«LES SOIRÉES DE LA CHAUMIÈRE» DE FRANÇOIS-GUILLAUME DUCRAY-DUMINIL : 1-8
LES SOIRÉES
DE LA CHAUMIÈRE,
OU
LES LEÇONS DU VIEUX PÈRE ;
Ouvrage orné de gravures.
Par le citoyen DUCRAY-DUMINIL.
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Voûte céleste, champs nourriciers, toits rustiques,
nature ! nature vivante et féconde !...
Vous êtes les meilleurs traités d'éducation.
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À PARIS,
CHEZ LE PRIEUR, Libraire, rue de Savoie, Nº 12.
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L'AN TROSIÈME DE LA RÉPUBLIQUE.
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PROLOGUE INDISPENSABLE.
Le vertueux Palamène, agriculteur respectable, après avoir longtemps bêché le champ qui l'a vu naître, a trouvé, dans ses épargnes, le moyen d'agrandir ses possessions. Il a fait l'acquisition d'un vaste enclos, où l'on ne voit s'élever qu'une simple chaumière, mais où l'on a rassemblé tout ce que l'art et la nature peuvent offrir de plus piquant. Ici,
un bois, impénétrable aux rayons du soleil, invite le philosophe à la méditation ; là, des tapis de gazon offrent à l'agneau bondissant une verdure toujours renaissante ; plus loin, des saules antiques ombragent de leurs têtes chenues un ruisseau limpide, qui, murmurant sur des cailloux, va se perdre dans un canal où le cygne promène gravement sa tranquille indolence. Tout, en un mot, dans ce site agreste, appelle au travail, à l'admiration et au recueillement.
Palamène a perdu une épouse qu'il adorait : il lui reste quatre enfants, gages touchants de l'hymen le plus doux. Il veut que la société lui sache gré un jour de lui avoir donné, dans ses quatre enfants, trois citoyens vertueux, et une mère de famille l'exemple de son sexe. Il a gardé près de lui Armand, son fils aîné, et sa fille Adèle. Pour ses deux plus jeunes fils, il les avait mis, en bas âge, chez une de ses parentes, qui en avait pris soin depuis la mort de leur mère. Mais cette parente elle-même vient de fermer les yeux ; Palamène a rappelé ses enfants : il ne veut plus qu'ils
sortent de ses bras paternels. Aidé par les soins de Marcelle, sa bonne vieille gouvernante, qui l'a vu naître lui-même, il espère leur donner une éducation naturelle, une education fondée sur l'exercice comme sur l'étude, et même sur l'expérience. Son plan est singulier, mais il le suivra avec activité : il n'a plus que ce soin à remplir ; c'est là son unique occupation. Il pense qu'après a voir soigné les productions de la nature, il ne peut mieux employer les dernières années de sa vie qu'à cultiver le cœur et l'esprit de jeunes citoyens dont il doit tourner les facultés physiqnes et morales à l'avantage, au plus grand bien de sa patrie. Palamène possède tout ce qu'il faut pour y réussir : son jardin lui offre mille sites différents, pour les instruire et les exercer à la course, à la lutte, à la gymnastique ; sa chaumière renferme tous les genres de travaux et d'observations : située sur le bord d'une grande route, à deux pas d'un bois sombre et d'une vaste étendue, elle lui permet tous les genres d'épreuves qu'il veut faire
subir à ses jeunes élèves. Palamène est adoré de tous les habitants de son village ; tous peuvent l'aider dans son
entreprise ; tous lui ont promis d'entrer dans le vaste plan d'éducation qu'il s'est tracé ; tous, en un mot, pensent, comme Palamène, qu'il n'est point de plus douce occupation que celle de former des hommes à la vertu, aux bonnes mœurs, à l'amour de la liberté.
Après avoir donné cet aperçu des projets du vieux laboureur, recapitulons les personnages que nous allons avoir sous les yeux et sans réclamer l'indulgence du public pour un essai qu'il jugera plutôt d'après l'intention de l'auteur que d'après ses moyens, et entrons sur-le-champ en matière, et déroulons peu à peu à ses yeux le plan d'éducation naturelle que nous nous sommes proposé de lui offrir. Voici donc les noms des principaux personnages qui vont agir dans cet
ouvrage :
Palamène, père de famille ; Marcelle, sa vieille gouvernante ; Armand, son fils aîné, âgé de quinze ans ; Adèle, sa fille, quatorze ans ; Benoît, treize ans ; et Léon, douze ans : plus, un jeune orphelin, de treize ans et demi, nommé Jules, que Palamène a adopté, et qui a été élevé sous ses yeux par la bonne Marcelle, avec Armand et Adèle.
Tous les soirs cette famille intéressante se réunit dans la chaumière, et c'est là qu'on la voit s'exercer sans cesse à la théorie comme à la pratique des vertus. Palamène, tout en cultivant le patrimoine de ses pères, a passé sa vie à étudier tous les arts, tous les talents : il peint, il dessine, il fait des armes, de la musique ; il a des livres : pouvait-il choisir pour ses enfants un meilleur instituteur que lui-même ?...
PREMIÈRE SOIRÉE.
LE TRAVAIL.
La Paie des ouvriers.
Il est sept heures : la plus belle soirée couronne le plus beau jour d'automne : la nature, belle et majestueuse comme
le père de famille au milieu de ses enfants, attend en silence la rosée du soir qui va rendre la vie et la fraîcheur
à ces végétaux que la chaleur du jour a fletris ; le soleil quitte notre hémisphère pour en éclairer un autre qui
soupire après sa lumière vivifiante : c'est l'heure du repos pour les bons agriculteurs ; c'est l'heure de l'étude
pour le vertueux Palamène.
Respectables pères de famille, et vous, instituteurs zélés et philosophes, venez voir ce vieillard vénérable, venez le voir s'entourer de ses enfants, s'asseoir avec eux devant la porte de son rustique manoir, au bord du petit parterre qu'il a formé de ses mains, et orné de mille fleurs odoriférantes. C'est là qu'il va dicter des leçons de sagesse
et de vertu aux intéressantes créatures qui doivent sortir un jour de ses mains, pures comme le diamant qui sort, brillant et poli, des mains du laborieux lapidaire. C'est enfin là que vous verrez l'homme vertueux travailler au plus bel ouvrage que nous prescrivent Dieu et la société, à celui de l'éducation.
Palamène est assis au centre de ses jeunes élèves ; Marcelle, sa bonne gouvernante, est occupée près de lui à des
ouvrages utiles à l'économie de sa maison ; il regarde si son petit auditoire est bien attentif, et il lui tient ce discours :
Mes enfants... que ce moment où je vous vois tous réunis sous mes yeux paternels est cher à mon cœur ! combien mon âme jouit de pouvoir tous vous embrasser, et de voir près de leur frère, de leur sœur, deux fils qui sont également aimés de leur père ! Benoît, Léon, qu'en pensez-vous ? N'êtes-vous pas plus contents de votre situation actuelle ? La mort vous à enlevé une bienfaitrice que vous ne devez jamais oublier, et je vous ai rappelés dans mon sein. Vous allez vivre avec moi, avec Armand, Adèle et ce bon petit Jules, cet intéressant orphelin que j'ai adopté, et que vous aimerez bientôt comme un frère de plus que la nature vous a envoyé. Mes enfants, mes amis, soyez toujours unis ; que jamais aucune rivalité ne trouble le charme de votre touchante affection ! Vous voyez tous Jules : vous ignorez les malheurs de cet enfant adoptif ; hé bien, je vais vous les raconter : écoutez-moi ; et si la sensibilité vous arrache des larmes, laissez-les couler librement. Loin de moi ce stoïcisme condamnable qui tarit les pleurs du sentiment, qui arrête l'expansion d'une âme touchée de l'infortune et de l'abandon ! Si la nature a donné à l'homme la faculté des larmes, il ne doit les verser que sur les malheurs de son semblable.
Vous m'écoutez tous, n'est-ce pas ? Je vais donc vous raconter cette histoire, qui vous prouvera que tout homme est né pour travailler, et que le fainéant cause souvent sa propre infortune et celle de toute sa famille.
Bernard était un jeune laboreur de ce canton, que son père avait élevé à ne rien faire. Bernard, au lieu d'aider son vieux père, au lieu d'arracher de ses mains la bêche qu'il ne pouvait plus porter, passait les journées entières assis nonchalamment sur le banc qui était à la porte de son habitation. Il n'était pas dérangé, Bernard ; il ne buvait point, il ne fréquentait même aucune société du village, il n'était que paresseux. L'heure du déjeuner le trouvait encore étendu mollement dans son lit. Il se levait à l'heure où le soleil avait parcouru la moitié de sa carrière ; passait l'après-midi à se promener ou à bâiller, comme je vous l'ai dit, à la porte de sa chaumière. Tu ris, toi, Léon ! et toi, Armand, tu hausses les épaules ! j'aime, mes enfants, j'aime ces signes de mépris que vous manifestez sur une conduite aussi indigné d'un homme, et surtout d'un agriculteur : ils prouvent que vous détestez déjà Bernard, comme il se fit détester de tous ses concitoyens. Son vieux père n'avait ni assez de courage, ni assez d'autorité sur lui pour le forcer à travailler. Bernard ne l'écoutait pas, et se permettait même, envers ce bon vieillard, des traitements si durs, qu'il abrégea sa vieillesse, et le conduisit au tombeau. Oui, mes enfants, ce bon père, désespéré d'avoir mis au
monde un homme inutile à ses semblables (car le paresseux n'est utile à personne, pas même à lui), tomba malade de chagrin, et mourut un matin, sans avoir la douceur de voir son fils ; car il était encore couché.
Vous devinez bien que ce triste événement changea un peu le plan de conduite de l'indolent Bernard : il lui fallut régler ses affaires, et il n'eut pas beaucoup de peine, car tout était en ordre. Son vertueux père lui avait laissé sa ferme et quelques arpents de terre dégagés de toutes dettes, de toute entrave ; il n'eut qu'à prendre la clef
et entrer. Le voilà : donc son maître, et marié même : un de ses voisins, ancien ami de son père, avait cru le fixer et
le forcer à réfléchir sur la nécessité de travailler, en lui donnant sa fille, jeune, active et douée de mille attraits. On espérait que Bernard, éclairé par l'immensité des obligations qu'il contractait envers la nature et la société, chercherait à faire honneur à ses affaires pour soutenir sa maison et élever sa famille : vain espoir ! les vices de la jeunesse s'effacent rarement dans l'âge mûr. Bernard était père, époux ; et Bernard voyait tranquillement se dépérir le bel héritage de ses pères. La nature, qui veut que l'homme arrose de ses sueurs le pain quelle lui donne, la nature lui refusait les productions quelle n'accorde qu'à ceux qui fertilisent ses champs. L'herbe poussait dans ses marais ; on n'y voyait pas même une laitue. Ses granges étaient désertes, ses écuries vides, sa basse-cour était dépeuplée, et il était obligé de recourir à ses voisins pour obtenir d'eux le légume le plus simple, celui qui exige
le moins de culture.
Ce n'était pas ainsi que Bernard pouvait vivre et faire honneur à ses engagements. Sa femme en vain se jetait à ses pieds pour lui demander plus d'ordre et plus d'activité ; il maltraitait sa famille, et volait au cabaret, où il buvait jusqu'au soir. Ce défaut, il l'avait pris depuis peu, et c'était une suite nécessaire de son oisiveté. Au bout de quelques années, cet homme vil et méprisable se vit enfoncé dans une mer de dettes : son beau-père répondit pour lui, et son beau-père, obligé de payer, se trouva ruiné. Bernard fit de nouvelles dettes, et la justice vint enfin saisir ce champ, jadis fertile, que son vieux père avait tant de fois arrosé de ses sueurs, ces meubles que Bernard avait usés sans les entretenir, et cette chaumière autrefois si belle, qui maintenant tombait en ruines de tous les côtés. Sa malheureuse femme, tenant son fils Jules par la main, est forcée de quitter le toit conjugal. Elle retourne à la maison
paternelle, en maudissant mille fois l'époux coupable qui fait son malheur... Vous frémissez, mes enfants ! attendez ;
vous allez avoir sous les yeux un tableau plus repoussant encore.
Bernard ne supporta pas ce coup terrible avec son indolence ordinaire : le chagrin entra dans son cœur denaturé, et céda bientôt la place au désespoir. En horreur à tout le monde, méprisé partout, Bernard ne put pas même
trouver une place d'homme de journée ; personne ne voulut lui donner de l'ouvrage, dans la crainte qu'il ne le fit pas... Cet homme coupable, malheureux par sa faute, sentit trop tard l'excès de l'infortune dans laquelle il était
plongé, et forma le projet horrible de terminer ses jours.
Un soir, sa pauvre femme, qui ne le voyait presque plus, était au bord de la rivière, occupée à blanchir quelques
hardes pour son fils. Le petit Jules jouait à quelque distance de sa mère. Sa mère infortunée versait des
larmes en songeant à sa triste situation ; elle invoquait le Ciel pour qu'il mit un terme à ses maux : le Ciel,
hélas ! l'avait marqué... Tout-à-coup les flots s'agitent, et roulent sur la plage, à côté d'elle, un objet qu'elle
ne peut d'abord distinguer... Elle approche ; c'est un cadavre : un cadavre ! Ô ciel ! quel funeste pressentiment ! Elle l'examine, reconnaît Bernard, et tombe sans sentiment. Qu'on juge de l'effroi du petit Jules : il appelle sa mère à grands cris ; il se roule sur son père, à qui il veut rendre la vie par la chaleur de ses baisers... il jette enfin des cris sinistres, qui sont entendus de quelques passants.
