre Lazzaro avait préparé comme pour une petite maîtresse ; mais, au dessert, Zerbina demande des liqueurs fortes. On lui en servit : nos deux intrigants en prirent en si grande quantité, que peu s'en fallut que tous deux ne se trahissent, en déraisonnant avec le plus grand abandon. Quoi qu'il en soit, Zerbina en fut quitte pour se trouver mal. Lazzaro, qui n'était guère plus solide qu'elle sur ses jambes, la fit mettre dans sa voiture, l'accompagna chez elle, revint à son hôtel, et se mit au lit. Tous deux se complimentèrent le lendemain sur la violente indigestion qu'ils avaient eue la veille, et ne se rappelèrent, de leur conversation à table, que la déclaration d'amour qu'ils s'étaient faite au milieu des verres et des bouteilles. Lazzaro se jeta aux pieds de la belle veuve, qui, de son côté, laissa baiser sa main au bel affligé. Enfin il fut question de mariage, et c'était où chacun d'eux en voulait venir. Mais avec adresse, ils se questionnèrent réciproquement sur les grands biens qu'ils disaient posséder. Dieu sait si les tours, les châteaux, les parcs, les forts furent mis sur le tapis ! De faux contrats furent exhibés, et il ne fallut plus songer qu'à fixer un jour pour l'hymen. Tout pensa manquer cependant, quand il s'agit de décider le lieu que ces tendres époux devaient habiter aussitôt après leur union. Zerbina voulait qu'on choisît un des châteaux de Lazzaro. Lazzaro désirait que ce fût un de ceux de Zerbina ; et tous deux avaient leurs raisons pour s'établir ainsi l'un chez l'autre. Enfin Lazzaro leva cette difficulté : Quoique ma terre de Cavata soit presque dévastée, dit-il, par la négligence d'un coquin d'intendant, c'est le seul endroit où je puisse conduire vos appas...
En effet, Lazzaro savait que cette terre était à vendre ; il espérait l'acheter aussitôt après la noce, avec les deux cent mille livres que Zerbina lui avait promis de lui remettre comptant. Nous passerons encore quelques jours a Milan, se dit-il intérieurement ; je prétexterai un voyage nécessaire, et j'aurai bientôt fait cette acquisition.
Tout est bien convenu entre les deux fripons, qui croient se jouer mutuellement. Ils supposent, chacun de leur côté, quelques proches parents dans des coquins de leur espèce, qu'ils font habiller très bien, et le jour de la cérémonie arrive. C'est à une lieue de Milan qu'ils vont se marier, dans un petit village écarté, où l'on ne voit de grande maison qu'une seule auberge où les voyageurs puissent s'arrêter. Lazzaro et Zerbina ont choisi cet endroit isolé pour éviter les regards auxquels tous deux ont intérêt de se soustraire. Ils s'y rendent donc avec cinq à six de leurs affidés, et forment un lien indissoluble en présence de l'Éternel, qui leur prépare des remords et une punition terrible. Après la célébration du mariage, les deux époux s'embrassent, se jurent une tendresse à toute épreuve, et s'arrêtent un moment dans l'auberge du village, pour y déjeuner avant de revenir à Milan, où la mariée doit compter sa dot à son cher mari.
C'est dans cette fatale auberge qu'ils vont se faire tous deux horreur, et se livrer à la vengeance des lois qui les réclament. Deux voyageurs, l'un jeune et l'autre âgé, viennent d'entrer dans l'hôtellerie, et ont demandé la cause du bruit qu'on y fait : on leur a dit que c'était une noce ; et une curiosité bien naturelle les porte à désirer de voir la mariée. Ces deux voyageurs ne se connaissaient pas du tout, mais le même but les rapproche ; ils s'adressent quelques paroles, et cherchent à se placer commodément pour voir arriver les nouveaux époux. Lazzaro paraît, tenant par la main Zerbina. Ciel ! s'écrie l'un des voyageurs en sautant sur Lazzaro, c'est donc, toi, scélérat, que je cherche depuis un mois ! malheureux ! qu'as-tu fait de ton complice ? Où est la dot de ma fille ?...
Pendant que celui-ci tient Lazzaro au collet, l'autre voyageur secoue rudement la main de Zerbina, en lui disant : Femme scélérate, comment as-tu échappé à la justice ? où est l'argent que tu m'as volé dans l'infâme tripot que tu tenais ? ...
On juge de l'effroi des tendres époux : l'un reconnaît le père de la belle Vénitienne qu'il a fait épouser à son maître Belmont ; l'autre retrouve ce Laurenzo qu'elle a dépouillé de toute sa fortune dans une académie de jeu...
Les deux fripons pâlissent ; mais, pour éviter de se trahir mutuellement, ils prennent le parti de feindre, et de rapprocher cette aventure de celles qu'ils se sont contées avant leur mariage. Père inhumain et barbare, dit Lazzaro
au voyageur qui le tient, peux-tu traiter ainsi un amant malheureux que ta fille a aimé, qu'elle a trahi depuis avec
la dernière cruauté ? Je lui offrais toute ma fortune, je voulais l'élever à mon rang, vous ne l'avez pas voulu !
laissez-moi, laissez-moi ; pouvez-vous me blâmer de former d'autres nœuds !
Pendant ce temps, Zerbina adresse ces tendres expressions à l'autre étranger : Ciel ! eh quoi, Laurenzo, c'est vous : vous n'êtes pas mort ! je vous retrouve, amant fidèle et tendre ! hélas, dans quel moment ! — Tous les moments sont bons pour me rendre mon argent. — Que parlez-vous d'argent, Laurenzo ? Si mon époux, en mourant, vous a dû quelque chose, je l'ai ignoré, absolument ignoré. — Quel roman !... — Mais vous ne perdrez rien ; tout vous sera rendu, tout,
vous dis-je, ne faites point d'éclat (Elle lui dit ces mots à l'oreille.) : j'épouse un duc très riche ; demain, le jour que vous voudrez, venez me trouver seule, je vous rendrai tout ce qu'on vous a pris.
Ici Laurenzo se tait, muet d'étonnement : mais Lazzaro ne peut obtenir le même silence du père de la Vénitienne. Brigand infâme ! lui dit ce respectable vieillard, me reconnais-tu bien ? Sais-tu que je n'ai pas oublié le vol affreux que tu m'as fait avec ton complice Belmont ? Sais-tu que ma fille en est morte de désespoir ? Sais-tu ?...
— Elle est morte ? Dieux ! quel coup ! — Je l'ai perdue ! elle n'est plus !... — Tout infidèle qu'elle fut, je la pleurerai toujours ! — Ha çà, que veut dire... — (Lazzaro parle à l'oreille du Vénitien.) Ne me perdez pas ; j'épouse
une comtesse dont la fortune est considérable. Je vous ferai retrouver Belmont ; je vous rendrai votre argent ; je
vous rendrai tout, mais pour Dieu, ne me perdez pas ! — Me rendras-tu ma fille, monstre ! me rendras-tu l'honneur ? Non, il faut que tu expies tes crimes, il le faut, et je vais sur-le-champ. Vous (En s'adressant au maître de l'auberge.), vous songez que je vous rends responsable de ce fripon : la justice va venir ; si vous le laissez échapper, vous êtes perdu.
Le vieillard sort après avoir donné cet ordre ; et le jeune Laurenzo prend le parti d'écrouer de même sa prisonnière. Veillez sur cette femme corrompue, dit-il à l'hôte ; je vous en rends aussi responsable...
Il sort, et voilà nos deux époux bien embarrassés, qui n'osent se regarder, et qui commencent à trembler des suites de cette aventure. Pendant ce temps, les gens de la noce se sont sauvés. Zerbina, Lazzaro sont seuls, et sous la garde de l'aubergiste, qui ne les perd pas de vue. Cependant la singularité de ces rencontres les frappe mutuellement : ils sont prêts à se demander s'ils ne sont pas deux escrocs, et ils commencent à s'en douter ; mais tous deux cherchent encore à prolonger leur roman. Il faut que Laurenzo soit devenu fou, dit Zerbina. — Est-ce donc là le père d'une amante infidèle ! s'écrie Lazzaro. Ils n'ont pas le temps de s'expliquer davantage. Le magistrat du lieu arrive avec les deux voyageurs, et suivi de la force armée. Il n'est plus possible de feindre ; les deux époux sont interrogés sur leurs noms, etc. Lazzaro se retourne vers Zerbina : Belle comtesse, lui dit-il, il n'est plus temps
de dissimuler... — Cher duc, interrompt Zerbina, je ne puis vous abuser davantage... — Vous m'avez épousé... Je ne
suis... — Qu'un fripon ! — Qu'une intrigante ! — (Ensemble.) Vous m'avez trompé !...
Ils vont se faire des reproches sanglants ; mais le magistrat met fin à cette querelle : il les force à décliner
leur véritable nom, leur état. Chacun d'eux avoue son crime, et bientôt ils sont conduits dans les prisons de Milan. Nous finirons ici cette aventure : il nous suffira de dire qu'ils furent flétris comme ils le méritaient, et que leur
punition fut assez forte pour faire trembler les escrocs qui auraient essayé de marcher sur leurs traces. Quoi qu'il
en soit, cette histoire fit longtemps l'amusement de tout l'Italie ; elle fut citée comme un exemple des coups du
hasard et de la vengeance céleste, qui ne laisse jamais triompher le coupable.»
DIX-NEUVIÈME SOIRÉE.
LE PONT DES DEUX AMANTS.
Nouvelle.
L'aventure des deux aventuriers de Milan avait beaucoup diverti les trois enfants de Palamène. Le lendemain matin, ils en riaient encore aux larmes, en s'en rappelant plusieurs traits. Le jeune Léon n'avait pas oublié que son père lui avait dit qu'il pourrait en faire une comédie, une chanson, ce qu'il voudrait. Cette espèce de permission lui avait tourné la tête : déjà il travaillait à former son plan, à établir ses scènes pour en faire une pièce de théâtre ; mais son père, qui entra dans la chambre au moment où il commençait cet ouvrage, l'en détourna. Mon ami, lui dit-il, je ne vous ai lu cette anecdote que pour vous amuser un moment. La moralité n'en est pas assez forte, assez neuve, pour que vous passiez votre temps à la mettre en scène. Réservez vos talents pour quelque trait d'un intérêt plus majeur. Je vous en fournirai, je vous le promets. En attendant, je me plais à vous dire que je suis très content des deux romances que vous m'avez remises il y a quelques jours. Vous suivez mes ordres, ou plutôt les avis d'un père qui vous
aime, et vous faites fort bien. Je m'aperçois que vous avez fait des progrès depuis votre chanson du vieux mendiant ; et je veux, non pour exciter votre amour-propre, mais pour piquer votre émulation et vous dédommager de vos travaux, lire vos deux romances à un ami qui vient dîner aujourd'hui avec nous. C'est un homme respectable qui revient d'un grand voyage : il a vu beaucoup de gens de lettres dans le cours de sa vie ; il les estime, il les aime ; il sera charmé de voir les heureuses dispositions que vous faites briller. Travaillez à vos auteurs latins, mon fils, il est encore de bonne heure ; cette après-midi, je vous donne congé à tous les trois. — Mon père, et... ma sœur ? — Ne m'en parlez point, mon fils, si vous ne voulez point vous brouiller avec moi. Votre sœur a fait une faute ; il est juste qu'elle en soit punie pendant quelques jours. J'ai borné d'ailleurs le temps de sa détention ; après demain elle sera rendue à vos embrassements. — Et Benoît ? — Pour Benoît, nous n'y sommes pas, vraiment ! C'est un petit mutin... Ne
parlons plus de cela, mon ami ; travaille, et surtout apprête-toi à bien écouter M. de Lonchamps ; mon ami,
dont je viens de te parler : c'est un homme de mérite, et qui sûrement nous fera le récit intéressant d'une partie de ses voyages.
