«LES SOIRÉES DE LA CHAUMIÈRE» DE FRANÇOIS-GUILLAUME DUCRAY-DUMINIL : 31-37


TRENTE ET UNIÈME SOIRÉE.

LA JUSTICE.


Histoire de l'épicier Aubry.

Le lendemain matin, Palamène fit appeler Armand seul dans son cabinet. Armand, que l'histoire du mariage de Ledoux avait plus intéressé que ses frères, y avait réfléchi toute la nuit. Il pensait bien que les talents et les arts peuvent rapprocher tous les hommes ; mais il n'en était pas moins étonné qu'il se fût rencontré un grand seigneur assez peu esclave des préjugés pour donner sa fille au fils d'un fermier. Au fils d'un fermier !... Armand est aussi fils de fermier, et, comme Ledoux, il lit, il dessine, il fait de la musique. Armand, quand il n'aurait pas de bien, peut donc espérer de faire un jour une alliance honorable !... Oh ! comme cette idée le flatte, l'enorgueillit ! comme il se propose de cultiver avec plus d'assiduité les arts aimables auxquels son père a consacré l'étude de sa jeunesse ! Voilà le fruit de la morale offerte par des exemples ! Ses frères, son père lui-même, auraient voulu lui persuader qu'il peut prétendre à tous les partis, il n'en aurait pas cru ses frères, ni peut-être son père ! il a vu, vu par ses propres yeux, il est convaincu ; et cette expérience tourne à l'avantage de ses principes, de son jugement et de son émulation.

Il est occupé de ces réflexions agréables, lorsque son père le mande chez lui : il y monte... Mon fils, lui dit Palamène, comme tu es l'aîné de ma famille, je t'en regarde comme le chef en mon absence. Je vais donc te confier, pour deux ou trois jours, le soin de ma maison. Michel, le fermier voisin, ne va pas à Paris, ainsi qu'il l'avait projeté ; je me suis décidé à faire moi-même ce voyage, afin de remettre à M. Berthier l'argent dont mon bienfaiteur Delacour a besoin. Il est malheureux, ce pauvre Delacour, je ne dois pas perdre un moment : l'infortuné qui attend après la restitution d'un débiteur, ou les secours de la bienfaisance, compte les jours, les heures, les minutes : c'est un devoir sacré que de l'obliger. Je pars sur-le-champ, et je vous recommande, à vous, l'aîné de vos frères, à vous qui allez avoir dans trois mois dix-sept ans et demi ; je vous recommande, dis-je, la plus grande surveillance, ainsi que de me rendre compte de tout ce qui se passera ici, et en prévenant vos frères toutefois ; car je n'aime pas les rapports sournois ; ils sont presque toujours adoucis ou exagérés. Voici la clef de ce tiroir, vous y trouverez l'argent nécessaire pour tenir cette maison pendant mon absence, qui ne peut durer plus de trois ou quatre jours, et vous tiendrez un journal exact de ce que vous dépenserez. — Mon père, votre confiance me touche sensiblement, et vous verrez, à votre retour, que je l'aurai méritée. — J'y compte, mon fils.

Le bruit se répand soudain dans la ferme que le bon père va quitter ses enfants ; ces pauvres enfants sont dans une véritable désolation. Il semble que tout les abandonne, le bonheur, le plaisir, tout ! Palamène les rassemble. Je remets, leur dit-il, tous mes droits à votre frère Armand. Écoutez-le comme moi-même, et suivez ses avis ; tout ce qu'il fera sera bien fait.

Les enfants sautent au cou de leur père en versant des larmes, tandis que la bonne Marcelle murmure dans un coin, de ce qu'on ne l'a pas chargée du soin de la maison. Palamène monte à cheval, dit adieu à ses enfants, et part.

Il semble que cette maison ne soit plus qu'un désert, tant la présence du père de famille la rendait agréable. Tous les enfants se regardent, le cœur serré, l'œil humide de larmes ; et leur frère Armand, qui est tout fier de sa dignité, les engage à remonter se livre chacun à leur diverses occupations. Ils s'y refusent tous ; premier mouvement d'insubordination, ou peut-être de jalousie, surtout de la part de Benoît et d'Adèle : le premier, par un sentiment bas qui lui est naturel en toute occasion ; la seconde, par un sentiment de vanité qui lui dit tout bas qu'il était plus naturel de donner le soin d'une maison à une personne de son sexe. Armand se fâche : on lui répond ; il réplique, et voilà déjà la guerre allumée. Armand monte chez lui fâché, tout rouge, et s'y renferme en jurant qu'il va tenir une note exacte, jour par jour, heure par heure, des actes de désobéissance de ses frères... On le laisse dire, chacun lui rit au nez, et tous vont jouer dans la cour, dont ils ouvrent la porte cochère, qui donne sur la rue. Un homme s'arrête, regarde et s'informe : il tient un paquet qui paraît assez gros. Est-ce ici, dit-il à Benoît, que demeure l'agriculteur Palamène ? — Ici même — En ce cas, remettez lui ce pâté. — De quelle part ? — Il ne faut pas qu'il le sache : c'est un présent qu'on lui fait. — Il faudra bien qu'il sache qui lui fait ce présent. — La personne le lui dira elle-même par la suite ? — Jamais... Celui qui fait ce cadeau veut rester ignoré, et serait fâché même d'être soupçonné : adieu.

Le commissionnaire se retire, et Benoît, tout ébahi, tient le pâté, dont l'odeur l'enchante. Jules, Adèle et Léon l'entourent bientôt. — Qu'est-ce que cet homme t'a remis ? — Un pâté. — Pour qui ? — Pour papa. — De quelle part ? — Il ne l'a pas voulu dire. Celui qui donne ce pâté veut rester ignoré. — Bah ! voyons-le donc. Quelle croûte ! quelle odeur ! Oh ! Écoutez, interrompt Benoît, il me vient une idée : papa n'est pas ici, et ne reviendra pas de sitôt. Il ne saura pas qu'on lui a envoyé ce pâté, puisque celui qui l'envoie veut être inconnue ; qu'avons-nous besoin d'en parler à Armand ? Gardons-le ; nous le mangerons à nos déjeuners, à nos goûters. — Oh fi ! ce serait mal, dit Adèle. — Eh bien ! mademoiselle, vous n'en mangerez pas, si vous avez des scrupules. — Si mon père apprend ?... — Qui le lui dira ? Personne de nous, peut-être. — Mais... — Allons donc, allons donc ; voilà bien des façons pour un pâté ! tiens, voilà qui va te décider.

Benoît dit, et soudain il rompt un morceau de la croûte du pâté, qu'il mange, au grand étonnement de l'assemblée, qui le regarde d'un air stupéfait. Ah ! que c'est bon ! s'écrie Benoît en avalant. Quel goût ! Comme c'est léger !...

Quel parti prendront les enfants ? Dénonceront-ils Benoît à leur frère Armand ? ... Le regarderont-ils se régaler tout seul ?... Le pâté est attaqué ; une des murailles dont il est flanqué est tout à fait tombée, la brèche est ouverte, le siège est facile ; on ne peut plus d'ailleurs y remédier ; ils se rendent, et chacun d'eux s'arme, en brave guerrier, d'un fer étincelant qui va briser les flancs de l'énorme machine ; mais il serait imprudent de rester là, dans la cour ; c'est dans le jardin, c'est dans un salon de verdure isolé, qu'il faut consommer le sacrifice. On ne sera pas vu, on ne craint point d'être découvert un jour par le donateur du pâté, on peut être gourmand avec impunité... Mais, hélas ! on verra bientôt que nos héros n'avaient pas songé à tout. Génie malfaisant des enfants ! toi qui te plais à les tourmenter, à faire connaître leurs petits défauts, pourquoi faut-il que je te rencontre partout sous ma plume, lorsque j'ai à retracer quelques-unes de leurs espiègleries ?... Voyons pourtant comment tu vas t'y prendre pour mettre celle-ci au grand jour...

Les enfants se sont cachés dans un coin du jardin ; et là, chacun d'eux s'étant emparé d'un morceau du friand pâté, se délecte et se pavane en le mangeant. Adèle fait des yeux brillants à Léon, qui n'a pas le temps de dire un mot, tandis que Jules savoure délicieusement son lopin, et que Benoît mange avec une avidité qui menace les autres de ne plus leur laisser que des miettes. Tous se régalent, et personne ne parle. Rien n'est plus plaisant pour eux, rien ne les satisfait tant que cette bonne aubaine ; mais, ô malheur !...

Deux importuns se présentent brusquement ; c'est Marcelle, c'est Armand. Marcelle tient à sa main un morceau de ce même pâté qu'ils dévorent avec tant de suavité... Est-il possible ? oui, c'est un morceau de pâté ! Qui le lui a remis ? À coup sûr on ne l'a point appelée au partage du gâteau, comment donc possède-t-elle une part de ce trésor ? c'est ce qu'Armand s'empresse d'expliquer. — D'où vient ceci, demande-t-il d'une voix fulminante ? — Mon frère, je n'en sais rien, répond Benoît la bouche pleine, et serrant dans ses poches les restes ostensibles de son pâté. — Tu n'en sais rien ? répond Armand en secouant la tête ; mais vous en mangez tous, à ce qu'il me semble ? vous pourriez bien me dire... — Toi-même, interrompit Jules, dis-nous comment ce que Marcelle tient là est tombé entre ses mains. — Pardi ! c'est bien difficile, répond Marcelle en marmottant. J'étais là, moi, près de la maison : j'entends gronder Topin, le chien de la grande cour ; je vais à lui, et je le trouve dévorant un morceau de pâté, que j'ai eu toutes les peines du monde à lui arracher... Je n'en ai point dans ma cuisine ; il faut que ce soit, me dis-je, un tour de nos enfants ; je vais trouver Armand, et tous deux nous vous surprenons ici, achevant un régal que Topin vous aura sans doute disputé, et dont vous aurez laissé tomber un morceau par mégarde.

Les enfants sont interdits ; ils ne se sont pas aperçus, en effet, en se partageant le pâté, qu'il en est tombé un morceau, que Topin, qui tournait autour d'eux, par l'odeur alléché, s'est approprié. Ils n'osent dire un mot. Armand les questionne, et c'est Léon, qui le premier a le courage de dire la vérité. Armand se fait restituer ce qui reste du malheureux pâté ; et, sans rien ajouter, il va coucher cette petite scène sur son journal.

Je ne peindrai point la tristesse à laquelle nos quatre petits gourmands furent en proie pendant toute la journée. Vers le soir, ils se réunirent sur la terrasse, non pour jouer, non pour rire, mais pour supplier leur frère d'effacer de son journal une faute dont ils étaient bien honteux. Armand s'y refusa, en objectant que leur père, s'il apprenait par la suite, le don de ce pàté, pourrait le gronder de ne pas lui en avoir parlé. Les enfants redoublèrent leurs prières ; et Marcelle, qui était bonne au fond, s'y joignit avec tant d'instance, qu'Armand consentit à rayer son rapport, à condition que ses frères ne s'exposeraient plus, jusqu'au retour de Palamène, à aucune dénonciation de sa part : tous le lui promirent ; et la gaieté reparut dans cette petite assemblée, qui finit même par rire du tour que Topin avait joué aux coupables. C'est étonnant ! s'écria Benoît, comme tout se découvre ! — Et par des moyens qu'on ne prévoit jamais, ajouta Léon. — Le Ciel le veut ainsi, interrompit Adèle. — Oui, dit à son tour Jules, le coupable toujours quelque imprudence qui le fait découvrir.

C'est bien vrai, ça ; bien vrai, mes enfants, dit la bonne Marcelle ! oh, oui, c'est bien vrai ! Je savais autrefois une histoire, oh ! une histoire terrible, qui a rapport à ce que vous dites-là. — Une histoire ! ma bonne, dit en riant Léon : est-ce que vous voudriez nous raconter une histoire ? — Pourquoi donc pas, monsieur ? reprit avec humeur Marcelle. Est-ce que vous croyez qu'on ne sait pas parler comme un autre ? Voyez donc ce petit orgueilleux-là, qui s'imagine, parce que je ne sais ni lire ni écrire, que je ne sais rien. — Pardon, ma bonne, repartit Adèle ; ne vous fâchez pas pour cela, dites-nous votre histoire, si elle n'est pas trop longue.

Non, non, elle n'est pas trop longue ; mais elle est bien intéressante. Dame, ma mère l'a connu ce pauvre épicier Aubry à qui est arrivée, elle l'a bien connu, ma pauvre mère ! — C'est une histoire véritable ? répliqua Jules. — Véritable ! oh, il n'y en a pas de plus véritable ; vous allez voir, vous allez voir.

Les enfants s'approchent d'Amand, qui craint déjà l'ennui, mais qui n'ose pas désobliger sa bonne gouvernante en la priant de se taire. Celle-ci met son ouvrage et ses lunettes dans sa poche, puis elle commence ainsi son histoire, qu'elle raconte à sa manière :

«C'était dans une ville de province, qu'on nommait... attendez donc... eh bien ! je ne me souviens plus du nom de la ville, moi ! c'est singulier, car ma mémoire est pourtant... Au surplus, le nom de la ville est très indifférent ; je m'en rappellerai peut-être dans le cours de mon récit. C'était, dis-je, dans une ville de province, qu'il y avait un épicier nommé Aubry, qui faisait très bien ses affaires. M. Aubry avait toute la ville pour pratique, tandis que deux frères qui venaient de s'établir épiciers dans une petite rue, ne faisaient rien du tout. Ces deux jeunes gens, qui se nommaient les frères Martin, conçurent une telle jalousie contre M. Aubry, qu'ils résolurent de le perdre. Ils tentèrent pour cela divers moyens qui ne leur réussirent pas. M. Aubry s'apercevant même de leur basse inimitié, eut souvent recours à la justice pour faire cesser leurs insultes et leurs calomnies. Ces frères Martin ne se découragèrent pas ; et voyant qu'il leur était impossible de se venger ouvertement, ils prirent le parti de la trahison pour se défaire d'un homme qu'ils détestaient. Voici comment ils s'y prirent.

M. Aubry n'avait point d'enfants ; il faisait aller son commerce seul avec sa femme ; qui avait beaucoup d'intelligence, mais pour se délasser des travaux de la semaine, M. Aubry avait acheté une petite maison de campagne peu éloignee des faubourgs de la ville : où il allait passer les fêtes et dimanches. Mme Aubry partait le samedi matin pour cette campagne, où elle preparait tout pour recevoir son mari, qui s'y rendait le samedi soir après avoir ferme sa boutique, et toujours à la nuit fermée. Pour y aller, M. Aubry ne traversait jamais la ville : il avait l'habitude de passer par une petite allée d'arbres qui bordait un bois, et qui était précisément derrière la ville, au pied des maisons du faubourg. Les frères Martin qui n'ignoraient aucun de ces détails, résolurent de profiter du petit chemin isolé, de la nuit et du moment où M. Aubry y passerait seul, pour lui préparer l'événement le plus affreux... Vous croyez peut-être qu'ils l'attendirent pour l'assassiner ? point du tout ; plus raffinés dans leur vengeance, ils s'y prirent autrement.

Il y avait dans la rue de M. Aubry un garçon fort niais, que celui-ci avait souvent chassé de sa boutique, parce qu'il l'importunait. Les frères Martin vont le trouver : Nicolas, lui disent-ils, veux-tu gagner dix louis ? — Oui-dà, messieurs ; ça ne se refuse pas. — Eh bien ! trouve-toi demain, samedi, à neuf heures du soir dans la ruelle des Châtaigniers ; nous y serons.

C'était précisément la ruelle que prenait M. Aubry pour se rendre à sa maison de campagne. Les frères Martin s'y rendent dès huit heures, le jour indiqué : ils se cachent dans le bois ; et voient passer, un quart d'heure après, M. Aubry, qui marche tranquillement, sans se douter du piège affreux qu'on lui tend. À peine l'ont-ils perdu de vue, que Nicolas, qui s'était fait un peu attendre, se présente à eux. Eh bien ! les dix louis, leur dit cet imbécile, que faut-il faire pour les avoir ? — Peu de chose, répond l'aîné Martin. Tiens, les vois-tu briller ? (Il les lui montre.) Les voilà sur cette pierre : ils sont à toi, si tu consens à crier trois fois, et assez haut pour être entendu : M. Aubry, que vous ai-je fait ? pourquoi voulez-vous m'assassiner ? — Ce n'est que cela ? reprend Nicolas en riant. Pardi, c'est ben aisé ; mais ça ne fera pas de mal à M. Aubry, n'est-ce pas ? — Quel mal ? Allons, voyons, commence. Trois fois, seulement, et l'argent est à toi.

Et voilà Nicolas qui crie à tue-tête : M. Aubry, que vous ai-je fait ? pourquoi voulez-vous m'assassiner ? M. Aubry, que vous ai-je fait ? pourquoi voulez-vous m'assassiner ? Plus fort, lui dit tout bas l'aîné Martin, et plus douloureusement. Et Nicolas reprend avec des cris et des pleurs : M. Aubry, que vous ai-je fait ? pourquoi voulez-vous m'assassiner ?