On arrive, on s'empresse : le corps défiguré du suicide Bernard est enlevé : son épouse, évanouie, est portée chez
son père, où elle ne recouvre la vie que pour la donner, à un enfant, qui meurt quelques heures après sur le sein de sa mère... Elle-même ne put survivre à tant d'accidents... Elle ferma bientôt les yeux entre les bras de son père, de son père désespéré, vieillard infirme, privé d'appui, de ressources, qui gémit encore aujourd'hui d'avoir perdu une fille adorable, et de l'avoir perdue par sa faute.
Jules, l'intéressant Jules, restait orphelin : je l'adoptai, mes enfants ; le voilà ; il est dans vos bras. Oh ! caressez cette innocente créature, et que l'exemple de son père soit sans cesse devant vos yeux pour vous donner l'amour du travail, et pour vous faire éviter tous les maux qui sont la suite nécessaire d'une vie oisive, inutile, à charge à
soi-même et à l'humanité.
Palamène avait terminé son récit, et déjà tous les enfants s'étaient levés pour serrer Jules contre leur cœur. Jules pleurait, et ses frères l'inondaient aussi des larmes de la sensibilité. L'histoire de Bernard les avait vivement
intéressés, et chacun d'eux se promettait bien de l'avoir sans cesse devant les yeux pour régler sa conduite, et se
rendre digne des leçons du plus respectable des pères.
Cette soirée était consacrée à des leçons sur la nécessite de travailler, et sur le bonheur que goûte un honnête homme quand il a bien rempli sa carrière. Palamène, qui voulait toujours mettre l'exemple à côté du précepte, avait choisi exprès la veille d'un jour de repos, afin que ses enfants eussent devant les yeux un tableau animé de l'activité et des avantages qui en résultent. On va voir comme il s'y prit.
Il était occupe à prouver à son jeune auditoire que l'homme, dans quelque classe qu'il soit, est né pour travailler,
que tout le monde travaille dans un gouvernement bien organisé, et que c'est du désir de s'occuper que sont nés les arts et les talents en tous genres, lorsqu'on frappa à la porte. Marcelle va ouvrir, et revient bientôt suivie d'une foule d'ouvriers, charges de sueurs et d'outils.
Eh ! c'est vous, mes bons amis ! leur dit Palamène en se levant. Vous avez raison de venir, c'est demain jour de
repos ; il est juste de vous payer votre semaine. Mettez-vous là, là, sur le gazon. Vous êtes bien fatigués, n'est-ce pas ? asseyez-vous, et attendez-moi un moment : je reviens sur-le-champ.
Il dit, et vole chez lui pour y prendre l'argent dont il a besoin. Pendant son absence, ses enfants examinent
avec attention les bons ouvriers, qui se sont assis sur l'herbe devant eux. Benoît et Léon surtout, pour qui ce
spectacle est absolument nouveau, ne se lassent point de regarder les figures hâlées, les bras nerveux, et l'air de
gaieté de tous ces hommes utiles : ils pensent aux leçons que leur père vient de leur donner sur l'amour du travail,
et brûlent d'acquérir un talent qui leur donne, comme à ces bonnes gens, la santé, l'aisance et la paix de l'âme.
Palamène revient avec Marcelle, qui, chargée d'une cruche de vin et d'une tasse, donne à boire à tous les ouvriers ; Palamène lui-même trinque avec chacun d'eux, et ce tableau de la bonté, de la simplicité, attendrit les enfants, qui osent à peine respirer pour ne rien perdre de cette touchante reception.
Quand les ouvriers se sont rafraîchis, Palamène s'assied, et paye à chacun d'eux ce qu'il lui doit. Tous travaillaient chez lui, dans son clos, et tous le chérissaient également. Tiens, Jacques, ajoute Palamène, voilà ce qui, te revient : c'est un vrai plaisir que de voir un honnête homme comme toi gagner de l'argent : tu en fais un bon usage ; car on sait que tu donnes des secours à ce pauvre charretier qui a été blessé. Tu rougis, mon ami ! ne parlons plus de cela.
Toi, Pierre, comment vont ta femme et les quatre enfants ? ils seront de bons travailleurs s'ils ressemblent à
leur père.
Georges, j'ai des reproches à te faire. Tu veux donc te tuer, mon garçon ? Comment ! après avoir travaillé le jour
chez moi, tu vas passer une partie de la nuit au moulin à Thomas ! c'est trop, c'est trop, mon ami. Il est vrai qu'avec ta femme et tes enfants tu as encore ton vieux père à nourrir. Eh bien ! grâce à ton activité, tous nagent dans une honnête aisance, et toi-même tu t'évites d'être, dans ta vieillesse, à charge à tes enfants.
À propos, Philippe, on dit que tu vas acheter la maison et le clos à Guillaume ton voisin ? Il faut que tu aies
bien travaillé, mon bon Philippe, et bien économisé, pour te préparer ainsi un toit hospitalier pour tes vieux
jours ! C'est bien mon ami, c'est bien ; j'ai du plaisir à occuper un homme d'ordre comme toi : et, vous le savez
tous, mes chers enfants, les hommes laborieux ne manquent jamais d'ouvrage ; il n'y a que le les paresseux qui
languissent dans l'indigence et dans une honteuse oisiveté.
Palamène donna ainsi à chacun de ses ouvriers l'éloge qu'il méritait. Tous le remercièrent, et se retirèrent après
avoir promis d'être, comme à leur ordinaire, de bonne heure à leur besogne le surlendemain.
Quand ils furent partis, le vieux père eut la satisfaction de voir que le tableau de l'activité récompensée, qu'il
venait de mettre sous les yeux de ses enfants, avait produit tout l'effet qu'il en attendait. Il vit briller dans leurs
regards le désir qu'ils avaient de se rendre un jour chers à la société par des travaux utiles et par une activité
sans bornes. Tous lui promirent de mettre à profit les leçons qu'il leur donnait dans la journée, et de ne point
négliger, pour les arts agréables, les métiers honnêtes et estimables qu'il leur apprenait. L'un était menuisier, l'autre serrurier ; celui-ci taillait la pierre, et celui-là s'occupait de la culture des dons de Cérès et de Pomone. Quant à la jeune Adèle, Palamène voulait que les soins domestiques et les travaux de son sexe fussent sa seule occupation : persuadé qu'une bonne femme de ménage, qu'une bonne mère de famille est aussi recommandable que l'artiste
ou l'ouvrier qui travaille au-dehors pour élever sa famille et lui préparer des ressources.
Ainsi se passa cette soirée consacrée aux leçons et à l'exemple du travail. Nous allons voir que le vieux Palamène savait aussi joindre l'exemple à ses leçons, et qu'il faisait beaucoup plus de fond sur l'éducation naturelle
pratique, si nous osons le dire, que sur l'éducation théorique et purement classique.
Vertueux chef de famille, et vous bonnes mères qui chérissez vos enfants, ces dons précieux de la nature, cet espoir de la patrie et de la postérité, oh ! venez, venez chez le vieux Palamène ; entrez avec moi dans sa chaumière simple, mais commode, passer avec ce respectable vieillard toutes les soirées qu'il va consacrer à former des hommes, des citoyens : ce tableau est digne de vous, bonnes mères ; il m'anime moi-même, il m'échauffe, il m'enflamme ; et s'il ne tous offre pas un plan assez satisfaisant, assez bien suivi dans toutes ses parties, il vous fournira au moins quelques traits de
morale dont vous saurez profiter dans l'intérieur de vos jeunes familles. Les bons principes sont utiles partout : la morale du cœur frappe l'âme la plus tiède comme un beau jour réjouit l'homme le plus insensible aux beautés de la nature.
SECONDE SOIRÉE.
LA BIENFAISANCE.
Aventures du vieux Mendiant.
Le jour de repos s'était passé en jeux, en plaisirs : il n'y avait point eu de leçon ce jour-là, consacré tout entier à
la dissipation, à l'agrément, nécessaires à de jeunes enfants ; les nôtres l'avaient passé en courses et en promenades champêtres. Palamène, suivant l'usage qu'il avait contracté avec son fils aîné et sa fille, qu'il avait toujours
gardés auprès de lui, leur avait fait à tous de légers cadeaux : chacun avait sa petite bourse garnie ; et Palamène
l'avait fait à dessein, pour voir l'usage que chacun d'eux ferait de son argent. Tous les jours de repos, d'ailleurs, il devait leur revenir une petite rente ; c'était la promesse du vieux père, qui pensait que de bonne heure il ne faut
point accoutumer les enfants à soupirer après un métal qui doit leur causer un jour tant de peines, de travaux
et de soins. C'est dans l'âge où ils n'en connaissent pas le prix qu'il faut, selon Palamène, les familiariser avec ce
lien des trafics de la société, afin d'éviter cette soif d'acquérir, qui souvent bien loin de tourner à l'avantage de
l'émulation, égare la jeunesse, et lui fait commettre jusqu'à des bassesses pour se procurer de l'argent, lorsqu'ils
en possèdent pour la première fois.
Tel était le principe de Palamène, et d'ailleurs il ne craignait point la prodigalité de ses enfants dans un endroit
où ils n'avaient rien à dépenser, ou rien de ce qu'on y vendait ne pouvait flatter les désirs. Il faut ajouter cependant que les cadeaux qu'il leur faisait étaient toujours la récompense du travail ou de quelque belle action ; celui qui n'aurait rien fait pendant la semaine, ou qui se serait rendu coupable de quelque délit domestique, aurait
été privé, le jour de repos, de la petite rente. Avec ce palliatif, on ne blâmera plus Palamène de donner à ses enfants
un argent que d'autres pères de famille auraient peut-être désiré qu'ils gagnassent avant d'en posséder.
La journée du lundi s'était écoulée dans les exercices ordinaires des enfants : et le soir arrivé, chacun d'eux s'était rendu de bonne heure à la petite terrasse qui bordait la chaumière, afin de profiter des leçon du vieux père, qui les intéressait singulièrement. Les voilà tous assis ; Palamène n'arrive point. Marcelle seule, la bonne Marcelle occupe sa place : elle a mis ses lunettes ; elle a tiré un gros volume de sa poche, et la voilà qui commence une lecture assez sèche sur la bienfaisance, sur le plaisir qu'on goûte à obliger ses frères lorsqu'ils sont indigents ou malheureux.
Les enfants l'écoutaient à peine : elle n'avait pas l'art d'inspirer le respect ni de fixer l'attention, comme leur respectable père. Marcelle commençait même à s'apercevoir que son auditoire bâillait souvent, et tournait sans cesse
les yeux vers la porte de la chaumière pour voir si Palamène arrivait. Marcelle, qui venait déjà de murmurer tout bas, allait se fâcher sérieusement, lorsque tout à coup un vieillard couvert de haillons se présente au milieu de la petite assemblée : il est courbé sous le poids des ans ; un bâton soutient sa marche chancelante ; sa barbe blanche tombe jusque sur sa poitrine ; ses pieds nus sont ensanglantés par les cailloux sur lesquels il a marché : tout en lui annonce la caducité, la souffrance et la misère la plus extrême.
Il s'arrête, regarde, en versant de larmes, les cinq enfants, qui restent saisis d'étonnement, et ne peuvent prononcer une parole. Qu'est-ce que cela ? s'écrie la vieille Marcelle, que voulez-vous ? que demandez-vous ? par où êtes-vous entré ? — Votre porte était ouverte, répondit le vieillard, et j'ai pris la liberté de pénétrer jusqu'ici. — C'est
être bien hardi d'entrer comme cela !... C'est vrai, ça... j'étais là occupée... Il m'a fait peur. Hé bien, après ; parlerez-vous ? Que venez-vous faire ici ? — Je viens implorer votre compassion pour un malheureux vieillard infirme, qui est obligé de mendier son pain. — Un mendiant ! ah ! pardi, il n'en manque pas ici : voilà le sixième d'aujourd'hui ; on ne voit que ça. Allez, allez, mon ami ; j'ai mes pauvres à qui je donne. — Vos aumônes ne s'adressent donc
qu'à quelques infortunés privilégiés ? Eh ! tous les malheureux ne sont donc pas vos frères ? — Mes frères ! ah bien
oui, mes frères ! qu'est-ce qu'il a à me chanter ? J'avais deux frères, moi, j'en avais deux ! de beaux hommes ! ah ! plus grands que moi de cela. Ils sont morts à l'armée, et je les pleurerai toujours. Allons, allons, c'est assez, retirez-vous ; j'ai autre chase à faire qu'à vous entendre... Il ne s'en ira pas, non !...
La vieille allait pousser rudement l'indigent vers la porte, lorsque le jeune Armand se lève, et la prie d'avoir un peu plus d'humanité. Notre père, lui dit-il, nous a appris à respecter les haillons de la misère, et nous ne sourffrirons pas que vous maltraitiez si rudement ce respectable vieillard. — Non, non, s'écrient tous les enfants en prenant le mendiant par le bras, et en le forçant à s'asseoir au milieu d'eux. — Bons enfants, interrompt celui-ci, créatures compatissantes, le Ciel vous bénira ; vous aurez une heureuse vieillesse, puisque vous savez la respecter. — Bon ! reprend la vieille : il va vous dire, à présent votre bonne aventure. Chassez ce vagabond ! Si vous voulez les recevoir tous comme cela, vous ne manquerez pas d'occasions, je vous en réponds.