Palamène quitta Léon ; et Léon, docile aux ordres de son père, abandonna le plan de sa comédie pour se livrer à ses études accoutumées. L'heure du dîner arriva. Armand et Jules, à qui Léon avait dit qu'on aurait du monde, se rendirent, avec ce dernier, chez le vieux père, où ils trouvèrent M. de Lonchamps, dont la physionomie inspirait l'estime et le respect. Il embrassa les enfants de son vieil ami ; puis l'on se mit à table. Pendant le dîner, M. de
Lonchamps parla de ses voyages, et surtout du plaisir qu'il avait éprouvé en parcourant l'Auvergne. Il faudra,
ajouta-t-il, mes amis, que je vous raconte une anecdote singulière dont on m'a fait part à Brioude, ce pays charmant où j'ai trouvé un beau ciel, une belle nature et de bonnes gens. Il y avait un jour...
Palamène interrompt son ami ; il l'engage à garder son récit pour la soirée. Vous ne savez pas, lui dit-il, vous
ne connaissez pas l'agrément de nos soirées : puisque vous restez avec nous quelques jours, je veux que vous le
partagiez, que vous augmentiez notre petit comité. Heureux au milieu de mes enfants, mon seul plaisir est de les former à la vertu et de les distraire souvent par des anecdotes, des histoires intéressantes qui nourrissent leur esprit et touchent leur cœur. Aussi ils m'aiment !... N'est-ce pas, mes enfants, que vous chérissez votre vieux père ?
Les enfants, pour réponse, sautent au cou de Palamène ; et M. de Lonchamps verse des larmes de sensibilité en voyant ce tableau touchant. Après le dîner, les trois frères eurent la liberté d'aller jouer dans le jardin :
Palamène s'y promena aussi avec son ami ; et le soir, tous cinq se réunirent sur la terrasse, où la bonne Marcelle
apporta son ouvrage. Elle était curieuse d'aventures, la vieille gouvernante, et Palamène lui permettait de prendre sa
part des récréations qu'il donnait à sa famille. Quand tout le monde fut assis, le jeune Armand rappela à M. de Lonchamps qu'il avait promis une anecdote de Brioude. L'ami du vieux père sourit, demanda la plus grande attention, et commença son récit en ces termes :
«J'avais parcouru les montagnes de la ville de Brioude, fécondes sans doute en richesses d'histoire naturelle, mais
stériles en moissons, richesses bien plus utiles. J'avais abondamment ramassé des mines sur les hauteurs orientales,
et des spaths sur celles du Midi. À l'Occident, j'étais descendu dans les plus profonds souterrains ; poursuivant ensuite la nature dans ses retraites cachées, je l'avais, pour ainsi dire, surprise sur le fait, et j'emportais avec moi une roche où le minéral était encore enlace aux cristaux. J'avais surtout admiré les hautes et superbes basaltes de Chilhac et de Saint-Arcons-d'Allier, dignes de rivaliser avec celles d'Irlande. J'avais enfin traversé cette étonnante chaussée des Géants, qui est formée par une voie large de vingt toises, entourée des plus hautes colonnes de basalte, surmontée de prismes placés horizontalement, et qui forment comme le chapiteau de cette magnifique ordonnance d'architecture naturelle. Comme mon imagination avait travaillé dans la grotte ouverte sous les masses les plus énormes, et toute
entière creusée dans le roc ! La voûte en est sablonneuse ; on peut s'en assurer en la grattant avec un couteau. L'humidité a recouvert ce sable d'une espèce de mousse verdâtre, qui en est, pour ainsi dire, la tapisserie. Le soleil y pénètre à peine, on y respire l'air le plus frais dans la plus grande chaleur. C'est là que se rassemblent les bergers et les bergères, et c'est là sans doute que l'innocence a été plus d'une fois trompée par l'amour. L'Allier roule au levant ; on entend le bruit de ses flots qui se brisent contre les laves que les volcans ont vomies sur ses bords. Cette grotte inspire la mélancolie en même temps qu'elle élève l'âme. L'œil est effrayé en toisant la masse des rochers qui la couvrent, et qui n'est soutenue que par un ciment de sable ; mais en même temps l'âme est rassurée quand elle pense au grand architecte qui a construit cette voûte. Non, il est impossible d'être athée, après avoir parcouru les montagnes d'Auvergne ; la main d'un Être suprême s'y est gravée d'une manière trop visible.
Qu'il a dû être malheureux ce pays où l'on rencontre à chaque pas une fournaise éteinte, dont toutes les hautes montagnes étaient des volcans, sur la cime desquelles on distigue encore les cratères des flammes peut-être prêtes à jaillir de nouveau ! Et comment peut-il y avoir eu, comment pourrait-il y avoir encore des volcans sur un roc où l'on ne trouve point de grands lacs, où la mer n'a jamais séjourné, de mémoire d'hommes ? Cependant tous ces monticules qui se découvrent au pied de ces hautes montagnes semblent être le résultat des sables amoncelés par les eaux, et conservent encoré la forme ondoyante des vagues. On les voit, pour ainsi dire, s'élever, disparaître, s'élever encore, tant la gradation et la dégradation se trouvent obscurcies dans ces monticules amoncelés en amphithéâtre, dont les hautes montagnes font le couronnement, et semblent avoir été les plages ou les écueils de cette mer que mon œil cherche et que mon âme croit voir, en se reportant dans les siècles passés. Ici, que de réflexions se présentent en foule ! Chacun peut être historien, moraliste ou philosophe, peut trouver ici une sensation.
Il me restait à voir la ville de Brioude, et le pont superbe jeté près de ses murs, et qu'on dit être l'ouvrage
des Romains. À ce nom, que d'idées réveillent ! On traverse les siècles ; on croit voir ces phalanges guerrières,
ce peuple libre et ami des arts ; on converse avec Scipion, Caton, et on partage avec Brutus la haine qu'il a vouée aux Tarquins.
Ô montagnes d'Auvergne ! m'écriai-je, je vous salue avant de vous quitter ; je vous salue, ruines antiques et religieuses ! Un jour je reviendrai parmi vous étudier le peuple fameux qui vous habita ; je verrai encore ses
premiers citoyens quitter le timon des affaires, et prendre le soc de la charrue pour féconder vos vastes plaines ;
j'entendrai l'écho, qui de votre sein répétait le cliquetis des armes guerrières, ou les cris de joie de ces phalanges triomphantes. Je me dirai : Ces rocs ont vu le grand César, et je verrai César sur les rocs... Ici l'on pratiqua les
vertus républicaines, et les vertus républicaines m'en deviendront plus chères. J'irai sur les hauteurs du Puy-de-Dôme, du Cantal, de la Chaise-Dieu, d'où l'œil découvre au loin les Alpes et les montagnes de la Suisse, en même temps qu'il aperçoit plus près les riches vergers et les plaines les plus fécondes : j'irai là, dis-je, admirer la nature embellie par l'art ; j'irai m'asseoir sur les ruines de la célèbre Gergovia : j'évoquerai les ombres de ces
serfs fameux qui virent fuir sous ses murs César et les Romains ; je prendrai leurs mœurs, leurs vêtements et presque leur langage, que le crayon et la plume nous ont transmis fidèlement de générations en générations ; et quoique seul sur ces ruines, je jouirai encore de la plus belle nature, des plus vastes édifices, et de la plus riche population.
C'est à Brioude que je me rendais ; j'avais descendu les hautes montagnes, d'où l'on distingue à peine cette ville. De la dernière colline, je la découvre enfin devant moi, située au milieu d'une plaine arrosée par l'Allier, qui là ne roule encore que de faibles eaux, et dont le rivage est bordé d'une forêt de peupliers. Le bassin de cette rivière, qu'on a dit poétiquement rouler l'or et l'émeraude, ressemble assez à un lac, au milieu duquel Brioude s'élève comme une petite île, et laisse voir dans le lointain le Puy-de-Dôme, qui n'en paraît éloigné que de six lieues, quoi qu'il en soit à plus de douze.
Enfin, j'ai vu le pont qu'on m'avait tant vanté... Il est bâti à une demi-lieue de Brioude, près d'une petite ville qui est l'antique Brioude, dont elle a conservé le nom. Cet ouvrage est plus étonnant que beau : vétusté par une
longue suite de siècles, il est revêtu d'une quantité considerable de liens de fer, qui attestent son grand âge et
sa faiblesse. Cet air de vieillesse et de longanimité augmente le respect, ajoute à l'admiration ; et l'on croit y voir passer les vainqueurs des rois qui le construisirent. Ce pont forme une grande arche de cent quatre-vingts pieds d'ouverture sur cent d'élévation. Du reste, point de dessin, point d'architecture, point de calcul géométrique, rien de détaillé pour l'œil ; c'est simplement un demi-cercle jeté sur deux rochers, et communiquant à deux montagnes, sur
l'une desquelles s'élève l'ancienne Brioude. Par un effet de sa construction, ce pont est cher aux amants, et
les a favorisés plus d'une fois en dépit des jaloux. Voici l'anecdote la plus ancienne qui m'ait été racontée sur ce
pont merveilleux :
Antonio, jeune pastoureau de Brioude, aimait Louisa, fille d'un cultivateur de la montagne située en face de cette
ville, et qui n'en est séparé que par le pont. Dès l'enfance, destinés l'un à l'autre, ces deux jeunes gens conduisaient leurs troupeaux au même pacage, y passaient les journées entières à ne parler que de leurs amours, et de l'espoir qu'ils avaient de se voir un jour unis. Tout à coup l'intérêt, l'intérêt ! ce tyran de l'amour et de la société, vient les séparer, et détruire pour jamais leur esperance. Un procès divise leurs parents ; il est défendu aux amants de se voir, de se chercher, même de se plaindre. Dociles tous deux, et dans cet âge d'innocence où le regard seul d'un père irritée est punition terrible, Antoine et Louisa s'efforcèrent d'obéir, et se décidèrent à mourir, puisqu'ils ne pouvaient plus se voir ni se parler. Dans la crainte que l'amour ou le hasard ne les réunit encore, leurs sévères parents leur défendirent séparément de passer le pont qui séparait la ville et la montagne. Les cruels ne s'entendaient que trop bien pour désesperer l'amour, pour lui ôter tout moyen de s'exhaler ; mais pour cette fois l'amour manqua de génie, le sort qui lui est souvent contraire, se déclara en sa faveur, et se chargea du soin de rapprocher les deux amants, sans qu'ils pussent être accusés d'avoir enfreint les ordres de leurs parents.
