À BON CHAT BON RAT :
comédie-proverbe en un acte de Louis-François Archambault, dit Dorvigny ;
première vers 1773.
| PERSONNAGES. |
| Mme SAVON, blanchisseuse. |
| SUZETTE, sa fille, coiffeuse. |
| Mme LAIGUILLE, tante de Suzette, couturière. |
| M. THÉRIAQUE, apothicaire. |
| M. FOULON, chapelier. |
| Mme FOULON. |
| FOULONET, leur fils, amant de Suzette. |
| M. LA PLUME, écrivain. |
| Mme ROGNON, gargotière. |
| GILLES, valet de Mme Savon. |
| UN NOTAIRE. |
| UN GARÇON ROTISSEUR. |
| UN SAVOYARD. |
La scène est à Paris chez Mme Savon.
Le théâtre représente une grande chambre, avec une table dans le fond.
SCÈNE I.
GILLES, seul, mettant les couverts.
Voyons t'un peu si je n'oublions rien : v'là ici la place de M'ame Savon, là au beau mitan, entre le marié et la mariée : ici, c'est M. Thériaque, le compère, et pis en face, vis-à-vis de lui, la commère M'ame Laiguille ; à l'autre bout, le père et la mère du futur, et pis moi... Oh ! moi, j'irons et je viendrons... Oui-da, v'là qu'est ben symétriqué comme ça. I' ne manque que le fricot. Ah ! Gilles, mon ami, comme tu vas t'en donner ! Je crains tant seulement d'attraper zune indigestion : quand zon n'est pas stylé à manger tout son soûl, y a du risque. Ah ! morguenne ! aussi pourquoi qu'un jour de noce ne revient pas trois fois par semaine ?
SCÈNE II.
M. LA PLUME, GILLES.
LA PLUME.
Bonjour, Gilles, te voilà bien occupé !
GILLES.
Et vous, morgué ! vous v'là ben arrivé ! Jarniguoi ! qu'ous avez le nez fin !
LA PLUME.
Je viens souhaiter la bonne année à ma voisine et à Mam'selle sa fille.
GILLES.
Ah ! Sainte Opportune, queue défaite ! Et au festin de la noce, est-ce que vous ne l'i souhaiterez rien.
LA PLUME.
C'est donc aujourd'hui le grand jour pour Suzette ?
GILLES.
Ah ! dame oui, i' n'y a pus à barguigner : c'est aujourd'hui qu'il faut en découdre.
LA PLUME.
Es-tu bien sûr de ça, Gilles, que ça soit aujourd'hui ?
GILLES.
Plus sûr que de mon père, voyez-vous. Eh ! jarni ! regardez donc c'te table. Crayez-vous que M'ame Savon se mette en dépense pour rien ? I' gn'y a, morgué ! pas de saint dans l'année qui la mette en ribote comme ça, n'était c'ti-là du mariage.
LA PLUME.
Ainsi donc, mon cher Gilles, tu es sûr que Mam'selle Suzette se marie aujourd'hui ?
GILLES.
Ah ! jarniguoi ! vous me feriez tournér la tête, avec vos croyances du oui ou du non : je vous disons encore un coup que Mam'selle, pisque Mam'selle y a, sera Madame ce soir, à moins que le diable ne s'en mêle.
LA PLUME, ricanant.
Eh bien ! il s'en mêlera ! ah ! ah ! ah ! ah !
GILLES.
Comment ! y s'en mêlera !
LA PLUME.
Oui, mon ami, i ! i ! i ! i !
GILLES.
Ah ! çà, ne badinez pas, M. de La Plume ; est-ce que vous auriez queuque tripotage ensemble, queuque ?...
LA PLUME, riant.
Ah ! ah ! ah ! ah !
GILLES.
Ah ! me v'là ben savant avec vos risées !
LA PLUME.
Ah ! ah ! ah ! ah ! Rira bien qui rira le dernier.
GILLES.
Eh ! morgué ! contez-moi donc ça : j'aimerions autant qu'on ne nous disît rien que de nous rien
apprendre.
LA PLUME.
Écoute-moi, Gilles, et promets-moi le secret : je te dirai tout ; aussi bien j'aurais besoin de toi pour glisser queuque mot à Mam'selle Suzette.
GILLES.
Dites toujours : je vous promets de garder le silence à bouche que veux-tu.
LA PLUME.
Je t'ai déjà fait confidence que j'aimais m'amselle Suzette, mais tu m'as dit qu'elle était promise à Foulonet, et ce mariage a été si précipité que je n'ai pas eu le temps de trouver les moyens de l'empêcher...
GILLES.
Eh ben ! i' se fera donc, comme ça ?
LA PLUME.
Écoute-moi, tu vas voir.
GILLES.
Ah ! voyons, voyons.
LA PLUME.
Foulonet avait promis mariage à une autre fille avant Suzette, qui s'appelle tout comme elle, et ce matin il leur a écrit à toutes les deux, pour leur envoyer des étrennes. Il m'est venu trouver à mon bureau pour ça. Ne t'inquiète pas, Gilles, quand la lettre de Suzette va venir, tu verras de la besogne bien faite, va.
GILLES.
Ah ! ventregué ! queue manigance ! Contez-moi donc ça de fil en aiguille.
LA PLUME.
Tais-toi, voilà Mme Savon avec sa fille, je te conterai tout ça une autre fois : je vas leux faire mon compliment.