À peine Nicolas a-t-il fini de crier, qu'il réclame la somme promise : mais, ô crime ! l'aîné Martin lui tire un coup de pistolet, et l'étend sans vie à ses pieds !...

Vous frémissez, mes enfants ! et vous plaigniez peut-être cet imbécile de Nicolas, qui devient la victime d'un stratagème auquel il s'est prêté sans en prévoir les conséquences pour M. Aubry, encore moins les suites pour lui-même. Attendez, attendez ; vous allez voir autre chose.

Les deux frères Martin reprennent leur or, et sans rien laisser sur cette place que le corps sanglant de Nicolas, ils se retirent par des chemins détournés, et rentrent à la hâte dans la ville. Cependant on ouvre les croisées des maisons qui donnent sur la ruelle des Châtaigniers : on crie au meurtre, à l'assassin. Les frères Martin répandent le bruit que, passant par hasard près de la ruelle, ils ont été témoins de la manière horrible dont M. Aubry a traité un pauvre homme nommé Nicolas ; ils les ont vus aux prises tous les deux : M. Aubry même tiré un coup de pistolel dont ils ignorent les suites... Les voisins s'assemblent autour du cadavre ; la justice s'y transporte ; les frères Martin disent qu'ils ont vu M. Aubry tirer un coup de pistolet ; les voisins attestent qu'ils ont entendu l'infortuné Nicolas s'écrier avant de mourir : M. Aubry, que vous ai-je fait ? pourquoi voulez-vous m'assassiner ?

On va chez M. Aubry dans sa maison de campagne, où l'on sait qu'il se rend par ce chemin tous les samedis. On le trouve soupant tranquillement, avec sa femme, et ne se doutant nullement du malheur qui l'attend. On l'arrête, on l'enchaîne, on le traîne en prison, et on lui dit qu'il sait bien pourquoi, sans lui donner d'autre explication. L'infortuné est confronté le lendemain avec le cadavre, et frémit en voyant qu'il est accusé d'assassinat. En vain il nie, en vain il prouve qu'il n'avait aucun intérêt à commettre ce meurtre ; des témoins sont entendus ; les frères Martin soutiennent à M. Aubry lui-même qu'ils l'ont vu tuer Nicolas ; d'autres témoins répètent le propos que Nicolas a tenu avant qu'ils entendissent le coup de pistolet. Le malheureux Aubry, qui ne comprend rien à toutes ces dépositions, voit seulement que son malheur est l'ouvrage de ses deux ennemis, les seuls de tous les témoins qui disent avoir vu, et qui sont les plus acharnés à sa perte. Le lieutenant-criminel, homme probe et délicat, fait informer longtemps : il ne peut croire coupable, un homme qu'il a estimé, et dont la réputation a toujours été intacte. Mais enfin l'affaire est claire ; voilà deux témoins qui ont vu, quarante autres témoins qui ont entendu ; on ne peut se refuser à l'évidence : le crime d'Aubry est avéré ; il a épuisé tous les moyens de défense que peut lui fournir son innocence, tandis que ses ennemis ont multiplié les preuves. L'infortuné Aubry est condamné à être pendu, et subit sa sentence dans la ville même où il a toujours fait briller la plus intacte probité.

Pauvres enfants, vous versez quelques larmes ! j'en suis bien aise, j'en suis enchantée ; cela prouve à M. Léon que je puis raconter une histoire tout comme un autre. Mais c'est ici qu'elle devient superbe et plus difficile à croire, mon histoire. Elle est pourtant bien vraie : écoutez, écoutez.

Par l'effet du hasard, le chirurgien de l'endroit avait fait un marché avec l'exécuteur, et l'avait même payé d'avance pour avoir le premier criminel qui tomberait entre ses mains, afin de le disséquer. Le chirurgien était justement l'ami de M. Auhry : vous jugez de sa douleur en voyant arriver chez lui le corps d'un homme qu'il estimait, et qu'il n'avait jamais pu croire coupable. Le sensible chirurgien regarde cet innocent, verse quelques larmes, et se met en devoir de le disséquer. Mais, ô surprise ! un léger soupir lui annonce que l'infortuné n'est point mort. Le chirurgien appelle sa femme : Mon amie, lui dit-il, je puis le sauver ; aide-moi seulement à le mettre dans ce lit, et que notre secret reste entre nous deux.

Les soins les plus pressants sont prodigués à M. Aubry, qui, au bout de quelques jours, recouvre ses sens, et un mois après l'usage de la parole. M. Aubry ne peut rappeler sa raison ; tout ce qui lui est arrivé lui paraît un songe ; il regarde où il est, et se croit dans l'autre monde ; mais bientôt le chirurgien et sa femme le serrent dans leurs bras ; il les reconnaît ; et, convaincu de la triste réalité, il tombe dans un délire effrayant. Peu à peu, cependant, il recouvre ses sens, remercie ses amis de leurs soins genéreux, et leur jure qu'il n'est point coupable. Mme Aubry, qui pleure son mari, est avertie secrètement de se rendre chez le chirurgien ; on lui recommande de la discrétion, et on la rend à son époux, qu'elle arrose de larmes. M. Aubry va de mieux en mieux ; il est, enfin tout à fait rétabli. Cependant son organe est rauque, sourd et tout à fait changé ; sa tête penche sur une de ses épaules ; il est estropié pour sa vie. Mais il vit du moins, et recouvre le jour pour prouver son innocence ; c'est son dessein, c'est son projet, il y est affermi ; les amis prudents, les prières même de sa femme et de ses amis, rien ne peut l'y faire renoncer. Mes amis, leur dit-il, ce sont les frères Martin qui m'ont perdu ; je veux les perdre à mon tour, et j'ai pour cela un excellent moyen : voilà huit mois que le malheur m'est arrivé ; je suis bien changé, presque méconnaissable : n'importe, j'irai trouver le lieutenant-criminel, que je persiste à croire un homme droit ; je lui dirai : La franchise de ma visite vous prouve mon innocence, et il me croira. J'ai d'ailleurs, je vous le répète, un moyen excellent pour confondre mes assassins.

M. Aubry, malgré les instances de ses amis, s'habille donc un jour, attend la nuit pour traverser la ville, où personne néanmoins ne pourrait le reconnaître, et se rend seul chez le lieutenant-criminel, qu'il demande à voir. On le fait passer dans le cabinet de ce magistrat. — Me reconnaissez-vous, monsieur, lui dit Aubry en se découvrant ? — Monsieur... non... J'ai cependant quelque idée confuse... vos traits ne me sont pas étrangers. — Je suis, monsieur, le malheureux épicier Aubry. — Vous ? ciel ! — Oui, monsieur, moi-même. Je ne suis pas mort, comme vous voyez ; j'ai eu le bonheur d'être sauvé par mon ami, et je viens vous jurer de mon inuocence. — De votre innocence ? C'est cependant sur des preuves bien claires que je vous ai condamné. — Je ne sais, monsieur, comment cette affaire a été conduite ; j'ignore les trames qu'ont ourdies mes calomniateurs ; mais je suis innocent, je vous le jure : eh ! si j'étais coupable, viendrais-je m'offrir à vos regards ? — Il est vrai ; (Le magistrat réfléchit pendant quelques moments et ajoute) : il est très vrai, et je vous avoue même que c'est malgré moi que j'ai pu vous imputer un crime... Remettez-vous, brave homme, et causons. Dites-moi, dites-moi donc qui vous pouvez soupçonner de vous avoir perdu ? — Les deux frères Martin ; ils étaient depuis longtemps mes ennemis jurés. — À la vérité, leur déposition a été forte ; mais tous les voisins qui avaient entendu Nicolas ?... — Voilà où je me perds. Je ne conçois pas moi-mème... Mais les frères Martin doivent connaître le fil de cette cruelle affaire. Faites-les venir chez vous, monsieur ; je m'y trouverai aussi à l'heure indiquée ; et caché là, derrière cette tapisserie... — Je vous entends... Demain, à cinq heures du soir, trouvez-vous ici ; ils y seront.

M. Aubry prit congé du lieutenant-criminel, qui sur-le-champ écrivit aux frères Martin qu'ils eussent à venir lui parler le lendemain à cinq heures du soir, pour une affaire très pressée. Ces deux misérables jouissaient en paix du fruit de leur crime. Depuis qu'ils avaient perdu l'innocent, leur commerce allait à merveille, et ils se félicitaient tous les jours du parti qu'ils avaient pris. Quand ils reçurent la lettre du magistrat, ils ne se doutèrent nullement du genre d'affaire dont il voulait leur parler ; et, croyant qu'il était question de leur commerce, ils volèrent chez lui à l'heure indiquée. Le magistrat les fit entrer avec mystère dans son cabinet, en ferma soigneusement la porte : puis il leur tint ce discours qui les surprit étrangement : Mes amis, je vous ai fait venir ici pour obtenir de vous le repos de mes nuits et de ma conscience. Depuis huit mois je suis tourmenté, depuis huit mois je ne dors plus : cet épicier Aubry, que j'ai condamné sur votre déposition à tous deux, était-il vraiment coupable ? — Allons donc, s'il l'était ! vous en doutez aujourd'hui ? — Oui, j'en doute, et j'ai de fortes raisons pour cela. Cependant vous l'avez bien vu au moment ?... — Oh ! vu comme nous vous voyons. — Je suis bien tourmenté. — Qu'est'ce que cela veut dire, monsieur ? Est-ce au bout de huit mois que vous devez avoir des scrupules, et nous reprocher la mort de ce scélérat ? Nous avons été témoins avec les autres, et voilà tout. — Faut-il vous dire la vérité ? vous allez peut-être me traiter de visionnaire ; mais il n'en est pas moins vrai que toutes les nuits l'épicier Aubry m'apparaît en songe... Je le vois... il me presse... il me jure qu'il est innocent, et vous accuse tous deux. — Allons, voilà une bonne plaisanterie ! (Ils rient aux éclats.) Ha, ha, ha ! est-ce que vous croyez aux revenants, vous, monsieur ? un magistrat ! — Oui, messieurs, j'y crois. — Vous vous moquez. — Je ne me moque point ; je vous jure que toutes les nuits je vois ce malheureux qui est blanc comme un fantôme, et qui me fait des peurs effroyables. — Mais si cela était, dit l'aîné Martin, il nous apparaîtrait aussi. — Ah ! il vous apparaîtrait aussi, et pourquoi ? — Mais ajoute l'aîné Martin, en se remettant, puisque c'est nous qu'il accuse de sa mort, il viendrait nous étrangler, nous tirer par les pieds, que sais-je ?... Allez, allez, monsieur, contes de bonne femme ! les morts sont bien morts. — Quelquefois... Mais si vous le voyiez, comme moi là, que diriez-vous ? — Cela ne se peut pas. — J'ai idée, moi, que si nous nous mettions en prière tous les trois, son âme pourrait revenir dans cette chambre. — Oui, attendez qu'elle nous fasse ce petit plaisir-là. — Prions, mes amis, prions ; rien n'est impossible à Dieu. — Mais, monsieur... — Mais, messieurs, je l'exige ; que vous en coûte-t-il pour me satisfaire ? Avez-vous tellement peur de revoir Aubry, que vous ne puissiez comme moi supporter sa présence ? — Ce n'est pas cela ; mais nous ne sommes pas des enfants assez simples pour croire... — Si notre prière reste sans effet, alors je vous permets de rire de ma sotte frayeur... Prions, mes amis, prions... Tenez, mettez-vous à genoux comme moi devant ce crucifix, et tâchons d'apaiser ensemble l'âme de ce malheureux.

Les frères Martin se regardent en ricanant ; ils haussent les épaules, et ne peuvent concevoir qu'un magistrat ait la tête si faible ; enfin ils se décident à le satisfaire. Les voilà qui se mettent à deux genoux sur un tapis devant le crucifix ; le lieutenant-criminel est au milieu d'eux, il s'écrie : Âme de l'infortuné Aubry, si vous êtes innocente de crime, et surtout s'il vous est permis de quitter la région des morts pour venir effrayer les vivants, venez, paraissez...

Les frères Martin étouffent de rire en voyant que rien ne paraît. Le magistrat poursuit : Pour la seconde fois, âme du malheureux Aubry, venez confondre vos calomniateurs...

À ces mots, Aubry lui-même, vêtu de blanc, sort de sa retraite, et se jetant sur les frères Marlin, il leur dit : les voilà ; ce sont les monstres qui m'ont perdu !... Les coupables, atterrés par ce coup imprévu, tombent la face contre terre, et ne peuvent que dire : Oui, oui, il a raison... c'est nous... c'est moi qui ai tué Nicolas !... Retire-toi, spectre affreux ! ne nous entraîne pas dans les enfers !...

Aubry se retire ; des témoins apostés secrètement tiennent note des aveux de ces misérables, qui sont livrés soudain à la justice, forcés de dire tous les détails de leur crime, et punis ainsi qu'ils l'ont mérité. Pour le pauvre M. Aubry, il reparut, fut réhabilité, et passa des jours heureux au milieu d'une famille chérie, du chirurgien et de sa femme, à qui il devait la vie.

Voilà mon histoire, mes enfants ; elle vous prouve bien que Dieu ne laisse jamais rien impuni, et que le crime est tot ou tard, mais toujours dévoilé.»

Les enfants raisonnèrent beaucoup sur cette aventure, que la bonne Marcelle avait embellie peut-être par quelques événements presque merveilleux, ils ne purent s'empêcher de rire de la belle frayeur que dut causer aux frères Martin l'aspect imprévu d'Aubry, que plus d'un esprit fort aurait pris, comme eux, pour un revenant. Armand sourit en voyant la satisfaction qu'éprouvait la vieille Marcelle, de l'impression que faisait son conte : il se promit néanmoins de ne pas donner tous les jours carrière au désir qu'elle avait de babiller ; et l'on se sépara enchanté d'une soirée qui avait été si bien employée.


TRENTE-DEUXIÈME SOIRÉE.

L'INSUBORDINATION.


Ce que produit l'absence du père de famille.

Un jour tout entier se passa sans plaisirs, sans soirée agréable, en un mot, dans l'ennui le plus absolu. Nos enfants éprouvaient un vide étonnant par l'absence de leur père : ils ne pouvaient jouer ; mais aussi ils ne se livraient plus à leurs travaux accoutumés ; ils se promenaient, se regardaient, bâillaient et ne faisaient rien. En vain Armand voulut user de l'autorité qui lui était confiée, il n'obtint rien ; l'insubordination devint au comble, et il ne put que murmurer, et se retirer chez lui pour écrire sur son journal les griefs qu'il avait à reprocher à ses frères. Ils en vinrent jusqu'à préméditer une partie de plaisir sans son aveu, sans même l'en prévenir. Ce fut Benoît qui la proposa le premier. Mes amis, dit-il, il fait un temps superbe et qui nous annonce que la journée de demain sera belle ; profitons-en pour aller voir un moment le jeune Émilion. Vous vous rappelez que, l'année dernière, on nous a raconté ses aventures ; je suis bien curieux de savoir s'il a retrouvé ses parents ; il est si intéressant ! Il ne demeure pas loin ; vous savez que c'est à deux pas de la ferme des Noyers, qui est à une lieue d'ici. Allons-y. — Voilà un projet qui me plaît, dit Adèle. Oui, je suis curieuse, comme toi, de revoir ce jeune homme et sa bonne Brigitte ; mais Armand viendra sans doute avec nous. — Armand ! répond Benoît ; oh ! que non, il ne viendra pas : ne voyez-vous pas qu'il nous boude ? c'est un pédant. Il s'arroge plus de droits que notre père. Ah, mon Dieu ! je ne crois pas seulement qu'il soit nécessaire de lui en parler. — Non, interrompit Léon, ne lui en parlons pas : nous sommes assez grands, je crois, pour aller seuls. — Des jeunes gens comme nous, dit à son tour Jules en se quarrant, n'ont pas besoin d'un précepteur. — Mais, reprit Adèle, s'il se fâche encore de cela, et qu'il le dise à notre père... — Eh bien ! repartit Benoît, notre père s'en fâchera moins que lui. Est-ce que nous pouvons être grondés pour aller voir des gens honnêtes, vertueux, que notre père lui-même nous a fait connaître ! — Non. — Non. — Non. — Eh bien ! voilà qui est décidé, demain matin, sur les dix heures, après le déjeuner, nous partirons tous les quatre, et nous serons revenus pour dîner. Oh ! Armand sera bien fâché de n'avoir pas été avec nous ! mais ça sera bien fait.