Chaque jour la pauvre Louisa conduisait ses vaches sur le bord de la rivière du côté de la montagne ; et sur
l'autre bord, du côté de la ville, le sensible Antonio menait paître son troupeau. Là, se distinguant à peine à un si grand éloignement, les deux amants, dévorant leurs larmes, étouffant leurs sanglots, mettaient le Ciel seul dans leur confidence, et le conjuraient de terminer leurs maux. Tous deux, par une sympathie naturelle, se rendaient à la même heure sur chaque bord de la rivière ; ils ne pouvaient se parler, mais ils se voyaient de loin, et c'était encore un bonheur pour leur cœur sensible.
Un jour le ciel se charge de nuages, la foudre gronde, un orage affreux est près d'éclater, et bientôt les cataractes du firmament s'ouvrent, et laissent tomber des torrents de grêle et de pluie. Effrayés du bouleversement de la nature, nos deux amants courent simultanément se réfugier sous le pont, chacun de leur côté. Là, sous l'abri de cette arche immense, n'osant pas même se tourner pour se voir, ils fixent sur la pierre leurs yeux mouillés de larmes : ils l'embrassent, et tous deux, comme par instinct, lui confient leur douleur et leurs sentiments. Mais, ô surprise ! tandis qu'ils se jurent tout bas une ardeur éternelle, Antonio reconnaît la voix de Louisa ; Louisa entend celle d'Antonio... Soudain, croyant être rapprochés par un charme magique, ils se détournent... Mais ils n'ont point changé de place ; la rivière les sépare encore... À cette vue, la tristesse s'empare de leur âme : Antonio, Louisa voient s'évader leurs espérances, et s'adressant à la pierre : Tu nous a trompés bien cruellement, lui disent-ils... Et ces mots s'entendent de nouveau. Pour le coup, les pauvres enfants croient être le jouet de quelque esprit malfaisant... ils tremblent, et n'osent plus prononcer une parole : ils sont même prêts à fuir cet endroit effrayant, lorsque l'orage s'apaise, et avec lui leur première terreur. Si c'est un mauvais génie, se disent-ils intérieurement, qui se plaît à répéter nos paroles, il nous sert ; et tout ce qui favorise l'amour peut-il effrayer ? Enhardis par cette reflexion, les deux amants retournent à la pierre ; ils essaient de se faire encore entendre. Je t'aime, Antonio, dit Louisa tout bas ; et soudain on lui répond : Ah, ma chère Louisa, je t'adore ! — Tu m'entends
donc ? — Comme tu m'entends. — Ô bonheur !
Plus rassurés maintenant, et pleins de reconnaissance, ils tombent à genoux, et remercient la Providence de cette faveur inattendue ; ensuite ils se remettent à la pierre, et conviennent de se confier tous les jours de cette
manière leurs peines et leurs plus secrètes pensées. La voix ne retentissait point, et n'étant entendus de personne,
ils ne craignaient point d'être surpris. C'est là qu'ils se rendaient chaque jour, qu'ils formaient des projets pour se voir et pour tromper leurs surveillants. Dès ce momemt l'obéissance devint une vertu au-dessus de leurs forces ; ayant franchi le premier pas, aucun moyen ne leur coûtait plus pour nourrir leur amour et même leur espoir. Si Louisa devait aller en voyage, Antonio en était instruit, et ne manquait pas de se trouver sur la route. Si Antonio allait à la montagne avec son père, Louisa savait toujours se présenter à ses regards, même accompagnée de ses parents. En un mot, leurs surveillants étaient toujours entraînés par eux dans des démarches où ils faisaient des rencontres qu'ils
n'attribuaient qu'au hasard : ainsi l'amour et l'innocence trompaient la prudence et la sévérité.
Cependant un jeune peintre de Brioude, nommé Robert, allait depuis quelque temps, tous les jours, sur le bord de la rivière pour y dessiner des vues ; il avait souvent remarqué nos deux jeunes gens, et les voyant se tourner le dos et se coller, chacun de leur côté, contre la pierre de l'arche du pont, il avait deviné ce qu'ils y faisaient, et une partie de leur secret. Robert prit soudain le plus vif intêrét à la situation de ces amants infortunés ; et un jour il eut la temérité de s'approcher doucement Antonio, afin d'entendre quelque mots, s'il était possible, et dans le dessein, s'il l'apercevait, de lui offrir son appui et des consolations. Antonio n'avait jamais vu personne venir l'interrompre dans ce lieu désert ; il parlait à Louisa, d'ailleurs, et rien ne pouvait le distraire d'une si douce
occupation ; il n'aperçut donc point Robert. Celui-ci s'approcha encore ; il entendit quelques mots de la romance
suivante, que le jeune pastoureau chantait tout bas à son amante.
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ROMANCE. Des deux Amants du pont de Brioude. Pierre favorable à l'amour, Toi que mes yeux mouillent de larmes, Recueille les tristes alarmes Que mon cœur éprouve en ce jour. Sois fidèle dépositaire Des soupirs d'un amant sincère Qui ne peut qu'à toi recourir. Va redire à celle que j'aime Que mes pleurs, ma tendresse extrême, Pour elle, me feront mourir. Ô Pierre qui favorisa L'amour et la mélancolie, Ces baisers que je te confie, Va les rendre à ma Louisa ! Dis-lui cent fois que je l'adore. Ajoute que mon cœur ignore L'art de tromper, l'art de trahir ; Et que si le destin barbare Tous deux pour jamais nous sépare, Tous deux il nous foudra mourir. Toi que je presse en ce moment. Pierre ma fidèle interprète, Permets que ma voix te repète Les doux accents du sentiment : Vois ce couple d'amants fidèles Que les peines les plus cruelles Ne pourront jamais désunir. Aux douleurs chacun d'eux se livre ; Pour l'amour s'ils ne peuvent vivre, Pour l'amour ils doivent mourir. |
Robert eut bien de la peine à distinguer toutes les paroles de cette romance : l'attention qu'il y porta, le trahit. Antonio se retourna, l'aperçut, devint rouge comme s'il venait de commettre une mauvaise action. Ne craignez rien, ami infortuné, dit Robert avec l'accent de l'intérêt ; ne craignez rien : je devine une partie de vos malheurs,
et je m'offre pour les réparer. — Vous ? — Moi : confiez-moi seulement vos peines ; dites-moi quels sont les obstacles
qui s'opposent à votre bonheur.
Antonio reste d'abord indécis ; mais bientôt entraîné par cette confiance qu'inspirent toujours les bons cœurs :
J'aimais Louisa, lui dit-il ; Louisa m'aimait ; tous deux nous devions être unis un jour : mais Mathieu, mon père,
veut agrandir une possession qu'il a sur la montagne, en achetant six acres de terre de Jérôme, père de Louisa.
Jérôme y consent d'abord pour un certain prix ; ensuite le méchant se dédit, et ne veut plus passer le contrat de
vente. Mon père réclame la parole d'honneur que l'autre lui a donnée, et lui intente un procès. Nos pères se désunissent ainsi, et nous sommes les victimes de l'intérêt. On nous défend de nous voir, de nous parler ; l'arche
seule de ce pont répète nos accents douloureux, et voilà nos malheurs et nos consolations.
Robert connaît Jérôme et Mathieu : il se charge d'arranger cette affaire, et de réunir les deux amants. On juge des
transports de joie d'Antonio. Il communique à Louisa l'espoir dont il est enflammé ; et bientôt Robert le quitte
pour aller travailler à son bonheur. Que fait cet ami généreux ? Il va trouver Jérôme, lui demande quel est le prix qu'il met à ses terres, au-dessus de celui que lui offre Mathieu. Jérôme le lui dit. Robert achète les six acres,
et termine ainsi le procès ; mais pour couronner son ouvrage, il invite les deux pères à se réconcilier dans un
repas champêtre. Ces terres, leur dit-il, avaient fait naître vos divisions ; je ne les ai pas achetées pour moi ; je
veux en faire présent à deux amants malheureux qui méritent que vous consentiez à leur bonheur.
Les deux pères devinent une partie de son secret. Les deux amants entrent : Robert leur remet le contrat de vente qu'on vient de dresser, et leur hymen est célébré au milieu des fêtes que leur donnent leurs compatriotes, les bons habitants de la montagne.
Ainsi commença leur bonheur, qu'ils devaient à leur constance, et surtout à leur docilité. Antonio et Louisa apprirent le secret du pont à des amants qui avaient les mêmes peines qu'ils venaient d'éprouver ; mais il fut, par eux, imprudemment divulgué. Aujourd'hui cette retraite est sévèrement interdite aux jeunes amants, qui, cependant trompent encore de temps en temps la surveillance de leurs parents. J'y ai vu moi-même des couples amoureux, et j'ai versé quelques larmes d'attendrissement en me l'appelant l'histoire du sensible Antonio et de la tendre Louisa. C'est pour l'amour, me suis-je dit, que la nature inventa cet écho singulier et l'amour en effet doit
être toujours d'accord avec la nature !»
Cette histoire touchante fit le plus grand plaisir aux trois fils de Palamène. On s'entretint toute le reste de la soirée des détails piquants de cette aventure, et des divers agréments qu'on goûtait en voyage. Comme M. de Lonchamps devait passer quelques jours chez le vieux père, les enfants se flattèrent qu'il leur raconterait d'autres
histoires de ses voyages ; et ils s'empressèrent de seconder le bon accueil qu'ils voyaient Palamène faire à cet ami sensible et vertueux.
VINGTIÈME SOIRÉE.
BÉNÉDITTE, OU LA MAISON SOUTERRAINE.
Déjà plusieurs jours s'étaient écoulés, et la jeune Adèle, pour expier la faute qu'elle avait faite de se disputer
avec son frère Benoît, qu'on avait plus puni qu'elle, était restée enfermée dans sa chambre, sans même pouvoir obtenir la permission de descendre aux heures du repas. La pauvre enfant n'avait pour témoin de ses pleurs et de son repentir que la bonne Marcelle qui l'avait élevée, et qui prenait le plus vif intérêt à cette espèce de détention. Marcelle, pour terminer les peines de sa fille, ainsi qu'elle l'appelait, prit M. de Lonchamps à part, et l'engagea à obtenir de Palamène le pardon d'Adèle. Cet ami sensible se chargea de ce soin de l'amitié ; et ce fut en présence même d'Armand, de Jules et de Léon, qu'il demanda à son vieil ami la liberté de son jeune prisonnière. Palamène enfin
céda à ses vœux, et l'on vit paraître Adèle, rouge de honte, qui vint se jeter dans les bras de son pere, en versant un torrent de larmes. Ma fille, lui dit ce bon père, ne pleurez plus ; oubliez vos torts comme je les oublie. Vous en été punie ; n'en parlons jamais ; ou du moins songez à éviter les occasions de me les rappeler. Remerciez monsieur, à qui vous devez le pardon que je vous accorde, et placez-vous à côté de vos frères : je vous rends, toute ma tendresse, toute ma confiance, et je suis persuadé que vous n'en abuserez pas davantage.