SCÈNE III.
LES PRÉCÉDENTS, Mme SAVON, SUZETTE endimanchée.
Mme SAVON, à Suzette.
Allons donc, Suzette, tiens-toi donc : t'as un air gauche. Est-ce qu'on se laisse aller comme ça un jour de noce, donc ? T'as l'air d'un lendemain.
LA PLUME.
Madame Savon, je vous présente bien mes petits respects. En qualité de voisin je viens vous
la souhaiter bonne et heureuse, ainsi qu'à m'amselle Suzette, accompagnée de plusieurs autres, et de la santé par-dessus tout.
Mme SAVON.
Ben obligée, Monsieur. Dame ! Suzette, v'là qu'est tourné : on voit ben que Monsieur za la
plume en main.
SUZETTE.
Vraiment, ma mère, c'est que Monsieur est versé dans l'écriture.
LA PLUME.
Ah ! Mademoiselle, quand on voit des personnes comme vous et Mme votre mère, il est ben
facile d'être versé dans la politesse.
Mme SAVON.
Tredame, ma fille, v'là qui nous surpasse.
GILLES.
Pardine ! oui, c'est le proverbe : Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu fréquentes.
LA PLUME.
Madame Savon veut-elle bien recevoir ces deux fines oranges et permettre qu'on l'embrasse ?
Mme SAVON.
Ah ! Monsieur, de tout mon cœur... Gilles, portez ces oranges-là dans l'aute chambre : vous
les mettrez dessus la cheminée.
LA PLUME.
En voici deux autres pour m'amselle Suzette : veut-elle bien permettre aussi... (Il l'embrasse.)
SUZETTE.
Comment donc, M. de La Plume, vous vous êtes mis en dépense ! Tiens, Gilles. (Elle lui
donne les oranges.)
GILLES.
Fouillez-vous donc, M. de La Plume : est-ce qu'il n'y en a pas pour moi aussi ?
Mme SAVON.
Monsieur de La Plume, je ne savons comment vous remercier de vot' politesse ; mais t'nez,
c'est aujourd'hui le mariage de Suzette : j'allons faire la noce ici, faites-nous l'amiquié d'y rester. Vous êtes entendu, vous serez le garçon d'honneur ; pas vrai, Suzette ?
LA PLUME.
Madame, c'est bien de l'honneur pour moi.
SUZETTE.
Oh ! Monsieur, l'honneur sera pour nous.
GILLES.
Eh ! morgué ! y aura pus d'honneur dans tout ça que de profit.
SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, Mme LAIGUILLE, M. THÉRIAQUE.
Mme LAIGUILLE.
Eh ! bonjour donc, ma commère ; bonjour, mon enfant.
Mme SAVON.
Ah ! v'là la commère, et M. Thériaque, l'apothicaire de feu mon homme.
SUZETTE.
Bonjour, ma tante ; bonjour, Monsieur.
THÉRIAQUE, embrassant.
C'est pour vous la souhaiter bonne et heureuse, commère, et vous, ma belle enfant.
Mme LAIGUILLE.
Tenez, commère, v'là des dragées que je vous apporte.
Mme SAVON.
Vous êtes ben bonne, commère... Prends tout ça, Gilles : ça servira pour le repas.
THÉRIAQUE.
Tenez, commère, voilà des marrons de Lyon, de la bonne faiseuse : je les ai commandés exprès
pour vous.
Mme SAVON.
Comme il est agréable, le compère ! il a toujours le mot pour rire.
Mme LAIGUILLE, s'écriant avec force.
Ah ! mon Dieu ! mon pauvre Gilles, cours donc bien vite...
GILLES, effrayé, laisse tomber les oranges.
Eh! jarniguoi ! quoi que vous avez donc ?
SUZETTE.
Queu qu' c'est donc, ma tante ?
Mme LAIGUILLE.
Eh ! mon enfant, nous causons là, et le fiacre qui est zà la porte !
THÉRIAQUE.
Ah ! morbleu, je n'y pensais pus ! Tiens, Gilles, porte-lui ces vingt-quatre-sous-là. (Gilles sort.)
Mme SAVON.
Vous étes donc venus ten carrosse !
Mme LAIGUILLE.
Hélas ! oui, commère. Y a si loin de c'te porte Saint-Antoine ! I' semble qu'all' recule tous les jours.
THÉRIAQUE.
Et puis on danse aujourd'hui, il faut ben faire la fine jambe et le fin bas blanc.
Mme SAVON.
Vantez-vous-en ; j'espère ben que je danserons ensemble, compère.
THÉRIAQUE.
Mais ça se doit : j'ouvrirons le bal.
Mme LAIGUILLE.
À propos de ça, tiens, Suzette, v'là zun petit présent de noce que je t'apporte.
SUZETTE.
Ben obligée, ma tante... (Elle défait le papier.) Ah ! ma mère, c'est des rubans à l'anglaise.
Mme SAVON, les prenant.
Avec des dévises, da ! c'est du galant ! feu mon homme m'en donnait comme ça de couleur de rose, avec les fontanges pareilles : ça m'allait, dame ! fallait voir ! Aussi le garçon d'honneur
quand il prit la jarretière de la mariée... À propos, je t'avertis de ça, Suzette : faut te laisser faire.
THÉRIAQUE.
Ah ! dame ! Oui ! Mam'selle. Ne vous inquiétez pas, je me charge de l'opération.