Les enfants pressent le vieillard dans leurs bras, et le prient d'excuser les propos amers de leur gouvernante ;
mais celui-ci fixe Marcelle, et s'écrie : Me trompé-je ? C'est vous, Marcelle ! — Oui, c'est moi... Vous, qui êtes-vous ? Je ne vous connais pas. — Vous ne reconnaissez pas Pierre Lebon, un ancien ouvrier de votre maître Palamène ? —
Ah, c'est toi ! eh, bon Dieu, comme te voilà fait !... Et tu oses reparaître ici après la manière indigne dont tu en as agi envers le plus honnête homme ! Ah ! je te conseille de te retirer avant que mon maître revienne : car s'il était ici... — Je vais, je vais fuir sa présence. Grand Dieu ! il est donc toujours irrité contre moi ! Je vais sortir ; mais
de grâce, avant, daignez entendre ma justification. — Toi, tu pourrais te justifier ? j'en doute. — Mais laissez-le
donc parler ! interrompt la jeune Adèle. Ce bon vieillard ne peut être coupable : il a l'air trop respectable ; n'est-ce pas, mes frères ? — Non, non, s'écrient tous les enfants ; non, il n'est pas coupable. Parlez, bon vieillard, parlez, expliquez-vous.
La vieille murmura encore quelque chose entre ses dents. Enfin elle s'assied, et le mendiant commence ainsi un récit qui pénètre les enfants jusqu'aux larmes :
«Mon aventure, enfants humains et généreux, va peut-être me rendre odieux à vos yeux ; vous allez sans doute me détester, et convenir que, si je suis malheureux, je l'ai bien mérité ; car les cœurs durs et impitoyables ne sont pas faits pour prospérer. Mais combien j'ai versé de larmes amères sur cette faute irréparable ! combien je me maudis tous les jours ! Ah ! puisse le Ciel faire germer dans votre âme sensible ce désir d'être bon, d'être utile à ses semblables, dont vous me donnez en ce moment une preuve si sensible !... Hélas ! les bons cœurs font leur bonheur
en faisant celui des infortunés qu'ils secourent.
Je m'appelle Pierre Lebon. Mon père, autrefois laboureur dans ce canton, avait un frère qui, dès l'âge de vingt ans, s'engagea, et quitta pour jamais la maison paternelle. Mon père recevait de temps en temps des nouvelles de ce frère, qu'il chérissait ; il lui écrivait même souvent, et l'engageait à rentrer dans ses foyers, à venir vivre avec lui et partager sa douce aisance : toujours mon oncle se refusait à ses invitations : il aimait le métier des armes, disait-il, et il voulait mourir pour sa patrie, sous les drapeaux de l'honneur. Cette obstination de mon oncle Jacques Lebon affligeait mon père, qui, disait-il, ne voulait fermer les yeux que dans ses bras. Enfin, un jour on lui remit une lettre, la dernière, hélas ! qu'il reçut de ce frère chéri. Mon père nous la lut à haute voix, en versant des larmes : je me la rappellerai toujours ; elle était à peu près ainsi conçue :
«Je t'annonce une nouvelle qui va sûrement t'affliger, mon cher frère, vu que je connais ton amitié pour moi, et les projets que tu as formés pour notre réunion : le Ciel en a disposé autrement. Apprends qu'un riche négociant, qui m'a pris en amitié, m'emmène avec lui dans les îles, où il veut, dit-il, me faire faire une fortune considérable. C'est pour toi, mon bon frère, et pour les enfants, que je me suis déterminé à courir ainsi les hasards des mers. Je m'embarque demain à la pointe du jour, et vogue la galère ! Si je ne réussis point, je reviendrai vivre avec toi ;
j'accepterai tes offres obligeantes : si je fais fortune au contraire, je t'apporterai les richesses que j'aurai
amassées ; ou, si la mort vient me surprendre au milieu de les travaux, je chargerai un ami sûr de le remettre mon bien, à toi, mon cher frère, ou à ton fils Pierre, si le Ciel dispose de tes jours. Garde cette lettre ; qu'elle te serve en temps et lieu, et fais de vœux pour les succès d'un frère, imprudent peut-être, mais plein de tendresse pour toi. Adieu ; souhaite-moi un bon voyage ; je l'écrirai souvent, si je le puis. Adieu ; embrasse ta femme, mon neveu, ma nièce et tous nos amis.
JACQUES LEBON.»
Cette lettre causa tant de chagrin à mon pauvre père, qu'il se mit au lit, tomba malade et mourut. Exemple touchant de l'amour fraternel, vous paraîtrez romanesque, exagéré aux cœurs glacés et insensibles ; mais comme vous serez touchant pour ceux qui connaissent vos élans, vos douces expansions ! Ah ! le sentiment n'est pas à la portée de tout le monde !... Enfants, vous êtes frères et sœur ; aimez-vous bien ; aimez-vous comme mes infortunés parents. Ah ! le lien des
frères est aussi doux que celui qui unit les pères aux enfants.
Ici les enfants de Palamène se pressèrent les uns contre les autres avec un mouvement spontané de tendresse qui fit verser quelques larmes au vieux mendiant. Bientôt il les engagea à se remettre à leurs places, et à écouter la suite de son histoire, qu'il continua en ces termes :
J'avais perdu mon père ; ma mère, plus âgée que lui, me paraissait trop affectée de sa mort pour que je ne redoutasse point de m'en voir bientôt séparé de même. Mon jeune frère venait de tirer à la milice, et le sort l'avait forcé à s'arracher de nos bras : tous les coups nous accablaient à la fois. Je pris le parti de travailler pour tâcher de soutenir une veuve qui venait de perdre son soutien ; car, à l'exception de la chaumière que nous habitions, et qui nous appartient, le peu d'argent que mon père avait placé était malheureusement en viager, et,
avec lui, nous avions tout perdu.
Ce fut alors que le vertueux Palamène me tendit une main secourable : il me donna de l'occupation chez lui, et je gagnai assez pour me soutenir avec ma mère, que j'eus le malheur de voir expirer dans mes bras au bout de six ans. La chaumière fut vendue pour éteindre quelques dettes qui étaient restées de la succession de mon père, et je me vis seul dans la nature, avec mon courage et mes bras. Mon frère avait eté tue à l'armée ; j'étais seul, vous dis-je, absolument seul. Jugez de ma triste situation.
Je le dois dire pour ma justification, aimables enfants ; le malheur avait aigri mon caractère. J'etais devenu sombre, brusque, insouciant, egoïste même : les hommes m'étaient tous odieux ; et, à l'exception d'un seul, votre père, mes enfants, que je respectais et chérissais, tous les autres me semblaieut vicieux, trompeurs, et disposés à appesantir sur moi la chaîne de l'infortune qui m'accablait. Palamène seul, Palamène, jeune alors, mais bon, mais sensible et généreux, m'avait accablé de bienfaits ; c'était le seul homme que j'exceptasse de l'aversion que je portais à tous.
Il y avait plus de vingt ans que mon père était mort, lorsqu'un jour je fus faire un petit voyage à quatre lieues d'ici, pour visiter un ami que j'avais perdu de vue depuis longtemps. Nous passons la journée ensemble ; et le soir, après nous être bien promenés, nous entrons dans une auberge pour nous rafraîchir. Il faisait déjà nuit, et je n'avais accepté ce rafraîchissement que dans le dessein de me retirer de bonne heure ; mais bientôt, l'avouerai-je ? les fumées du vin échauffèrent mon cerveau, et je ne songeai plus à quitter le gîte agréable où j'étais si bien.
Un homme seul, d'un certain âge et d'une mise décente, était à une table auprès de nous. Il regarde à sa montre, se lève soudain, et me demande s'il a bien du chemin à faire encore pour se rendre au village où demeurer
l'agriculteur Palamène. — Quatre lieues, lui dis-je brusquement. — Quatre lieues ! en êtes-vous bien sûr ? — Sûr ! j'y demeure. — Vous y demeurez, monsieur ? Et comptez-vous partir bientôt ? — Un moment ; je ne suis pas pressé, moi :
pourquoi cette question ? — Pardon, monsieur : je ne connais pas bien le chemin... On m'a dit que j'avais une
forêt à traverser... une forêt dangereuse... Il est tard... — Vous avez peur ? — Mais... — Oh bien, je ne suis pas
poltron, moi ; je la traverserais à toute heure de nuit. — En grâce, monsieur, obligez-moi de m'accompagner dans ce
court voyage : j'ai des raisons... Si vous saviez le service que vous me rendrez, et peut-être à quelqu'un... Un bienfait n'est jamais perdu : comptez sur ma reconnaissance. — Voilà une singulière proposition, lui répliquai-je, égaré par le vin et par ma brusquerie ordinaire : suis-je guide ou courrier ? Si vous avez peur, ce n'est pas ma faute : je n'aime pas de marcher avec des poltrons, moi...
J'ajoutai mille autres sottises à celle-ci. L'étranger intercéda de nouveau ; mais quand il vit jusqu'où je poussais la grossièreté, il prit sa canne, son chapeau, et sortit avec humeur, en marmottant tout bas que le Ciel, sans doute, ne permettrait pas qu'il lui arrivât des accidents, en faveur de la bonne action qu'il allait faire.
Un quart-d'heure après son départ, je remarquai très bien qu'un jeune homme qui avait écouté attentivement
l'inconnu, et qui l'avait examiné avec une grande attention, sortit précipitamment aussi, et avec un air un peu
égaré. Ce misérable, s'il était encore moins poli que moi, avait au moins plus de pénétration, comme vous allez
en juger.
Pour moi, je passai toute la soirée avec mon ami ; et vers onze heures du soir, je repris le chemin de mon village. La nuit, très obscure, ne me permit pas de distinguer les objets que je rencontrai sur ma route. Je sais bien que, tout étourdi que j'étais, je traversai la forêt à la hâte, avec une espèce de serrement de cœur ; pressentiment funeste du malheur qui venait de m'y arriver. Rentré chez moi, je me couche avec assez de tranquillité ; mais bientôt mille songes funestes viennent agiter mon sommeil. L'inconnu, auquel je n'avais pas pensé depuis son départ, se retrace à mes yeux : il semble m'appeler, me reprocher mon inhumanité envers lui, et me dire que j'aurai lieu de m'eu repentir... Fatigué de ces visions, que j'attribue le matin à la petite orgie que j'ai faite la veille, je prends mes outils et me rends chez Palamène. Je lui demande s'il a vu un étranger qui le cherchait, et que je lui désigne. Il me répond qu'il ne l'a point vu. Je ne fais pas une plus grande attention à cette affaire, et je me remets à mon ouvrage.
J'y étais à peine, qu'un garde de la maréchaussée vient me trouver, et me demande si je m'appelle Pierre Lebon. — Oui, lui dis-je. — En ce cas, il faut me suivre. — Où donc ? — À la ville prochaine, où l'on vous demande. — Qui ? — Un inconnu que nous avons trouvé ce matin expirant dans la forêt, et que nous avons porté à l'hôpital. — Un inconnu expirant.. dans un hôpital... Ô ciel !...
Je jette mes outils, et suis le garde, qui me fait monter en croupe sur son cheval. Me voilà parti, le cœur serré, abîmé dans une mer de doutes et d'illusions... Cet inconnu mourant me rappelle l'étranger que j'ai refusé d'accompagner. Ce malheureux étranger me poursuivra donc partout ! me dis-je : car enfin ce ne peut être que lui. D'où me connaît-il ? Sait-il mon nom ? Lui ai-je dit qui j'étais, où l'on pouvait me trouver ? Si je m'en souviens bien, je ne me suis point fait connaître... Mais il avait affaire chez Palamène : c'est chez lui qu'il se rendait peut-être se serait-il fait informer de moi... Quelle incertitude, grand Dieu !
J'interroge le garde, qui ne peut me satisfaire. Enfin, au milieu de l'inquiétude qui m'agite, j'arrive à l'hôpital : j'approche du lit du moribond et je reconnais mon étranger... On venait de panser ses blessures : il pouvait parler, mais d'une voix faible et languissante. Il me regarde, et me reconnaît à son tour. Est-ce vous qui vous nommez Pierre Lebon ? — C'est moi, lui dis-je en balbutiant.— Vous, vous, homme inhumain et grossier, vous Pierre Lebon !... Ciel ! quelle fatalité ! C'est vous qui me refusâtes hier soir un appui salutaire ! Vous en serez plus puni que moi ; je meurs sans regret, et vous vivrez avec la douleur de m'avoir laissé assassiner, et d'avoir perdu l'héritage d'un oncle... — D'un oncle ! — Lisez cette lettre, malheureux !...
L'étranger me remet une lettre ; je l'ouvre précipitamment, et j'y trouve écrit :
«Je vais mourir, mon cher neveu ; mais avant de fermer les yeux ; je charge mon vieil ami Philippe de te porter les biens immenses que j'ai amassés depuis que je me suis fixé dans les colonies. C'est la promesse que je fis autrefois à ton pauvre père ; je m'en acquitte aujourd'hui. Fais un bon usage de sa fortune, et qu'elle te serve à soulager les infortunés.
Adieu. N'oublie jamais l'oncle qui te comble de bienfaits ; et regarde l'ami qui te donnera cette lettre comme un second moi-même.
JACQUES LEBON.»
Je reste immobile. L'étranger poursuit : Gardez, dit-il, gardez bien cette lettre d'un oncle qui vous chérissait ;
c'est le seul bien qui vous reste de lui. Quant au riche porte-feuille qui l'accompagnait, vous l'avez perdu par
votre faute. Hier soir, vous n'avez pas voulu guider mes pas incertains dans cette forêt dangereuse qu'un pressentiment fatal me faisait redouter... À pleine y étais-je engagé, qu'un homme dont la physionomie ne me fut pas inconnue... Il était dans l'auberge où je vous ai rencontré. Ce jeune homme, dis-je, m'aborde d'un air doux, me
prie de le laisser marcher près de moi... Quoiqu'il m'inspirât de la méfiance ; je ne pus faire autrement que
de le traiter avec honnêteté. Le scélérat, dans l'endroit le plus étroit de la forêt me tire un coup de pistolet, me
vole, et me laisse baigné dans mon sang. Ce n'est que ce matin qu'on m'a conduit ici, ici, où je vais trouver la
mort, qui me sera douce, puisqu'elle me rejoindra à mon cher Lebon, le seul ami qui pouvait me faire supporter la vie !... Je voulais m'acquitter de sa volonté dernière. De bons renseignements m'avaient indiqué votre demeure chez l'agriculteur Palamène ; je vous aurais remis le tout, en fidèle dépositaire... Vous avez causé votre malheur et le mien... Imprudent ! votre mauvais cœur me tue et vous ruine... Apprenez, apprenez donc, homme dur et insensible, qu'on se repent souvent de n'avoir pas rempli les devoirs de l'hospilalité, et qu'on s'expose aux plus grands regrets, quand on perd l'occasion d'obliger ses semblables.