Nos quatre rebelles ayant formé ce petit projet, ne rêvent plus que de son exécution. Quel plaisir pour eux d'être libres, sans surveillant, d'aller courir les champs, de jouer, de se promener, de faire tout ce qu'ils voudront !... Elle brille l'aurore du jour fortuné qu'ils ont choisi ! On déjeune sans rien dire au sévère Armand, qui remonte chez lui, puis chacun va songer à sa petite toilette. Jules préside à celle d'Adèle, qui déjà un peu grande, a des prétentions ; et se sent beaucoup de goût pour la parure. Je n'ai rien pour le moment, dit elle à Jules, qui l'examine avec une sorte d'admiration, je n'ai rien à mettre sur ma tête ; je resterai comme cela, coiffée en cheveux : serai-je bien ? — Tu ne peux jamais être mal, lui répond Jules d'un ton galant, et surtout à mes yeux. — Oh ! je sais bien que tu me trouveras toujours passable ; mais ce brutal de Benoît ! oh, il n'a que de mauvais compliments à me faire. — Benoît, Armand, Léon, ils sont tes frères, Adèle ; et moi... — Tu es aussi mon frère par adoption. — Oh ! que je suis content de ne l'être que de cette manière ! — Pourquoi ? — Je ne sais, mais quelque chose me dit là qu'il est plus doux d'être ton ami que ton frère. — On peut être l'un et l'autre. — J'aime mieux l'un tout seul. — Vraiment, Jules, s'il faut que je te l'avoue, je t'aime aussi plus que je n'aime Benoît, Armand, et même Léon, qui est le plus doux de mes trois frères. — Tu m'aimes comme ton ami, n'est-ce pas ? — Comme... tu dis. (Adèle rougit.) — Jules est bien reconnaissant de sentiments si doux. — Oh ! quelque jour il faudra dire cela à mon père, afin qu'il nous marie. — Qu'il nous marie, Adèle ! ô mon Dieu ! comme ce mot-là fait battre mon cœur ! tiens, mets la main sur ma poitrine ; sens-tu ? tic, tac, tic, tac, tic, tac, hein ? — Eh bien ! c'est comme moi : c'est bien dommage que nous soyons si jeunes ! — Si jeune, Adèle : eh ! quand le cœur bat au seul nom du mariage, je crois qu'on est un homme. — Jules, ne parlons plus de cela : tiens, mes jambes tremblent comme si j'allais m'évanouir... Nous sommes des enfants ; quoique tu soutiennes le contraire, et mon père nous objecterait notre jeunesse ; il vaut mieux nous aimer sans lui en parler. — Il ne faut pas en parler non plus à Léon, à ton frère Armand, encore moins à ce jaloux de Benoît. — Oh que non ! — Tu verras néanmoins que je serai un bon mari ; je serai doux, complaisant, soumis à tes moindres volontés, ainsi que tu le désirais l'année dernière, le jour où Benoît te chercha querelle pour ces cerises ; tu sais bien ? — Oh oui, je me rappelle... mais je plaisantais, Jules : d'ailleurs, l'exemple de cette pauvre Mme Dumont, que son mari avait réduite à être laitière pour la corriger, m'a tout à fait changée. Je pense plus que jamais que c'est à la femme à être soumise à son époux, et que la simplicité de ses goûts, aussi nécessaire que la pureté de ses mœurs, contribue beaucoup à la paix et à l'agrément du ménage. — Oh ! comme c'est bien penser !... Adèle, Adèle, nous sommes faits l'un pour l'autre... Paix, voilà Léon. Descends pour voir si Benoît est prêt.

La conversation tendre et naïve de ces deux jeunes amants se trouvant interrompue par l'arrivée imprévue de Léon, Jules descendit, et fut très étonné de trouver, dans la cour, Benoît occupé à marchander divers objets de menues merceries, qu'un marchand, portant une balle, étalait devant lui. Que fais-tu là ? lui dit assez rudement Jules ; va donc t'habiller : Adèle et Léon sont prêts, ainsi que moi. Benoît, quoiqu'éprouvant un peu d'humeur de la manière dont Jules lui parlait, sentit que la partie de plaisir valait mieux que tous les effets du marchand, et monta chez lui en murmurant. Jules est seul avec le porte-balle : Jules examine à son tour ses marchandises ; et, pendant qu'il fixe un nœud de rubans orné de quelque clinquant, le marchand lui demande un verre d'eau. Allez à la cuisine, lui répond Jules. Le marchand laisse là sa boutique ambulante, et va trouver Marcelle. Jules se rappelle que son amie, dont les aveux viennent de l'enchanter, lui a dit qu'elle n'avait rien pour mettre dans ses cheveux... Il se dit : Mon Dieu ! comme ce nœud de rubans lui serait bien ! S'il n'était pas cher !... Au surplus, Léon joindrait ses épargnes aux miennes... Il aime assez sa sœur... Oui ; mais avant, il faut savoir si celle parure plaît à Adèle.

Il dit ; et, comme un étourdi qu'il est, il prend le nœud de rubans, sans attendre le retour du marchand, et monte précipitamment à la chambre d'Adèle. Elle le voit entrer, et ses regards se portent soudain sur l'objet qu'il tient entre ses mains. Est-ce joli, cela ? lui dit Jules. — Charmant. — Eh bien ! c'est à toi. — Qui est-ce qui m'en fait présent ? — Quelqu'un ; enfin suffit, il est à toi.

Adèle veut encore le questionner ; mais Jules, sans lui répondre, pose lui-même le nœud sur sa tête, et l'attache à sa manière avec des épingles.

Quand celle que nous aimons est parée, on se plaît à la regarder, à la contempler, à l'admirer ; c'est ce que fit Jules ; il resta, pendant quelques moments, comme en extase devant Adèle : mais bientôt se rappelant qu'il n'avait pas payé le marchand, il descendit précipitamment dans le dessein d'acquitter sa dette. Mais quelle est sa surprise ! le marchand n'est plus dans la cour... Jules le demande à Marcelle ; Marcelle lui répond qu'il est parti depuis longtemps. Jules ouvre la porte cochère, va court de côté et d'autre, en appelant : Marchand ! marchand ! Personne ne lui répond... Cet homme est tout à fait parti, et bien loin, selon toute apparence... Il n'a donc point remarqué qu'il manque un objet dans son magasin ? Et s'il s'en aperçoit tôt ou tard, il faudra bien qu'il s'en aperçoive, que dira-t-il ? que pensera-t-il ?... Qu'on l'a volé !... Grand Dieu ! et c'est Jules qu'il accusera d'une action indigne de lui ! Jules de toutes les manières, ne peut pas manquer d'être soupçonné, accusé peut-être par le marchand, s'il revient ! Oh ! s'il revient, il se plaindra, redemandera le nœud de rubans ; et criera qu'on le lui a pris pendant qu'il était allé calmer sa soif ! Voyez pourtant comme les intentions les plus innocentes, les plus pures, peuvent être mal interprétées ! Que dira Armand, que diront Benoît et Léon, que pensera Adèle elle-même ? Jules la préviendra-t-il ? lui retirera-t-il cet ornement qui la rend si jolie, et dont elle est si fière ?... Il n'en aura jamais le courage... Cependant voilà un effet qui n'appartient pas à Adèle ni à Jules ! ; quelle étourderie, mon Dieu ! quelle étourderie !

Jules, tout consterné, remonte chez Adèle, qu'il n'ose plus regarder. Benoît et Léon viennent les avertir qu'ils sont prêts, et que le moment est propice pour sortir sans être vus. Armand est tout enfoncé dans ses livres, et Marcelle est dans le jardin, où elle cueille quelques légumes. Partons, partons, c'est le cri général.

Jules donna la main à Adèle, Benoît et Léon les suivent ; et tous quatre profitant de la liberté qu'ils ont de s'échapper, sortent, referment doucement derrière eux la porte de la rue, et courent jusqu'au bois de Châtaigniers, où ils ont joué autrefois aux quatre coins avec leur père. Là, ils ne craignent plus d'être poursuivis par Armand, qui ne peut deviner d'ailleurs la route qu'ils ont prise, puisqu'il ignore qu'ils vont voir le jeune Émilion. Nos enfants s'asseyent, et se reposent pendant quelques moments. Comme tu es belle, ma sœur ! dit alors Benoît, qui n'avait pas encore fixé Adèle. Qui t'a donc donné ces beaux rubans ? (Jules rougit.) Dame, répond Adèle en riant, c'est mon amoureux. — C'est Jules ? — Lui-même. — Oh ! il est galant ! Mais, dis-moi donc, Jules, c'est à ce marchand de ce matin que tu as acheté cela ; je l'ai vu sur son clayon ? Combien te l'a-t-il fait payer ? — Pas... cher, répond Jules, en balbutiant. — Oh ! rien n'est cher pour ce qu'on aime. — Pour ce qu'on aime ! reprend Jules, tout rouge de colère. Est-ce que j'aime Adèle, moi ? Qui t'a dit que je l'aime ? — Ah ! tu ne l'aimes pas ? c'est différent. — Je l'aime... comme vous l'aimez tous, comme un frère chérit sa sœur... — Oui, oui, comme un frère ! fais-nous croire cela ! au surplus, c'est une jeune personne assez accomplie sans doute, pour toucher... le cœur... d'un homme sensible comme toi. — Oui, sensible à tes injures surtout. Tu n'es qu'un malhonnête !...

Adèle, qui prend beaucoup de part à cette petite rixe, se hâte de l'apaiser, et la bande joyeuse se remet en marche. Elle passe devant la grande ferme des Noyers, et là elle ne se rappelle plus le chemin qui conduit chez la bonne Brigitte. C'est la ruelle qu'il faut prendre, dit Léon. — Non, c'est le pavé, assure Benoît. — Point du tout, c'est l'allée des Marronniers, ajoute Adèle.

On demande Brigitte à des paysans ; aucun ne la connaît. Mais Émilion ? — Émilion ? Oh ! c'est différent ; ce bon enfant est assez chéri de tout le monde ! Prenez la ruelle ; elle conduit au village ; dans la première rue, la seconde porte, c'est là que demeure Émilion.

La petite troupe remercie et prend la route indiquée. — Voyez-vous que c'est la ruelle qu'il faut prendre, dit Léon ; je m'en souvenais bien, moi... On arrive enfin à la porte d'Émilion ; on frappe, personne ne répond... On frappe encore ; une voisine met la tête à la fenêtre : — Qui est là ? que demandez-vous ? — Émilion et Brigitte. — Émilion et Brigitte ? ah ! pardi, vous êtes bien arrivés. Est-ce que vous ignorez qu'ils sont à Paris depuis deux mois ? Émilion a retrouvé son père, sa mère, toute sa famille. — Émilion est dans le sein de sa famille ! Ah, mon Dieu ! quel bonheur ! Contez-nous donc ça... — Comment, comment, que je vous conte ça ici, à ma fenêtre, et vous dans la rue : est-ce que cela se peut ? — Nous allons monter chez vous. — Vraiment, tout de suite, sans que je vous connaisse ! Voyez donc comme ils sont sans gêne ces morveux-là !

La voisine a fermé sa fenêtre, et elle a bien fait ; car nos jeunes enfants, indignés de l'épithète qu'elle leur a donnée, sont prêts à lui dire des sottises ; mais elle s'est retirée, et n'a pas voulu instruire nos amis d'un événement qui pique singulièrement leur curiosité. Il faut donc se contenter de savoir qu'Émilion et Brigitte sont heureux maintenant, et retourner à la maisen paternelle. Retourner !... si tôt sans avoir joui de la campagne, de la liberté qu'on a de s'y promener !... C'est bien dur, on sera grondé par Armand aussi bien pour deux heures d'absence que pour toute la journée... Benoît le sent, et comme c'est lui qui met toujours les autres en train, il propose à ses frères de dîner sur l'herbe à frais communs. Nous avons chacun, dit-il, quelques épargnes, excepté Jules peut-être, qui se sera ruiné pour faire un cadeau à sa belle, achetons un pâté, quelque chose, nous le mangerons dans le bois, et nous jouerons.

Tout le monde est de cet avis : on se cotise ; on remet la bourse à Benoît, qui fait emplette d'un morceau de pain et d'une volaille rôtie ; puis on revient au bois des Châtaigniers, qui offre mille sites champêtres plus agréables les uns que les autres. C'est dans un bosquet charmant et touffu, c'est près d'une source jaillissante qui alimente un petit ruisseau, que nos enfants se déterminent à mettre le couvert. La nappe leur est fournie par la nature : c'est un tapis vert émaillé de fleurs odoriférantes. Leurs doigts leur servent de couteaux, de fourchettes ; et les verres dans lesquels ils boivent l'eau limpide de la source, ne sont autre chose que le chapeau de Benoît qu'on promène à la ronde. Repas simple et champêtre, dont Jules ne laisse pas que de faire les honneurs en faveur de son amie Adèle. Cette réunion leur rappela le goûter modeste que leur offrit jadis Benoît dans la forêt, où il servait de compagnon au charbonnier Lagrange, et ce souvenir fit frémir Adèle, qui craignit d'être attaquée par des voleurs, comme ils l'avaient tous été dans cette funeste forêt. Adèle ne voulut pas communiquer ses craintes à ses frères, qui se seraient moqués d'elle ; mais elle pensait que le bois des Châtaigniers était écarté, désert ; que depuis qu'ils s'étaient assis pour dîner dans ce bosquet, ils n'avaient vu passer personne : il faisait grand jour, néanmoins, et le ciel était sans nuages ; mais Adèle n'en était pas moins inquiète ; elle mangeait avec moins d'appétit que ses frères, et regardait de temps en temps autour d'elle. Qu'un juge de son effroi, en voyant accourir vers elle un homme qu'elle ne connaît pas, et dont les traits, ainsi que les gestes, paraissent menaçants ! Adèle jette un cri et tombe sur Jules, qui ne peut concevoir le sujet de sa terreur, attendu qu'il ne voit point l'inconnu qui est déjà derrière lui. — N'est-ce pas là le petit drôle, s'écrie l'étranger, qui m'a pris, ce matin, ma marchandise ? Léon, Jules et Benoît, fixent cet homme brutal, que les deux derniers reconnaissent soudain pour être le marchand de merceries... — Justement, poursuivit le marchand en fixant Adêle, voilà mon nœud de rubans que cette petite fille a sur sa tête. Fi, que c'est vilain de tromper ainsi un pauvre malheureux qui a tant de peine à gagner sa vie !

Le marchand, en disant ces mots, se met en devoir de détacher le nœud de rubans sur la tête de la pauvre Adèle, qui tremble comme une feuille. Léon et Benoît, qui ne comprennent rien à cette scène, restent tout ébahis, tandis que Jules s'empresse de faire connaître son innocence. Il dit la vérite, mais on ne le croit point. — Voilà un bon mensonge, s'écrie le marchand : il est redescendu aussitôt pour me payer ! Je suis resté plus d'un gros quart d'heure à causer avec la gouvernante, qui est de mon pays. Vraiment, si je m'étais aperçu sur-le-champ du larcin qu'on m'avait fait, je ne serais pas parti sans qu'on me l'eut rendu ; mais ce n'est que bien loin après la ferme des Noyers que j'ai remarqué qu'il me manquait quelque chose : je revenais, j'allais chez vous, lorsque le hasard m'a fait vous rencontrer ici.

Jusque-là Benoît et Léon n'avaient rien dit ; mais convaincus de la vérité par les serments et les larmes de Jules, voyant, d'ailleurs, que le marchand soupçonnait toujours la probité de leur frère adoptif, ils apostrophèrent à leur tour l'étranger, qui, malhonnête et grossier, finit par les menacer de les battre tous les trois. Alors la rage s'empara du cœur de nos jeunes gens, et la bataille commença : le marchand donne un coup de poing à Jules ; Benoît lance un coup de pied au marchand ; Léon lui saute au visage, et le meurtrit de coups, tandis que Jules le tire par une jambe pour le faire tomber. Le marchand frappe à tort et à travers. Benoît enfin tire son canif, et lui en donne un coup si violent dans la cuisse, que l'insolent personnage tombe, en poussant des cris aigus. Adèle, qui est presque molle de douleur pendant l'action, conseille à ses frères de fuir ; c'est ce qu'ils font tous les quatre, laissant là, sur la terre, à côté du blessé, les restes d'un dîner qui avait commencé sous des auspices plus gais et plus heureux.

Cependant le marchand a la force de se relever, de courir encore, en criant au secours, après nos fugitifs, qui, plus légers que lui, n'emportent que quelques tapes et quelques coups de poing. Nos enfants vont toujours comme le vent ; mais, ô malheur ! au détour d'une allée, une brigade de maréchaussée leur barre le passage et les arrête. Leur ennemi les rejoint, raconte à son avantage le combat dans lequel il a été blessé ; et les pleurs, les gémissements de nos jeunes infortunés n'attendrissent pas leurs satellites, qui les mènent chez le juge du village même qui est le plus voisin de la maison de leur père. Là, le blessé est pansé et conduit à l'hôpital : une plainte est dressée ; voilà une affaire criminelle. Quelle douleur, quels regrets pour nos enfants d'avoir entrepris une partie où ils croyaient trouver tant de plaisir !