Mme SAVON.
Eh ben ! mais M. de La Plume, vous ne dites rien : vous êtes là comme une silence !
LA PLUME.
J'écoute, Madame, j'écoute.
Mme LAIGUILLE.
Je crois me remettre d'avoir vu Monsieur queuque part.
LA PLUME.
Madame, c'est bien de l'honneur pour moi.
Mme SAVON.
Pardine ! c'est M. de La Plume, qui a son bureau sous les Charniers, à trois pas de la boutique où c' qu'est ma fille.
THÉRIAQUE.
Ah ! Monsieur est un homme de lettres !
LA PLUME.
À votre service, Monsieur.
SUZETTE.
Ah ! dame ! oui, Monsieur est un savant.
Mme SAVON, lui présentant les jarretières.
Eh ben ! dites-donc un peu, M. de La Plume, queu qu' ça veut dire c'te devise-là !
Mme LAIGUILLE.
Pardi ! c'est un cœur qui s'envole, et un chien qui court après.
Mme SAVON.
Je le voyons ben ; mais l'énigme de ça ?
LA PLUME.
Madame, on appelle ça un anglême : ça signifie la fidélité et la persévérance.
THÉRIAQUE.
Oui, ma foi, c'est bien trouvé.
Mme SAVON.
Ah ! dame, oui, v'là ce que c'est que l'esprit : c'est zune sentence.
SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENTS, GILLES, UN SAVOYARD,
portant une serviette en paquet.
GILLES, annonçant.
De la part de M. Foulonet, Madame.
Mme SAVON.
Ah ! c'est le valet de mon gendre. Entrez, mon ami.
LE SAVOYARD.
Madame, je viens de la part de mon maître, qui dit comme ça qu'il vous souhaite une bonne
année, ainsi qu'à Mam'selle, et comme par lequel il vous envoie ces oranges-là pour vos étrennes, en attendant qu'il vienne lui-même vous apporter le présent de noce.
Mme SAVON.
C'est fort ben, mon enfant ; dites à vot' maître que je l'attendons tretous avec impatience...
Gilles, emmène-le avec toi au cabaret du coin, où c' qu'on fait le repas, et fais-l'i boire un coup à not' santé.
LE SAVOYARD.
Grand merci, Madame ; pour qu'all' soit meilleure, j'en boirons ben deux.
Mme SAVON.
Gilles, ne t'éloigne pas, j'allons tavoir besoin de toi.
GILLES.
Eh ! morgué ! je n'ons garde : je ne sortirons pas du cabaret.
LE SAVOYARD, revenant.
Ah ! tenez, Mam'selle, v'là zune letttre que mon maître m'a chargé de vous remettre. (Il s'en va.)
SUZETTE.
Écoutez donc, faut-il zune réponse ?
LE SAVOYARD, revenant.
Une réponse ?
GILLES, bas.
Eh ! jarniguoi ! si t'attends la réponse, l' n'y aura pus de quoi boire, viens toujours.
LE SAVOYARD.
Eh ben ! je la prendrons en sortant du cabaret : vous n'avez qu'à la tenir prête. (Il s'en va avec Gilles.)
SCÈNE VI.
M. THÉRIAQUE, Mme SAVON, Mme LAIGUILLE, SUZETTE, LA PLUME.
SUZETTE, lisant.
Ah ! ciel ! ma mère !...
Mme SAVON.
Qué que t'as donc, mon enfant ? Te v'là toute comme une surprise !
SUZETTE.
Ah ! l'indigne ! Est-il possible !
Mme LAIGUILLE.
De de quoi que c'est donc ?
Mme SAVON, lui arrachant la lettre.
Queu qu' ça dit donc, ce chiffon-là ? Voyons un peu, M. de La Plume, débrouillez-nous ça.
LA PLUME, lisant.
«Mademoiselle, je profite de l'occasion de la nouvelle année, pour vous la souhaiter bonne et heureuse ; mais je suis trop honnête homme pour vous laisser ignorer ce qui se passe...
Mme SAVON, interrompant.
Eh ben ! qui donc qui se passe ?
LA PLUME, lisant.
«Je vous avertis que j'ai une inclination ailleurs...
Mme SAVON, interrompant.
Ah ! le scélérat ! queue noirceur !
LA PLUME, lisant.
«Je vous ai promis mariage, je ne suis plus en pouvoir de vous tenir parole...
Mme LAIGUILLE.
Tredame ! on peut ben l'y forcer.
Mme SAVON.
Ah ! vantez-vous-en que le chien n'en sera pas quitte pour se dédire... Allez, M. de La
Plume, continuez.
LA PLUME, lisant.
«Pour vous dédommager de la perte de mon cœur, je vous prie d'accepter cette douzaine d'oranges que je vous envoie...
Mme SAVON.
Ah ! qu'elles t'égranglent, tes chiennes d'oranges, alles mettraient la peste dans la maison...
Lisez toujours, M. de La Plume.
LA PLUME, lisant.
«Au reste, quoique vous soyez ben aimable, vous n'étiez pas de compétence faite pour épouser le fils d'un chapelier. Votre serviteur, FOULONET.»
SUZETTE.
Ah ! ma mère !
Mme LAIGUILLE.
Ah ! ciel ! queu blasphème !
Mme SAVON.