Adèle veut protester de son repentir, mais ses sanglots coupent sa voix ; son père l'embrasse encore une fois, ses
frères s'empressent autour d'elle ; chacun d'eux essuie ses larmes, et bientôt le plaisir d'être réunie à la famille lui rend sa première gaieté. Palamène affecte même, pendant toute la soirée, de lui témoigner plus de tendresse qu'à
l'ordinaire : tout la rassure, tout la charme ; et, à son âge, les chagrins sont bientôt oubliés... Il restait encore
une grâce à demander, celle de Benoît, mais pour celui-là, Palamène était plus sévère. Son ami avait le mot : ce fut en vain qu'Adèle et ses frères engagèrent secrètement M. de Lonchamps à tâcher d'adoucir la colère de leur père. L'ami
fut sourd à leurs prières, et leur répondit que ce qu'on lui avait dit du caractère rétif de ce jeune enfant le déterminait à ne pas se mêler de cette affaire. Il fallut donc attendre du temps ce qu'on ne pouvait obtenir de l'amitié, ni de la tendresse paternelle. Les enfants se consolèrent, et le soir ils se réunirent tous quatre sur la terrasse,
où ils prièrent M. de Lonchamps de leur raconter quelque histoire dans le genre de celle du pont de Brioude. Il ne faut pas demander si les trois jeunes gens avaient rapporté à leur sœur tout ce qui s'était passé, tout ce qui
s'était dit pendant son absence ; en sorte qu'elle partageait la curiosité de ses frères, et qu'elle se joignit à eux pour engager l'ami de Palamène à leur faire quelque récit piquant des aventures qu'il avait eues dans ses voyages. Ce bon ami ne se fit pas prier ; il demanda de l'attention à son jeune auditoire, et parla en ces termes :
«J'ai connu dans le Languedoc une bonne vieille femme à qui il était arrivé des événements bien singuliers. Écoutez cela, aimables enfants, et vous conviendrez avec moi que la Providence, qui règle tout, a mis dans le cœur de l'infortuné des consolations, même dans les situations les plus critiques de la vie, et que l'homme n'éprouve jamais plus de maux qu'il n'en peut supporter.
À quelques lieues d'Avignon, à l'entrée d'un bois sombre et touffu, s'élevait un château antique, dont les fondations, disait-on, avaient été jetées jadis par les Romains. Un homme âgé, respectable, y faisait sa demeure avec une femme et une fille de quatorze et quinze ans ; jolie, mais malheureusement douée d'un caractère haut, difficile, intraitable en tous points. Bénéditte (c'est ainsi qu'on nommait cette jeune enfant) avait des défauts qui la rendaient insupportable à ses parents eux-mêmes. Son père et sa mère, qui n'avaient qu'elle, se flattaient, lorsqu'elle n'était qu'en bas âge, que cette fille chérie ferait un jour la consolation de leur vieillesse ; mais vaine espérance ! Bénéditte, en grandissant, devenait méchante, jalouse, contrariante, envieuse, et surtout haute et vindicative. Vingt fois par jour elle s'emportait contre les domestiques ; elle les faisait gronder ou les grondait elle-même avec une arrogance choquante. Ce qui arriva, c'est que les domestiques, qu'elle rendait malheureux, la prirent, comme on dit en grippe, et ne contribuèrent pas peu à lui fermer tout à fait le cœur de ses parents. On la punissait, et toujours elle retombait dans les mêmes fautes : il n'était plus possible enfin de vivre avec elle, ni d'espérer de changer son caractère.
Concevez-vous, mes petits amis, combien il est désagréable d'avoir sans cesse sous les yeux un enfant pareil ? Si la hauteur, l'envie, la duplicité sont odieuses dans un jeune homme, songez combien ces défauts sont plus haïssables encore dans une jeune personne qui doit être un modèle de douceur, de bonté, de sensibilité !... Bénéditte donc était devenue si méchante, que tout le monde la détestait. Son père et sa mère prirent enfin le parti de s'en séparer. Ma fille, lui dirent-ils un jour, vous avez fait aucun cas des avis que nous vous avons donnés ; les conseils, les punitions même, rien n'a pu vous changer, vous ne trouvez plus rester ici. Si ce sont les biens que nous possédons qui vous ont donné tant de hauteur, d'insolence avec les gens qui vous donnent leurs soins, dès ce moment ne comptez plus sur ces biens, qui ne seront jamais à vous. Vous vous faisiez servir, mademoiselle, avec le ton le plus suffisant ; vous désesperiez tout le monde : vous n'aurez plus personne pour vous servir ; vous apprendrez un métier, et vous entrerez dans la classe de personnes laborieuses, qui travaillent pour vivre, et qui vivent pour aider, pour aimer leurs semblables. Demain matin, Champagne vous conduira, par notre ordre, chez une couturière d'Avignon : là, vous apprendrez son état, et vous tâcherez de vous suffire à vous-même. Ne comptez plus sur nous, nous vous le repétons ; car vous ne nous reverrez jamais : nous oublierons, avec peine sans doute, que nous eûmes une fille. Pour vous, il y a longtemps que vous oubliez que vous avez un père et une mère sensibles, bons et trop indulgents. Adieu, mademoiselle ; dès ce moment nous montons en voiture, et vous ignorez toujours le lieu que nous allons choisir pour notre résidence.
Bénéditte, confuse, humiliée, ne pense pas même se jeter aux genoux de ses parents pour les attendrir en sa faveur : elle pâlit, elle mord ses lèvres de rage, et murmure tout bas quelques propos grossiers, que le père et la mère
n'entendent pas ; car ils sont descendus dans la cour. Bénéditte les voit monter dans une voiture chargée de malles et
d'effets ; tous les domestiques les suivent. Il ne reste dans la maison que le concierge et Champagne, ce terrible
Champagne, chargé d'ordres secrets qui la font trembler. Que fera-t-elle ? Elle ne peut suivre son père et sa mère !... Elle prend le parti d'interroger le concierge : il ne sait rien, il ne peut rien lui dire. Champagne seul est instruit ; mais Champagne est justement celui des serviteurs de son père qu'elle a le plus maltraité. Vingt fois elle l'a accusé à tort ; vingt fois elle a pensé le faire renvoyer, et il est présumable qu'irrité comme il l'est contre elle, il ne se laissera fléchir ni par ses larmes ni par ses prières.
Voilà donc Bénéditte seule, abandonnée, qui sonde l'abîme affreux qu'elle voit s'ouvrir devant elle. Elle, couturière !... Ah ! le nom seul de cet état, qu'elle trouve vil, lui cause un dégoût insurmontable : elle aimerait mieux mourir que de prendre un tel parti. Mais cependant mourir, c'est bien fort !... Si elle se sauvait, si elle fuyait une maison qui n'est plus pour elle la maison paternelle ! Mais où ira-t-elle ? D'ailleurs, qui la nourrira, qui la vêtira ?... Il faudra toujours travaille ; et travailler, c'est un grand supplice pour elle !... Elle passe ainsi la nuit dans des agitations cruelles, et l'aurore la surprend dans ces tristes réflexions. Elle n'a pas encore parlé à Champagne, qu'un lui donne pour conducteur. Cependant ce Champagne, qu'elle détestait autrefois ; ce Champagne n'est plus le même à ses yeux ; elle ne voit plus que ses bonnes qualités. C'est un homme âgé d'ailleurs, respectable, qui est bon, humain, généreux, qui l'aimait bien quand elle était petite, qui la faisait sauter dans ses bras. Ce Champagne, qu'elle a tant persecuté, ne sera pas inexorable ; il lui dira le lieu qu'habitent son père et sa mère, elle ira les trouver, elle se jettera à leurs pieds, leur promettra d'être plus aimable à l'avenir, et sans doute ils la reprendront. Ils sont bons !... Elle a eu bien des torts envers eux !... Ah, comme elle reconnaît ses défauts ! Comme elle s'en repent !... Mais il n'est plus temps... Si, il est encore temps ! Il faut attendre Champagne, et attaquer sa sensibilité.
Tels sont les projets, telles sont les idées de Bénéditte. Elle espère encore : si elle n'a plus lieu de se flatter, eh bien, elle se soumettra à son sort : il le faudra bien d'ailleurs, il le faudra bien !...
Champagne se présente enfin. Mademoiselle, vous allez me suivre. — Où donc ? — Vous le saurez. — Champagne ? — Mademoiselle ? — En grâce ! tu sais où vont papa et maman ? dis-le moi ; oh ! dis-le moi. — Pas possible, mademoiselle. — Écoute, j'ai eu des torts ; oui, bien des torts avec toi ; oublie-les ; pardonne-les-moi, et reconduis-moi à mes parents. — Ah ! vous revenez, mademoiselle ! vous convenez maintenant ! mais il est trop tard : je
ne puis rien pour vous, absolument rien. Il faut que j'exécute les ordres de mes maîtres. Je dois vous conduire à Avignon, et vous y laisser pour ne jamais vous revoir. — Champagne ?... — Non, mademoiselle, je n'entends rien. Songez seulement à vous préparer pour me suivre dans une heure au plus.
Champagne se retire, et Bénéditte fond en larmes. Cependant son caractère altier reprend bientôt le dessus : elle essuie ses yeux, se livre avec dépit, et se prépare à partir, en disant : Eh bien, je n'ai plus ni père ni mère ; tout
le monde est cruel envers moi !... J'irai, je verrai... le Ciel ne m'abandonnera peut-être pas ; il m'offrira des moyens de... Mais quels moyens ?...
Elle retombe dans sa première affliction, et Champagne se présente à ses regards, avec un paquet, une canne, tout l'attirail d'un voyageur. Il est bon de connaître ce Champagne à qui notre Bénéditte est confiée. C'est un homme de cinquante ans, qui ne manque ni d'esprit, ni d'éducation. Doux, fidèle et complaisant, il est attaché depuis trente ans à la famille de Bénéditte : il a vu naître cette enfant ; il l'a aimée ; que dis-je ? il l'aime encore ! Il souffre plus qu'elle de l'épreuve terrible qu'on lui fait subir, et dont lui seul connaît les détails et la suite. Mais en même temps qu'il est bon, il est ferme et sensé ; il sent bien qu'il faut adoucir ce petit caractère ; il
sait que le ministère qui lui est confié exige de la fermeté, de la prudence et même de la rigueur. Champagne est
digne de seconder les projets d'un maître qu'il chérit. Il lui rendra sa fille un jour ; mais il la lui rendra souple, docile, digne de lui. Oh ! ce bon Champagne, comme il s'honore de la confiance qu'on lui accorde ! comme il se
promet de la mériter mieux par la suite, et de corriger un sujet à qui la nature a refusé toutes les qualités morales, excepté de l'esprit et quelque sensibilité !... Tel est Champagne, tel est l'honnête homme qui va servir de guide à mon héroïne. Suivons-les, mes bons amis, et voyons ce qui va leur arriver à tous deux.