Le juge, qui connaissait et estimait le vertueux Palamène, envoya soudain chez lui, et retint nos enfants. Palamène n'étant pas revenu, ce fut Armand qui, pâle et tout défait, se rendit chez le juge, où il trouva ses frères et sa sœur bien confus à son aspect. Le juge raconte les faits au timide Armand, et lui déclare qu'il ne peut se dispenser de renfermer les coupables dans sa prison jusqu'à l'arrivée de leur père. Armand intercède et obtient, à force de sollicitations, qu'on lui rendra sa sœur et Léon. Pour Jules et Benoît, ils resteront en prison : le premier est l'auteur de la scène, le second a blessé le marchand, ils resteront en prison. Quelle douleur ! quelle séparation pour Jules et pour Adèle ! pour Adèle surtout, qui voit que tout ce tapage n'est venu que pour elle ! que par un effet de la tendresse que lui a vouée son jeune ami ! Mais il n'y a point moyen de faire autrement, il faut le quitter ; il faut s'arracher des bras des deux jeunes prisonniers, qui se croient perdus... Adieu ! — Allons, adieu, mon frère. — Adieu, ma sœur ; c'est pour la vie sans doute, nous ne nous reverrons plus : adieu. Voilà tout ce que ces pauvres enfants peuvent se dire.

Armand rentre à la maison paternelle avec Adèle et Léon : il est vraiment au désespoir, Armand ; pour deux jours que son père a quitté sa maison, voilà que tout y est bouleversé ! Comment Armand osera-t-il soutenir les regards de son père ; comment s'excusera-t-il de sa négligence, de son peu de surveillance ? comment fera-t-il, en un mot, pour alléger même les torts de ses frères ? car il est bon, Armand ; il voudrait, s'il était possible, désarmer la colère de Palamène et la faire retomber en entier sur lui-même. Ô mon Dieu, que les enfants sont difficiles à mener ! se dit-il, et combien l'absence d'un père de famille peut occasioner de désordres chez lui !

Pendant qu'Adèle et Léon racontent en pleurant à leur frère ce qu'ils savent du commencement de la scène dont Jules et Benoît sont victimes, ceux-ci sont enfermés par l'ordre du juge dans une salle basse de sa maison où on leur envoie du pain et de l'eau... Quelle pénitence ! comme Jules se reproche sa légèreté, son étourderie, qui troublent ainsi toute sa famille ! C'est surtout le retour de son père qu'il redoute ! Mais son père... il est juste, son père ; il sait que Jules n'a jamais déguisé la vérité : Jules lui dira tout ; Palamène verra que tous les torts sont du côté du marchand, et il vengera ses enfants. Mais en attendant le retour de Palamène, il faut souffrir, il faut rester en prison comme de vils criminels : Jules se désespère... Pour Benoît, il est plus tranquille ; la gaieté et la ténacité de son caractère lui offrent des motifs de consolation. D'ailleurs il se fait à tout ; il se détermine à tout ce qui peut arriver, et ne voit rien que de très légitime dans la vengeance qu'il a exercée sur un brutal qui, s'il eût été le plus fort, aurait peut-étre estropié sa sœur, ses frères et lui. Benoît attend donc sans verser une larme, et calme autant qu'il le peut la douleur du pauvre Jules.

La nuit se passe, nuit cruelle pour tous nos enfants ! Le lendemain matin, Armand, Adèle et Léon sont à tenir conseil dans la cour de la maison paternelle, lorsqu'une voiture s'arrête à la porte. On sonne ; Marcelle va ouvrir. Dieu ! quelle vue tout à la fois agréable et pénible pour nos trois affligés ! C'est leur père, il est descendu de sa voiture ; un vieillard vénérable et une jeune personne l'accompagnent. Entrez, dit Palamène à son ami ; c'est ici mon champêtre asile ; vous allez voir mes enfants, et vous me direz si je ne suis pas le plus heureux de tous les pères.

Le plus heureux de tous les pères ! comme cette exclamation fait trembler Armand, Adèle et Léon ! ils volent cependant au-devant de leur père, qu'ils embrassent avec la plus tendre effusion. Palamène paraît étonné de ne point voir Benoît et Jules ; il les accuse de froideur, et semble souffrir de leur peu d'empressement. Adèle et Léon versent des larmes ; Armand détourne la tête : Palamène s'inquiète, il interroge son fils aîné : celui-ci demande à lui parler en particulier. Parlez librement, lui dit son père : monsieur est mon ami, rien de ce qui me touche ne peut-être un secret pour lui.

Armand raconte alors à son père le malheur qui était arrivé la veille à sa jeune famille. Armand ajoute que, jusqu'à ce moment, il n'avait eu que lieu de se louer de la docilité et de la conduite de ses frères. Armand ne veut pas aggraver encore, par de justes plaintes, la peine que ses frères éprouvent ; il pense qu'ils sont assez punis par ce qui leur arrive, et veut leur ménager au moins en entier l'amitié et la protection de leur père. Palamène, à ce récit, croise ses mains sur sa poitrine, enfonce sa tête dans son estomac, et reste, immobile pendant quelques minutes... Bientôt il reprend sa sérénité. Allez, mon fils, dit-il à Armand ; allez faire préparer des logements pour mon ami et pour sa fille. — Mon père... — Allez, mon fils, bientôt vous connaîtrez mes intentions.

Adèle et Léon suivent Armand, et évitent ainsi la présence de Palamène, dont ils ne peuvent soutenir les regards sévères. Palamème fait entrer le vieillard et sa fille dans la maison ; on leur sert à déjeuner. Palamène parle de choses indifférentes, remet en place les effets qui sont dans sa valise, puis il sort après avoir parlé bas à l'oreillé de son ami. Il sort, Palamène ; où va-t-il ? Pères de famille qui me lisez, vous vous doutez qu'il vole au secours de ses enfants !

C'est en effet chez le juge que se rend l'affligé Palamène. Il lui parle longtemps en particulier, puis tous deux se rendent à l'hôpital pour y interroger le marchand, qui est déjà presque rétabli : sa blessure n'était pas considérable : cet homme méchant avait seulement exagéré son mal pour se faire donner de gros dommages et intérêts. Palamène et ce juge, fort mécontents de cet homme brutal, reviennent, et se font ouvrir la salle basse où gémissent les deux petits prisonniers... Quel moment pour ceux-ci ! la tête de Méduse n'a jamais petrifié avec autant de rapidité que l'aspect imprévu de Palamène fit d'impression sur ses deux enfants ! Benoît détourne la tête, et Jules verse un torrent de larmes. Son père, attendri, s'empresse de les essuyer, et s'asseyant près de lui, il lui demande l'explication de la rixe qui s'est élevée entre le marchand et lui... Mon père, lui dit en sanglotant le sensible Jules, pardonnez-moi, oh ! pardonnez-moi si j'ose vous faire un aveu, un aveu qui expliquera mon étourderie, et pourra peut-être m'excuser d'une manière à vos yeux, en aggravant mes torts d'un autre côté... Je ne suis qu'un malheureux orphelin, dont vous avez daigné prendre soin, que vous avez eu la bonté de joindre à vos fils, de traiter comme votre enfant : eh bien ! j'aime Adèle, je brille pour cette jeune personne qui me paraît le chef-d'œuvre de la nature et votre plus bel ouvrage.

Palamène se hâte de l'interrompre. Parlez, Jules, lui dit-il, parlez : ce n'est point là ce que je vous demandais ; parlez. — Hier matin, mon père, dans l'intention de parer celle que j'aime, je porte chez elle un nœud de rubans pour lui demander s'il lui plaît, bien décidé à descendre tout de suite pour le payer au marchand, qui s'était arrêté à causer avec Marcelle. Je ne sais comment cela se fait ; le temps s'écoule, le marchand s'en va, et le méchant a la basesse de m'accuser d'un larcin... D'un larcin, grand Dieu !... Vous savez, mon pere, si j'ai jamais manifesté à vos yeux des dispositions aussi viles pour le crime !... Voilà la vérité, mon père, l'exacte vérité : ce marchand à voulu nous battre ; nous nous sommes défendus ; et monsieur le juge, que voilà, nous a mis en prison... Faut-il donc porter des fers quand on ne les a pas mérités !

Palamène ne peut s'empêcher de sourire de cette exclamation romantique de son fils adoptif : il serra Jules dans ses bras, lança un regard courroucé à Benoît, qui s'était tu pendant les explications de Jules, et sortit avec le juge, sans prononcer une parole qui pût faire espérer aux deux prisonniers qu'il allait abréger leur détention. Au bout d'une heure le juge lui-même vint les chercher pour les rendre à leur père, qui les emmena chez lui, sans répondre à leurs remerciements, ni sans chercher à réprimer les transports de leur joie.

Palamène connaissait assez les divers caractères de ses enfants pour être sûr que Jules ne lui en avait point imposé. Il voyait dans tout cela de l'étourderie, beaucoup d'étourderie, sans doute, mais de la délicatesse dans Jules, et de la bravoure dans tous ses fils, qui avaient été maltraités par un homme grossier et sans éducation. Il avait assez de crédit pour obtenir du juge que cette affaire en restât là ; c'était d'ailleurs une epiéglerie d'écoliers, qui, dans aucun cas, ne pouvait armer la sévérité des lois. Le marchand reçut quelque argent, la plainte fut déchirée, et tout rentra, chez le bon père, dans l'ordre accoutumé. Cependant les enfants étaient coupables d'être sortis sans la permission de leur frère ; ils n'étaient pas heureux dans leurs courses vagabondes, et cela pouvait leur servir de leçon. Palamène voyait bien aussi que son fils aîné dissimulait les plaintes qu'il pouvait avoir à faire sur ses frères, et Palamène ne voulait pas les exciter les uns contre les autres ; il admira le bon cœur de son Armand, et se promit de donner encore une forte correction à Benoît, qui dérangeait toujours les autres ; qui, d'ailleurs, était taquin et obstiné : tous les mauvais conseils venaient de lui ; il était toujours l'auteur des fautes de ses frères ; cet enfant était vraiment incorrigible... Quant à l'amour de Jules pour Adèle, il ne pouvait blesser Palamène, qui dès longtemps avait prémédité un hymen assorti entre ces deux enfants ; mais ils étaient bien jeunes encore, il fallait attendre et permettre qu'ils s'aimassent. Mais pour réprimer la violence d'une passion naissante qui pourrait un jour les porter à des excès nuisibles aux mœurs, Palamène se promettait de les surveiller, et d'empêcher qu'ils eussent trop facilement les occasions de se voir, de se parler en tête-à-tête. Palamène voulait opposer à leur intelligence une juste rigueur, sans cependant leur ôter l'espoir d'être unis, ou la certitude que leur amour ne déplaisait point à leur père. C'était un juste milieu à saisir, et Palamène était bien en état de mettre une nuance raisonnable à sa sévérité. Laissons-le agir avec confiance ; il sait ce qu'il fait, et nous apprendra peut-être ce que nous devons faire dans une position semblable à la sienne.

Palamène revint donc chez lui avec ses deux enfants, qui furent fêtés, embrassés, caressés par Armand, Adèle et Léon, avec l'effusion de tendresse qu'on peut attendre de ces bons cœurs. Palamène remonta bientôt dans son cabinet, où il fit venir Armand. Mon fils, lui dit-il sans courroux comme sans faiblesse, je vous avais confié cette maison ; je vous avais remis tous mes droits sur vos frères : je me flattais d'être remplacé par vous ; je croyais qu'à votre âge, avec votre caractère grave et réservé, avec les connaissances, l'instruction que vous avez, et mes leçons surtout, vous auriez assez de poids, assez d'ordre, assez d'intelligence pour surveiller, pour maintenir, pour régler la conduite de quatre enfants qui sont plus jeunes et plus légers que vous. Je pars dans cette confiance ; je suis trois jours absent, et pendant ce court laps de temps, tout se bouleverse ici, tout est en guerre, en désordre : je rentre, tout le monde est dans les larmes ; mes enfants ont été maltraités et ont maltraité ; deux d'entre eux sont détenus sur des soupçons qui font rougir le front d'un père ? Que faut-il que je pense de vous, mon fils ? Faut-il que je vous accorde encore le jugement, la raison, la précoce maturité de l'âge, que je vous avais supposés jusqu'à présent ? Faut-il que je vous entende encore, de sang-froid, parler d'établissement, d'état, de mariage même ? et ne dois-je pas vous imposer silence, comme si j'entendais parler Léon, votre jeune frère, plutôt que de vous écouter ? Mon fils, quiconque ne sait pas seconder son vieux père, partager les travaux de sa maison n'est pas digne d'avoir une maison, un établissement à lui. C'est dans la maison paternelle qu'on s'essaie dans les vertus laborieuses et surveillantes qui doivent un jour faire de nous un chef de maison, un père de famille estimable : celui-là est encore un enfant, qui ne sait pas maintenir des enfants. Voilà, mon fils, l'opinion que votre négligence, pendant mon absence, me fait prendre de vous, et j'espère que vous n'ayez pas assez d'amour-propre pour ne pas sentir que vous la méritez. — Mon père... — Ne cherchez point à vous excuser, mon fils ; je vous répète que mon opinion est maintenant formée sur vous, et qu'il n'y a qu'une longue suite de preuves de la solidité de votre caractère qui puisse m'en faire changer. Allez, mon fils, je ne vous imposerai point de corrections, de peines, de pénitences comme à un enfant ; la honte que vous devez éprouver d'avoir perdu la confiance de votre père doit suffire pour vous punir, et pour vous engager à faire tous vos efforts pour la mériter de nouveau. Allez, mon fils, et signifiez à votre frère Benoît qu'il ait à se préparer à partir demain matin pour une pension où je vais le mettre, et où vous le conduirez. — Quoi ! mon père ?... — Point de questions, mon fils ; faites ce que je vous dis.

Armand tout rouge de honte et de regrets, va trouver Benoît, à qui il fait part devant Adèle, Jules et Léon, de l'ordre que son père lui a donné, de le conduire demain dans une pension. Dans une pension ! À ce mot, tout le monde est altéré, excepté Benoît, qui dit, en se mordant les lèvres : En vérité, mon père est bien injuste ; il m'accuse toujours des torts de tous les autres. Ô mon Dieu ! c'est moi qui fais tout le mal ici ; je suis le plus mauvais sujet de la famille ; voilà ce que c'est que des pères qui ont des préférences, qui détestent un seul de leurs enfants pour gâter tous les autres ! Il veut que j'aille en pension : eh bien ! j'irai ; ne me voilà-t-il pas bien malade ? Il pourra choyer son Léon tout à son aise. Dame ! il fait des vers, lui, c'est un génie : moi, je ne suis qu'une bête ; mais il verra un jour que je n'ai pas le plus mauvais cœur de tous ses enfants...

Léon, qui se trouve apostrophé sans sujet, loin de se fâcher, s'approche pour consoler son frère. Ce bon enfant sent qu'il est permis à un infortuné d'avoir de l'humeur et sans calculer si son frère est jaloux, méchant ou non, il lui dit : Tu m'en veux, Benoît ? tu as bien tort : personne ne t'aime ici plus tendrement que moi ; personne ne te plaint avec plus de sincérité ! S'il dépendait de moi de changer ton sort ; si je savais qu'en me jetant aux genoux de mon père je puisse adoucir sa rigueur, tu m'y verrais sur-le-champ prosterné : mais, mon ami, tu connais comme moi son caractère sévère et inflexible. Il a décidé qu'il se séparerait de toi, qu'il t'arracherait à nos embrassements, nous ne pourrons plus rien sur son cœur. Ô mon pauvre Benoît ! il faut te résigner et obéir. — Me résigner ! obéir ! cela est bien aisé à dire, à toi qui es l'enfant chéri de la maison... Mais, au surplus, ne croyez, mes frères ; que cela me chagrine autant que vous le pensez : mon Dieu, je serai plus heureux ; je ne me verrai plus sans cesse en butte aux reproches, aux duretés ; je ne serai plus le plastron de la maison. Et... t'a-t-il dit, Armand, en quel endroit est cette pension ? — Non, et je n'ai pas osé le lui demander. — Ça m'est égal ; je voudrais qu'elle fût bien loin, bien loin ; cela ferait que je serais plus étranger au tableau de la félicité des autres.

Benoît, comme l'on voit, paraissait tout consolé, quoiqu'il souffrît beaucoup intérieurement. C'était surtout dans cette occasion que son caractère jaloux et méchant paraissait au grand jour. Il repoussait les caresses de ses frères, et leur disait des duretés au moment où ils lui donnaient tous marques de leur tendresse. Le dépit entrait aussi pour beaucoup dans l'aigreur de ses plaintes. Il se voyait arraché seul à une famille, dont il se croyait l'enfant le plus aimable ; il se regardait comme une victime sacrifiée aux préférences que son père avait pour ses frères et sa sœur : il affectait de la résignation, mais il était bien loin d'en avoir.

Benoît s'arracha bientôt des bras de ses consolateurs ; il monta chez lui, fit son petit paquet, et descendit pour dîner. Palamène était assis entre son ami et la jeune personne qu'il avait amenée. Palamène ne parla de rien à Benoît ; il affecta même de le traiter avec plus d'amitié que ses autres enfants. Benoît en fut si surpris, qu'il crut un moment qu'Armand l'avait abusé en lui parlant de pension ; mais il fut bientôt cruellement désabusé : le dîner fini, Palamène dit en se levant de table : À ce soir, mes enfants, sur la terrasse ; mon ami nous racontera une aventure singulière, et qui lui est arrivée. Je ne serai pas fâché que Benoit l'entende, et jouisse, pour la dernière fois du plaisir de nos soirées, avant de partir pour sa pension.