Le fils d'un chapelier ! Tredame ! v'là-t-il pas zune famille ben relevée donc ! parce que son père étale des chapeaux retournés sous le petit Châtelet.
Mme LAIGUILLE.
Eh pardine ! si son père fait des chapeaux, ma nièce est coiffeuse, ça va de pair.
THÉRIAQUE.
Pour ça, oui. Madame valait ben Monsieur.
SUZETTE.
Ah ! ma tante ! me faire un affront comme ça ! à une fille d'honneur !
Mme SAVON.
Apparemment, c'est que t'en as trop pour lui. Jour de Dieu ! qu'il ne se montre pas devant
moi, car je l'étranglerais mort ou vif.
Mme LAIGUILLE.
Console-toi, va, ma nièce, si tu ne coiffes pas c'ti-là, t'en coifferas queuque autre.
Mme SAVON.
Pardine ! oui, que je te voie pleurer pour un gueux comme ça ! As-tu peur d'en manquer ?
THÉRIAQUE.
Mam'selle n'est pas faite pour ça.
LA PLUME.
Assurément, et si Mam'selle voulait, y a ici des personnes qui aimeraient ben mieux payer les
violons pour leux compte que de voir danser les autres.
Mme SAVON.
Tiens, v'là-t-il zune proposition qu'on te propose déjà ! Ah ! va, va, pour un de perdu cent de retrouvés.
SCÈNE VII.
LES PRÉCÉDENTS, M. ET Mme FOULON.
M. FOULON.
Eh ! bonjour, Mme Savon. (Il vient pour l'embrasser.)
Mme FOULON, à Suzette.
Bonjour, mon enfant.
Mme SAVON, repoussant M. Foulon.
Eh ! mon Dieu ! ne vous blessez donc pas. Vous êtes ben complimenteux dans la famille !
SUZETTE, repoussant Mme Foulon.
Laissez-moi, Madame. (Elle s'en va.)
SCÈNE VIII.
LES PRÉCÉDENTS, excepté SUZETTE.
Mme FOULON.
Où va donc la petite ?
Mme SAVON.
All' fait ben. All' sent qu'all' n'est pas faite pour le fils d'un chapelier.
M. FOULON.
Mais qu'avez-vous donc, Mme Savon ?
Mme LAIGUILLE.
Faut être ben traître pour venir encore embrasser les gens.
THÉRIAQUE.
Fi ! cela n'est guère honnête !
Mme FOULON.
Comment ! Mais que voulez-vous donc dire ?
Mme SAVON, lui mettant les oranges dans son tablier.
Demandez-le à votre fils. En attendant, portez-l'i ses oranges, et recommandez-l'i ben de ne pas regarder ma porte en face, ou sinon je vous le repasserai, moi, votre fils de chapelier.
SCÈNE IX.
LES PRÉCÉDENTS, DES GARÇONS ROTISSIEURS,
apportant des plats.
UN GARÇON.
C'est-i pas ici cheux Mme Savon ?
Mme SAVON.
Eh ben ! quoi que c'est ?
LE GARÇON.
C'est le repas de noce. Tout est prêt.
Mme SAVON.
Tu te trompes, mon ami. Quiens, porte-les cheux ce beau Monsieur-là. Vois-tu sous le petit Châtelet, à gauche, à l'enseigne du Ben-Retapé ? C'est la noce de M. son fils.
M. FOULON.
Mais, Mme Savon, perdez-vous la tête ?
Mme SAVON.
Allez donc, Monsieur, trop d'honneur ; vous avez oublié queuque chose chez vous. Vot' fils vous
dira l' mot du guet.
Mme FOULON.
Ah ! mon ami, vous ne voyez pas qu'on nous insulte. Allons-nous-en ou je vas me trouver mal ici.
Mme SAVON.
Mais, vraiment, je ne vous y trouvons déjà pas ben. Allez, vous serez mieux dehors.
LE GARÇON.
Mais, Madame, où mettrai-je-t-i' ces plats ?
Mme SAVON.
Eh ! va-t'en au diable avec tes plats, cuisinier de malheur. (Elle le prend par un bras, le pousse et fait tomber un plat ; un gigot roule à terre.)
THÉRIAQUE, la retenant.
Doucement, commère. (Au garçon.) Va-t'en, mon ami : tu vois bien qu'on n'en veut pas.
LE GARÇON, jetant le reste à terre.
Ma foi, le v'là toujours. Je m'en vais dire ça à Mme Rognon : vous vous arrangerez avec elle.
Mme SAVON.
Attends, attends-moi ; je te vas conduire. (Les garçons s'en vont.)
SCÈNE X.
LES PRÉCÉDENTS, excepté LES GARÇONS ROTISSIEURS.
Mme SAVON, à Foulon et à sa femme.
Eh ben ! vous autres, est-ce que vous plantez là l' piquet ? Allez, allez retourner vos vieux chapeaux.
M. FOULON.
Ah ! Mme Savon, voilà qui est trop fort ! vous vous souviendrez de celle-là. Allons-nous-en,
ma femme, allons-nous-en. (Ils sortent.)
Mme SAVON.
Bon voyage. Écoutez donc, si vous rencontrez les violons, faites-vous jouer la conduite de Grenoble, ça vous égayera sur le chemin.
SCÈNE XI.
Mme SAVON, Mme LAIGUILLE, THÉRIAQUE, LA PLUME.
THÉRIAQUE.