Champagne signifie pour la dernière fois à Bénéditte l'ordre de le suivre. Elle obéit en tremblant, et marche, portant sous son bras son petit paquet. Elle est étonnée de ne point trouver de voiture qui l'attende. Est-ce que nous allons à pied ? dit-elle à Champagne. — Oui, mademoiselle, nous allons traverser la forêt ; et à la poste qu'on rencontre après, nous monterons dans la voiture qui va droit à Avignon. Bénéditte est déterminée à tout. Elle accompagne son conducteur non sans lui faire mille questions auxquelles il répond vaguement.
À peine ont-ils fait un tiers de la forêt, que le ciel, couvert de nuages épais, menace d'un orage affreux : et en effet, bientôt la pluie tombe par torrents, et la foudre vient frapper les arbres qui sont sur les hauteurs. Bénéditte frémit d'effroi. Champagne cherche un abri, et une espèce de grotte se présente à ses regards. À peine y sont-ils entrés, que l'eau vient se précipiter jusque dans cette retraite, où ils se croyaient en sûreté : elle offre au bout un très long souterrain, éclairé par quelques fentes de rocher. Champagne et Bénéditte s'y enfoncent ; et, voyant au bout une espèce de clarté, ils s'imaginent qu'ils pourront sortir par-là et se retrouver dans la forêt. Vain espoir ! ils marchent, ils marchent toujours ; ils ne peuvent trouver la fin de cet obscur souterrain. Pendant ce temps, l'orage s'est apaisé ; le ciel s'est éclairci ; les oiseaux ont repris leurs chants joyeux, et les chemins sont devenus praticables. Champagne et Bénéditte pensent à revenir par le même chemin qu'ils ont pris ; mais, ô disgrâce ! ils ne le retrouvent plus : ils parcourent tous les sentiers, tous les détours de ce souterrain, et n'y trouvent aucune issue pour rentrer dans la forêt. C'est pour cette fois que Bénéditte a vraiment peur : elle prend le parti de pleurer, de jeter des cris. Champagne s'efforce de la calmer : il est aussi effrayé qu'elle. Il est impossible de se dégager de ce labyrinthe, dans lequel ils ont déjà fait plus de deux lieues. L'enfant est accablé de fatigue ; il faut se décidera s'asseoir sur quelque pierre et à finir le peu de provisions que Champagne avait emportées. Il est heureux au moins que cette longue voûte, faite en pierres de taille dans quelques endroits, et dans d'autres creusée par la nature dans le roc, laisse parvenir, de distance en distance, quelques rayons de jour à travers les fentes du rocher. On y voit assez clair, mais on y est enfermé : il paraît impossible d'en sortir. Faut-il mourir dans cette caverne !... Telles sont les remarques et les réflexions que fait Champagne. Mademoiseile, dit-il, je ne suis pas très instruit, mais j'ai souvent entendu raisonner sur l'antiquité du gîte que nous habitons, et je suis persuadé que ce long souterrain, degradé par le temps, est un ouvrage des Romains qui occupaient autrefois ce pays-ci. Oui, cela m'a tout l'air de leur avoir servi, soit d'aqueduc, soit de fortification. Que sais-je ? il est certain que cette caverne, qui se prolonge à plusieurs lieues, n'est pas l'ouvrage du hasard ; mais celui de l'art, et dans un temps bien reculé, mais ce qui m'étonne, c'est que nous y soyons entrés et que nous ne puissions plus en sortir. Qu'est devenu cette grotte dont l'aspect nous a frappés, qui nous a conduits ici ? Le tonnerre l'aurait-il frappée ? Ses décombres en fermeraient-ils l'entrée ?... Ô Dieu ! serions-nous condamnés à ne jamais revoir la lumière ?... — Qui sait, Champagne, si lieu épouvantable n'est pas habité par des voleurs ?... — Non, oh, non, il n'y a pas d'apparence ; cette forêt d'ailleurs n'en est pas infestée : on n'en a jamais parlé dans le pays... Allons, mon enfant, vous voilà un peu délassée : reprenons courage, et mesurons encore une fois l'étendue de ce labyrinthe.
Bénéditte se lève, et tous deux se mettent à parcourir les longs détours de cet abîme. Après avoir marché longtemps,
et inutilement, une découverte assez piquante vient leur donner quelque espoir. Dans une des rues du souterrain jaillissait d'une espèce de source un petit ruisseau qui serpentant sur ses cailloux, coulait avec rapidité, et suivait la pente du chemin qui dans cet endroit paraissait s'enfoncer. Nos deux voyageurs suivent le cours de ce ruisseau, dans l'espoir que peut-être il va se perdre dans la forêt par une ouverture quelconque. Mais ils sont bien douloureusement abusés. Le ruisseau tombe, par un cascade naturelle, dans une espèce de bassin qui se perd dans les terres. Cependant ils font une remarque intéressante : dans cet endroit, la voûte du souterrain est très haute ; et, toujours la faveur des jours pratiqués dans le roc, ils découvrent une espèce de maison à deux étages très bas, et qui semble avoir été bâtie là par quelque solitaire dégoûté du monde. On y distingue des portes, des fenêtres, et même des
cheminées qui montent jusqu'au haut. Champagne, étonné, admire ce singulier édifice, et remercie la Providence
de lui avoir offert au moins un asile momentané où il pourra se retirer sans crainte d'aucune surprise, et prendre le temps nécessaire pour sonder de nouveau les détours du labyrinthe, et chercher les moyens d'en sortir. Mais Champagne n'a pas tout vu : il va être bien plus surpris encore. En parcourant l'intérieur de la maison, où il aperçoit quelques débris de meubles, il trouve l'écrit suivant :
«Si le malheur t'amène dans cette enceinte, voyageur égaré, profite du reste des provisions d'un infortuné qui y a passé trente années de sa vie. Cherche, travaille, et tu vivras.»
Ce billet ranime toutes ses espérances. On lui dit de chercher, de travailler. Soudain il prend l'enfant par la main, et les voilà tous deux qui visitent les plus petits coins da bâtiment. En effet, ils trouvent dans la salle basse une quantité considérable de farine, un four à cuire de pain, toutes sortes d'ustensiles de ménage, et beaucoup dit bois amoncelé. Si nous sommes condamnés à rester ici longtemps, s'écrie Champagne, au moins nous n'y mourrons pas de faim ! Que faire pour le moment ? cette petite est très fatiguée ; il lui serait impossible de faire deux pas de plus : remettons nos recherches à demain ; faisons du feu, du pain même, et passons la nuit dans cette maison souterraine.
Ainsi parla Champagne ; et la jeune Bénéditte, qui tremblait un moment auparavant du périr de besoin dans cet asile obscur, sentit ranimer son courage. Elle serra la main de Champagne, et lui promit de le seconder autant que ses forces le lui permettraient. Rassurez-vous, mon enfant, lui dit le fidèle serviteur, celui qui a demeuré ici, qui s'est approvisionné de tout, comme vous le voyez, en connaissait sans doute les détours ; il en est bien sorti, nous en sortirons de même ; il faut l'espérer.
Cela dit, Champagne fait du feu, et passe le temps considérable à chauffer le four. Pendant ce temps, Bénéditte apporte de l'eau ; elle aide son ami, qui convertit la farine en pâte, la pétrit, et met cuire un pain grossier,
mais dont ils ont le plus grand besoin, car ils sont prêts à tomber de faiblesse. Cependant la vue de ce pain qu'ils vont manger soutient leur âme abattue ; ils le regardent avec avidité, et sont prêts à le dévorer tout chaud. C'est ainsi qu'ils passent une partie de la nuit, éclairés seulement par la lueur du feu du four, bien renfermés dans la maison souterraine, tremblants de peur au moindre bruit que l'écho fait naître dans la caverne, et gémissant sur l'affreuse destinée qui les attend.
Enfin ils peuvent manger ce pain tant désiré... Ils s'en rassasient, et calment leur soif avec une cruche de l'eau
du ruisseau. Après avoir fait ce repas frugal, ils s'endorment sur leur siège, et ne se réveillent que longtemps après le jour, Champagne parcourt de nouveau la maison souterraine, et fait à tout moment de nouvelles découvertes.
Des sacs pleins de légumes, comme pois, lentilles et haricots se présentent à ses regards : un tonneau plus loin
renferme du lard et d'autres viandes salées. Bénéditte saute de joie en voyant tant de provisions. Mais si le solitaire qui demeurait dans cet endroit a pensé à la nourriture du corps, il a rassemblé aussi dans un choix de livres instructifs et moraux, tout ce qui peut nourrit l'esprit, guider le jugement et consoler l'âme. Il ne manque à ce lieu qu'un jardin et la liberté ; pour les autres commodités de la vie, elle s'y trouvent en abondance. Champagne,
après avoir examiné toutes ces richesses, prend Bénéditte par la main ; tous deux vont visiter de nouveau les longues rues du souterrain ; et, dans la crainte de s'y perdre, ou de ne plus retrouver leur chère habitation, ils
font les remarques sur les pierres à chaque coin de rues. Leur visite cependant est infructueuse, comme celle de la veille... Ils reviennent à la maison souterraine, et préparent pour leur dîner quelques mets qu'ils mangent tristement. L'après-midi, nouvelles recherches... Inutiles encore !... Le lendemain, ils recommencent leurs courses, qui n'aboutissent toujours à rien. Alors Champagne fait à Bénéditte le petit discours suivant :
Vous voyez, mon enfant, qu'il nous est impossible de sortir de ce triste séjour ; nous voilà tout à fait exclus du
monde ; et moi j'éprouve cet affreux malheur pour vous avoir suivie, pour avoir obéi à vos parents. Bénéditte, il
faut nous consoler ensemble : je vous dois mes soins, vu la faiblesse de votre âge ; mais vous, vous me devez votre tendresse, et surtout beaucoup de docilité. Restons, restons ici jusqu'à ce que le Ciel nous offre les moyens d'en sortir. Dame, mon enfant, il va falloir que vous vous serviez vous-même, que vous travailliez avec moi. Il n'y a plus ici de maître ni de serviteur. Nous sommes égaux par le malheur. Je vais remplacer votre père, et vous sentez bien que je ne souffrirai pas tout ce qu'il souffrait de votre humeur et de vos petits caprices. Il me faut la plus grande douceur de votre part. De la mienne, vous n'éprouverez que de la honté, de l'amitié, si vous en êtes digne. Vous voyez à quelle infortune nous a conduits votre indocilité envers vos parents. Ils vous ont séparée d'eux, et vous voilà séparée de tout le monde. Puissent celle faute et ses suites, Bénéditte, faire naître en votre âme un repentir sincère, et changer tout à fait votre caractère altier et opiniàtre ? Ne pleurez pas, Bénéditte ; embrassez-moi et regardez-moi dorénavant comme un père, un père tendre, sensible, qui veut perfectionner votre éducation, corriger vos défauts, et vous rendre au monde par la suite, si cela est possible.