Le malheureux Philippe se tut ; et moi, accablé sous le poids du remords et de la honte, je baignais son lit de mes larmes, quand on vint m'en arracher pour lui laisser prendre quelque repos. Helas ! ce repos fut éternel :
j'appris le soir même qu'il était mort en me nommant, en m'accusant de son trépas...
Je ne vous dirai point, bons enfants, quel fut l'excès de ma douleur... Cette fatale aventure déchire encore mon
cœur. Cependant je me rappelais très bien la figure de l'homme de l'auberge que j'avais vu suivre l'étranger, et qui
l'avait assassiné et volé. Je le connaissais même de vue ; et Philippe, avant d'expirer, m'avait assuré qu'en route ce
scélérat lui avait dit qu'il comptait partir le lendemain pour Paris. Je me déterminai à le chercher dans cette grande ville. Troublè que j'étais, honteux de l'éclat que faisait cette aventure, je n'osais point me présenter chez mon bienfaiteur Palamène, qui m'aurait accablé de reproches ; car les vices du cœur indignent toujours les gens de bien... Je courus donc après celui qui possédait ma fortune ; mais, hélas ! ce fut inutilement. Le monstre en jouit peut-être dans quelque château ; et moi, après avoir fait plusieurs métiers, je me vis atteint par la misère et la vieillesse tout à la fois, obligé maintenant de mendier mon pain pour expier une faute, une seule faute. Vous me voyez, mes petits amis : les haillons qui me couvrent ne peuvent empêcher le remords d'entrer dans mon cœur, et il me semble que le Ciel indique à chaque personne à qui je demande des secours, que celui-là doit être traité avec dureté, qui est malheureux par sa faute, pour avoir dedaigné de remplir les devoirs de la bienfaisance.»
Le vieux mendiant avait à peine terminé son récit intéressant pour les enfants de Palamène, que ceux-ci se levèrent en versant quelques larmes ; et recueillant en une seule bourse les petits présents que leur père leur avait faits la veille, ils prièrent Pierre Lebon de l'accepter. Celui-ci, après avoir fait quelques façons, prit la somme, bénit cent fois les créatures célestes qui prenaient pitié de ses malheurs, et se retira en les engageant à se souvenir sans cesse que la bienfaisance est la première des vertus ; qu'elle est un lien sacré de la société, et que les bons cœurs qui l'exercent sont les images de la divinité sur la Terre.
Les enfants restèrent longtemps émus après son départ. Il n'est pas nécessaire, dit Jules à ses frères adoptifs, de raconter cet évènement à notre père : il peut en vouloir à son ancien ouvrier, qui l'a quitté si brusquement et avec
tant d'apparence, d'ingratitude. Il ne nous blâmerait pas sans doute d'un mouvement de sensibilité de notre part ; mais il pourrait trouver à redire à la démarche de Pierre Lebon : ainsi ne lui disons rien, à moins qu'il ne nous questionne ; car alors il ne faudrait pas mentir.
Tous les enfants furent de cet avis, et bientôt ils virent paraître leur père, leur digne instituteur, qui, par l'effet
d'un hasard qui leur sembla singulier, ne les entretint toute cette soirée-là, que des secours que l'homme riche doit à l'homme indigent, et du plaisir qu'on goûte à faire l'aumône aux vieillards privés des moyens de gagner leur
subsistance. Les enfants, étonnés, crurent d'abord que Palamène savait ce qui venait de se passer ; mais il ne leur en dit rien ; et ils gardèrent d'autant mieux leur petit secret, que Palamène leur fit longtemps l'éloge des âmes généreuses et sensibles, qui prouvent, par le mystère qu'ils apportent à soulager les maux de leurs semblables, qu'un bienfait divulgué perd toujours de son mérite et de ses charmes.
TROISIÈME SOIRÉE.
L'AMOUR-PROPRE.
Histoire du poète Hilaire.
L'aventure du vieux mendiant avait agité singulièrement nos enfants pendant la nuit : l'un avait rêvé de forêts,
de voleurs, de coups de pistolet, l'autre s'était trouvé dans un hôpital où il soignait les malades ; celui-là avait
mendié son pain à la porte d'une auberge, et s'était réveillé en frémissant d'une destinée qu'il voulait éviter en
travaillant à se faire un état : tous enfin avaient pris tant d'intérêt au récit d'un vieillard, qu'ils avaient fort mal
dormi. L'un d'eux, enflammé du génie des poètes, avait même attendu que ses frères fussent tous occupés à leurs différents exercices ; il s'était renfermé dans sa chambre, et là, seul, appelant les muses à son secours, il avait composé une romance dont il était enchanté. Le lecteur est sans doute curieux de connaître le petit poète qui pouvait un jour illustrer par des ouvrages plus forts la famille de Palamène. C'était Léon, oui, Léon, un enfant de douze ans. Léon avait été élevé jusqu'à ce moment avec son frère Benoît, chez sa tante, femme fort à son aise, et qui recevait chez elle la meilleure compagnie. Les auteurs les plus distingués venaient faire cercle tous les soirs chez elle. Léon les entendait souvent raisonner littérature, et il y prenait plus de plaisir que Benoît. Léon avait l'esprit vif, l'imagination riche, et même un peu plus d'instruction qu'on n'en possède à son âge. Il avait prié un des auteurs, ami de sa tante, de lui montrer les règles de la poésie. L'obligeant ami lui avait prêté un livre classique élémentaire, que Léon avait dévoré ; en sorte que cet enfant intéressant avait appris en peu de temps tout ce qu'il est nécessaire
de savoir pour faire des vers sans faute : peut-être lui manquait-il l'idée, l'harmonie (c'est ce que le lecteur va bientôt juger) ; mais enfin ses vers avaient souvent fait plaisir à la petite société de sa tante, et les éloges lui avaient donné une émulation qu'augmentait encore le goût vif qui le portait vers la poésie.
Léon donc, après avoir fait sa romance, va trouver ses frères, et la leur lit. Tous la trouvent fort bien, à l'exception de Benoît, qui la critique avec une amertume choquante. Léon est comme tous les auteurs, Léon est déjà
pointilleux sur le chapitre de l'amour-propre. Il prie son frère de lui donner de bonnes raisons pour lui prouver
les défauts qu'il trouve à son petit poème. Benoît lui rit au nez. Léon se fâche sérieusement : Tu n'en feras jamais autant, lui dit-il ; tu n'es qu'un sot, un benêt, un imbécile. — Un imbécile, moi ! répond Benoît fâché tout rouge : tiens, pan ! attrape.
Benoît donne un coup de poing à Léon. Léon riposte par un coup de pied. Benoît lui rend une seconde tape. Léon,
furieux, va le dévisager, mais Armand les sépare bien vite, les fait embrasser, et leur promet de ne point rapporter
cette petite scène à leur père. Cependant tout se sait ; le génie malfaisant, qui se plaît à poursuivre les enfants,
quand ils ont fait une faute, va souffler celle de Léon et de Benoît dans l'oreille du vertueux Palamène, qui ne dit rien de la journée, mais qui se promet bien de témoigner dans la soirée son mécontentement aux deux athlètes.
Elle arrive cette soirée qui devait leur donner une verte leçon. Ils sont tous assis auprès de leur père. Palamène
les regarde : son air les glace d'effroi, car il est plus sérieux qu'à son ordinaire. Léon, dit-il d'un air très froid,
tu t'es levé bien tard ce matin : est-ce que tu voudrais imiter l'exemple de Bernard, dont je te racontais l'histoire il y a quelques jours ? — Mon père, je me suis levé comme mes frères. — Oui, tu n'es descendu qu'à dix heures. — Mon père, c'est que... — Eh bien, mon ami, c'est que tu rougis : parle donc, parle : je me regarderai comme un étranger pour toi, dès le moment que tu cesseras de me parler avec confiance... Eh bien ! dis-moi donc ce que tu as fait ? Il n'est pas possible que tu aies fait quelque chose de mal. — Non, mon père, au contraire. — Ah ! au contraire. Voilà un au contraire qui veut dire bien des choses. Allons, voyons, mon enfant, dis-moi donc à quoi tu as passé une partie de ta matinée ? — Mon père, j'ai fait des vers. — Des vers ! diable ! des vers !... J'en suis charmé, mon fils ; je suis bien aise que tu t'occupes de ce talent agréable, qui donne tant d'énergie, tant d'heureux moments à l'homme qui sait penser : j'en suis très content, mon cher Léon, mais dites-moi, monsieur le poète, est-ce que vous ne ferez pas le plaisir à votre vieux père de lui lire vos vers ? — Oui,... mon père,... mais je crains que vous les trouviez bien faibles. — Ah ! tu crains cela ! voilà mon petit orgueilleux tout trouvé. Pourquoi donc, monsieur, faites-vous des
vers ? Est-ce pour qu'on les admire sans pouvoir vous faire une seule observation, ou bien est-ce pour qu'on vous en dise franchement soit avis ? — Oh ! ce n'est que pour cela. — En ce cas, vous ne devez pas avoir de crainte ; car, et retenez bien ceci, l'auteur qui n'a pas le courage d'entendre la critique, doit briser sa plume : il ne fera jamais rien de bon ; c'est quoi qui vous le dis, monsieur l'homme d'esprit.
Palamène avait prononcé cette sentence avec force. Léon rougit en se l'appliquant tout bas. Il regarde Armand comme pour lui rappeler sa promesse ; puis, tirant son manuscrit du sa petite poche, ce qui fit sourire Palamène, il se dispose à chanter sa romance ; mais le petit nourrisson du Pinde, comme tous ses confrères, croit nécessaire de la faire précéder d'une explication. Il faut vous dire, mon père, ce qui m'a donné l'idée de cette romance : c'est une aventure que... — Fort bien, fort bien, mon fils ; je devinerai bien ce que c'est ; point d'explication, et surtout point de timidité. Chante, chante, mon ami, tu me feras bien plaisir.
Léon fait entendre la romance suivante, à laquelle il met tout le feu, toute l'expression qu'on peut attendre
d'un auteur.
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ROMANCE DU VIEUX MENDIANT. Qui peut gémir sous cette enceinte, Et pousser ces tristes sanglots ? Un infortuné de ses maux M'adresse-t-il la triste plainte ? C'est un vieillard flétri par la douleur Sous les lambeaux de la misère !... Devait-il donc au bout de sa carrière Trouver la honte et le malheur ? Quel est le chagrin qui t'accabler ? De ton sort quelle est la rigueur ? Le remords est-il dans ton cœur, Quand ton front est si vénérable ? Qui te fait donc pleurer, gémir en vain Au sein de l'affreuse indigence, Et mendier un reste d'existence Que va terminer le dessin ? Ô mortel généreux, sensible ! Prends pitié d'un infortuné Qui, dès le moment qu'il fut né, Connut le malheur inflexible. Près du berceau je vis errer la mort ; Je perdis mon père et ma mère ; Le même sort vint m'enlever mon frère. Et tous trois je les pleure encore ! Soutien d'une vie inopportune, Le travail alors vint m'aider. Je devais un jour posséder D'un parent toute la fortune. Mais, ô regret ! l'ami sûr, précieux, Qui m'apportait cet héritage, Fut égorgé, volé dans le voyage, Et périt presque sous mes yeux. Seul, isolé dans la nature, Je n'eus plus ni bien ni repos ; Personne ne put de mes maux Ni du sort réparer l'injure. Las ! il présent c'est un malheur nouveau Qui peut finir ceux de ma vie. De la douleur, de pleurs, de l'infamie, Le terme affreux, c'est le tombeau. Ô bon vieillard ! sèche tes larmes : Je ne l'offre point la pitié ; Mais les secours de l'amitié Pour le malheureux ont des charmes. Viens avec moi, je veux combler tes vœux : En habitant avec un frère, Tu te croiras sous le toit de ton père, Et tes vieux ans seront heureux. |
Léon termine ainsi sa romance, et tous les enfants claquent des mains, excepté Benoît, qui n'en veut pas démordre. Palamène s'en aperçoit, mais sans paraître y faire attention : il veut mettre l'amour-propre de l'auteur à l'épreuve, et la jalousie de son frère entièrement à découvert, afin d'avoir occasion de donner à tous deux d'excellents avis. Mon fils, dit-il à Léon, je ne veux pas prononcer sur ton ouvrage avant de connaÎtre le jugement de tes frères : ils ont du goût ; je veux les consulter. Allons, mes enfants, dites-moi franchement ce que vous pensez de la romance de Léon. Soyez sévères : il s'agit de prouver ici à votre père si vous avez le jugement droit, et le courage de dire la vérité. Toi, Adèle, qu'en penses-tu ?
Adèle répond qu'elle trouve la romance très bien, car elle l'a fait pleurer. Palamène poursuit : et toi, Jules ?...
Jules est du même avis qu'Adèle. Palamène interroge Armand. Armand répond qu'il y trouve bien quelques vers faibles, mais que pour un enfant de l'âge de son frère, il est difficile de faire mieux. Palamène alors s'adresse à Benoît, de qui il attend quelques contrariétés. Benoît lui dit : Mon père, s'il faut que je prononce avec, franchise sur la
romance de Léon, je serai obligé d'avouer tout haut que je trouve qu'elle n'a pas le sens commun.