Ma foi, Mme Savon, c'est affaire à vous. Vous leux avez ben donné la monnaie de leur pièce.
Mme LAIGUILLE.
La commère a raison : j'en aurais ben fait autant.
LA PLUME.
Oh ! oui, ça valait ça !
SCÈNE XII.
LES PRÉCÉDENTS, Mme ROGNON, UN GARÇON.
Mme ROGNON.
Parlez donc, M'ame Savon, c'est-i' du vrai qu'ous ne voulez pus du festin ?
Mme SAVON.
Dame ! vantez-vous-en. Que c'ti-là qui se marie le mange.
Mme ROGNON.
Répétez-nous donc ça : je n'entendons pas de c't' oreille-là.
Mme SAVON.
C'est pourtant du clair : quand z'i gn'y a pas d' noce, i' gn'y a pas d' festin, p't-êt'.
Mme ROGNON.
Tout ça m'est égal, à moi. Mon festin zest commandé : qu'on le mange ou non, faut qu'on l'paye.
Mme SAVON.
Ah ! ça ne sera pas du vrai.
Mme ROGNON.
Non-da. (À son garçon.) Écoute un peu, François, je n'ons pas le temps de disputer : va-t'en me chercher un commissaire.
THÉRIAQUE.
Mais écoutez donc, Mme Rognon, faut être raisonnable, faut vivre avec les vivants. D'abord qu'on ne le mange pas, vous pourriez le reprendre, moyennant queuque bénéfice.
Mme ROGNON.
Quiens ! M. Jocrisse! Eh ! queu bénéfice voulez-vous que j'y fasse ? Est-ce que ça aura de
la vente ça ? (Elle ramassse le gigot qui est par terre.) Tenez, v'là-t-il pas un gigot qui a bonne mine !
LA PLUME.
Ah ! si Mme Savon voulait, il y aurait bien une manière d'arranger tout cela : il ne faudrait
renvoyer ni le repas ni les violons.
Mme SAVON.
Eh ben ! mais, voyons ; queu qu'i' faudrait pour ça ?
LA PLUME.
Il ne faudrait dire qu'un mot.
THÉRIAQUE.
Qu'un mot ! Ça n'est pas la mer à boire.
Mme LAIGUILLE.
Expliquez-vous donc, M. de La Plume.
LA PLUME.
Tenez, Mme Savon, l'occasion, comme on dit, fait le larron : j'aime Mam'selle votre fille depuis
longtemps, et je pourrais faire un bon parti pour elle. Le contrat, la noce et les violons sont commandés : si vous voulez me la donner en mariage, il n'y a que faire de rien renvoyer, je payerai tout.
Mme ROGNON.
Ah ! dame, oui, v'là qu'est ben commode.
Mme SAVON.
Monsieur de La Plume, v'là qui demande réflexion.
Mme ROGNON.
Bon, réflexion ! Et le repas qui est tout chaud.
Mme LAIGUILLE.
Ma foi, commère, si j'étais que de vous, je ne barguignerais pas : je prendrais M. de La
Plume au mot ; ça vengerait vot' fille, et ce gueux de Foulonet en crèverait de dépit.
Mme SAVON.
Qu'en pensez-vous, M. Thériaque ?
THÉRIAQUE.
Moi, je suis assez de c't avis-là. En fait de mariage, il ne faut jamais faire venir l'eau à la
bouche d'une fille pour rien.
Mme SAVON.
Eh bien ! M. de La Plume, v'là qu'est conclu : je vous prends pour mon gendre. Vous, commère, allez un peu disposer Suzette à c'te petite vengeance-là.
Mme LAIGUILLE.
Oui, oui, laissez-moi faire : je vais la sonder sur c't article-là. (Elle s'en va dans l'autre chambre.)
SCÈNE XIII.
LES PRÉCÉDENTS, excepté Mme LAIGUILLE.
LA PLUME.
Ah ! Madame, que je suis heureux d'être au monde !... Combien vous faut-il pour le repas, Mme Rognon ?
Mme ROGNON.
Tenez, à cause de l'occasion, je vous ferai bon marché.
THÉRIAQUE.
Dame ! oui, c'est du hasard : il ne faut pas vendre ça comme neuf.
Mme ROGNON.
Écoutez, parce que c'est vous, donnez-moi dix écus, et j'allons vous repasser ce gigot-là dans
la sauce.
LA PLUME.
Tenez, v'là toujours quinze francs à compte. Faites-nous tenir les plats bien chauds. Il n'y
a qu'un pas d'ici chez nous : je m'en vas vous chercher votre reste.
Mme ROGNON.
Je suis t'à vos ordres : vot' servante, messieurs et dames. (Elle sort.)
SCÈNE XIV.
Mme SAVON, THÉRIAQUE, LA PLUME.
LA PLUME.
Et moi, Mme Savon, en chemin faisant, je m'en vais passer chez le notaire et lui dire d'apporter le contrat.
Mme SAVON.
Allez, M. de La Plume, pendant c' temps-là j'allons couler ça à Suzette, et quand vous
reviendrez, all' sera prête. Venez-vous-en, M. Thériaque. (La Plume sort ; Mme Savon et Thériaque entrent dans l'autre chambre.)
SCÈNE XV.
GILLES.