Benoît devient rouge, le cœur lui bat, il est prêt à tomber en faiblesse. Adèle, qui s'aperçoit de son état, vole à lui, le soutient jusqu'à la chambre commune, où chacun doit se livrer à ses études, et la journée se passe dans la douleur, comme elle a commencé.


TRENTE-TROISIÈME SOIRÉE.

LA VIOLENCE.


La Chapelle Saint-Léonard.

Le soir, tout le monde se réunit tristement sur la terrasse. Palamène s'apercevant, d'une part, de l'affliction de Benoît, et de l'autre, de l'intérêt que ses frères prenaient à cet enfant incorrigible, voulut faire diversion à la douleur générale. Vous voyez, mes enfants, leur dit-il, quand ils furent tous placés, vous voyez ce vieillard vénérable : eh bien ! embrassez-le, mes enfants, c'est mon bienfaiteur Delacour, et voilà sa fille ; l'aimable Henriette.

Les enfants, étonnés, volent dans les bras de M. Delacour, qui les embrasse l'un après l'autre ; et le jeune Armand jette, en passant, sur la belle Henriette un regard qui fait baisser les yeux à cette jeune personne, et qui le fait rougir lui-même sans qu'il puisse en deviner la raison. À peine Armand avait-il, dans le cours de la journée, remarqué Henriette, dont il ignorait l'état et la famille. Maintenant qu'il sait qu'elle est la fille du bienfaiteur de son père, il s'intéresse davantage à cette aimable enfant, et sa vue fait sur son cœur la plus profonde impression. Il se remet à sa place, mais troublé, mais ému ; et le trait qui vient de le blesser va rester, pour la vie, enfoncé dans son cœur. Palamène continue : Oui, mes enfants ; le voilà cet homme, cet estimable Delacour, à qui je dois ma petite fortune et le bonheur d'avoir été époux et père. Vous êtes sans doute curieux de savoir comment j'ai eu le bonheur de le determiner à venir ici ? je vais vous le dire en peu de mots.

Je partis, il y a trois jours, pour Paris, ainsi que vous le savez tous, muni des vingt mille livres que je voulais, que je devais rendre à la bienfaisance indigente. Arrivé dans cette grande ville, je me fais conduire rue du Faubourg-Saint-Denis, numero 32, chez M. Berthier, négociant. Il était environ neuf heures du soir ; M. Berthier allait se mettre à table avec sa famille. Je demande à lui parler en particulier. Monsieur, lui dis-je, est-ce bien vous qui m'avez écrit cette lettre ? — Oui, monsieur, c'est bien moi ; mais vous... seriez-vous ?... — Palamène, l'agriculteur, qui doit tout à M. Delacour, votre ami. — Ah ! monsieur... Oui, il est bien mon ami, cet infortuné Delacour ; il est bien mon ami ! Vous venez sans doute... — Je viens pour lui restituer ce qu'il a bien voulu me donner. — Quoi ? monsieur, les vingt mille livres ! Oh ! c'est trop, c'est trop, homme sensible et délicat. Vous ne pouvez sans doute rendre cette somme sans vous gêner vous-même, ce n'est point là le but de la probité, il ne faut jamais qu'elle nous nuise. Des secours seulement, voilà tout ce que je vous demandais. — Rassurez-vous, monsieur ; cela peut me gêner, mais heureusement cela ne me ruine point. — Non, non, je n'entendus pas, je ne prétends pas que vous vous dépouilliez ainsi. Vous avez des enfants, d'ailleurs ; je sais que vous avez des enfants. C'est leur héritage : oui, la somme est trop forte. Au surplus, monsieur, puisque vous êtes descendu chez moi, j'espère que vous ne chercherez pas un autre asile. Mettez-vous à table sans façon avec nous ; demain nous conviendirons de ce que nous devrons faire et pour secourir notre ami, et pour ménager sa délicatesse ; car il en a beaucoup...

Je suivis M. Berthier dans sa salle, derrière sa boutique, où je trouvai une femme âgée et quatre jeunes enfants : Voilà sans doute votre famille ? dis-je tout bas à mon hôte. — Oui, monsieur, me répondit-il : oui, c'est bien là ma famille, quoique mon épouse que vous voyez, et moi, nous n'ayons jamais eu d'enfants. — Ceux-ci ?... — Pouvez-vous le demander ? ceux-ci sont à ce pauvre Delacour. Il demeure ici, là-haut ; je lui ai donné un petit logement chez moi. Tous les jours je lui envoie sa nourriture, et j'ai ses enfants à ma table. — Brave homme !... L'aînée n'est pas là ? — Non ; elle n'est point là, l'aînée. Vous allez la voir descendre. Rien n'est aimable comme Henriette, rien n'est estimable comme celle jeune personne ; c'est, si je puis le dire, l'ange gardien de son père. À seize ans, elle réunit toutes les grâces de la beauté à toutes les qualités du cœur. Oh ! tenez, la voici.

Henriette parut en effet, et je l'admirai avec l'intérêt que vous partagez sans doute avec moi en ce moment, mes enfants ; car, vous la voyez, devant vous, à côté de son respectable père.

Les enfants fixèrent Henriette, qui rougit, et le jeune Armand ne put retenir cette exclamation : Dieu ! qu'elle est belle !... Palamène regarda son fils aîné avec un sentiment spontané de satisfaction, puis il continua ainsi :

Henriette parut un moment étonnée en trouvant un étranger. Soupe-t-il ? lui demanda doucement M. Berthier. — Il a soupé, répondit Henriette ; maintenant il repose. — Comment, dis-je tout bas à mon hôte, ne l'engagez-vous pas à descendre avec ses enfants ? — Il est indisposé depuis quelques jours, me répondit M. Berthier : il a tant d'infirmités.

Nous soupâmes à notre tour, et j'eus tout lieu, pendant le repas, d'admirer l'esprit et les grâces d'Henriette, ainsi que les soins hospitaliers de M. Berthier envers les cinq enfants de son ami, dont le plus jeune pouvait avoir dix ans. Nous n'avions parlé de rien ; les enfants se retirèrent sans savoir qui j'étais, et je restai seul avec mon hôte et son épouse : tous trois nous tînmes conseil, et il fut décidé, d'après les fortes raisons de M. Berthier, que le lendemain matin nous monterions ensemble chez M. Delacour, et que je me ferais connaître à cet infortuné. C'est ce que nous fîmes le lendemain matin, aussitôt qu'Henriette fut venue nous dire que le vieillard avait bien reposé, et qu'il était éveillé. Nous montâmes tous deux, et je fus pénétré de douleur en entrant dans une espèce de grenier, où je vis mon estimable bienfaiteur étendu sur une espèce de grabat, entouré de ses cinq enfants qui lui prodiguaient les soins les plus tendres. — Mon cher Delacour, lui dit M. Berthier en lui tendant la main, je vous amène un de vos anciens amis. — Qui ? monsieur, je n'ai pas l'honneur de le reconnaître. — Rappelez-vous ses traits. — Ils me sont absolument inconnus. — Vous vous souvenez sans doute d'un jeune laboureur... il y a environ trente ans... dans la forêt des Six Routes... à vingt lieues d'ici... vous fîtes son bonheur en lui donnant une somme d'argent... Palamène, c'était son nom ; allons, remettez-vous. — Ah ! vraiment, j'avais oublié cela... Comment, ce jeune Palamène qui m'intéressa tant, ce serait monsieur ? — Moi-même, homme genéreux, m'écriai-je ; et je viens vous offrir mes consolations, et tous les faibles services que l'on doit attendre de la reconnaissance. — Monsieur, je vous remercie... je n'ai besoin de rien pour moi. — Pour vous, je le crois, vous avez un ami tendre en M. Berthier, mais vos enfants ?... — Ah ! vous me percez l'âme !... mes pauvres enfants ! — Eh bien ! eh bien ! vos enfants ; on peut être leur second père ; on peut vous aider dans leur éducation. — Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur ? Vous êtes-vous imaginé, lorsque j'ai eu le bonheur de vous rendre service, que j'aurais la bassesse de vous demander la restitution d'un bien qui était à vous, puisque je vous l'avais donné ? — Ce n'est pas cela, monsieur ; mais, de même que vous m'avez secouru, parce que vous le pouviez alors, je vous prie aujourd'hui de me permettre de vous prêter de l'argent, attendu que je le puis. — Ah ! monsieur, je suis bien éloigné de rougir de votre offre généreuse, mais combien elle rend ma situation pénible ! combien elle rend mes malheurs plus douloureux à mon souvenir !

M. Delacour versa des larmes ; et voyant que ma présence semblait l'affecter, je pris le parti de le quitter, en lui promettant de revenir le voir dans la journée. — Vous voyez, me dit M. Berthier quand nous fûmes seuls, vous voyez combien il a conservé de délicatesse et de fierté au milieu de ses adversités ! — Il a donc éprouvé bien des malheurs ? — Oh ! des malheurs singuliers, inouïs, qu'il vous racontera sans doute. — Mon Dieu, que faire pour le secourir malgré lui ? — Je ne sais..., moi, je ne suis pas fortuné : je me chargerais bien d'un ou de deux de ses garçons ; mais pour les autres enfants et lui-même, je ne puis rien. — Attendez, M. Berthier, vous me donnez une idée. Oui, je crois qu'il ne peut se refuser à cette proposition. — Laquelle ? — J'ai une habitation champêtre assez spacieuse, quoique ce soit une véritable chaumière. Qu'il vienne y finir ses jours avec moi, au milieu de ma famille. J'emmènerai la belle Henriette avec nous, afin que ce vieillard ait toujours les consolations de la piété filiale, et je vous paierai annuellement la pension des quatre autres enfants, que je vous prierai de garder chez vous. — Vous vous moquez, mon ami, en me parlant de pension ; donnez-moi seulement une somme quelconque pour leur établissement futur, et je me charge de leur apprendre mon commerce.

Cet arrangement étant pris, je prie M. Berthier de monter chez le vieillard, et de le lui proposer avec tous les ménagements, toute l'adresse dont il était capable. Il descendit une heure après. J'ai réussi, me cria-t-il de loin ; mais j'ai eu bien de la peine. — En vérité ! — Ce bon vieillard ne voulait pas me quitter ; il pleurait ; nous pleurions ensemble : j'ai été obligé de lui faire sentir que la gêne que j'éprouvais ne me permettais pas de lui être utile plus longtemps ; il a cru qu'il m'était à charge, et s'est décidé. C'était le seul moyen que j'eusse à prendre : c'est en blessant sa délicatesse même qu'il m'a fallu tromper sa délicatesse. Ainsi vous partirez quand vous voudrez avec Delacour et son Henriette, qui est très contente de ce changement, et à qui votre air, vos manières, votre franchise inspirent le plus profond respect et la plus grande confiance.

Nous réglâmes ensemble nos affaires d'intérêt. M. Berthier ne voulut jamais accepter plus de huit mille livres que je lui laissai, c'est-à-dire deux mille livres pour chacun des quatre enfants, qu'il garda et promit d'établir. Il tiendra parole : oh ! il tiendra parole ; c'est le plus honnête homme que je connaisse !... Delacour était en état de supporter la voiture ; nous partîmes avec l'aimable Henriette, non sans avoir souffert d'une séparation cruelle entre deux anciens amis, comme entre ce bon père et ses quatre enfants, qui pleurèrent amèrement. Le voilà, mes amis, le voilà, ce respectable vieillard ; voilà son adorable fille. Tous deux vont maintenant habiter cette maison : tous deux vont ajouter au charme de notre intérieur : je n'ai pas besoin de vous recommander le respect, les égards, les soins et la tendresse qu'on doit à leurs vertus, à leurs malheurs.

Tous les enfants promirent à leur père de seconder sa vigilante amitié pour ces deux êtres intéressants, et ils serrèrent de nouveau dans leurs bras le bon Delacour, qui versa des larmes d'attendrissement, et remercia le Ciel d'avoir ménagé à ses vieux jours une retraite aussi paisible, aussi agréable. Maintenant, dit Palamène, que cette scène avait trop attendri, je vais le laisser parler lui-même, je vais l'engager à vous raconter des malheurs dont je n'ai su qu'une partie, et qui l'ont conduit à l'état douloureux, dont j'ai eu le bonheur de le retirer. Racontez-nous vos aventures, mon ami, et souhaitons tous deux qu'elles soient utiles à ces jeunes gens, qui vont vous écouter avec attention.

Tout le monde se rapprocha de M. Delacour, qui avait la voix un peu faible. Armand, voyant un jour entre la chaise d'Henriette et celle d'Adèle, vint y placer son siège, et se trouva naturellement près de celle qui commençait à faire déjà une révolution singulière dans tout son être. On fit le plus grand silence, et le vieillard commença son recit en ces termes :

«J'ai eu des torts, mes amis !... Ma jeunesse a été marquée par les erreurs, plus que des erreurs, hélas !... Je m'en suis repenti ; mais la justice divine devait m'en punir tôt ou tard, et ce n'est que d'aujourd'hui qu'elle se lasse de me persécuter... Mon berceau fut les Cévènes ; je suis né dans un petit bourg du Vivarais, près du mont Gerbier-le-Doux, à deux pas de la source de la Loire. Mon père était un des plus riches propriétaires du Languedoc, quoique né dans la classe qu'on appelait alors roturière. Il occupait une maison de plaisance assez belle, mais qui lui était venue d'héritage, ainsi que ses autres biens. Mon père, élevé, pour ainsi dire, dans les montagnes, avait un caractère dur, âpre et sévère ; mais il était bon, confiant, et surtout tendre et indulgent pour ses enfants. Il était resté veuf de bonne heure, et ne s'était occupé uniquement que l'éducation de trois fils qu'il avait, dont j'étais le plus jeune. Mon père était généreux et hospitalier, il s'appliquait à l'art médicinal, et composait lui-même des drogues avec des plantes qu'il allait chercher dans les montagnes. Mon père se plaisait à guérir les maux des pauvres habitants de ces mêmes montagnes ; et, comme il était dégagé de tout préjugé, il nous laissait tout jeunes, mes frères et moi, courir, jouer avec les enfants des indigents qu'il soulageait. La fréquentation de ces montagnards, peu policés pour la plupart, m'avait rendu brusque, vif, emporté, violent même : je ne pouvais souffrir une injustice, et je savais user de ma force pour m'en faire justice sur-le-champ moi-même. Mon père s'apercevait bien que j'étais plus difficile à mener que mes frères ; mais il se flattait que l'âge, l'instruction et ses conseils adouciraient mon petit caractère, qui n'était pas doux du tout.

Un jour que je jouais avec mes deux frères (pardon si je vous ennuie des détails de mon enfance, mais ils sont nécessaires pour me conduire à de plus grands événements) ; un jour, dis-je, que je jouais avec mes fréres, nommés Saturnin et Léonard, je ne sais sur quelles vétilles nous nous fâchames, au point que les coups de pied et les coups de poing volèrent en moins d'une minute. J'étais le plus fort, quoique le plus jeune et le plus petit ; je terrassai le pauvre Léonard avec tant de vigueur, que le malheureux enfant se cassa la jambe sur une pierre portée à faux. À peine fus-je certain de l'accident dont je venais d'être la cause, que je remplis l'air de mes cris. Saturnin, mon frère aîné, m'accusait de ce malheur ; mais je m'en accusais moi-mème d'une manière si douloureuse, que nous nous réunîmes bientôt, Saturnin et moi, pour chercher ensemble, et sans aigreur, les moyens d'apprendre cet événement à notre père, et de transporter le blessé chez nous. Il fut convenu entre nous (le malade lui-même eut la délicatesse de nous promettre d'appuyer ce mensonge) ; il fut convenu que nous dirions à M. Delacour que Léonard, se promenant tranquillement avec nous, était tombé dans un précipice dont nous avions eu bien de la peine à le tirer. Mais il fallait le transporter, et nous n'avions personne là qui fût assez obligeant pour nous y aider ; nous prîmes le parti de le porter nous-mêmes. Saturnin se chargea de le prendre par les cuisses, et moi je lui soutins la tête pendant plus d'une demi-lieue que nous avions à faire jusqu'à notre maison. Jugez de la douleur qu'éprouvait ce petit malheureux, dont la jambe cassée pendant tout le long du chemin !

Mon père, désespéré, eut l'air de ne point croire au rapport que nous lui fîmes ; il me lança même un regard si sévère, que la rougeur qui couvrait mon front suffit pour lui faire deviner l'auteur de cet accident : il connaissait d'ailleurs ma vivacité et mes emportements. Ce malheureux père qui, comme je vous l'ai déjà dit, je crois, se mêlait de l'art de guérir, prodigua tous les secours possibles au petit Léonard, pour lequel il avait autant de tendresse que pour ses deux autres enfants ; et le lendemain matin il me tint cet étrange discours : Charles, vous êtes un misérable que je dois repousser de mon sein paternel. J'ai tiré du blessé la vérité sur votre compte : vous êtes cause du plus grand des malheurs dans ma maison. Puisque vous avez la rusticité, les manières brusques et le caractère brutal des petits paysans des montagnes, vous êtes fait pour vivre avec eux. Allez les trouver. J'ai prie Pierre, le nourrisseur de bestiaux, de vous prendre chez lui ; vous garderez ses troupeaux ; on va vous mener sur-le-champ à sa chaumière.