Bénéditte, pénétrée jusqu'aux larmes, se jette dans les bras de son ami. Elle lui promet la plus grande soumission,
et lui demande pardon du malheur dans lequel elle l'a plongé. Champagne verse aussi quelques pleurs d'attendrissement : il presse l'enfant contre son cœur ; et dès cet instant il cherche les moyens de rendre les petits meubles de la maison souterraine assez commodes pour pouvoir y passer un laps de temps dont on ne peut prévoir le terme. Deux lits sont fabriqués dans deux pièces séparées, avec quelques matelas et des toiles tendues à la manière des hamacs. Une armoire renferme un peu de linge. Bénéditte aura le soin de le blanchir au ruisseau et de le conserver. Elle est chargée, en outre, des détails du ménage et de la cuisine, qu'il faudra bien qu'elle apprenne. Bénéditte se prête à tout avec la plus grande complaisance. Aucune peine, aucune effort ne lui coûte. Elle s'occupe des soins qui lui sont confiés, avec un docilité, une complaisance qui charment, au fond du cœur, le bon Champagne. Dans ses moments de loisir, elle profite des livres qui sont dans la maison souterraine : elle lit, elle s'instruit ; elle apprend par cœur des livres de science, de morale : en un mot, son caractère est totalement changé. Ce n'est plus cette petite impérieuse qui dédaignait tout le monde, qui contrariait sans cesse, et croyait les autres trop heureux de la servit ; c'est une jeune personne douce, honnête, aimable, et qui vole au-devant des occasions d'obliger son compagnon d'infortune, de l'aider dans ses travaux. En un mot, cette Bénéditte-là ne ressemble pas du tout à l'autre ; tant il est vrai que le malheur change bien les hommes !
Champagne voyait avec le plus vif plaisir ce changement tant désiré. Aussi rien ne coûtait à ce tendre ami pour désennuyer son élève dans ce lieu désert : il lui faisait des contes, il jouait, il courait avec elle dans les détours du souterrain ; il inventait même des jeux pour la distraire, et de jour en jour il s'attachait davantage à cette aimable enfant.
Tous deux faisaient souvent des perquisitions dans le labyrinthe : car l'espoir d'en sortir ne les abandonnait pas. Ils n'avaient jamais pu retrouver la grotte par laquelle ils y étaient entrés. Plusieurs rues se trouvaient fermées au bout par des décombres et des masses de rochers. Bénéditte avait conseillé à son ami de travailler à faire des issues dans ces décombres, afin de voir si elles ne conduiraient pas à la forêt : mais Champagne avait regardé ce projet comme impraticable. Un seul espoir paraissait lui rester. Au bout de l'une des avenues qui conduisaient à la maison souterraine, on remarquait une énorme porte de fer qui sans doute donnait sur la campagne ; mais il n'avait ni clef, ni outil assez fort pour l'ouvrir ou la briser. Tous deux souvent venaient écouter, à travers celle porte, s'ils n'entendaient pas passer des voyageurs. Dans ce cas ils auraient appelé à leur secours ; mais on ne distinguait rien, et il était présumable que cette porte communiquait seulement à d'autres souterrains. Peut-être le solitaire qu'ils remplaçaient en avait-il la clef ; peut-être était-ce par-là qu'il allait chercher ses provisions : mais il n'avait point laissé son secret par écrit ; il fallait se contenter de gémir et d'attendre...
Attendre ! la perspective était effrayante. Si les vivres venaient à leur manquer, il fallait mourir de faim.
Bénéditte les ménageait ; mais elle communiquait souvent ses craintes à Champagne, qui s'efforçait de la rassurer. En attendant, Bénéditte étudiait, travaillait, et devenait charmante. Cependant un fond de mélancolie obscurcissait son front, elle pleurait souvent, et pensait à son père et à sa mère ; elle les appelait, elle soupirait après eux, et ne pouvait se pardonner ses torts. Son ami, dans ces moments de tristesse, essuyait ses larmes, et lui donnait toujours l'espoir d'être réunie à sa famille. L'enfant l'embrassait, se consolait en lisant ou en jouant avec lui.
Ils avaient déjà passé près d'une année dans cette triste solitude ; et quoique Champagne trouvât toujours quelques nouvelles richesses dans la maison souterraine, les provisions baissaient considérablement. Ce fut alors que les regrets de Bénéditte devinrent plus vifs. Souvent elle allait seule sur les bords du ruisseau ; et là, mêlant ses larmes aux eaux limpides qu'il roulait, elle se livrait à tout l'excès sa douleur... Un jour qu'elle avait pleuré
amèrement sur son sort, elle rentre dans la maison souterraine, et reste fort étonnée de n'y plus trouver son ami. Déjà plusieurs fois elle s'était aperçue qu'il disparaissait, sans qu'elle sut de quel côté il était allé. Elle lui
en avait souvent témoigné ses inquiétudes, et le bon Champagne s'était contenté de rire, et de lui dire qu'elle se trompait. Pour cette fois elle est bien sûre de ne l'avoir pas vu sortir, et il n'est pas dans la maison. Où est-il donc ? À la surprise succède l'effroi. Bénéditte a peur d'être abandonnée. Elle crie, appelle, personne ne répond.
Ô douleur ! pauvre enfant : serais-tu en effet livrée seule aux horreurs de la solitude ? Un ami ingrat et barbare t'aurait-il abandonnée ?... Pauvre enfant, comme je partage tes inquiétudes !...
Bénéditte verse des larmes ; elle s'écrie : Ô mon Dieu ! ô toi qui me tenais lieu de parents, de tout dans la nature, aurais-tu délaissé la Bénéditte, ton enfant adoptif ?... T'aurait-elle donné quelque sujet de la haïr, de la fuir ?...
son cœur était changé ; son caractère, tu l'avais formé, elle te chérissait, et tu l'abandonnes !... Que dis-je ? non, tu n'as pu la laisser seule dans ces sombres retraites ! Quelque accident, sans doute... mais quel accident !...
Personne, personne n'a paru dans ces lieux ! Ces voûtes n'ont été frappées jusqu'à présent que de nos gémissements, que de nos regrets ! Ces longs détours ne portent que l'empreinte de nos pas. Nous sommes seuls, absolument seuls
ici, et je ne l'y trouve plus ! J'ai perdu mon ami, mon appui, ma consolation !... Et toi, mon père ; et toi, ma tendre mère, que faites-vous ? où êtes-vous ? Que ne pouvez-vous venir au secours de votre fille, de votre fille
abandonnée par son ami, comme elle le fut autrefois par vous ! Oh ! si vous pouviez connaître son repentir ! si
vous pouviez entendre ses accents douloureux !... Mon père ! ma mère ! mon ami !... Tout le monde, tout le monde
est éloigné de moi ; personne ne peut me consoler !
Elle finit à peine ces mots, lorsqu'une espèce de boiserie semble vaciller ; elle tombe : dieux ! quels objets
frappent les regards de l'heureuse Bénéditte !... Son père, sa mère, suivis de quelques domestiques portant des
flambeaux ! Champagne les accompagne ; Champagne s'écrie : La voilà, votre fille, la voilà ; elle est maintenant digne de vous !
Bénéditte jette un cri ; elle est dans les bras de ses parents, qui l'accablent les caresses. Viens, ma fille, lui dit son père, viens ; si l'épreuve que nous l'avons fait subir, a pu changer ton caractère, tu seras bien dédommagée des peines que tu as souffertes, en recouvrant toute notre tendresse.
Bénéditte ne conçoit rien à tout ce qu'elle voit. Elle ne peut parler : elle presse dans ses bras les auteurs de ses
jours : elle attend qu'on lui explique un événement qu'elle était bien éloignée de prévoir. Quittons ces lieux, lui
dit sa mère ; tu n'es qu'à deux pas de la maison paternelle, ma fille ; rentres-y ; tu mérites maintenant de ne la quitter jamais.
À l'instant on la prend par la main ; on lui fait monter un escalier tortueux et très haut : elle se trouve bientôt dans le jardin de son père, et de là dans ses appartements, où elle est comblée de caresses. Puis-je croire ! s'écrie-t-elle... ô bonheur ! comment se fait-il ? Tu vas tout savoir, mon enfant. Apprends que, détachés de toi par les nombreux défauts que tu avais ii y a un an, et qui te faisaient haïr de tout le monde, ton père et moi, nous prîmes, en gémmissant, la résolution de t'éloigner pour jamais de nous, en te faisant apprendre un état quelconque, en t'abandonnant à toi-même. Tout à coup, ton père se rappela qu'en achetant ce château gothique, il y avait trouvé des
souterrains qui se prolongeaient au loin dans la forêt voisine. Sous la ferme qui est au bout de notre jardin se trouvait, dans l'un de ces souterrains, une espèce de maison, qui fut, dit-on, bâtie autrefois par un fou, possesseur de ce château, et qui s'y retira par un beau désespoir. Ton père conçut soudain le projet de t'y exiler, jusqu'à ce
que ton caractère fût absolument changé. Nous mîmes dans notre confiance l'honnête Champagne, qui méritait toute notre confiance, et qui l'a bien justifiée depuis : il fut convenu qu'il te ferait entrer dans la grotte de la forêt par un moyen quelconque : qu'aussitôt après des ouvriers apostés en boucheraient l'entrée ; que vous vivriez tous deux dans la maison souterraine, et que nous vous approvisionnerions sans sortir de chez nous. En effet, quelqu'un qui aurait plus réfléchi que toi aurait trouvé fort extraordinaire que ce lieu sombre, séparé du reste des humains, offrît toutes les commodités que vous y avez trouvées pendant un an. Je crois que vous n'y avez manqué de rien ; et toutes les découvertes qu'y faisait journellement Champagne n'étaient que des provisions que nous lui faisions parvenir au
moyen d'une boiserie mobile. Il avait l'ordre de t'habituer au travail, à l'étude, de disposer sévèrement de toute
l'autorité paternelle que nous lui avions transmise. Tu as profité du malheur auquel tu te croyais livrée. Ton caractère s'est adouci ; tu as pris le goût de l'étude, du travail : nous l'avons souvent entendue, a travers la boiserie, raisonner avec une sagesse, une sagacité qui nous ont enchantés. Enfin, mon enfant, nous avons abrégé ton exil ; nous sommes venus t'ouvrir les portes de ta prison : et voilà le secret de ton séjour dans la maison souterraine.
Bénéditte, après cette explication, embrasse ses parents en fondant en larmes : elle n'oublie pas non plus le bon Champagne ; et, depuis ce temps elle devint un modèle de bonté, de douceur et de vertus privées. Je l'ai connue, mes aimables auditeurs, je l'ai connue cette intéressante Bénéditte ; mais elle est fort âgée, et mère d'une nombreuse famille. C'est elle qui m'a raconté cette histoire de sa jeunesse ; et je vous la rapporte, afin de vous engager, par son exemple, à être toujours doux, honnêtes, complaisants, humains et bons envers tous ceux qui vous entourent. Si Bénéditte avait été dès l'enfance ce qu'elle est devenue par la suite, elle n'aurait pas subi la terrible épreuve de la maison souterraine.»
Le récit de M. de Lonchamps fit beaucoup d'impression sur les enfants de Palamène. Adèle surtout, qui en sentait l'application, rougit, et s'éloigna confuse. Tous raisonnèrent encore pendant quelques instants sur le merveilleux de cette aventure, et chacun fut se livrer ensuite aux douceurs du sommeil.
VINGT ET UNIÈME SOIRÉE.
LA DÉSOBÉISSANCE.