Quoi que ça signifie donc tout ça ? J'avons vu les garçons remporter le festin. Ah ! morgué ! queu crèvecœur ! Je nous verrions passer devant le nez un gueuleton comme c'ti-là, et je n'en aurions que la fumée !... Non, jarniguoi ! ça ne se passera pas comme ça... C'est c'te chienne de lettre, tenez. Au diable soit M. de La Plume avec son invention, qui fait jeûner les gens. Je l'i avons promis le secret ; mais, morgué ! je n'en savions pas la conséquence. Encore s'il donnait pour boire, là, queuque dédommagement ; mais il ne sonne mot et l'on remporte les plats... Ah ! jarnonbille ! j'allons tout découvrir à Mme Savon.
SCÈNE XVI.
FOULONET, GILLES.
FOULONET.
Ah ! mon ami Gilles, que je te trouve à propos sous ma main. Dis-moi, queu qu' Mme Savon
veut donc dire ? Elle a chanté pouille à mon père, elle a dit qes sottises à ma mère, et elle veut m'étrangler moi.
GILLES, aparté.
Je l'avions ben dit : c'est la lettre de M. de La Plume.
FOULONET.
Réponds-moi, mon ami, et tire-moi de l'embarras, de l'inquiétude où le silence de ton obstination est capable de me plonger.
GILLES.
Écoutez, i' ne tient qu'à moi de vous tirer tout ça zau clair.
FOULONET.
Ah ! mon cher Gilles, achève. Tiens, prends ma bourse, prends ma fortune ; prends, mon ami. V'là le profit de ma dernière semaine. Prends, Gilles, et donne-moi queuque consolation dans la douleur de mon affliction.
GILLES, prenant l'argent.
Ah ! M. Foulonet, vot' argent a les manières trop nobles : on n'y peut pas tenir, et vous n'êtes pas fait pour être susplanté par un vilain griffonneur de papier... Mais v'là Mam'selle Suzette elle vas vous expliquer tout ça devant elle.
SCÈNE XVII.
FOULONET, SUZETTE, GILLES.
SUZETTE, sortant de l'autre chambre.
Non, c'est énutile ; je ne veux pus entendre parler de mariage.
FOULONET.
Ah ! ma chère Suzette !
SUZETTE, le repoussant.
Comment, Monsieur, vous avez la hardiesse d'avoir l'impudence...
GILLES.
Doucement, Mam'selle, doucement... zun peu de sang-froid. Y a ici du quiproquo, et je venais
pour vous débrouiller tout ça... Vous, Monsieur, n'avez-vous pas t'écrit ce matin des lettres ?
FOULONET.
Oui-da, Gilles ; mais comme il m'est survenu zun mal d'aventure au pouce, j'ai prié M. de La
Plume de me les écrire.
GILLES.
Eh ben ! Monsieur, il vous a joué un tour pour faire rompre votre mariage.
FOULONET.
Oh ! ciel : est-il possible que ça se puisse !
SUZETTE.
Tenez, Monsieur, la v'là vot' belle lettre. Lisez-la : vous y avez peut-être oublié queuque chose.
FOULONET, lisant.
Ah ! queue trahison ! il a changé l'adresse. C'te lettre n'était pas pour vous : c'est z'un congé que je donnais tà une autre personne pour me conserver tout entier tà ma chère Suzette.
SUZETTE.
Zhélas ! puis-je croire ce que vous me dites ?
FOULONET.
Que la foudre !... que les éclairs !... qu'un tremblement !... que cinq cent mille diables !...
GILLES.
Eh ! ne jurez pas, je réponds de tout.. Ce La Plume m'est venu conter ça tout chaud... Mais !
mais ! queulle invention diabolique ! I' faut, morgué ! qu'il ait l'esprit pus noir que sa bouteille à l'encre.
FOULONET.
Queu scélérat ! sa vie ne tient plus qu'à un fil ! (Il tire l'épée.)
SUZETTE.
Arrêtez, cher zamant !... Ne vous emportez pas tà des violences qui ne serviraient zà rien. Venez-vous-en plutôt faire entendre raison à ma ch' mère et à toute ma famille qui est dans une colère de chien contre vous.
FOULONET.
Vous avez raison, ma chère Suzette, j'aurai toujours le temps de lui couper le nez et les
oreilles ; mais, comme dit le proverbe, charité bien ordonnée commence par soi-même.
SCÈNE XVIII.
LES PRÉCÉDENTS, Mme SAVON, Mme LAIGUILLE, THÉRIAQUE.
Mme SAVON, entrant en colère.
N'ai-je pas entendu la voix de c't indigne renégat ?
FOULONET.
Ah ! Madame, je viens taux pieds de vot' compassion...
Mme SAVON.
Ôte-toi de devant mes yeux, affronteur, enragé suborneur ! Retenez-moi, compère ; car, tenez,
pour un rien, je déferais un scélérat comme ça.
THÉRIAQUE.
Allons, M'ame Savon, allons, remettez-vous dans vot' tranquille.
Mme LAIGUILLE, à Foulonet.
Fi ! c'est indigne. Vous devriez rougir.
SUZETTE.
Ah ! ma tante.
FOULONET.
Ah ! Madame... écoutez-moi seulement zune parole.
Mme SAVON.
Queu qu' tu diras, langue de serpent ? queu qu' tu diras ? N'en as-tu pas tassez t'écrit ?... Et toi, Suzette, faut que t'aies ben peu de cœur, après sa lettre.