J'eus beau crier, pleurer, protester qu'il n'y avait point de ma faute dans tout cela, mon père fut inflexible. Un domestique m'accompagna jusqu'au mont Gerbier, où il me livra à un paysan grossier, qui soudain me donna l'occupation la plus vile et la plus dégoûtante. Pour le coup je me laissai entraîner à tous les mouvements de rage et d'indignation qui agitèrent mon cœur. Je traitai mon père d'égoïste, d'homme dur, inhumain, et je me promis de me venger de la haine qu'il me portait, sur mes deux frères, auxquels il accordait une préférence que je trouvais injuste. Puisque je suis un paysan, un manant, me dis-je, je serai tout à fait ; on verra que je saurai profiter de la belle éducation qu'on me donne. Tous les projets les plus bizarres me passèrent par la tête, et je m'arrêtai à celui-ci. J'avais quatorze ans, dix mois de moins que Léonard, et j'étais déjà fort pour mon âge ; Pierre, le maître qu'on m'avait donné, avait une fille de seize ans, nommée Marguerite. Feignons, me dis-je, l'amour le plus violent pour Marguerite, et le plus vif désir de l'épouser ; mon père est orgueilleux ; cet amour et ce désir de mariage l'humilieront ; il sentira qu'il a eu tort de me confondre avec des manants, et nous verrons s'il me retirera de leur triste société.

Concevez-vous un pareil projet ? était-il digne d'une tête folle, maligne et inconséquente, qui s'apprêtait une punition terrible en croyant punir le plus tendre et le plus délicat de tous les pères ?... Dès ce moment j'affectai les soins les plus pressants auprès de Marguerite, qui, sotte et coquette, eut la folie de répondre à la tendresse feinte d'un enfant. Le père s'aperçut de notre amour ; il voulut s'en fâcher ; je lui témoignai alors le désir que j'avais d'épouser sa fille. Pierre croyant entrevoir dans cet hymen beaucoup d'honneur et une grande fortune, m'encouragea, et ne me parla plus que son bonnet à la main ; c'était ce que je demandais : on me respectait, on ne me donnait plus de gros ouvrages, je ne faisais rien, et je riais tout bas de la surprise et de la colère de mon père lorsqu'il apprendrait ma liaison et mes vœux. Cela arriva à la fin : il y avait six mois que j'étais chez Pierre ; je n'avais pas vu mon père depuis ce temps ; on ne m'avait même donné aucune nouvelle de la maison. Un jour M. Delacour se présente avec Saturnin, son fils aîné. Tous deux sont abattus, leurs yeux sont remplis de larmes : Eh bien ! monsieur, me dit mon père, vous m'avez privé d'un fils, Léonard n'est plus. — Léonard !... — La gangrène s'est mise dans sa plaie... L'infortuné est mort avant-hier dans nos bras. Petit monstre ! quel crime avez-vous commis ! c'est vous qui avez tué votre frère. — Est-ce ma faute ? — Comment ! ce sont-là les regrets que vous en témoignez ! Allez, que je ne vous revoie jamais ; votre vue accroîtrait mon tourment. — Ô mon Dieu, je ne demande plus à rentrer chez vous ; je suis devenu amoureux de Marguerite, et je vais l'épouser. — Quel conte me faites-vous là ? — Ce n'est point un conte, monsieur. J'aime comme un fou la fille de Pierre, et je ne demande qu'à être son mari. — Il est bien question de pareilles, folies dans un moment... — Folies si vous voulez, mais je veux être paysan et l'époux de Marguerite. — Soyez ce qu'il vous plaira, petit mauvais sujet ; je ne me mêle plus de vous ; vous pouvez faire tout ce que vous voudrez.

Mon père et Saturnin me quittent à ces mots, et me laissent fort étonné. La ruse que j'avais employée ne produisait pas l'effet que j'en attendais. Au lieu de me gronder, de me retirer de chez Pierre pour m'empêcher de faire une étourderie, de déshonorer ma famille, on m'accordait tout ce que je prétextais désirer, et l'on ne voulait plus entendre parler de moi ! Que devais-je faire à présent ? Me fallait-il continuer de soupirer auprès de Marguerite ? me proposais-je sérieusement de l'épouser un jour ? Cela ne se pouvait pas : d'abord en ce que j'étais encore trop jeune ; en second lieu, parce que je ne trouvais rien depuis haïssable que cette grosse fille... Que faire ?...

Je passe quelques jours dans les regrets et la douleur. Le souvenir de la mort du pauvre Léonard vient m'arracher des larmes. Mes nuits ne sont remplies que de rêves funestes où je vois cet enfant me tendre les bras ; m'accuser de sa mort. Je me reporte au moment fatal où ma brutalité le fait tomber sur cette pierre fatale qui lui cause une blessure mortelle... Je ne pense plus à rien qu'à mes fautes, je pleure, et me promets de les expier par une penitence austère, en me jetant dans le premier couvent que je rencontrerai sur ma route. Je dis sur ma route, car je me propose de fuir, et je fuis en effet la chaumière de Pierre et de Marguerite, que je laisse sans doute fort étonnés, et désabusés sur ma fausse passion. Me voilà donc parti un soir, sans argent, sans ressources et presque sans vêtements. La détresse de ma situation me suggère d'abord l'idée d'aller me jeter aux genoux de mon père, d'implorer mon pardon et le retour de sa tendresse ; mais je pense que je l'ai, sans le vouloir, privé d'un fils, que ce père malheureux me déteste, et qu'en suppsant qu'il me souffre chez lui, j'aurai sans cesse sous les yeux le tableau déchirant des caresses qu'il prodiguera à mon frère Saturnin, tandis qu'il m'accablera de duretés : je ne puis supporter la haine d'un père ni l'aspect de sa tendresse exclusive pour son fils aîné. Non, me dis-je, il faut fuir pour jamais la maison paternelle, et suivre mon premier projet, celui de me mettre dans un couvent. Mais dans lequel ? où le trouver ? j'ignore les chemins que je dois parcourir... Eh bien ! j'irai au hasard, toujours devant moi et nous verrons si le Ciel me fera rencontrer une retraite salutaire en faveur de mes remords et du désir que j'ai de le servir dans un de Ses temples.

Je marche donc à l'aventure, et la nuit s'épaissit sans que je songe aux dangers que je cours. Je suivais toujours les bords de la Loire, et le bruit que fait ce fleuve à quelques milles de sa source, dont il sort avec impétuosité, ajoutait encore au trouble de mon cœur. Je marchais, je marchais toujours, et j'étais accablé de lassitude... Je crois qu'à la fin j'aurais pris le parti de me coucher sur le sable et d'y passer nuit, si je n'eusse pas aperçu de loin une lumière qui me parut sortir de quelque cabane isolée sur les bords du fleuve. Un pauvre pêcheur, le seul être existant que j'aie rencontré dans ma fuite précipitée, passe par hasard à côté de moi. Quelle est, lui dis-je, cette masure que je vois là-bas, et qui est éclairée si tard ? — Ce n'est point une masure, mon petit ami : c'est la chapelle Saint-Léonard. — La chapelle Saint-Léonard !... pourquoi donc est-elle ouverte à cette heure-ci ? — Elle est comme cela toutes les nuits, afin que le voyageur égaré puisse y prier et s'y trouver en sûreté. — Elle ne sert donc qu'aux voyageurs ? — Oh ! pardonnez-moi, c'est l'endroit le plus saint et le plus utile que je connaisse : cette chapelle est pourvue d'indulgences plénières, et S. Léonard a la vertu de remettre les plus gros péchés, lorsqu'on se repent de bonne foi au pied du reliquaire qui renferme quelques-uns de ses ossements. — Il n'y a donc personne qui veille dans cette chapelle ? — Oh que si, le saint ermite qui la dessert y passe toutes les nuits, et confesse ceux qui ont besoin des secours de la pénitence. Mais vous n'êtes donc pas de ce pays-ci, mon enfant ? Comment ne connaissez-vous pas la chapelle Saint-Léonard, où l'on va faire des neuvaines, où l'on fait des processions ? — Pardonnez-moi, j'en ai entendu parler : je vous remercie de vos explications ; je vais m'y rendre. — Si vous êtes égaré, dites-le-moi, je vous reconduirai chez votre père, si vous en avez un. — Merci, merci ; bien obligé.

Je me mets à courir pour éviter les questions indiscrètes du pêcheur, qui m'a dit ce que je voulais savoir et quand je suis éloigné de lui, je m'arrête pour réfléchir sur ce qu'il m'a appris. La chapelle Saint-Léonard ! combien cet homme m'avait troublé chaque fois qu'il prononçait ce nom terrible qui me rappelait mon frère et le malheur dont j'étais cause ! J'y vais, me dis-je, dans la chapelle Saint-Léonard, je ne la quitterai plus ; j'y passerai les jours et les nuits avec le saint religieux qui l'habite, et j'y prierai sans cesse pour le repos de l'âme de mon pauvre frère. D'ailleurs, on y remet les plus gros péchés ; je m'y confesserai, et je deviendrai tout aussi pur, tout aussi innocent aux yeux de Dieu, que je l'étais avant ma naissance. Ô mon père ! je fais donc devenir digne de toi : et si j'ai le bonheur de te retrouver un jour, tu ne me repousseras plus de ton sein... Allons, allons à la chapelle Saint-Léonard.

Plein de ces idées consolantes, je sens se ranimer mes forces, et j'arrive à la chapelle, que je trouve en effet ouverte, ainsi que le pêcheur m'en a prévenu. Une lampe allumée est suspendue à la voûte, et je vois briller sur un autel simple le reliquaire, qui me paraît renfermer, non les restes du saint, mais ceux de mon frère, qui portait son nom. Je m'agenouille, et prie sans regarder si je suis seul dans cet asile du recueillement. Une voix inattendue me frappe, et fait palpiter mon cœur. Enfant, me dit-on, as-tu besoin du tribunal de la pénitence ?...

Je me retourne, j'aperçois un religieux assis dans un confessional, et tenant un livre à la main. Je me remets, en me rappelant que le pêcheur m'a dit qu'un ecclésiastique passait les nuits dans cette chapelle : Oui, mon père, dis-je à l'ermite en me levant : oui, je suis un pécheur ; je suis coupable du plus grand des crimes. — Approche ; épanche ton âme dans mon sein : Dieu, qui va l'entendre, t'absoudra si tu es sincèrement repentant.

Je m'approche en tremblant, je m'agenouille à côté du révérend père, et je commence ainsi ma confession : Mon père, j'ai eu le malheur de casser la jambe à l'un de mes frères, qui est mort de cette blessure. — Ciel ! s'écrie le père en se levant, quel crime ! quel crime affreux ! Jamais ces voûtes frappées des soupirs des pécheurs, n'en ont entendu de pareil ! — Mon père !... — Et vous prétendez au pardon, petit misérable ! Allez, allez ; l'enfer ! l'enfer ! voilà votre partage. — Mais, mon père, il n'y a pas de ma faute ; c'est par accident... — N'étourdissez plus mes oreilles d'un forfait aussi épouvantable... Si jeune encore ! il a l'air si doux, si timide ! — Mon père ! Je vous supplie de m'entendre. — Eh ! que me direz-vous ? — Je vous l'répéterai que c'est par un accident, un accident, entendez-vous bien, que ce malheur est arrivé. J'en ai été désespéré, et je pleure continuellement ce pauvre Léonard... — Léonard ? — Oui : Léonard, c'était son nom. — Pauvre petit ! vous vous repentez donc ?... — Avec toute l'amertume de la plus sincère contrition. — À la bonne heure. Rapprochez-vous, et achevez votre confession.

Le père Luce (c'etait son nom, et j'eus tout lieu, par la suite, ainsi que vous l'apprendrez, d'étudier son caractère), le père Luce était violent, emporté, mais surtout très religieux. Il s'était d'abord effrayé, croyant que j'avais commis un assassinat prémédité ; mais bientôt la suite de ma confession, la naïveté de mes aveux le charmèrent. Il me serra dans ses bras, et me promit le paradis, au lieu de l'enfer dont il m'avait menacé. Cette promesse, qui aurait fait rire un philosophe, me rassura, et je me sentis comme soulagé d'un pesant fardeau. — Mon père, lui dis-je quand il m'eut donné l'absolution, je me sens du goût pour la vocation religieuse : gardez-moi ici, oh ! prenez-moi avec vous : je serai votre petit sacristain ; je vous soulagerai dans vos travaux. — Mais ton père, mon ami. — Mon père !... j'irai le retrouver quand je serai purifié par la prière et par la macération. — Projet digne d'un ange !... Reste, mon fils, reste, et remplace auprès de moi le petit Julien que la mort m'a enlevé pour le placer sans doute dans le sein de Dieu. Mais, mon fils, quelque chose que tu voies, quelque chose que tu entendes ici, je te recommande docilité, soumission, confiance aveugle, et surtout point de désirs curieux. — Oui, mon père. — Entends-tu ? docilité, soumission, confiance aveugle, et point de désirs curieux. — Surtout point de désirs curieux, n'est-ce pas, mon père ! — Oui, mon fils. — Je vous le promets.

Père Luce reprit son livre, se remit à lire sans parler davantage, et moi, tout étonné de sa gravité comme du changement qui s'opérait en moi, je m'assis sur un banc, où je m'endormis profondément jusqu'au lendemain matin. Lorsque je me réveillai, il était déjà grand jour, et je ne restai pas peu surpris en voyant que l'ermite était encore à la même place dans son confessionnal, et toujours lisant. Je supposai que l'action qu'il avait mise à sa lecture l'avait empêché de s'apercevoir de mon sommeil : je ne me trompais pas. Que lisez-vous donc là avec tant d'attention, lui dis-je ? quelque histoire, sans doute ? — Qu'appelles-tu, quelque histoire ? c'est mon bréviaire, mon fils ; c'est mon bréviaire. Je le lis comme cela toutes les nuits, plutôt quatre fois qu'une. — En ce cas-là, vous devez le savoir par cœur, c'est donc bien amusant, un bréviaire ?

Le père sourit de ma naïveté, me montra son livre où je ne compris rien ; se leva, me prit par la main, et me mena dans sa sacristie, où tous deux nous fîmes un excellent déjeuner avec des provisions qu'il avait toujours en réserve.

J'eus tout le loisir, après, d'examiner la chapelle Saint-Léonard, dont j'étais devenu le sacristain. Cette chapelle, dont j'aurai plus d'une occasion de parler, pouvait avoir vingt pieds de long sur douze de large ; sa voûte en était très basse ; elle était ornée tout simplement d'un autel très uni, sur lequel était la châsse, et au-dessus la statue coloriée du saint, qui, par parenthèse, avait une mine rébarbative. Sur la droite, contre le mur, était le confessionnal du père Luce, et de l'autre côté un bénitier. Quelques bancs de bois étaient épars çà et là, et sur la chapelle il y avait une cloche que je sonnais d'heure en heure pour avertir les paysans d'entrer faire leur prière, et de profiter des indulgences qui étaient attachées à un quart d'heure de recueillement. Derrière la chapelle était la sacristie : ce lieu était très petit. Dans un recoin, derrière une armoire, l'ermite avait un lit, où il se jetait pendant quelques heures dans le jour. Quand il était éveillé, il prenait ma place dans la chapelle, et moi je prenais la sienne dans ce lit, qui n'était composé que d'une planche et d'une simple paillasse. Depuis que l'ermite était privé du petit Julien, mon prédécesseur, mort le mois d'avant, le révérend père était obligé de fermer la chapelle pendant qu'il reposait ; mais, avec moi, on la laissait toujours ouverte, ce qui augmentait les profits ; car chaque voyageur qui s'y arrêtait ne pouvait s'empêcher de jeter quelque monnaie dans une bassine de cuivre placée à côté du reliquaire, et que nous vidions souvent, pour ne pas faire voir aux passants la quantité des aumônes que nous recevions. Quand il y avait des neuvaines ; c'était le grand bénéfice ; l'argent pleuvait. Il en était de même lorsque l'on faisait frotter au reliquaire du linge, qui prenait alors la vertu de hâter la pousse des dents des petits enfants. Toutes ces momeries me paraissaient ridicules ; mais mon patron y mettait une grande importance ; il m'aurait chassé s'il m'eût vu sourire de ce qu'il appelait la piété des fidèles. Voilà donc quelle était ma besogne ; la nuit je sommeillais sur un banc, tandis que l'ermite lisait et relisait son bréviaire ; le matin nous déjeunions amplement ; je balayais ensuite la chapelle, j'entretenais la lampe ; nous dînions ; et à toutes les heures du jour, je sonnais trois fois la cloche : puis, sortant sur la route, je criais trois fois aussi : Voilà l'heure de la prière ; fidèles, entrez, entrez dans la chapelle Saint-Léonard, tous vos péchés vous seront remis.