À ce mot, Léon lève les épaules avec dépit, Palamène le remarque, et continue d'interroger Benoît. Voyons, mon fils, c'est ton avis, n'est-ce pas ? Il n'y a pas de mal à dire son avis, mais il faut le prouver. Quels défauts y trouves-tu ? — Mais j'en vois beaucoup, mon père. Cet homme qui interroge ce vieillard, ce vieillard qui lui répond, et
tout cela dans une chanson où l'on ne peut plus deviner celui qui parle ; et puis ces mots : sa triste plainte, volé
dans le voyage, qui fait cheville, seul, isolé, voilà deux expressions qui signifient la même chose ; en un mot, je
trouve la chanson fort mauvaise.— Fort mauvaise, monsieur l'Aristarque ? en vérité, vous décidez bien vite ! — Mon père, vous m'avez permis... — Oui, de dire votre avis ; mais je me permets à mon tour de vous dire que votre avis
pourrait bien être celui d'un envieux. — D'un envieux ! oh oui ! interrompt Léon : je suis bien aise que mon père
s'en aperçoive ; ce matin il m'a dit cent sottises, ce vilain jaloux-là !
Doucement, monsieur ; reprend Palamène : vous avez tort tous les deux. Je me réserve de vous dire ma façon de penser, quand je vous aurai raconté l'histoire d'un vieux poète que j'ai connu, qui, dès l'enfance, faisait des vers, comme Léon, et qui rencontra des critiques amers comme Benoît. Vous y verrez ce qui arriva, d'un côté, à l'orgueilleux qui ne voulait rien céder, et de l'autre, au mechant envieux qui se faisait un malin plaisir de critiquer tout ce qu'il n'était pas capable de faire.
Ici Léon sourit tout bas de voir son frère humilié ; et Benoît rougit de ce que son père avait dévoilé la bassesse
de l'envie qui rongeait déjà son jeune cœur. Palamène, après avoir examiné avec attention les physionomies des deux rivaux, commença ainsi l'histoire du poète Hilaire :
«Un riche négociant de Paris, nommé Dormon, avait un fils qui venait de terminer avec succès ses études, et qu'il destinait à la profession d'avocat. Le jeune Hilaire avait pris au collège la manie de faire des vers sur le moindre sujet, et souvent il en faisait de passables. Hilaire, gâté par les éloges qu'il recevait de tous côtés, allait
montrer ses vers à son père, qui, sans prévoir le tort qu'il faisait à son fils, l'accablait de compliments, lui faisait mille petits cadeaux, et lui prédisait pour l'avenir les plus brillants succès. Ce n'était pas tout : le vieux Dormon, infatué du prétendu mérite de son fils, et croyant déjà avoir donné le jour à un nouveau Voltaire, allait colporter partout les vers du jeune Hilaire, et se moquer, pour ainsi dire, des familles qui ne possédaient pas un aussi grand génie. Le frère de Dormon était aussi prévenu que lui. Ce frère avait un fils de l'âge d'Hilaire, et nommé
Joachim. Joachim était tous les jours en butte à la haine de son père et de son oncle. Voyez, lui disait-on, voyez
votre cousin : voilà un sujet qui illustrera la famille ! Cet enfant sera un jour un grand homme ; et vous, vous
ne serez jamais qu'un sot !
Joachim, maltraité par ses parents, conçut dès ce moment la haine la plus forte pour son cousin, auteur innocent de ses chagrins. La jalousie entra dans son cœur, et lui prépara les plus cruels tourments. Eh quoi ! se dit-il à lui-même, ce petit prodige fera tourner toutes les têtes ! Seul il s'enivrera de l'encens de toute sa famille ! il
m'enlevera le cœur de mon père, de mon oncle, de tout ce qui m'est cher ! il aura tous les honneurs, tous les plaisirs, et moi je serai humilié, traité comme un imbécile ! Eh ! qui sait ? peut-être un jour, sans état, sans fortune (car mon père est capable de m'abandonner, de tout sacrifier pour ce profond génie), peut-être serai-je obligé de mendier mon pain, tandis que monsieur jouira, à mon nez, de mes biens, de toute la félicité possible ! Oh ! non pas, s'il vous plaît ; je mettrai bon ordre à votre avancement, monsieur le rimeur ! Vous savez faire des vers ; eh bien, moi, je saurai cabaler, et nous verrons qui l'emportera !
Sa vengeance bien méditée, Joachim se promit de poursuivre partout son cousin Hilaire ; et vous allez voir qu'il lui tint parole.
Hilaire était dans l'âge de prendre son état ; Hilaire entraîné par le démon de la poésie, ne voulut rien faire autre chose que des vers. Son père commença à s'apercevoir qu'il avait trop flatté la manie de son fils ; il le pressa,
le supplia même de s'attacher au barreau. J'ai les moyens, lui dit-il, mon fils, de t'acheter une charge ; un revers de fortune, trop commun dans notre état, peut te ravir cette ressource : profites-en. Travaille pendant un an ou deux à l'étude des lois ; je te ferai conseiller, et alors tu pourras te livrer en sûreté à la poésie... Hilaire ne voulut rien entendre : il noircit du papier tant qu'il put, ne fit pas grand'chose de bon, et perdit ainsi quatre années,
les plus belles de sa jeunesse. Dormon se fâcha tout de bon : il voulut forcer son fils à ménager les ressources de
la fortune ; mais il n'était plus temps, la fortune allait abandonner pour jamais l'imprudent Hilaire. Une faillite
considérable ruina son vieux père, qui en mourut de chagrin au bout d'un mois, après avoir accablé Hilaire de
reproches et même de sa malédiction. Des créanciers avides vinrent le chasser du toit paternel, et il ne se vit plus
de ressource que dans la générosité de son oncle, qui l'avait toujours gâté.
Mais Joachim avait prévenu sa démarche. Depuis quelques jours il courait une satire sur le compte du frère de Dormon : on lui reprochait d'avoir abandonné son malheureux frère après son accident, et les noms de vilain, de ladre, l'égoïste, lui étaient prodigués dans cette pièce pitoyable, que Joachim avait faite ou fait faire, et qu'il avait mise sous le nom de son cousin. Joachim fait lire cette diatribe à son père ; le vieillard s'indigne, s'emporte ; il ne veut jamais voir ce maudit neveu, et charge Joachim de lui fermer la porte, et de lui donner dix écus, à condition qu'il ne remettra jamais les pieds chez un oncle qu'il a si cruellement outragé.
Vous jugez du plaisir qu'éprouve Joachim eu s'acquittant de cette commission. Hilaire arrive pour se jeter dans les bras de son cher oncle. Joachim lui apprend la résolution de son père : Voilà, dit-il, ce qu'il m'a chargé de vous remettre ; allez, monsieur, c'est indigne, c'est affreux de votre part : un homme qui vous aimait ne méritait pas une satire aussi sanglante... Hilaire proteste de son innocence : Joachim le jette dehors. Hilaire s'en prend à son cousin ; il le repousse durement. Joachim tombe sur lui à coups de pied, et les domestiques ne viennent séparer
les deux champions que pour porter Hilaire dans la rue, et lui jeter la porte sur le nez.
Qu'on se peigne sa situation ! Seul pour lui, sans parents, sans ressources, la rage est au fond de son cœur : il
jure qu'il se vengera : mais comment ? Il espère cependant en trouver les moyens. En attendant, il loue un petit
cabinet garni, et là, seul, sans feu, sans hardes, sans linge, sans espoir d'apaiser son oncle, il se jette à genoux, et invoque, pour subsister, les faveurs de sa muse.
Muse, s'écrie-t-il, muse, viens à mon secours ! viens rendre à ce cœur qui t'est dévoué tout le courage qui lui
est nécessaire ! Tu donnes la gloire ; mais un beau laurier se fane bientôt quand on n'a pas de pain. Muse, joins
à tes faveurs quelque chose de plus solide, et ne souffre pas qu'un esprit où tu règnes tout entière, habite un corps
diaphane et affaibli par l'abstinence et le jeûne !
Je ne sais si sa muse l'entendit ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que Hilaire passa un mois dans son cabinet sans découvrir aucune ressource. Ses dix écus étaient bien loin, et il avait vendu une partie de ses vêtements sans les regretter, car Hilaire était philosophe ; il dédaignait l'éclat des ajustements : une plume, un encrier et du papier, voilà les seuls bijoux qu'il chérissait. Cependant l'autre mois se passe encore sans que la fortune ni sa muse, sa muse ingrate, lui offrent le plus petit moyen de se tirer d'affaire ; il est vrai qu'il ne cherchait pas assez. Hilaire avait des connaissances très distinguées : Hilaire passait les jours et les nuits dans son cabinet à faire des épithalames, des madrigraux, des épîtres dédicatoires, qu'il envoyait aux gens en place, sur lesquels il croyait
devoir compter, en flattant leur vanité. Vain espoir ! on le remerciait ; on lui donnait même à dîner, et puis c'était tout. Combien de fois Hilaire oublia son chagrin, et ne s'en ressouvint qu'avec plus de douleur, dans ces repas splendides !... Hilaire allait dîner chez un homme riche ; on lui prodiguait à table tous les mets, tous les soins on faisait quelquefois, pour lui donner à dîner, des dépenses excessives, dont le cadeau de la moindre partie lui eût été plus utile, et l'eût mis à son aise au moins pendant quinze jours. Telle était la réflexion qui se présentait souvent à son esprit, mais enfin il faisait un excellent repas, il lisait ses vers ; son appétit et son amour-propre étaient comblés : mais quand il sortait de cette maison fastueuse, quand il tâtait son gousset et qu'il n'y trouvait rien, quand il laissait l'opulence derrière lui, pour monter au cinquième retrouver la misère dans un grenier, que de soupirs, que de cris sur l'injustice des hommes, sur la bizarrerie de la fortune !... Hilaire se couchait sans lumière, en grelottant de froid, et il arrosait son triste grabat de ses pleurs, de ses pleurs que faisait couler l'orgueil, et non le noble désespoir d'un homme qui a épuisé toutes les ressources, sans pouvoir résister à l'injustice du sort. Hilaire était malheureux par sa faute, Hilaire n'était point à plaindre.
Il avait écrit plusieurs fois à son oncle ; mais vous devinez bien que Joachim était là pour recevoir les lettres
et pour les brûler, Hilaire donc n'avait plus que la triste perspective de mourir de faim, lorsqu'un soir il trouva
chez lui une lettre dans laquelle un très grand personnage, qui prétendait avoir autrefois protégé son père, l'engageait à se rendre à son hôtel le lendemain matin pour une excellente affaire. Hilaire, enchanté, relit plusieurs
fois cette lettre consolante, et soudain il se couche dans le dessein de se lever de bonne heure, et de réparer le
mieux possible le délabrement de sa toilette. Il s'endort au milieu des idées les plus agréables ; et il rêve qu'il voit rouler le char de la fortune ; que la foule est là pour l'émpêcher d'avancer, mais que la fortune elle-même lui fait signe d'approcher ; qu'il est soudain porté jusque sur le char de l'aveugle déesse, et qu'il puise à volonté dans la corne d'abondance, qu'elle n'ouvre que pour lui seul. Le jour le surprend au milieu de ce rêve enchanteur ; il se
pare comme il peut, et, le chapeau sous le bras, il se rend au logis de son Plutus. Après les compliments ordinaires, son protecteur lui montre une tragédie qu'il a faite, et lui promet une somme considérable, à condition qu'il la fera jouer sous son nom. Mon état, lui dit-il, m'empêche de m'avouer auteur ; on se moquerait de moi, et cela me compromettrait beaucoup... Étrange sottise ! Autrefois, mes enfants, les grands rougissaient d'être artistes.
Hilaire lit l'ouvrage qui lui paraît détestable : il a honte de passer pour l'auteur de cette misérable rapsodie ;
mais sa faim est plus forte que son amour-propre, et pour cette fois elle l'emporte. Hilaire consent à tout, et touche un à compte des richesses qui l'attendent. En moins d'un mois la pièce est jouée, et grâce au grand nombre de billets donnés, elle a quelque succès. Voilà donc Hilaire en réputation ; mais que cet honneur va lui coûter cher !...
D'abord ses prétendus succès réveillent la haine et la jalousie de Joachim. Le méchant cousin devient le plus grand détracteur du mérite d'Hilaire. Ce jeune étourdi se comporte si indécemment, que tous les gens impartiaux le blâment hautement.» Entends-tu cela, Benoît ? «Joachim devint odieux pour avoir dénigré l'ouvrage qu'il croyait être de son parent : non seulement il perdit l'estime publique, mais le grand personnage, véritable auteur de la pièce, indigné des pamphlets que Joachim faisait courir sur sa tragédie, trouva le moyen, par ses protections, de ruiner le père de Joachim. On lui supposa des torts, et il fut obligé de s'expatrier avec son imprudent fils. Ainsi fut puni l'envieux : voyons comment Hilaire le fut de sa résistance aux sages avis de son père.
Le secret de la tragédie ne fut pas gardé longtemps. Hilaire lui-même, Hilaire, gémissant en secret de passer pour l'auteur d'un ouvrage que tout le monde critiquait à juste titre, osa parler ; il nomma le grand personnage à quelques amis : ceux-ci le dirent à d'autres, et bientôt la famille de l'auteur l'apprit. Cette famille, se croyant déshonorée de ce qu'un de ses membres avait la manie de faire des vers, lui fit de vertes réprimandes. Le poète s'excusa comme il put ; et, pour arranger la chose, il fut décidé dans cette grave assemblée de parents que le pauvre Hilaire, qui avait secondé la folie de son patron, serait renfermé dans une maison de force pour le reste de ses jours : en conséquence, on obtient une lettre de cachet ; et, un beau jour que le malheureux Hilaire s'extasiait chez lui sur ses bucoliques et respirait déjà son immortalité, un exempt de police vint enlever le nourrisson du Pinde, et avec lui l'espoir des neuf muses. Versiculets, madrigraux, sonnets, élégies, tout fut jeté au feu ; et l'infortuné, plongé dans le fond d'une voiture, vit s'ouvrir la porte d'une horrible fortresse qui l'engloutit pour jamais ; car il y mourut bientôt de désespoir.