SUZETTE.
Ah ! ma mère, c'est zune trahison.
FOULONET.
Hélas ! oui, Madame, rien n'est pus faux. Pas vrai, Gilles, tu sais la verité de ça.
GILLES.
Eh ! ventteguenne ! oui, not' maîtresse, c'est zun startagème de M. de La Plume, donc que vous
avez donné dedans comme une bête.
FOULONET.
Oui, Madame : ce matin je l'ai prié d'écrire une lettre pour ma chère Suzette, et une aut'
pour une fille qui voulait m'épouser, mais que je n'ai tant seulement pas regardée depis que je connais ma chère Suzette. Je lui déclarais qu'elle ne devait pas songer zà moi, et ce coquin de La Plume a mis texprès l'adresse de l'une sur l'aut', et voilà ce qui a fait vot' colère, mais dont je suis tinnocent, et dont je vous en demande mille pardons, à la tendresse de l'amour que
j'ai pour vot' chère fille, pour vous, Madame, et pour toute vot' chère et aimable famille.
SUZETTE.
Ah ! ma mère, vous voyez, ça n'est pas sa faute.
Mme LAIGUILLE.
Allons, commère, faut l'i pardonner : moi, ça m'attendrit, que j'en avons la larme à l'œil.
THÉRIAQUE.
Allons, commère, allons, laissez-vous aller.
GILLES.
Eh ben ! not' maîtresse, irons-je-ti chercher les violons ?
Mme SAVON.
Ah ! queu scélérat que ce La Plume ! I' me le payera, ou je ne serons pas Mme Savon ; voyez-vous le serment que je fais... Monsieur, puisque vous aimez toujours ma fille, i' gn'y a rien de gâté. Gilles, va-t'en ben vite chercher M. et Mme Foulon, ramène-les dans un fiacre, et dis-leux ben que c'est un malentendu, mais que dans tout çà i' gn'y a pas de quoi fouetter zun chat.
FOULONET.
Ah ! Madame, vous mettez le comble au bonheur de ma satisfaction.
GILLES, qui était parti, retient.
Eh ! voilà M. de La Plume qui monte.
FOULONET.
Ah ! l'indigne! je vas le mettre à feu et à sang.
SUZETTE.
Ah ! ciel, mon cher zamant, ne vous exposez pas à la trahison d'un traître.
FOULONET.
Ne craignez rien, ma chère Suzette ; je vous jure, par l'épée que je porte, que je vas l'y enfoncer la garde au travers du corps.
Mme SAVON.
Il a raison, ça ne mérite pas de vivre.
THÉRIAQUE.
Sans doute, mais il est plus prudent de prendre les voies de la prudence.
Mme LAIGUILLE.
C'est ben dit : écoutez, mon cher enfant, c'est un vilain ladre : il vaut mieux le prendre
par son avarice, ça l'i sera plus sensuel. Cachez-vous, j'allons l'i faire payer tous les frais de la noce, et quand il sera temps, vous vous montrerez.
THÉRIAQUE.
Oui, morbleu ! À bon chat bon rat ! Il a voulu vous attraper, il faut qu'il le soit lui-même.
Mme SAVON.
Oui, cachez-vous, mon gendre, et laissez-nous mener tout ça.
FOULONET.
Eh bien ! mesdames, je remets entre vos mains mon amour et ma vengeance. (Il se cache.)
SCÈNE XIX.
LES PRÉCÉDENTS, LA PLUME
entre avec le notaire et deux joueurs de violon.
LA PLUME, à Mme Savon.
Tout est arrangé, Madame : j'ai payé le repas, et voilà le notaire et la musique que je vous amène.
Mme SAVON.
Peste ! c'est affaire à vous, M. de La Plume.
Mme LAIGUILLE.
Monsieur a l'air d'un vivant qui ne s'endort pas sur le rôti.
THÉRIAQUE.
Il a raison : faut battre le fer quand il est chaud.
LA PLUME, à Suzette.
Voilà, Mam'selle Suzette, une petite paire de bracelets faits des propres cheveux de ma perruque, avec mon chiffre : c'est un petit présent de noce que je vous prie d'accepter.
SUZETTE, avec embarras.
Monsieur...
Mme SAVON.
Prends, prends, ma fille... Monsieur est trop honnête, on ne peut rien l'i refuser.
LE NOTAIRE.
Madame, le contrat était tout fait dès tantôt, il n'y avait plus que les noms à remplir ; si vous voulez me les dicter...
Mme SAVON.
Avec plaisir : venez ici, Monsieur... Ma commère, faites compagnie à M. de La Plume en
attendant.
Mme LAIGUILLE.
Oui, oui, commère, faites toujours... En vérité, Suzette, faut convenir que t'es née coiffée,
d'avoir trouvé comme ça zun épouseux à point nommé.
LA PLUME.
C'est moi, Madame, qui suis trop heureux que l'occasion m'ait été si favorable : aussi je me
suis empressé de la prendre au vol, comme l'on dit.
THÉRIAQUE.
Au vol ! oui, ma foi, c'est bien trouvé ! parbleu ! M. de La Plume, vous en savez long !...
Mme SAVON, avançant à eux.
Allons, mes enfants voilà qui est fait : il n'y a plus qu'à signer. À vous, M. de La Plume.
LA PLUME, signant.