Ce qui m'étonnait toujours, c'est que le révérend père allait lui-même à la provision : il en revenait sa besace chargée de vin, de pain, de viandes cuites et froides ; et il en apportait toujours une si grande quantité, que je ne pouvais pas deviner par où tout cela passait ; car il me semblait qu'il y avait de quoi manger pour vingt personnes, tandis que nous n'étions que deux. Ce qui me surprenait davantage, et m'effrayait même quelquefois, c'est que toutes les après-midi je restais seul, absolument seul dans la chapelle. Le père Luce ouvrait devant moi, avec une clef qui ne le quittait jamais, une petite porte percée dans la boiserie de l'autel. Il disparaissait ainsi pendant plusieurs heures, et ne rentrait que vers le soir, par cette même petite porte, qu'il entr'ouvrait et refermait soudain sur lui. Cent fois je cherchai, par la situation extérieure de la chapelle, qui donnait sur la Loire même, l'endroit où pouvait conduire cette porte mystérieuse, je ne pouvais le deviner ; et souvent j'entendais comme des gémissements sourds qui frappaient mon oreille, sans que je pusse soupçonner le lieu d'où ils partaient. Sur le point de demander des explications à l'ermite, j'étais toujours arrêté par la promesse qu'il avait exigée de moi, de réprimer des désirs curieux. Si j'avais l'air de l'examiner avec attention, lorsqu'il revenait son cou chargé de la provision, ou lorsqu'il disparaissait par la petite porte, il me lançait un regard sévère, me faisait signe de la main pour m'engager à me retirer, ou souvent me répétait ce qu'il m'avait dit mille fois : Docilité, soumission, confiance aveugle, et surtout point de désirs curieux ! Je n'osais plus le fixer, je me retournais, changeais de place et le laissais libre de faire tout ce qu'il voulait mais je n'en souffrais pas moins intérieurement, et je brûlais de pénétrer des secrets qu'il paraissait avoir tant d'intéret à me cacher.

J'avais pourtant passé trois ans déjà dans cette inquiétude, trois années entières pendant lesquelles il ne m'avait pas été possible de former même le projet de retourner chez mon père. J'en avais bien le désir : j'étais grand d'ailleurs, formé, raisonnable ; j'avais plus de dix-sept ans, et je sentais que je perdais mon temps dans un état qui devenait de jour en jour à mes yeux plus sot et plus ennuyeux. Je sentais que j'étais inutile à mes semblables, et j'éprouvais ce noble orgueil, cette ambition raisonnable qui animent, qui enflamment tout homme qui pense ; mais j'étais dominé par des préjugés religieux : l'ermite, qui craignait que je ne lui échappasse, qui m'était attaché sincèrement, me parlait sans cesse de cette abnégation où l'on doit être de soi-même, de tout parent, de tout ami, pour suivre la loi du salut. Il me rappelait ensuite, quand il me voyait chanceler, la mort de mon frère Léonard, ce qu'il appelait un crime épouvantable de ma part : il me peignait la colère de mon père et la haine légitime qu'il devait me vouer toute la vie. Quand je lui alléguais qu'il m'avait mille fois remis mes péchés, que par conséquent je devais me croire aussi pur que les anges, il me disait que la tache de ces énormes péchés n'en etait pas moins indélébile sur mon front, et que la haine publique ne m'en poursuivrait pas moins : en un mot il abusait mon esprit par les prestiges du fanatisme et les divagations captieuses de la théologie. Je restais, mais en formant à tout moment le projet de m'échapper. Le mystère d'ailleurs de la petite porte, des gémissements sourds que j'entendais, et le secret que le père avait toujours pour moi, tout cela m'inquiétait, et me fortifiait dans le projet de rentrer dans le monde.

Un jour...»

Ici Palamène avertit M. Delacour qu'il était tard : vous et moi, lui dit-il, nous avons besoin de repos ; remettons à demain la suite de votre récit. Benoît ne pourra entendre puisqu'il ne sera plus ici ; mais au surplus ce que vous avez déjà dit est suffisant pour faire impression sur son esprit rétif et méchant, si toutefois il est capable de se repentir, comme vous le fîtes, après avoir causé le chagrin de votre vieux père.

Benoît sentit la justesse de ces reproches, mais bientôt le dépit lui tint lieu de fermeté ; il essuya ses yeux, et parut résigné ; ce qui affligea beaucoup Palamène, qui craignit que cet enfant ne fût vraiment incorrigible.

On se sépara donc, et, après la collation du soir, Palamène donna en secret ses ordres à son fils aîné, qui devait conduire le lendemain matin Benoît dans sa pension.


TRENTE-QUATRIÈME SOIRÉE.

LA SÉVÉRITÉ.


Histoire du tambourin du village.

Le lendemain en effet, à sept heures, Armand entre tristement chez Benoît : Es-tu prêt, mon frère, lui dit-il. — Déjà ? — Déjà !... C'est l'ordre de mon père. — Eh bien, partons quand tu voudras. — Sur-le-champ. — Où me conduis-tu ? — Oh ! tout près d'ici. Tu vois... Tiens, regarde par cette croisée : tu vois ce moulin qui est là-bas sur le penchant de la colline, isolé de toute habitation ? — Oui ; est-ce que c'est là ? — C'est là même. — Dans ce moulin ? — Dans ce moulin. — Ha ça, est-ce que mon père se moque de moi, d'appeler cela une pension ? Il m'a fait charbonnier, il me fait meunier ; c'est changer du noir au blanc. — Il ne le fait pas meunier ; tu ne travailleras pas à la farine. Il dit que le meunier de ce moulin est un homme bien né, que les malheurs ont forcé à prendre cet état ; mais M. Rolland, c'est ainsi qu'il l'appelle, est très instruit ; il est en état de continuer avec fruit ton éducation, et de te perfectionner même dans les arts agréables auxquels tu t'es déjà appliqué avec succès. — Ah ! M. Rolland est un homme instruit ! S'il a tant de talents, tant d'instruction, pourquoi n'a-t-il pas cherché à faire un autre état dans le monde ? C'est vrai ça. Mon père veut-il faire de moi un petit paysan, comme le père de M. Delacour, qui l'avait relégué dans les montagnes des Cévènes ? — Viens, toujours, mon pauvre Benoît ; nous verrons quel homme est ce M. Rolland.

Benoît soupire, prend son petit paquet sous son bras, et suit, la tête baissée, son frère, qui n'est guère moins triste que lui. Benoît n'a point demandé à voir, à embrasser son père. Il le taxe de trop d'injustice, de trop de dureté même, pour lui témoigner des regrets, encore moins du repentir. Benoît suit donc Armand ; et tous deux sans se parler arrivent, après une heure de chemin, au moulin de M. Rolland, qui est prévenu. M. Rolland s'avance. Est-ce là, dit-il à Armand, le jeune homme que l'agriculteur Palamène devait m'envoyer ce matin ? — C'est lui, répondit Armand ; c'est mon frère Benoît. — Sa figure parle en sa faveur. J'espère qu'il sera bien ici, et que nous nous lierons bientôt d'amitié. Il n'y trouvera pas toutes les douceurs, tous les plaisirs qu'on goûte dans la maison paternelle ; mais s'il veut répondre au zèle que je mettrai à perfectionner son éducation, il sera bientôt digne de rentrer chez son père. Je suis veuf, je n'ai point d'enfants : une fille de campagne qui fait mon petit ménage, et un garçon meunier, voilà tout mon intérieur : Benoît n'aura rien autre chose à faire ici qu'étudier, lire et travailler dans cette salle basse. Je suis charmé de la confiance que son père me témoigne, et je la mériterai.

Benoît baisse les yeux, et ne répond rien. Armand examine M. Rolland, et remarque, avec une secrète satisfaction pour l'intérêt de son frère, que M. Rolland a l'air bon, sensible et très respectable : il est aisé de voir dans ses manières qu'il est bien né ; ses traits portent l'empreinte du malheur et de la longue douleur qui les a altérés. Armand prend congé de M. Rolland, et embrasse Benoît, après avoir remis à son nouvel instituteur l'argent d'avance d'un quartier de trois mois pour la pension de son frère ; ce qui effraie beaucoup ce dernier. Le voilà trop sûr de rester au moins trois mois éloigné de la maison paternelle ; et pour la première fois la fermeté l'abandonne. Il est pâle, défait ; et voyant s'eloigner son frère, il court à lui, jette en sanglotant son bras autour de son cou, et le conjure de le ramener à son père. Armand est aussi affligé que lui ; il voudrait bien pouvoir céder à sa prière, mais il ne le peut ; ses ordres sont précis. Il prie Benoît de croire que c'est malgré lui qu'il est forcé de l'abandonner ; puis il s'arrache de ses bras, s'éloigne, et laisse cet enfant désolé entre les mains de M. Rolland, qui lui prodigue tous les soins de l'amitié.

Voilà donc Benoît décidément banni du toit de son père : le voilà seul, livré à un étranger, et faisant retentir l'air de ses cris douloureux. Le pauvre enfant ! s'il a quelquefois déplu à nos lecteurs, il mérite bien aujourd'hui leur pitié. Laissons-le donc pour le moment chez M. Rolland, et retournons avec Armand chez notre vertueux père de famille, où Jules, Adèle et Léon, qui n'ont point vu partir Benoît, attendent leur frère aîné avec la plus vive impatience.

Armand rentre ; il est obsédé de questions par tous les enfants, qui sont dans la cour. Eh bien ! où est-il, chez qui l'as-tu laissé ? est-il bien loin ? Armand a reçu l'ordre de son père de ne point dire la retraite de Benoît. Il m'est défendu, dit-il à son frère et à sa sœur, il m'est défendu de vous apprendre ce qu'est devenu Benoît. Il est bien, très bien ; voilà tout ce que je puis vous assurer.

Les enfants le pressent, il résiste ; on se fâche, on l'accuse d'être un pédant, de n'avoir point d'amitié, point de confiance pour ses frères. Il supporte ces injures, et n'en garde pas moins le secret qu'il a promis à Palamène. Le sévère, mais juste, Palamène descend bientôt, et sa présence fait rentrer nos trois curieux dans le silence et dans le respect qu'ils lui doivent. Armand rend compte en secret à son père du succès de l'affaire dont il l'a chargé ; Armand ne cache point que Benoît a versé des larmes ; qu'il a prié son frère de le ramener, qu'il a promis en effet d'être plus docile, plus raisonnable. Palamène fixe Armand, et fronce le sourcil pour l'avertir de se taire. Armand baisse les yeux, garde le silence, et tout rentre, dans la chaumière, dans l'ordre accoutumé.

Au dîner, Palamène, qui vit avec peine la tristesse profonde de ses quatre enfants, voulut la distraire. C'est aujourd'hui, dit-il, jour de repos ; on danse au bout du village prochain sous le berceau d'acacias ; nous irons nous y promener, n'est-ce pas, M. Delacour ? La belle Henriette voudra bien accompagner son père et nos enfants.

Henriette témoigna le plaisir que lui ferait cette promenade, et l'on se dépêcha de s'arranger pour partir. Adèle n'osait plus se parer du fatal nœud de rubans qui avait causé tant de chagrins à toute sa famille, qui d'ailleurs était cause de la punition infligée à son frère Benoît. Adèle avait même brûlé cet ornement, dont la vue lui aurait rappelé longtemps des souvenirs douloureux. Elle fut donc trouver Henriette : toutes deux ornèrent leurs cheveux d'une simple couronne de fleurs des champs, puis elles descendirent embrasser Delacour et Palamène, qui admirèrent l'élégante simplicité de celle parure naturelle. Armand et Jules surtout tout, restèrent extasiés, l'un en détaillant les grâces d'Henriette, l'autre en admirant les traits charmants d'Adèle. Pour le jeune Léon, son cœur était encore libre, et les muses étaient les seuls objets pour lesquels il soupirait.

Nos amis partirent donc par le plus beau temps, et arrivèrent bientôt au berceau d'acacias, où toute la jeunesse des villages environnants était déjà rassemblée. Là, les jeunes garçons et les jeunes filles, brillants d'une santé qu'ils devaient au travail et à la frugalité, formaient des danses champêtres sous les yeux des mères, tandis que les pères jouaient plus loin au siam, au tonneau, à mille jeux divers. Un violon assez discordant d'ailleurs, qu'accompagnait souvent à contre-mesure un tambourin crevé depuis longtemps, et raccommodé avec du parchemin, composait tout l'orchestre de ce bal villageois, où présidaient le plaisir, la décence et la franche gaieté. Adèle et Henriette furent invitées à danser, et acceptèrent, ce qui donna un peu d'humeur aux tendres Jules et Armand. Mais leur père, qui sourit secrètement en remarquant leur petit dépit, leur conseilla de danser, de faire comme les autres. Ils ne se firent pas prier : à la contredanse suivante, Armand s'empara d'Henriette, Jules saisit la main d'Adèle, et tous quatre se mêlèrent dans un quadrille, où ils dansèrent jusqu'au soir sans se quitter. Léon, lui, était trop philosophe pour se livrer à ce genre de délassement. En vain son père l'engagéa-t-il à suivre l'exemple de ses frères, il préféra rester auprès des deux vieillards, et se mêla même à leur conversation, qu'il sema de traits brillants d'esprit et de raison. Palamène était enchanté, et il formait déjà plusieurs projets qu'il effectua par la suite, ainsi que nous le verrons.

Cependant la nuit s'approchait, et dispersait déjà les danseurs, habitutés à des heures fixes pour leur repos comme pour leur travail. Au village, les plaisirs ne prennent jamais la place du sommeil ; ils ne servent qu'à fortifier le corps, jamais à le détruire. Le soleil y mène les agriculteurs aux champs, comme il les ramène à leur toit rustique : on y jouit de tout sans abuser de rien, et l'on n'y connaît pas les excès. Il était donc l'heure de se retirer ; Palamène en avertit nos jeunes danseurs : mais on parlait encore d'une dernière contredanse ; leur père ne voulut pas les en priver, et c'eût été dommage, car celle-ci fut la plus gaie comme la plus animée. Ici l'on voyait Colas qui faisait des sauts terribles, sa tête, ses jambes, ses bras, tout était en mouvement, et ses voisins avaient soin de s'écarter de lui pour n'être point accueillis de quelques violents coups de pied. Là, on voyait la jeune Annette qui, la tête baissée, les bras pendants, faisait de petits pas en serrant ses pieds l'un contre l'autre : elle ne regarde personne, elle est sérieuse comme si elle pensait à quelque chose de triste, et la froideur de son maintien contraste singulièrement avec le genre d'amusement qu'elle prend sans paraître le goûter. Plus loin, c'est le gros Julien, le sonneur de la paroisse : il a des prétentions, lui ; il se balance en dansant, il donne de petits coups de tête, il sourit avec gentillesse ; il semble qu'il dise à tout le monde : Regardez-moi ; je suis le beau danseur du village. En un mot, rien n'est plus gai, rien n'est plus plaisant que cette danse, où chacun apporte ses prétentions, ses ridicules, comme à la ville, mais avec plus de franchise cependant, avec plus d'ivresse et d'abandon.

Quand le bal champêtre fut fini, nos quatre danseurs, en nage et très joyeux, vinrent rejoindre Léon et leurs vieux pères, qui s'étaient assis sur un banc de pierre, à côté du violon et du tambourin. Le paysan qui jouait du tambourin, était un homme très âgé et presque aveugle. Ses yeux lui permirent cependant de remarquer les traits aimables d'Adèle et d'Henriette, ainsi que la fraîcheur et la bonne santé d'Armand et de Jules. Voilà, dit-il à Palamène, des jeunes gens qui doivent être bien contents : Dieu merci, ils n'ont pas quitté la place. Ah ! cela me rappelle mon jeune temps ; à leur âge, j'en faisais autant qu'eux, et j'aurais pris ce plaisir-là longtemps, sans le malheur qui m'est arrivé ! — Vous avez éprouvé des malheurs, bon homme ? lui dit Palamène. — Ah, monsieur ! un seul, un seul, mais bien cruel, et qui m'a plongé dans l'état où je suis. Contez-moi donc cela, vous piquez ma curiosité. — De quel côté va monsieur ? — Du côté des Trois Mares. — C'est justement mon chemin ; si vous voulez, je vous raconterai mon histoire, qui n'est pas bien longue, mais qui pourra offrir un but moral à ces jeunes enfants.

Le tambourin se lève, son confrère ménétrier lui donne le bras, et notre petite caravane revient lentement à la chaumière ; mais avant d'y rentrer le tambourin, qui refuse d'y accompagner Palamène, propose de s'asseoir en rond dans un petit taillis de jeunes ormes, et d'y faire le récit qu'il a promis. Chacun se range autour de lui, et il prend la parole en ces termes :

«Je m'appelle Luc Romain, et je suis fils de l'ancien jardinier du château que vous voyez d'ici, et qui appartient, je crois, maintenant à M. de Verseuil. Dans ce temps-là c'était un nommé M. de Serville qui en était le propriétaire. M. de Serville était un ancien militaire fort attaché à mon père qui l'avait vu naître, qui l'avait porté dans ses bras. M. de Serville était marié à une dame plus âgée que lui ; ils n'avaient point d'enfants, tandis que mon père en avait deux, garçon et fille. M. de Serville vivait fort retiré ; et, pour se distraire d'une vie trop sédentaire, il avait entrepris de m'élever comme son fils, de me donner toute l'éducation que m'avait refusée l'obscurité de ma naissance. En vain mon père lui disait-il souvent : Monsieur, vous avez bien des bontés pour Luc ; mais vous allez en faire un monsieur, et nous, j'n'en pourrons rien faire après ! J'aimerions mieux qu'il fût tout bonnement un jardinier comme son père.