Effroi des enfants de Palamène.
L'ami du vertueux père de famille égayait ainsi tous les soirs nos jeunes enfants par des récits touchants de ce
qu'il avait appris ou vu dans ses voyages. Les enfants étaient enchantés de posséder cet homme aimable ; mais il
leur manquait un frère qui partageât leurs plaisirs, qui profitât des leçons de morale qu'on leur donnait. Benoît
était toujours charbonnier : ses frères et sa sœur n'en recevaient point de nouvelles, n'osaient pas même en demander. Vingt fois ils avaient été tentés de se jeter aux genoux de leur père pour obtenir de lui la grâce de Benoît, et toujours ils avaient été arrêtés par la crainte d'être refusés, et d'armer de nouveau la sévérité de Palamène. Dans d'autres moments, ils se proposaient d'aller consoler Benoît dans son exil ; de prendre pour cela un moment où leur père serait absent, de s'echapper furtivement, et de rentrer à la chaumière avant son retour. Palamène, qui connaissait toujours leurs petits projets dès le moment qu'ils étaient formés, voulut voir s'ils seraient assez désobéissants pour faire cette démarche sans le prévenir. Il se plut même à leur en faciliter les moyens sans qu'ils s'en doutassent ; et voici comment il s'y prit.
M. de Lonchamps avait à visiter un ami qui demeurait à cinq ou six lieues de là. Il engagea Palamène à l'accompagner. Peut-être, lui dit-il, ne pourrons-nous pas revenir ici ce soir : au surplus, nous coucherons là-bas, et demain nous en partirons de grand matin. Palamène consentit à tout. Mes enfants, dit-il, à ses jeunes élèves, je vous quitte pour un seul jour : pendant mon absence, réunissez-vous toujours sur la terrasse : j'ai laissé mon gros livre à votre frère Armand ; il y choisira quelque histoire qu'il vous lira pour vous désennuyer. D'ailleurs, pour vous abréger les ennuis de la journée, je vous donne congé ; vous pourrez aller vous divertir sur la pelouse devant notre porte : mais ne vous écartez pas, car on parle d'une bande de voleurs qui, depuis quelques jours, sont venus infester ce canton, Adieu, mes enfants, songez à tout ce que je viens de vous dire. Vous me reverrez demain ; demain nous reprendrons nos exercices
ordinaires.
Les enfants embrassent leur pere qui sort avec son ami. À peine sont-ils partis, que la jeune Adèle prend à part Jules et Léon. Nous voilà seuls, leur dit-elle ; nous voilà libres pour toute la journée : c'est aujourd'hui qu'il nous
faut exécuter le projet que nous avons déjà formé d'aller voir notre frère Benoît. Ce pauvre Benoît ! comme il doit
languir loin de nous ! comme il doit être triste et changé ! Dame, c'est qu'il fait un ouvrage bien dur pour lui ! Allons, partons. — Oui, partons, dit Léon ; mais notre frère Armand ? — Armand ? répond Adèle ; il est trop occupé à ses mathématiques ; et puis, il nous empêcherait sûrement d'y aller, d'après l'ordre de mon père. Écoutez : attendons que nous allions tous jouer sur la pelouse, afin que notre bonne ne le doute de rien. Armand n'y viendra pas, lui : il ne partage guère nos jeux. Quand tout le monde sera occupé dans la maison, nous partirons. Il n'y a pas loin : nous ne ferons qu'aller et venir. — Mais ces voleurs dont a parlé notre père ? — Bah ! on n'en doit rien craindre pendant le jour ; nous serons revenus ici avant la nuit ; et puis nous sommes trois... — Ah ! oui, c'est vrai, nous n'aurons pas peur d'eux. Moi, j'emporterai le sabre à mon papa ! Jules se chargera d'une grosse canne, et toi aussi, ma sœur : oh, nous serons bien armés ! Ce petit projet ainsi formé ; les trois enfants sautent de joie en pensant au plaisir qu'ils vont avoir, et dînent tranquillement avec leur frère Armand, sans lui faire connaître leur dessein. Après le dîner, Armand leur donne parole pour le soir sur la terrasse, où il veut leur lire une histoire : ensuite il monte chez lui, s'y enferme pour travailler ; et tandis que la bonne Marcelle s'occupe du détail du ménage, nos trois amis ouvrent la porte de la rue, et vont pour un moment sur la pelouse, en affectant de s'y faire voir de temps en temps par Marcelle.
Au bout d'une petite demi-heure ils prennent, comme on dit, leurs jambes à leur cou, et les voilà qui courent, qui courent du côté du chemin de la forêt où languit Benoît, qui sans doute ne s'attend pas à une pareille visite.
Quand ils ont fait quelques pas, ils s'arrêtent pour reprendre haleine, et dès lors ils marchent gravement comme des gens qui vont à leurs affaires. Il y avait plus d'une heure de marche pour arriver à cette forêt. L'endroit où l'on
y faisait le charbon était très reculé, dans le fond d'un taillis auquel ou n'arrivait que par un petit sentier. Le
jour où ils y allèrent avec leur père, ils ne prirent pas le soin de remarquer ce sentier : aujourd'hui ils ont beaucoup de peine à le retrouver. — C'était sur la gauche, dit Adèle. — Non, c'est sur la droite, répond Jules. — Et moi, je vous dis qu'il faut aller tout droit, interrompt Léon. Embarrassés, et prêts à perdre le fruit de leur démarche, ils rencontrent un bûcheron, dont l'aspect les fait trembler d'abord, en pensant aux voleurs dont leur a parlé Palamène. Cependant ils se rassurent en songeant en même temps qu'ils ont des armes, et demandent à cet homme s'ils sont éloignés de l'endroit où l'on fait du carbon. Bah ! répondit le bûcheron, vous n'y êtes pas. La semaine
passée on en faisait là-bas, tout près d'ici. À présent, il faut faire plus d'une lieue encore pour trouver la nouvelle charbonnière. — Celle où est M. Lagrange ? — Justement : prenez ce sentier à droite, ensuite celui à gauche, qui vous jettera dans une avenue qui va droit à la grande étoile. De là vous verrez devant vous une épaisse fumée : c'est là. Bonjour.
Le bûcheron se retire, et nos trois fugitifs restent interdits : encore une lieue ! Mon Dieu, que c'est loin ! Quelle
heure est-il ? Si nous avions une montre ! Irons-nous ? Oui, nous irons ; il n'est pas tard : si nous rentrons à la
maison, nous serons tous aussi bien grondés pour deux heures d'absence que pour une journée. Allons, allons toujours. Du moins, nous verrons notre pauvre frère, nous le serrerons dans nos bras, et nous le quitterons tout de suite, tout de suite.
Les imprudents suivent la route que vient de leur indiquer le bûcheron, et ne pensent pas qu'en revenant ils auront bien de la peine à retrouver leur chemin. Ils avancent, ils avancent, et bientôt ils aperçoivent la fumée épaisse
de la charbonnière. À cette vue, l'espoir renaît dans leurs jeunes cœurs : ils ne marchent plus ; ils courent, ils
volent et arrivent enfin à une espèce de cabane, où ils se doutent bien qu'ils vont rencontrer Benoît... Mais elle est déserte ; personne ne se présente à leurs regards. Comment faire ? à qui s'informer ?... Sur ces entrefaites, un petit garçon arrive de loin avec une charge de bois sur son dos. Il est en veste, et tout noir depuis la tête jusqu'aux pieds. Il est impossible de distinguer ses traits : il a d'ailleurs la tête baissée. Serait-ce lui ? serait-ce là ce
Benoît si frais, si propre, si gentil ? Nos petits voyageurs ne peuvent le croire : mais Benoît les a déjà reconnus. Il jette à terre sa charge de bois, et, sans penser qu'il va noircir les habits de ses frères, de sa sœur, il se jette dans leurs bras en versant des larmes. C'est lui, c'est toi, c'est vous, c'est nous ! Voilà tout ce qu'ils peuvent se dire.
Quand les premiers moments d'effusion sont passés, Benoît leur demande où est Pàlamène. Alors Léon lui raconte que c'est à son insu qu'ils sont venus le voir. Ils le prient de ne jamais le lui dire. Nous n'avons pu résister au
désir de l'embrasser, de te consoler. Eh bien, tu as beaucoup de peine, n'est-ce pas ? — Oh, beaucoup ! Si vous saviez !... Tous les jours avec ce vilain Lagrange, qui n'est pas bon ; allez, il faut hacher, couper, scier, porter du bois, le ranger comme vous le voyez ; aller chercher de l'eau dans les mares voisines ; enfin c'est un travail, oh ! bien pénible ! ne pas dormir quatre heures par nuit ; toujours debout, manger du gros vilain pain noir ; voilà le métier que je fais. Ô mon Dieu ! comme je suis donc fâché d'avoir tant irrité mon papa !... c'est ma faute : mais aussi comment faire pour l'apaiser ?... — Écoute, répond Jules, il n'y a qu'un moyen ; il arrive demain ; viens demain au soir, ou après-demain au plus tard ; viens lui demander pardon de tes torts, comme cela, fait comme te voilà, cela le touchera davantage. Il faudrait pour cela n'arriver chez nous que vers les huit heures du soir, afin qu'il ne le renvoyât plus : il ne le ferait pas d'ailleurs à cette heure-là : il est si bon ! Nous t'appuierons, nous demanderons ton pardon ; M. de Lonchamps, que tu ne connais pas, mais qui est un bien brave homme, va, il nous secondera. M. de Lonchamps et nous réussirons ! hen ? voilà qui est dit, n'est-ce pas ?
Benoît embrasse ses frères et sa sœur. Il les remercie du conseil qu'ils lui donnent : il le suivra ; il viendra
se jeter aux genoux de son père. Il y avait bien pensé déjà, mais il n'osait pas encore faire cette démarche : maintenant qu'il est sûr de l'appui de ses frères, de celui d'un bon ami de son père, il ne craint rien, il espère tout. Mais comment échapper à la surveillance de Lagrange, qui ne le quitte pas plus que son ombre ? Oh ! il trouvera
un moyen pour cela. Pour le moment, ce vilain Lagrange dort dans sa cabane ; c'est assez son habitude sur le soir :
voilà l'instant qu'il choisira pour le fuir, pour se rendre à la maison paternelle. Benoît ne se possède pas de joie, il admire la tendresse de ses frères ; il se promet bien, quand une fois il leur sera réuni, de les aimer, de les chérir, de ne jamais leur causer le moindre chagrin. Il en veut pourtant un peu à Armand. L'idée seule qu'il
aurait refusé d'accompagner ses frères à la forêt lui fait de la peine. C'est un égoïste, dit-il, que notre frère Armand. — Non, répond Adèle, Armand n'est point un égoïste ; il t'aime, il t'aime autant que nous ; mais, chargé particulièrement des ordres de notre père, il nous aurait objecté qu'il devait les exécuter ; il nous aurait engagés à ne pas lui désobéir : car il y a ici un peu de désobéissance de notre part : notre père nous a recommandé de ne pas nous écarter de la maison ; il nous même assuré qu'il y avait dans cette forêt une bande de voleurs... — Bah ! reprend Benoît, il vous a dit cela pour vous faire peur. Je n'ai point du tout entendu parler de voleurs, moi ; il n'y
en a pas un seul ici : allez, le chemin est sûr, vous n'avez rien à craindre ; c'est moi qui vous je certifie. — Tu
as raison ; mais il ne faut pas toujours que nous nous attardions. Nous allons partir et te laisser. Adieu. — Comment, adieu ! oh ! vous avez le temps. Vous goûterez avez moi, peut-être ! Si je n'ai pas de grands mets à vous offrir, la
tendresse fraternelle donnera plus de prix à ceux que je possède : ce sont quelques noix, quelques noisettes ; voilà
tout ce que je puis vous donner à goûter. Vous aurez assez de chemin. — Non, non, interrompt Adèle ; cela nous
retiendrait ici trop longtemps. — Veux-tu déjà te séparer de ton frère, ma chère Adèle ? — Ce n'est pas, mon cher Benoît, que je m'ennuie avec toi, mais... — Eh ! pourquoi, reprend Jules, pourquoi n'accepterions-nous pas l'offre
de notre frère, ma bonne sœur ? C'est lui qui traite ; il serait bien fâché qu'on le refusât. N'est ce pas, Benoît,
que cela te ferait bien de la peine ? — Oh ! je t'en réponds.