Telle fut la fin tragique d'un orgueilleux jeune homme qui préféra l'oisivité au travail, et une destinée incertaine à un état certain ; qui dédaigna les leçons d'un père prévoyant ; qui se fit un ennemi irréconciliable ; et qui osa se livrer au commerce des grands, des grands... qui sacrifient toujours l'instrument dont ils se sont servis... En écoutant son père, Hilaire l'eut empêché de livrer aux hasards d'une faillite la somme qu'il destinait
à son établissement ; il eut fait des vers pour son agrément, il eût été heureux. En n'écoutant que sa tête, Hilaire a perdu son père et sa fortune : la honte, la misère et la prison, telle a été sa destinée, triste, mais méritée.»
Maintenant, Léon, Benoît, je vais vous parler avec plus de fermeté. L'histoire d'Hilaire cache plusieurs sens moraux. Elle est pour vous, Benoît, pour vous, qui nourrissez au fond de votre âme une jalousie basse de voir que votre frère a plus de talent que vous ; pour vous, qui critiquez sans justesse des vers que vous n'êtes pas capable de faire ; vous qui contrariez sans sujet votre frère, et finiriez, si je n'y mettais ordre, par le détester, et vous faire mépriser comme Joachim... Mon histoire vous regarde aussi, Léon, vous qui mettez à de faibles ouvrages plus d'importance qu'ils n'en méritent ; vous qui ne pouvez supporter la critique, et qui rougissez comme le feu au moindre mot qui blesse votre amour-propre. Profitez de l'exemple d'Hilaire. Je vous ordonne de ne faire des vers qu'à vos moments perdus ; de ne montrer qu'à moi, avant vos frères, tous ceux que vous ferez, et de n'en garder aucune copie ; c'est moi qui me charge
du soin de rassembler vos bucoliques. Lorsque vous aurez un état fait, je vous remettrai vos manuscrits en ordre,
sans en oublier un ; et vous pourrez alors vous livrer à un art qui est le plus grand des amusements quand il n'est pas un état. Vous voyez que je ne vous empêche point de cultiver dès ce moment vos dispositions ; je vous exhorte même à ne pas les négliger, mais sous la condition que je vous ai imposée : vous me remettrez vos moindres manuscrits, qui seront tous enregistrés chez moi ; et si je vous en trouve un seul, vous me fâcherez... mais beaucoup !
En attendant, comme je sais que Léon et Benoît ont poussé ce matin la brutalité jusqu'à se frapper... des frères ! quelle horreur ! j'ordonne qu'ils soient tous deux enfermés jusqu'à demain soir dans la grange. Ils y passeront la nuit, couchés sur la paille ; ils ne dîneront point demain avec leurs frères, ni avec moi, et je ne les reverrai que le soir. Tel est mon ordre : c'est à Marcelle que j'en confie l'exécution.
Palamène sortit en disant ces mots, prononcés d'un air très ferme ; et la vieille exécuta sur-le-champ sa terrible
sentence. En conséquence, les deux coupables, noyés de larmes, furent conduits dans leur prison, où ils passèrent le temps prescrit pour leur détention à s'embrasser et à se jurer réciproquement que tous deux profiteraient de l'exemple funeste d'Hilaire et de Joachim.
Laissons-les, ami lecteur, subir le châtiment qu'ils ont mérité, et voyons bien vite comment se passa la soirée du lendemain.
QUATRIÈME SOIRÉE.
L'AMITIÉ.
Les Deux Écoliers, ou l'Héritier.
Si nos deux petits amis avaient passé une mauvaise nuit, celle du vieillard n'avait pas été moins agitée. Il ne pouvait disconvenir que son fils Léon eût des dispositions pour la littérature. La romance qu'il lui avait chantée n'était pas mal du tout pour un enfant de douze ans. Le bon père s'enorgueillissait même des talents naissants d'un jeune homme qui pouvait un jour se faire une réputation mais, d'un autre côté, la crainte que Léon ne perdît un temps précieux à devenir un auteur médiocre le tourmentait ; il était bien aise de lui avoir ordonné de lui remettre tous ses manuscrits, et il était sûr d'être obéi : il se faisait assez aimer de ses enfants pour compter sur leur soumission. Le caractère jaloux de Benoît, l'affligeait aussi : mais cet enfant avait le cœur bon ; il était facile de le corriger. La petite rixe des deux frères n'effrayait pas Palamène : il s'applaudissait cependant de la punition sévère qu'il leur avait infligée. Il se rappelait aussi le procédé de sa petite famille à l'égard du vieux mendiant qu'il lui avait envoyé ; car c'était par son ordre qu'un paysan du village s'était déguisé ainsi : c'était Palamène qui lui avait appris son rôle. Marcelle avait le mot : tout était très bien arrangé, ainsi qu'on l'a vu, pour éprouver la bienfaisance des enfants. Ils avaient comblé l'attente de leur père : toute leur petite fortune était passée dans les mains de l'adroit paysan, à qui Palamène en avait laissé une partie. Comme aucun des enfants n'avait parle de cette affaire, par une modestie qui charmait le vieillard, il voulait, sans paraître instruit, trouver l'occasion de les récompenser au-delà de ce qu'ils avaient donné. Cette occasion se présenta bientôt à son esprit, et il la fit naître, ainsi qu'on le verra dans la suite de cet ouvrage. Hâtons-nous, pour le moment, de délivrer nos prisonners, et de nous asseoir avec eux, à notre heure accoutumé, sur la terrasse, auprès du plus respectable des pères.
Les deux frères rougirent en revoyant leur père. Celui-ci s'en aperçut, ne leur parla plus de leur faute, qui était expiée, leur sourit tendrement, et leur ouvrit ses bras, où ils coururent se précipiter. Palamène, après les avoir bien serrés contre son cœur, eut le plaisir de les voir s'embrasser tous deux sous ses yeux, comme pour lui dirent qu'ils seraient toujours unis... Palamène en versa quelques larmes d'attendrissement et prit de là son texte pour égayer un peu ses enfants, en leur faisant un tableau récréatif des douceurs qu'on goûte à s'aimer, et de la délicatesse de l'amitié, quand elle date de l'enfance.
Or çà, mes petits amis, dit-il, nous n'avons pas passé hier une soirée fort gaie ; il faut tâcher de nous amuser un
peu ce soir. Ce matin, en feuilletant quelques livres de ma bibliothèque, mes yeux se sont fixés sur ce gros volume que vous voyez. Il y avait bien longtemps que je l'avais lu : je le parcourus, et j'y trouvai une histoire, oh ! mais une histoire qui vous intéressera à coup sûr. Je l'ai apporté, mon volume ; il ne s'agit plus que de vous lire cette
histoire-là ; mais ma poitrine est un peu faible. Priez votre frère Armand de vous faire ce plaisir.
À la seule annonce d'une histoire, et d'une histoire intéressante, tous les enfants avaient rapproché leurs sièges,
et s'étaient regardés avec un air d'hilarité qui n'avait pas échappé à leur instituteur. Tous soudain entourèrent
Armand pour le prier de lire l'histoire, Armand ne se le fit pas répéter : il prit donc le volume ; Marcelle se mit
à filer ; Palamène s'apprêta à examiner l'impression qu'elle allait faire sur les enfants : tout le monde se prépara à la plus grande attention, et le jeune Armand commença sa lecture en ces termes :
Les deux Écoliers, ou l'Héritier.
NOUVELLE.
Dulys et Gérard étudiaient dans le même collège, et s'étaient mille fois jure la plus tendre amitié. Dulys était
le fils d'un négociant peu aisé ; et le père de Gérard était un pauvre fermier de la Beauce. La presque égalité
de fortune, le même âge, les mêmes goûts, tout avait rapproché ces enfants, qui n'avaient qu'une même façon de
voir et de penser. Dulys cependant avait un peu de hauteur dans le caractère, et c'était peut-être par une suite de cette hauteur qu'il se plaisait souvent, quoique ses menus plaisirs fussent très bornés, à les partager avec Gérard, et à payer toujours pour lui. Gérard n'y voyait qu'une suite de l'amitié, et les petits bienfaits de son ami ne pouvaient l'humilier. Combien de fois ces deux enfants se dirent-ils dans leurs douces étreintes : «Ô mon ami ! ne nous séparons jamais ; et si je deviens riche, je veux partager mes biens avec toi. Souvenons-nous sans cesse de cette promesse, et que le plus pauvre de nous deux ne balance pas à la rappeler un jour à celui qui en aura davantage !» Tels étaient les doux projets de ces bons enfants ; tels étaient les serments qu'ils se faisaient tous les jours : à qui des deux est-il réservé de les trahir ? C'est ce que nous verrons bientôt.
Leurs études allaient être terminées, lorsque Dulys perdit son père. Il ne lui restait plus qu'un oncle extrêmement
riche, et qui avait deux enfants en bas âge. Cet oncle, devenu le tuteur de Dulys, demeurait à Cambrai : il lui plus de rappeler son pupille auprès de lui, et de lui donner un état sous ses yeux. Dulys en reçut la nouvelle, qui lui fit verser bien des larmes : il lui fallait se séparer de son cher Gérard ; c'était pour lui le plus grand des malheurs. Que de larmes coulèrent dans cette séparation ! que d'embrassements ! que de serrements de mains ! que de promesses de se reunir un jour !... Oui, dit Dulys, oui, selon toute apparence, je me fixerai à Cambrai ; si le malheur te poursuit, mon cher Gérard, viens m'y trouver ; et si j'ai l'atrocité de t'abandonner, je te permets de me percer le cœur.
Enfin il fallut se quitter, et Gérard obtint du principal du collège la permission d'accompagner son ami jusqu'aux messageries, où l'attendait un domestique de son oncle. Là, nouvelles larmes, nouvelles effusions... Le carrosse part ; et Gérard, qui l'a suivi encore tant que ses jambes le lui ont permis, retourne tristement à son collège, jadis le séjour du bonheur, maintenant un desert, un désert affreux, depuis que l'amitié ne l'habite plus.
Touchante amitié des enfants, comme vous électrisez mon âme ! comme vous affectez délicieusement mon cœur !... Oui, tendre amitié des enfants, vous êtes le lien de la société future ; vous préparez l'union, la paix de la postérité ;
vous êtes l'aurore du bonheur qui doit luire un jour sur les générations.
Après le départ de Dulys, nous laisserons s'écouler un laps de temps considérable, pendant lequel nos deux amis s'écrivirent de temps en temps, puis plus du tout, attendu que le bon Gérard est obligé de voyager. Gérard, ses classes finies, est retourné chez son père. Son père, vieux, infirme, a essuyé des pertes qui l'ont tout à fait ruiné. La fille ne peut que vaquer aux soins domestiques : il lui faut un garçon pour conduire sa charrue ; c'est Gérard qui se charge de ce soin. Voilà donc notre jeune homme qui néglige tout à fait les soins de sa parure, laisse flotter ses cheveux noirs au gré des vents, quitte ses habits propres pour une bonne grosse veste, ses livres et la plume pour le soc de l'instrument nourricier ; le voilà en un mot paysan dans toute l'étendue du terme : mais son âme est toujours belle, son cœur est toujours sensible et bon, son esprit est toujours cultivé ; il n'oublie pas les muses, et adresse même des vers à Triptolème, en conduidant l'ingénieuse machine aratoire dont il a fait l'utile présent à l'humanité.
Gérard passe ainsi plusieurs années, et ne reçoit plus de nouvelles de son cher Dulys, qu'il suppose livré aux plus sérieuses occupatians. Il est sur le point de se tâcher de ce silence, lorsqu'un accident cruel le force à se souvenir des promesses que cet ami lui fil autrefois. Le bon vieux père de Gérard meurt accablés de dettes. Son fils, obligé de tout céder à des créanciers avides, se voit privé de tout, forcé de faire, pour subsister, des métiers indignes de son éducation, de sa délicatesse. Gérard a perdu son père et avec lui sa fortune, ses espérances et le repos de ses nuits : c'est dans le cours d'une de ces nuits qu'il passait dans les larmes, que Gérard se rappelle Dulys : et avec lui tous les serments qu'ils se sont faits mutuellement. Les bons cœurs ne doutent jamais de la vertu : J'irai, se dit-il,
j'irai trouver ce tendre, ce fidèle ami ; je lui dirai : Voici l'obligation que nous avons contractée dans notre enfance ; le sort te fait jouir du bonheur de l'exécuter ; me voilà, je suis Gérard, et toi tu es toujours Dulys... Oh ! comme cet espoir me console !... qu'il me procure seulement une place près de lui, et je suis content... Mais ma sœur... Eh bien, ma sœur, je l'emmènerai avec moi ; n'eusse-je qu'un morceau de pain, je le partagerai avec cette sœur chérie, et la nourriture se glorifiera de devoir tout à l'amitié.
Gérard a pris son parti. Sa sœur Julie, jeune enfant de seize ans, n'a pas d'autre volonté que celle de son frère.
Tous deux font à la hâte leur léger paquet, et les voilà partis pour Cambrai.
Nous ne parlerons point des espérances flatteuses qui font sourire le frère et la sœur pendant leur voyage ; nous nous dépêcherons d'arriver avec eux dans une ville où ils sont bien sûrs de trouver un terme à leur infortune.