M. de Serville lui répondait qu'il ne m'abandonnerait jamais, qu'il aurait soin de me faire un état, une petite fortune. Je me fourrais de ces espérances ; mais mon père craignait pour moi la mort de mon bienfaiteur, qui était d'une santé très chancelante ; et c'est ce qui arriva.

J'avais dix-huit ans ; j'étais assez instruit, pas autant que j'aurais dû l'être, attendu qu'on me gâtait, et que je n'avais pas beaucoup de goût pour l'étude. Je m'appuyais sur la tendresse qu'avait pour moi M. de Serville, et je croyais ma fortune faite sans que j'eusse besoin de songer à acquérir le moindre talent : mais un jour je fus cruellement détrompé. Mme de Serville tomba un matin du haut en bas de son escalier, et se tua sur la place. Ce coup fut si violent pour son sensible époux, qu'il se mit au lit, et n'en fut retiré, huit jours après, que pour aller rejoindre la malheureuse épouse. À l'instant, des collatéraux avides, des neveux qu'on n'avait jamais vus dans la maison, vinrent s'emparer de tous les biens ; le château fut vendu, mon père en fut inhumainement chassé, et obligé, pour vivre, de louer une masure, et d'acheter deux vaches, dont ma sœur portait tous les jours du lait à la ville. Que devenais-je, moi ? Il me fallait renoncer à la grandeur, à l'aisance dont mon enfance avait été entourée. Je n'étais plus qu'un paysan sans talents, sans moyens, sans fortune et sans protection. L'orgueil, le dépit, le tableau de la misère, tout me tourna la tête, tout égara ma raison : je quittai mon père sans lui dire un mot, sans l'embrasser, et je me rendis à Paris, où j'espérais que la fortune m'attendait. Je me présentais dans les rues de cette vaste ville comme un homme qui est fait pour attirer tous les regards ; je m'imaginais que chacun me remarquait, et que je ne tarderais pas à trouver un second M. de Serville. Vain espoir ! J'y mangeai le peu d'argent que j'avais emporté, et fus obligé de vendre tous mes effets, presque tous mes vêtements, pour retourner au pays, que je regrettais d'avoir quitté. Oui, me dis-je, il n'y a que mon père dans le monde qui puisse s'intéresser à moi, il n'y a que mon père ! Allons le retrouver, aidons sa vieillesse, faisons tout ce qu'il faudra faire pour le seconder dans ses travaux champêtres ! Soyons un homme des champs comme lui, puisque la nécessité m'y contraint, et que l'aisance dans laquelle j'ai vécu jusqu'à présent n'a servi qu'à faire de moi un sot et un fat !

Plein de résignation, de repentir et de tendresse pour mon père, je revins ici, dans le village même où je l'avais abandonné avec la plus noire ingratitude. Il était presque nuit quand je frappai à la porte de sa chaumière... Qui est là ? me cria-t-on du dedans... Je reconnais la voix de ma sœur, et réponds avec plus de confiance ; C'est moi, ouvre... — Qui, vous ? interrompt le vieux Romain. — C'est moi, mon père ; c'est votre fils Luc Romain. — Mon fils Luc Romain ! Je n'ai plus de fils, vous vous trompez ; je n'ai qu'une fille, qui prodigue à ma vieillesse tous les soins de la piété filiale. — Quoi ! mon père, vous ne reconnaissez pas ma voix ? — Votre voix ressemble bien à celle d'un mauvais sujet de fils que j'avais ; mais ce ne peut être lui. Il m'a quitté, délaissé dans son malheur ; il est bien loin sans doute, et doit y rester. — Non, mon père ; je vous jure que c'est moi qui suis Luc Romain. Veuillez me faire ouvrir la porte, et vous verrez aisément... — Je n'ouvre point ma porte à des vagabonds qui, viennent je ne sais d'où, et qui peuvent me quitter demain, après-demain, à châque moment. — Eh ! quoi ! mon père, vous ne voulez pas recevoir votre fils repentant et qui s'est fait une ferme résolution de rester avec vous tant que le Ciel voudra vous accorder des jours ? — Mon fils m'a manqué une fois, il ne me trompera pas de nouveau. Que viendrait-il chercher d'ailleurs auprès de moi ? La fortune ? elle m'a toujours fui. L'oisiveté ? elle n'habitera jamais ma chaumière : qu'y viendrait-il donc faire ? Me dépouiller comme il l'a déjà fait ? M'emporter mes légers effets, après avoir mangé les siens ? Non, non : je ne puis être d'aucune utilité à mon fils, et je n'ai pas besoin de ses secours ni de sa feinte amitié. — Mon père !... — Qui que vous soyez, bonsoir ; laissez-moi me reposer. — Eh quoi ! à l'heure qu'il est !... que voulez-vous que je devienne ? — Tout ce qu'il vous plaira. — Ma sœur, ma pauvre sœur ! implore mon pardon d'un père irrité ! — Votre sœur a trop de tendresse pour son père, pour l'engager à se charger d'un fils ingrat. — Eh quoi, personne, personne n'aura pitié de moi !

On ne me répond plus, et je gémis en vain à cette porte qui me sépare pour jamais du plus sévère de tous les pères !... N'importe, m'écriai-je dans ma douleur, je vais passer la nuit tout entière là, là, sur le seuil de la porte qu'on refuse de m'ouvrir ; mon père sortira demain matin, il trouvera son fils dans les larmes ; il le trouvera attaché à la maison paternelle, comme cette poutre qui soutient ce toit couvert de chaume. Il me verra couché à ses pieds, et il n'aura pas le courage de passer sur le corps de son fils humilié, sans lui tendre une main secourable.

Abîmé dans la douleur et dans les regrets, je me couche en effet en travers, à la porte même de la chaumière : et la pierre glacée qui ne sert de lit, s'échauffe bientôt, mouillée par les larmes abondantes que je répands. Eh quoi ! me dis-je, quelle est la bizarrerie des destinées des hommes ! Deux enfants sont nés du même père ; l'un est là-dedans, près de lui, fêté, caressé par ce père, qui a déversé sur sa fille toute sa tendresse ; tandis que l'autre enfant, moi, qui suis plus en état de l'aider de mes bras, et de toutes mes forces, je suis à sa porte, couché sur la pierre, nu et manquant de tout ! Ô fatalité ! fatalité ! Non, non, c'est ma faute, ma seule faute, si je ne partage point l'heureux sort de ma sœur. Elle ne fut point ingrate, cette fille estimable ; elle n'abandonna point son vieux père ; chassé, humilié par des héritiers avides, elle lui prodigua ses soins, ses consolations ; et moi, moi !... je fus fils dénaturé ; je mérite cette juste punition.

L'aurore commençait à paraître, et me donnait l'espoir de voir enfin s'ouvrir cette porte d'airain, lorsque le malheur le plus inattendu vint détruire toutes mes espérances... Une brigade de maréchaussée passe devant la chaumière, m'aperçoit, et me prenant pour un vagabond, un homme mal intentionné, m'arrête et me traîne en prison. En vain je m'écrie : Je suis fils du vertueux Romain qui habite cette chaumière. On me répond que j'en impose ; qu'au surplus, cela s'éclaircira ; et je me vois plongé dans un cachot, sans espoir d'être réclamé par qui que ce soit, pas même par mon père.

Deux jours s'écoulent sans que je voie d'autre personne que le geôlier, qui m'apporte la nourriture la plus grossière. Le troisième jour, enfin, ma prison s'ouvre, et je vois entrer ma sœur, qui se jette dans mes bras, en versant un torrent des larmes. Elle m'apprend que depuis mon départ, pour Paris, la santé de mon père s'est considérablement affaiblie, et qu'il m'accuse de ses chagrins, de sa mort même, qui ne peut tarder. Le lendemain de mon arrestation, on est venu lui apprendre qu'un jeune homme mal vêtu, qui se disait son fils, a été trouvé, au milieu de la nuit, couché à sa porte. Le père Romain, à cette nouvelle, est tombé dans une si grande faiblesse, que depuis il n'a pu prononcer une seule parole. Ma sœur ajoute qu'on lui a promis ma liberté pour le même jour, mais elle m'engage à ne point me présenter chez mon père, dans la crainte que mon aspect imprévu ne fasse sur lui une funeste révolution. Elle m'embrasse en pleurant, et me quitte.

Vous jugez de ma douleur pendant cette fatale journée, qui se passa sans qu'on m'apportât la liberté qu'on avait promise à ma sœur. Celle du lendemain s'écoula encore, et je ne vis personne. L'inquiétude, la douleur, le remords, la honte, tout allait contribuer à aliéner ma raison, si le surlendemain, mon geôlier ne fût venu me dire assez brusquement : Sors, tu es libre. La joie me fit faire des extravagances ; je voulus embrasser cet homme brutal, qui me repoussa en me riant au nez. Je sortis enfin ; et comme je ne voulais pas me rendre sur-le-champ auprès de ma sœur, quelque désir que j'eusse d'avoir des nouvelles de mon père, je fis le tour du village, en rêvant au moyen que je prendrais pour faire avertir ma sœur de mon élargissement. Le cimetière se présente à mes regards ; je le traverse, et m'arrête au pied d'un grand crucifix, pour y remercier Dieu de m'a voir rendu la liberté. Pendant que je suis occupé de ma prière, un chant d'église vient frapper mon oreille ; la cloche de la paroisse sonne le tintement funèbre de la mort : tout annonce qu'on va conduire un homme à sa dernière demeure.

Je lève la tête, et fixe le spectacle qui s'offre à mes regards. Les vieux habitants du village précèdent tristement le lugubre cortège ; les jeunes gens marchent après, la tête baissée, et les bras croisés sur leur poitrine ; trois ecclésiastiques viennent ensuite, et deux autres suivent un cercueil couvert de plusieurs instruments aratoires. Je me mêle dans la foule des curieux qui suivent ce simple convoi ; et pendant qu'on place l'infortuné qui en est l'objet dans les entrailles de la terre qu'il avait fécondée, je demande, par une simple curiosité, son nom à ceux qui m'entourent. Hélas ! me répond-on, l'ingratitude d'un fils coupable a causé la mort de ce père trop sensible... C'est l'ancien jardinier du château, le respectable Charles Romain. — Mon père ! m'écriai-je ! ah ciel !...

Je cours à la fosse, je m'y précipite, et l'on ne parvient à m'en arracher qu'en me blessant de tous les côtés. Je ne sais ce que je fis dans mon délire ; j'ignore comment ce malheur m'arriva ; mais lorsqu'on me retira de la fosse assez profonde où je m'étais élancé, je ne revis plus la lumière du jour ; j'avais perdu la vue !...

Tous les assistants pleuraient : le respectable curé du village était auprès de moi, et me prodiguait toutes les consolations de la religion : je n'entendais rien ; je demandais mon père, je l'appelais à grands cris, et je croyais voir dans mon prompt aveuglement une juste punition du Ciel. Tous les simples habitants du village le crurent comme moi, et le bruit se répandit bientôt qu'il s'était fait un miracle sur la tombe du malheureux Charles Romain.

Je fus transporté à l'hôpital, où les chirurgiens qui furent appelés détruisirent bientôt la croyance du prétendu miracle. Il fut prouvé qu'en me débattant entre les mains de ceux qui voulaient m'arracher de la fosse, mes yeux s'étaient écorchés et remplis de terre, ce qui avait affecté ma vue et devait l'affaiblir pour la vie. J'appris cet accident avec plus de fermeté que ma bonne sœur, qui, ne me quittant ni jour ni nuit, avait cette douleur à ajouter à celle qu'elle éprouvait de la mort de son père. Je me rétablis enfin : mais, presque aveugle, que pouvais-je faire ? Ma sœur travailla, m'aida autant qu'elle le put ; et moi, après avoir employé aussi à quelques travaux les années du force que le Ciel m'accorda depuis, je me mis, dans ma vieillesse, après avoir perdu ma sœur, à jouer du tambourin pour gagner ma vie. Mon ami, qui joue du violon, et moi, nous suivons toutes les danses des villages qui nous entourent, et nous ne manquons pas, Dieu merci, d'occupation.»

Voilà, messieurs et mesdemoiselles, l'histoire funeste du pauvre tambourin. Voilà comme une seule faute, l'abandon momentané d'un père, arma la sévérité de ce père inflexible, le conduisit au tombeau, et me plongea pour ma vie dans l'aveuglement et dans l'indigence la plus cruelle ! Bons enfants qui m'écoutez, ne quittez jamais vos parents ; ne vous mettez point dans le cas d'être punis, d'être repoussés par eux, et répondez toujours à la tendresse qu'ils vous témoignent sans cesse. Mes bons petits amis, le vice que les pères et mères ne pardonnent jamais à leurs enfants, c'est l'ingratitude.

Le vieux Luc termina son récit, se leva, prit le bras du ménetrier son ami ; et tous deux continuèrent leur route après avoir pris congé de la compagnie.

Le vertueux Palamène s'apercevant que l'histoire du tambourin avait fait une profonde impression sur sa jeune famille, ne se permit aucune réflexion sur ce qu'elle venait d'entendre. Au contraire, il affecta de détourner la conversation sur autre chose, de parler de la danse, du plaisir qu'avaient pris ses enfants ; en un mot, il rappela la gaieté bannie depuis un moment, et l'on rentra, en sautant, dans l'habitation, où Marcelle commençait à être inquiète du retard de ses hôtes. En effet, il était temps de prendre la collation du soir, et de se livrer après au repos dont nos quatre danseurs avaient grand besoin. On remit donc au lendemain la suite du récit de M. Delacour, qu'on avait laissé, la veille, sacristain de la chapelle Saint-Léonard.


TRENTE-CINQUIÈME SOIRÉE.

LA FAUSSE DÉVOTION.


Suite de la Chapelle Saint-Léonard.

Qu'elle est belle ! qu'elle est noble ! qu'elle est touchante, l'occupation du père de famille qui instruit, qui éclaire ses enfants par des exemples frappants de morale, par l'aspect de la vertu récompensée et du vice puni ! Comme il jouit de voir ses leçons fructifier sur le cœur de ses jeunes élèves ! Comme l'agriculteur, qui a greffé un jeune arbre, vient à chaque aurore examiner avec joie la force, la vigueur que prend cet arbre qu'il a sauvé de la destruction ; de même le père de famille étudie avec une secrète ivresse les progrès que fait sur ses enfants l'éducation pratique qu'il leur donne. Il se dit : Je n'ai point rendu la morale sèche, aride, comme elle l'est toujours dans les préceptes ; je l'ai mise en exemple, et la morale a réussi sur ces jeunes cœurs ! D'enfants dociles et délicats qu'ils sont, ils deviendront des hommes éclairés, des citoyens instruits et vertueux. Oh ! quelle plus belle récompense puis-je attendre de mes soins !

Telle est la jouissance du respectable Palamène. Il ne dit point à ses enfants, vous faites mal ; il le leur fait sentir par l'exemple d'un autre qui a fait la même faute dans laquelle ils sont tombés. Palamène sait tout. Il ne sait point en imposer, Palamène, encore moins mentir, pour amener des leçons de vertu. Il devait en effet vingt mille livres à M. Delacour : cette histoire, qu'il a racontée à ses enfants est véritable ; seulement il avait la somme prête, et n'a parlé à ses enfants de vendre sa maison que pour éprouver la délicatesse de ses jeunes élèves. La querelle de ces derniers avec le marchand de menue mercerie n'a point été arrangée par lui ; mais il sait l'envoi du pâté, ainsi que le vol qu'en ont fait nos quatre petits gloutons : cependant il n'en parlera jamais, attendu que celui qui a entraîné les autres dans sa faute est puni. Voilà tout son chagrin, à Palamène ; c'est Benoît, c'est cet enfant dont il ne peut rien faire : il n'a pourtant pas un mauvais cœur, Benoît ; mais sa tête est légère. Il est jaloux, emporté et querelleur. Comment fera-t-il pour corriger ce mauvais naturel ? Il a déjà mortifié cet enfant, en le faisant charbonnier ; à présent qu'il est chez un meunier, éloigné de ses frères, banni par son père, quel moyen prendra Palamène pour chasser de son jeune cœur le vices bas qui le souillent ? Nous le verrons sans doute par la suite, et nous devons esperer que le succès couronnera l'entreprise du père de famille. Revenons à lui dans son agreste habitation, qu'il partage maintenant avec son bienfaiteur Delacour et la jeune Henriette ; Henriette ! sur laquel