Adèle n'est pas d'avis qu'on s'amuse davantage dans cette forêt ; mais les deux petits garçons sont intrépides.
Jules et Léon font briller, l'un son sabre, l'autre sa grosse canne. Vois-tu cela ? disent-ils à leur sœur. Tiens,
avec cela, je ne craindrais pas, moi, un régiment tout entier ; et puis Benoît nous assure qu'il n'y a pas de voleurs à craindre. Notre père a voulu nous effrayer ; les parents disent comme cela des choses aux enfants...
Nos deux braves rassurent Adèle : elle consent à tout. Benoît, qui veut se piquer de bien recevoir ses hôtes, les quitte un moment ; ensuite il revient chargé d'un énorme morceau de pain, portant dans son chapeau des noix, des noisettes et quelques pommes. Il étale sa petite collation sur le gazon. Il y joint une cruche d'eau, et voilà le repas frugal auquel il invite, d'un air d'importance, sa sœur et ses frères. Les convives s'arrangent autour
de ces mets, et voilà la petite bande qui goûte avec un appétit dévorant.
Mon lecteur : qui est ami de l'innocence et de l'enfance, aurait bien ri s'il eût pu assister à ce goûter champêtre ! Il aurait vu Benoît, s'empressant de faire les honneurs de sa table, offrir à ses convives, leur couper du pain, leur servir de l'eau, casser leurs noix, prendre, en un mot, le ton et les attentions d'un homme qui reçoit, et ces petits soins, les petits égards réciproques entre les frères et la sœur. Bien obligé mon frère ; garde pour toi. — Tu n'en as pas. — Plus que je n'en mangerai. — C'est bien bon ! — Bien excellent, etc., etc. Les convives sentent qu'il faut faire l'éloge du goûter, et le petit amour-propre de Benoît s'en trouve flatté. Cependant le temps se passe, et la nuit, qui s'approche, apporte sur ses ailes noires les inquiétudes, les accidents et les regrets qui vont bientôt assaillir nos trois voyageurs.
Doux plaisir de la table ! c'est toi qui fais oublier les heures ! c'est toi qui fais manquer les rendez-vous ! Tu as causé bien des maux ! Quels sont ceux que tu prépares à mes intéressants héros ?
Adèle s'aperçoit la première que le temps s'écoule : elle se lève, prend ses deux compagnons de voyage par la main, et les force à quitter les mets délicats dont ils se rassasient depuis une heure. Il est tard, mes frères, leur dit-elle ; nous avons du chemin à faire. Encore, savoir si nous trouverons notre route... — Oh que oui ! — Oh que oui ! — Pardi, ajoute Benoît, cela n'est pas si difficile ; la grande route est là-bas. — Oui, là-bas, répond Adèle ; mais par où irons-nous la joindre ? — Tiens, par ce sentier-là ; il y conduit tout droit.
Pendant que Benoît ôte son couvert, Adèle rajuste ses vêtements ; puis elle regarde Jules, et se met à rire aux
larmes. — Qu'as-tu donc ? lui demande Jules. — Mon frère, répond-elle, c'est que tu es noir, noir comme un charbonnier. — Et toi aussi, et Léon aussi.
Tous trois éclatent de rire en se regardant mutuellement. En effet, Benoît les a tous noircis lorsqu'il s'est jeté dans leurs bras. Il s'agit maintenant de se débarbouiller. Quand ils se sont un peu appropriés, ils prennent congé de leur frère, en lui recommandant de suivre le plus promptement possible l'avis qu'ils lui ont donné. Benoît ne peut se séparer d'eux ; il verse des larmes ; il leur en arrache aussi, et tous quatre se confondent de nouveau dans leurs plus tendres embrassements. Pour le coup, ils oublient qu'ils viennent de réparer le désordre de leurs ajustements. Benoît les noircit encore une fois, et c'est comme s'ils ne s'étaient pas débarbouillés ; mais aucun d'eux n'en fait la réflexion : ils sont trop émus pour penser à autre chose qu'à la douleur de leur séparation. Leurs tristes adieux sont répétés mille fois ; ils se pressent encore, et se quittent enfin, en se jetant encore de loin des regards de tendresse et de sensibilité.
Douces étreintes de la tendresse fraternelle, heureux les cœurs qui vous connaissent, qui savent sentir vos charmes et votre félicité ! L'amitié des frères est le gage du bonheur de la société : elle prépare cette union, cette intelligence qui doivent un jour régner parmi les hommes. À coup sûr, celui qui aime ses frères doit chérir ses
semblables ; la tendresse fraternelle est le premier pas vers la philanthropie ; et les vertus privées, les vertus de la nature et du sentiment, sont les sources de toutes les vertus sociales.
Voilà donc nos trois voyageurs qui suivent tout droit le sentier que leur a indiqué leur frère Benoît. Ils sont
encore tous attendris du plaisir qu'ils ont eu de le voir, de sa bonne réception, de la politesse qu'il leur a faite,
et surtout des heureux effets qu'ils attendent du conseil qu'ils lui ont donné. Oui, sans doute, se disent-ils, notre
père, est bon, sensible et généreux : quand il le verra là à ses pieds, il lui ouvrira ses bras paternels, et tout sera pardonné. Certainement Benoît ne serait plus charbonnier, s'il eût montré plus de docilité, plus de douceur, plus
de repentir, lorsque mon père lui a infligé cette punition ; si, au lieu de manifester une fermeté audacieuse, il lui eut demandé excusé, mon père l'aurait emmené avec nous, et tout aurait été fini : mais il a répondu avec ironie ; et Palamène n'aime pas qu'on réponde. Il a raison, il sait ce qu'il faut faire pour notre éducation, lui ; il connaît nos défauts ; et son plaisir, comme son devoir, est de nous corriger : mais il verra, il entendra son fils, qu'il aime autant qu'il nous aime, et nous nous jetterons tous à genoux pour désarmer sa sévérité. Oh ! cela réussira, cela réussira au gré de nos désirs !
Comme ils raisonnaient ainsi, ils s'aperçurent que le soleil se cachait, et que des nuages sombres déroulaient à
grands pas la nuit sur leurs têtes. Adèle frémit, et ses deux braves compagnons sentirent eux-mêmes leur courage chanceler. Ce fut bien pis quand ils eurent traversé le sentier qui devait, selon Benoît, les conduire à la grande
route. Point de grande route, point de chemin battu : des taillis, des broussailles, vingt autres sentiers qui se
croisent, qui n'offrent nulle perspective, des détours inconnus, et la nuit !
Ce fut alors qu'ils se repentirent d'avoir perdu tant de temps auprès de Benoît ; ils prévirent que jamais ils ne
seraient rentrés chez eux avant la nuit, et que le moins qu'il pourrait leur arriver était d'être grondés sévèrement
par Armand et Marcelle, qui sans doute étaient inquiets d'eux, et qui pouvaient raconter à leur père leur petite escapade. Il fallait pourtant avancer ; et personne à qui l'on puisse demander son chemin !
Qu'on se représente nos trois enfants marchant côté à côté, se serrant, tremblants comme la feuille au moindre
bruit qu'ils entendent. Adèle verse quelques larmes ; ses frères s'efforcent de la consoler ; mais loin d'y réussir, ils sont eux-mêmes prêts à pleurer comme elle. Ils marchent toujours, et sentent bien qu'ils s'égarent de plus
en plus. Adèle est accablée de lassitude ; il lui est impossible de faire un pas de plus ; elle est prête à tomber sur le gazon : mais le désir de sortir de la forêt lui donne des forces ; elle s'appuie sur Jules, sur Léon, et elle s'efforce de vaincre la peur et la fatigue.
Cependant le ciel s'obscurcit tout à fait ; la nuit répand son obscurité, que redoublent encore la quantité et
l'épaisseur des arbres de la forêt. Les oiseaux ont aussi cessé leur ramage ; les cris lugubres de la chouette et du
hibou frappent seuls les échos d'alentour ; on ne voit, on ne distingue plus rien ; tout inspire l'effroi, tout ajoute
à la terreur qui frappe nos trois voyageurs.
Ils sont sur le point de se désespérer, de frapper l'écho de leurs tristes regrets, lorsque Jules croit apercevoir
une lumière éloignée : il la fait remarquer à Léon ; Adèle la voit aussi : un rayon d'espoir brille à leurs yeux ; mais bientôt la peur le dissipe : Irons-nous ? se disent-ils. Si nous allions rencontrer là des voleurs ! — Eh non, répond Léon ; c'est une cabane des bûcherons ou de charbonniers, comme Lagrange et mon frère. — Crois-tu ? — J'en suis
sûr.
Léon soutient le courage de ses deux camarades d'infortune : il leur assure que, quand même ils trouveraient là des voleurs, ces voleurs ne peuvent faire du mal à trois enfants égarés, qui ne possèdent rien, dont la dépouille n'est point précieuse. Il les engage à le suivre sans frayeur, persuadé que c'est le seul moyen de sortir de cette immense forêt. Les deux autres soupirent ; et, comme il ne leur reste plus que ce parti à prendre, ils accompagnent Léon, qui paraît plus ferme qu'eux. Ils arrivent donc à l'endroit où ils ont vu briller la lumière. C'est une espèce de voûte qui va s'enfoncer sous la terre, où l'on n'aperçoit aucun meuble, et qu'éclaire une torche enfoncée dans la terre, faute de chandelier. Je te dis, mon frère, dit Adèle, que c'est une caverne de voleurs. — Non, non, poursuit Léon ; et il appelle à l'entrée du souterrain. Personne ne répond ; les sons de sa voix se répètent au loin dans la grotte. Léon appelle de nouveau ; point de réponse. Entrons, dit-il. — Non, lui répond Adèle en l'arrêtant, si nous nous perdions dans ce lieu, comme Bénéditte dans son souterrain ! tu sais bien ?... — Bah !
Léon prend son frère et sa