Ah ! Madame, y a ben longtemps que j'ai tenu, la plume pour la première fois, mais je n'ai jamais rien écrit qui m'ait fait tant de plaisir !
Mme LAIGUILLE.
À merveille, M. de La Plume ! V'là qu'est pis qu'un compliment... À toi, Suzette... À vous, compère, et pis moi... Allons, morgnenne ! i' n'y a pus à s'en dédire. Êtes-vous payé, M. Bonnefoi ?
LE NOTAIRE.
Oui, Madame.
Mme LAIGUILLE.
Eh ben ! emportez tout ça.
LA PLUME.
Ah ! Madame, quel plaisir ! quel bonheur !... Allons, violons, voilà de quoi boire. Jouez-nous
toujours un menuet, nous allons danser en attendant le repas.
Mme SAVON.
C'est ben pensé : de la joie, mes amis. Allons, Suzette, faut commencer le bal avec mon
gendre.
LA PLUME.
De tout mon cœur ; mais je vous retiens pour mon second, M'ame Savon. (Les violons jouent ; La Plume prend Suzette pour danser, mais lorsqu'il fait la révérence, Foulinet entre, prend la main de Suzette et repoussa La Plume.)
SCÈNE XX, et dernière.
LES PRÉCÉDENTS, FOULONET.
FOULONET.
Zun instant, mon cher M. de La Plume. Chacun à son tour : vous avez fait le mariage
pour moi et maintenant je vas danser pour vous.
LA PLUME.
Comment ? Que voulez-vous dire ?
GILLES.
Ah ! Monsieur de La Plume, vous arrivez trop tard : vous êtes le plus habile à mettre les adresses, mais pour les contrats, vous n'y entendez rien.
LA PLUME.
Qu'est-ce que cela signifie ?
Mme SAVON.
Ça signifie que vous avez signé pour témoin, vous, mais qu' v'là l'épousaux. (Montrant Foulonet.)
LA PLUME.
Comment dont, Gilles !...
GILLES.
Hélas ! oui. J'ons découvert le pot au noir.
LA PLUME.
Ah ! ventrebleu !
FOULONET.
De la modération, M. de La Plume : avalez ça en douceur, ou sinon... (Il fait mine de tirer l'épée.)
Mme LAIGUILLE.
Oui-da, vous v'là tout porté. Si vous voulez t'être de la noce, vous aurez toujours la jarretière de la mariée, c'est toujours ça. Pas vrai donc, M. Thériaque ?
THÉRIAQUE.
Sans doute. Et si c'te cérémonie-là vous fait mal au cœur, je vous donnerai encore une petite
médecine par-dessus le marché. Dame ! tout ça fait ben l'intérêt de vot' argent.
LA PLUME, aparté.
Morbleu ! je mérite ça. (Haut.) Grand merci, messieurs et dames, et vot' serviteur...
C'est à toi que j'ai l'obligation de ça, mon ami Gilles !
GILLES.
Eh ben ! not' maître, payez-nous pendant que vous êtes en train.
LA PLUME, se fouillant.
Je n'ai pas d'argent sur moi, mais si jamais je te rencontre, maraud, je te promets vingt coups de bâton. (Il s'en va.)
GILLES.
Eh ! je ne sommes pas intéressé. Prenez que je vous ayons servi gratis.
Mme SAVON.
Allons, mes enfants, divertissons-nous, et que M. de La Plume nous apprenne que la tricherie en revient toujours à son maître.
FIN.
[Notes]
1. Louis-François Archambault (1734-1812), dit Dorvigny, À bon chat bon rat, première vers 1773 au Théâtre des Variétés-Amusantes à Paris [voir le site CESAR (Calendrier électronique des spectacles sous l'Ancien Régime et sous la Révolution), où vous trouverez des informations relatives aux pièces, aux personnes et aux lieux de représentation qui ont constitué le théâtre français aux 17ème et 18ème siècles].
2. Source : Carmontelle, Vingt-Cinq Proverbes Dramatiques, Paris, Rion, 1878 ; par erreur, l'éditeur attribua cette saynète d'Archambault à Louis Carrogis (1717-1806), dit Carmontelle.
3. Quelques euphémismes pour les expressions sacrilèges : corbieu, corbleu, corbœuf, corps de Dieu ; faitidienne, fête de Dieu ; jarni, jarnombille, jarnonbille, jarnibleu, jarnigoi, jarnigouette, jarniguoi, je renie Dieu ; maugrebleu, maugrébleu, mauvais gré de Dieu ou malgré Dieu ; mardi, mardienne, mardié, mère de Dieu ; mortbieu, mortbleu, mortbœuf, mordi, mordienne, morgué, morguenne, morguienne, mort de Dieu ; parbleu, pardi, pardine, parguenne, par Dieu ; sacrebleu, sarpedié, sarpédié, sarpejeu, sacré Dieu ; parlasambleu, palsambleu, palsangué, parguenne, parguienne, sambleu, sambille, sandi, sandienne, sandine, sandis, sangbieu, sangbleu, sangbœuf, sang Dieu ou le sang de Dieu ; tubleu, tue Dieu ; têtebille, têtebleu, têtedienne, tétiguenne, tête de Dieu ; ventrebieu, ventrebleu, ventrebœuf, ventredienne, ventregué, ventre de Dieu ; vertubleu, vertu de Dieu.
4. Transcription par Dr Roger Peters [Home Page (en anglais)].
[Octobre 2007]