Il était près de minuit lorsque Gérard entra dans Cambrai. Il sentit qu'il n'était pas décent d'aller à cette heure-là chez son ami ; en conséquence, il descendit dans la première auberge, où il se fit donner deux chambres et servir à souper. La fille de l'auberge lui parut aimer assez à babiller. Gérard voulut tirer d'elle quelque éclaircissement
sur le sort de Dulys, qui, depuis un an, ne lui avait rien mandé de ses affaires. — Pourriez-vous m'indiquer la demeure de M. Dulys dans cette ville ? — M. Dulys, monsieur ? Pardi, vous vous adressez bien, c'est notre voisin ; il demeure dans le grand hôtel que vous trouverez dans la première rue à main gauche. — Le grand hôtel ! Il demeure toujours chez
son oncle ? — Son oncle ? Ah bien oui, son oncle ! il y a longtemps qu'il est mort, ma foi ! — Mort, son oncle ! — Eh oui ! Vous ne savez donc pas ça ! Oh bien, si vous ne le savez pas, je m'en vais vous le conter, moi. Vous allez voir comme la fortune va comme ça à de certaines gens : l'eau coule toujours à la rivière, comme dit le proverbe. L'oncle de M. Dulys était riche à millions, et veuf avec deux enfants : voilà que la petite vérole qui a été bien maligne ici : car j'ai mon filleul à moi, qui en est mort : un enfant ! ah ! beau, beau, beau ! on n'en a jamais vu comme ça. — Continuez, je vous prie. — Voilà que la petite vérole lui enlève ses deux enfants en quinze jours : en quinze jours, mon cher monsieur ! N'est-ce pas triste fin ? Le pauvre père est si désolé, si désolé, qu'il tombe malade à son tour, et meurt... J'ai vu son enterrement, moi : oh ! c'était la plus belle chose du monde ! — Eh bien ! — M. Dulys devint l'héritier de ses grands biens ; et il avait des écus le papa ! dame, c'était le plus riche négociant d'ici ! — Dulys
a été son héritier ? — Oui, mon cher monsieur, tout : l' hôtel, les terres, les maisons ; il a eu tout, tout, tout, tout, tout. Il était majeur justement depuis un mois : voyez comme ça est bien tombé ! — Quel bonheur pour l'humanité que Dulys soit riche ! Ah ! il doit faire bien des heureux ! — Des heureux ! Ah oui, allez ! des filles, des escrocs, voilà les heureux qu'il fait. C'est un train chez lui, c'est un train ! ha ! il n'ira pas loin, si ça continue... Mais ! ô mon Dieu ! qu'est-ce que j'ai dit là ? Je vous demande bien pardon, monsieur, c'est peut-être votre ami ? Bavarde que je suis ! je ne voudrais pas pour ce que je possède qu'il sût que j'ai dit ça de lui, car il n'est pas bon ; et puis il a tant de crédit sur nos magistrats ! il a déjà tant commis d'injustices !... Eh bien, voilà encore ! Pardon,
monsieur, pardon : j'entends qu'on m'appelle à la cuisine, j'y vais... J'ai bien l'honneur d'être votre servante.
La fille était disparue ; et Gérard et sa sœur etaient pétrifiés de tout ce qu'ils venaient d'entendre. Dulys riche, cela ne surprenait pas Gerard ; mais Dulys méchant ! Dulys, entouré de filles et d'escrocs ! Dulys, capable de commettre des injustices ! Cela n'est pas possible. À coup sur, ce n'est pas là le Dulys qu'il a connu au collège ;
c'est un autre Dulys : cette fille s'est trompée, car un bon naturel ne change pas si rapidement ; et l'enfant qui versait des larmes au récit d'une belle action, ne peut devenir un homme pervers !...
Cependant cet oncle qui avait deux enfants, ce Dulys son neveu : tout cela retrace la famille de son ami. Gérard
ne peut douter que ce ne soit lui... Au surplus, qu'il s'amuse, qu'il passe comme il veut le feu de sa jeunesse,
qu'il soit injuste envers quelques personnes, il ne peut être injuste envers san ancien ami, envers Gérard, ce bon
Gérard qu'il a tant de fois serré dans ses petits bras ! On aime à revoir l'ami de son enfance : cela nous rappelle des localités, des plaisirs innocents et purs qui font encore sourire le vieillard sous les glaces de l'âge, sous les fruits de l'expérience. Oh ! Gérard sera bien reçu : il n'en peut douter ; il rougit même d'avoir osé soupçonner son ami : néanmoins, comme il faut pourtant compter quelquefois pour quelque chose l'ingratitude des hommes dans les démarches qu'on fait dans la vie, Gérard ira seul recevoir les embrassements de son ami, ou s'exposer aux mauvais procédés d'un ingrat, d'un parjure. Il n'y conduira pas sa sœur ; il ne l'exposera point aux hasards d'une mauvaise réception. Si ses vœux sont comblés, alors il viendra chercher Julie, il la présentera à Dulys... et il est certain qu'il la lui présentera, car il sera bien reçu.
Après avoir fait cet arrangement, Gérard se livre aux douceurs du sommeil, qui ne tarde pas à venir réparer ses forces : il dort très profondément, tant il est vrai qu'aucun soupçon n'a germé dans son âme, si étrangère au vice, qu'elle ne peut pas même concevoir qu'il existe ! La servante de l'auberge est une bavarde qui dit ce qu'elle sait et ce qu'elle ne sait pas : telle est la réflexion que fait Gérard le lendemain à son réveil... Il s'habille, déjeune avec sa sœur, la confie aux soins de la maîtresse de l'auberge, et s'achemine, plein des plus douces pensées, vers l'hôtel de Dulys.
L'aspect extérieur de cette maison le charme d'abord et le réjouit, quand il pense au bonheur que son ami doit
goûter. Il demande M. Dulys ; un grand suisse lui répond durement : Montez à l'antichambre. Gérard monte à l'antichanbre ; un laquais lui demande ce qu'il veut ? — M. Dulys. — Il dort. — J'attendrai. — Que lui veux-tu, mon
ami ? (1) — Ce que... je lui veux ? — Oui, qu'as-tu à lui dire ? — Cela ne te regarde pas. — Ah ! cela ne me regarde pas ! Cela regardera peut-être M. Dupuis, le valet de chambre de monsieur ? — Je n'ai point affaire à ce Dupuis. — Ce Dupuis ! comme il parle !... II faudra pourtant bien mon bon ami, que tu dises à ce Dupuis ce
que tu veux à monsieur : les gens de ta sorte n'entrent point ici sans cette formalité préliminaire. — (Gerard indigné, s'anime.) Apprenez, faquins que vous êtes, que les gens de ma sorte, valent mieux que de grands lâches comme vous tous ! (Les laquais et deux autres qui sont dans l'antichambre, partent d'un éclat de rire forcé.) Ah ! ah ! ah ! qu'est-ce que c'est donc que ce manant-là ! Eh ! mais il faut le mettre à la porte ! (Gérard s'assied.) Ah ! voilà monsieur assis ; il est de mauvaise humeur : il aura le temps de calmer sa bile en attendant le lever de monsieur et celui de M. Dupuis.
Les laquais, à ces mots, lancent à Gérard un regard de mépris, et se remettent à leur table, où ils étaient occcupés à faire une partie de cartes au moment où notre bon fermier est montré. Les laquais ne font plus la moindre attention à lui, et Gérard les regarde avec une fierté mêlée d'indignation. Les vils esclaves ! se dit-il tout bas ; comme ils sont insolents ! En vérité, ces drôles-là sont plus impudents que leurs maîtres. À coup sûr, Dulys ignore la manière brutale avec laquelle ils reçoivent les étrangers, car il ne le souffrirait pas : il est si bon, si humain !
Ainsi raisonnait Gérard, et cependant son cœur était oppressé : il soupirait involontairement. Gérard n'avait jamais aimé le faste ni les tons des gens titrés ; tout ce qu'il voyait l'affligeait ; il blâmait tout bas cet étalage, et Dulys lui paraissaît au moins léger et inconséquent d'arborer un faste aussi impertinent, tandis qu'il est si doux de vivre dans une honnête aisance et de faire des heureux avec le superflu de son bien. C'est ce qu'il se proposait de dire à son ami, lorsque leur première intimité serait renouée : mais Gérard n'y était pas encore ; il allait avoir sous les yeux d'autres tableaux plus révoltants.
Il y avait plus d'une heure qu'il attendait, lorsqu'un laquais entre précipitamment, et dit à ceux de Dulys, avec un air de mystère : Eh ! vite à son lever ce poulet !... On accepte le rendezvous, ce soir, à minuit, par la rue Basse. Le père sera couché ; la jeune innocente a promis de laisser sa croisée ouverte... Quelle bonne fortune pour votre maître ! Ha çà, j'espère que M. Dupuis reconnaîtra les peines que je me suis données pour assurer cette
conquête. Adieu, je me sauve ; fais valoir mes services, et nous boirons le malaga...
Il dit, et se sauve... Les laquais se remettent à leur jeu, et Gérard est là, qui ne conçoit rien à ce qu'il vient
l'entendre... Un père couché, une jeune innocente qui laisse sa croisée ouverte... Qu'est-ce que cela veut lire ? Dulys serait-il assez corrompu pour séduire la vertu ?... Et ce trafic infâme à la tête duquel paraît être ce M. Dupuis ! Ce M. Dupuis est un homme que Gérard est bien curieux de voir : c'est sans doute le Maître-Jacques, le factotum de la maison... Ah ! Gérard craint bien que la servante de l'auberge ne lui ait fait entrevoir qu'un coin du tableau de la conduite de Dulys. Un instant, vertueux Gérard, et tu vas avoir une idée de l'ensemble de ce tableau, neuf pour tes regards.
Une heure entière s'écoule encore, et personne ne paraît. Un étranger se presente cependant : il est pâle, défait ; il a même l'air d'avoir passé la nuit. Peut-on parler ? dit-il à demi-voix à celui qui a l'air du maître laquais. — Oui, oui. — Cet étranger... Bah ! c'est un paysan : ces gens-là sont trop lourds pour comprendre...
Gérard a entendu distinctement ce commencement de conversation, et cela l'enrage à prêter sans affectation, une oreille plus attentive. L'inconnu répond : Il est mort. — De ses blessures ? — Eh ! de quoi donc ? Tout le quartier crie beaucoup : on accuse la petite Cloé, chez qui l'on sait qu'il a soupé. Pour elle, elle est intéressée à ne pas parler ; mais le domestique de Cloé ! il était là au moment de la dispute de monsieur avec ce bourru capitaine... Il aurait pu tout dire : tu ne sais pas ce que j'ai fait ? J'ai rempli un de ces ordres en blanc que le magistrat donne à ton maître, et qu'il nous confie, par prudence sans doute, et je vous ai signifié à mon bavard l'ordre de sortir sur-le-champ de la ville, sous prétexte qu'il est violemment soupçonné d'avoir volé un de ses anciens maîtres. L'imprudent m'a bien remercié de l'avis que je lui donnais, et il est parti. C'est un mauvais sujet en effet : cela a plusieurs affaires sur le corps. Au surplus, il est bien loin ; notre secret est à nous, et j'ai fait répandre le bruit que le capitaine avait été attaqué dans la rue par des voleurs... — M. Dupuis sait-il tout cela ? — Il le sait ; devine où je l'ai trouvé ? Le drôle a le nez fin. Je l'ai rencontré comme il enlevait, aidé de Richard... Oh ! mais tu sauras tout cela, car M. Dupuis est sur mes pas ; il va paraître dans l'instant.
À ces mots l'inconnu élève là voix, et les laquais et lui parlent de choses indifférents. Mais Gerard !... Oh, Gérard !
Il ne sait plus s'il est sur la terre ou dans l'enfer. Il ne peut concevoir tant d'horreurs ; et quoiqu'il ne comprenne pas bien l'espèce d'aventure dans laquelle il y a eu un homme de tué, un autre d'expatrié, il sent bien que
Dulys joue dans tout cela un rôle abominable... Le verra-t-il cet homme qu'il n'use plus appeler son ami ? Oui, il le verra. Gérard ne peut croire qu'il en éprouvera des insultes. Ils s'aimaient tant autrefois ! Au surplus, Gérard a tant fait que de venir chez lui, il ne s'en ira vas sans avoir une réponse quelconque ; et puis il est bien curieux de connaître ce M. Dupuis, de qui tout le monde parle tant ; ce M. Dupuis dont on ne prononce le nom qu'avec respect, et qui sans doute n'est qu'un scélérat qui a perverti son maître, qui a gâté le plus beau naturel...
Gérard est impatient de voir cet illustre personnage, lorsque la porte s'ouvre. Tous les laquais se lèvent précipitamment ; on murmure tout bas : c'est M. Dupuis !...»
Ici Palamène s'aperçut qu'il était tard ; il fit interrompre Armand, son jeune lecteur, et l'on remit au lendemain la suite d'une lecture qui intéressait si vivement les enfants, qu'ils témoignèrent hautement leur chagrin de n'en pouvoir connaître la fin. Je fais comme Palamène, ami lecteur. L'heure du repos m'appelle : je quitte la plume, et je vous engage à attendre patiemment la soirée de demain, pour entendre, avec nos enfants, la suite de l'histoire des deux écoliers.
1. On se rappelle que Gérard avait la coiffure, la mise et la tournure même d'un bon paysan.
Voilà ce qui excite la hauteur du laquis.
CINQUIÈME SOIRÉE.
LA PIÉTÉ FILIALE.
On interrompt l'histoire des deux Écoliers, pour entendre le petit Joueur de vielle.
Cette soirée tant désirée arrive, à la grande satisfaction de nos enfants, qui sont de bonne heure au rendez-vous ordinaire. Tous sont assis, et attendent avec impatience leur père Palamène, possesseur du gros livre qui
leur a paru si intéressant. Ils brûlaient du désir de connaître plus à fond M. Dupuis, dont ils devinaient le caractère atroce, et ils s'entretenaient de la mauvaise réception qu'ils ne doutaient pas que l'ingrat Dulys allait faire à son vertueux ami Gérard. Comme ils l'aimaient ce bien Gérard !... comme ils s'intéressaient à son sort ! Ah ! ses bonnes qualités et sa pauvreté souriaient plus à l'âme de nos jeunes amis, que tout l'éclat, toute la richesse du perfide Dulys.
Ils attendaient donc Palamène, qui n'arrivait point. Marcelle elle-même n'était point là. Si du moins on leur eût laissé le gros livre, Armand eût pu continuer une histoire que leur père sans doute savait par cœur. Et vous-même, ami lecteur, peut-être partargez-vous la vive curiosité de nos petits héros. Patience ; nous connaîtrons bientôt la suite de l'histoire de Gérard ; mais pour le moment nous allons être interrompus par un incident qui pourra faire diversion à l'intérêt que nous prenions à cette histoire, mais qui nous en inspirera un d'un autre genre.
Les enfants avaient pris le parti de jouer à de petits jeux, en attendant leur père et sa vieille gouvernante, quand tout à coup le son d'une vielle les attire vers la porte. C'est un enfant de douze à quinze ans, un petit Savoyard qui joue de cet instrument, et qui a l'air de chercher des yeux une maison dont il ne connaît pas la situation. — Est-ce près d'ici, demande-t-il à nos enfants, que demeure le bon Palamène ? — C'est ici même. — Vous êtes ses enfants ? — Oui. — Oh ! que je suis aise de vous rencontrer ! c'est vous seuls que je cherche. Laissez-moi entrer, que je vous conte tout ça. J'ai bien des choses à vous dire, allez.
Le petit joueur de vielle entre avec nos enfants, qui ferment la porte sur lui, le font parvenir jusqu'à la petite
terrasse, l'engageant à s'asseoir près d'eux, et lui font, en un mot, tous les honneurs qu'on doit à un étranger.
Quand il s'est assis d'un air grave, qu'il a essuyé la sueur qui coule de son front, il les regarde avec intérêt, puis il leur dit : Oh ça, mes amis, il faut que je m'acquitte d'une promesse bien sacrée que j'ai fait. Vous êtes cinq, n'est-ce pas ? — Oui, nous sommes tous frères.
Le petit joueur de vielle tire de sa poche une bourse pleine d'écus, en fait cinq parts ; puis, au grand étonnement des enfants, il leur met à chacun une petite somme dans la main, en disant : Voilà votre part à vous ; vous, voilà ce qui vous revient, etc.
Les enfants, étonnés, ne savent ni ce qu'il faut faire, ni ce qu'il faut dire. — Vous vous moquez, mon petit ami ;
cet argent ne peut être à nous : qui nous le donnerait ? comment l'aurions-nous gagné ? — Il est à vous, vous dis-je.
Prenez, prenez toujours ; et vous saurez bientôt qui vous fait ce léger cadeau. — Mais... — Mais il faut prendre ; c'est le vœu de celui qui m'envoie. — Celui qui vous envoie ne peut être notre père, dit Adèle, et nous ne pouvons
rien accepter de vos dons sans sa permission, sans qu'il connaisse au moins. — Il saura tout, et ne désapprouvera
rien. Cet argent est à vous ; vous l'avez gagné legitimement, il faut que vous le preniez : je ne sors pas d'ici que
vous ne l'ayez accepté. — Mais dites-nous donc au moins ?... — Ah çà volontiers ; c'est bien mon intention. Que
chacun de vous mette d'abord ceci dans sa poche ; je parlerai après.
Les enfants, étonnés, regardent le petit present qu'on leur fait. Ils possèdent chacun quinze livres. Quinze livres ! Quelle somme pour eux ! Ils ne savent s'ils doivent serrer cet argent ; mais enfin ils s'y determinent, après s'être consultés, et bien résolus de ne pas laisser partir le petit joueur de vielle sans lui rendre cette somme, si les raisons qu'il leur va donner ne leur paraissent pas légitimes.
Le petit savoyard s'assied : il va leur nommer l'auteur de ce bienfait, lorsque Palamène et Marcelle arrivent
tout-à-coup... Qu'on me dise pourquoi ses enfants, en l'apercevant, rougirent comme s'ils venaient de commettre
une mauvaise action ? Qu'on m'apprenne le motif qui les rend honteux au point de sentir battre leur cœur violemment, et de n'oser prononcer une parole ? C'est qu'un service qu'on reçoit, et dont on ignore le motif, humilie plus qu'un service qu'on rend ; c'est que les âmes honnêtes éprouvent un certain embarras quand on les oblige, et qu'elles ne peuvent donner à ceux qu'elles respectent des explications qu'elles attendent elles-mêmes ; c'est enfin qu'un bienfait reçu de quelqu'un qu'on ne confiait pas, porte avec soi quelque chose d'outrageant.
Palamène arrive, s'aperçoit du trouble de ses enfants, voit chez lui un nouveau venu, et demande avec douceur au petit inconnu ce qui l'amène dans sa maison. Il faut que le petit joueur de vielle reponde, car aucun des enfants n'en a la force : ils ont pris l'argent ; ils craignent que leur père ne les trouve imprudents. C'est donc le petit inconnu qui prend la parole, et raconte à Palamène ce qu'il vient de dire déjà aux enfants, et le plaisir qu'il éprouve de voir qu'ils ont accepté les parts qu'il vient de faire.
Ici les enfants regardent Palamène, pour voir s'il fronce le sourcil ; ils sont bien agréablement surpris. Palamène
sourit ; il fait même des plaisanteries : en vérité mon petit ami, dit-il, c'est un coup du Ciel, cela ! Je voudrais bien qu'une bonne âme me rendit un pareil service tous les jours. Eh bien, mes enfants, vous voilà donc bien riches !
J'en suis charmé, j'en suis charmé ; mais vous êtes sans doute curieux, comme moi, de connaître l'homme obligeant qui vous fait un si joli cadeau ? Voyons, prions notre hôte de vous expliquer ce mystère. En attendant, c'est bien le moins, je crois, que vous le fassiez rafraîchir.
Adèle court au buffet ; elle en rapporte de l'eau rougie. Le petit joueur de vielle l'accepte sans façon. On s'assied, on se presse, il n'est plus question du gros livre ; on l'oublie pour un intérêt plus majeur, celui du moment ; et quand Marcelle a pris son ouvrage et mis ses lunettes, le jeune inconnu commence ainsi le récit qu'on va lire.
Histoire du Père aveugle.
«Je suis né dans les montagnes de la Savoie. Mon père vint de bonne heure à Paris pour y exercer un métier utile, celui de porteur d'eau. Sans doute cet état n'est pas estimé comme celui d'un riche financier, mais quand on considère que chacun serait bien embarrassé s'il était obligé de descendre de chez lui avec sa cruche et son seau, d'aller jusqu'à la rivière des différents quartiers de Paris, et de revenir chargé d'un fardeau très lourd, on conviendra qu'on doit avoir une grande obligation à ces hommes laborieux qui, pour une modique somme, vous épargnent tant de peines et tant
d'embarras... Dame, il faut que vous m'excusiez si vous trouvez quelquefois mes réflexions simples et naïves : je
n'ai pas appris à parler, moi, je n'ai jamais fréquenté les grosses maisons, les belles compagnies ; j'ai toujours
vécu parmi le peuple ouvrier, et je ne puis peindre que le peuple ouvrier.
J'étais seul enfant à la maison ; pendant que mon père était à Paris, ma mère mourut. J'avais alors huit ans. Un voisin charitable eut pitié de moi, il me reçut dans sa maison, et sur-le-champ il écrivit à mon père, qui se hâta de revenir en Savoie, afin de mettre ordre à ses petites affaires. Voilà donc mon père Gilbert qui, la sangle sur le dos, arrive chez son voisin, et me presse dans ses bras en versant des larmes. Mon fils, me dit-il, (je m'en souviens encore), mon petit Joseph, tu as perdu ta mère, et avec elle tout ton bonheur : ton père est un pauvre ouvrier qui n'a pas eu le temps d'amasser la plus légère somme : il faut que tu viennes avec moi à Paris. Là, je t'enseignerai les moyens d'exister, soit en ramonant les cheminées, soit en rendant des services aux passants, ou en faisant des commissions. Voilà le sort qui t'attend, mon pauvre Joseph : mais si tu travailles bien, si tu es honnête homme, tu n'auras pas besoin d'état brillant, ni de fortune ; tu seras heureux.
Le père Gilbert dit, et m'embrasse encore avec tendresse : il remercie son obligeant voisin, vend le peu d'effets
qu'il possède, m'achète une ratissoire, une selle, des brosses, et part au bout de quelques jours, en me tenant par la
main. Me voilà donc en voyage, le cœur serré, la larme à l'œil, mais ferme de l'appui de mon père, qui cependant
n'était pas plus avancé que moi, car son voyage lui avait coûté ; et nous eussions été réduits à la dernière extrémité de mourir de faim, si nous ne nous fussions arrêtés dans chaque lieu, où nous gagnions quelques misères à porter des fardeaux.
Nous n'avions plus qu'environ soixante lieues à faire, lorsqu'un accident terrible vint tout à coup ravir la lumière à mon pauvre père, et changer le genre de travail qu'il m'avait prescrit... Grand Dieu ! pourrais-je raconter cet événement sans verser des larmes ?
Il était environ huit heures du soir : c'était à l'approche de l'automne ; il faisait nuit fermée, et nous étions à
l'entrée d'un village où tout nous forçait à passer la nuit. Je frappe à la porte d'une ferme, et je demande la
permission de passer la nuit avec mon père dans l'écurie. On me répond rudement qu'on n'a point de place pour des
gens qu'on ne connaît pas. J'insiste ; on veut me mettre à la porte ; je me jette, pour ainsi dire, aux pieds de la
maîtresse de la ferme, qui, plus sensible que son mari, s'écrie : Il est intéressant ! je ne puis me résoudre à le
laisser dehors. Où est ton père ? — Le voilà là-bas. Mon père ! mon père !
J'appelle mon père, dont la physionomie honnête rassure la fermière. — Mais où voulez-vous les mettre ? dit brusquement le fermier à sa femme : ne savez-vous pas que la moisson a tout rempli ici ? — Eh bien, il n'y a qu'à les loger dans la vieille grange où il n'y a rien : elle n'est pas bien close ; mais ils seront toujours mieux que dans la rue. La fermière nous fait conduire dans la vieille grange ; elle a même l'humanité de nous y faire porter du pain, de l'eau et quelques restes de son souper. Nous mangeons gaiement mon père et moi ; puis, notre collation finie, nous nous étendons
chacun dans le coin de la grange qui lui paraît le plus commode. Je dormais profondément, lorsque, vers les cinq
heures du matin, un très grand bruit me réveille en sursaut. J'appelle mon père ; il écoute, et me rassure, en me disant que ce sont des coups de canon que l'on tire dans la ville prochaine. Nous y avions passé la veille : il était
question d'une grande fête pour le lendemain ; et c'était sans doute cette fête que l'on annonçait ainsi.
Cependant à chaque coup de canon je remarquais que notre chambre à coucher, la grange antique et délabrée que nous habitions, chancelait et vacillait comme si on l'eût remuée avec vigueur. Mon père, qui s'habillait, le remarque aussi ; il s'effraie même : Joseph, me dit-il, dépêche-toi de t'habiller ; nous ne sommes pas en sûreté ici : cette masure peut s'écrouler d'un moment à l'autre, et nous ensevelir sous ses ruines...
À ces mots, la terreur s'empare de mes sens ; je cours comme un petit fou ; je me précipite hors de la grange : mais à
peine suis-je dehors, qu'une nouvelle décharge de canon hâte la chute de l'édifice. Un craquement affreux se fait
entendre dans le toit : les poutres se séparent, tout s'écroule, et les cris aigus de mon malheureux père ne m'annoncent que trop qu'il est resté sous les ruines de la grange.
Que faire, grand Dieu ! que faire dans cette cruelle situation ! Si je cours à la ferme, qui est très éloignée, mon
père peut mourir avant qu'on lui donne du secours... La tendresse et l'effroi me donnent une force surnaturelle ; et, sans consulter mes forces, je crois pouvoir élaguer les ruines, remuer les plus grosses pièces de bois, et débarrasser mon père. J'appelle à mon aide, tout en travaillant. Heureusement pour nous, une fille de l'auberge, qui cueillait quelques légumes, m'entendit ; le bruit de la chute de la grange l'avait effrayée d'abord, puis attirée vers le lieu de l'écroulement. Cette bonne fille court à perte d'haleine vers la ferme ; elle en revient bientôt suivie de plusieurs hommes vigoureux, qui viennent de finir un ouvrage que je croyais avoir bien avancé, parce que j'avais jeté au loin quelques plâtras. À leur aspect, la consolation et l'espérance me firent apercevoir de toute ma lassitude : j'avais les mains et les pieds ensanglantés ; une sueur froide couvrait mon corps ; je tombai à la renverse, et l'on m'emporta dans l'auberge, où je ne repris mes sens que pour être témoin de la douleur de tous ceux qui m'environnaient. La fermière surtout ne pouvait se pardonner d'être, en quelque façon, la cause de ce malheur. — Mon père ! mon père ! m'écriai-je. — Ton père ! ton pauvre père, mon petit homme ! hélas ! — Il est mort ? — Non, mais il vaudrait mieux qu'il le fût. — Ah, ciel ! et que lui est-il donc arrivé ? — Il a perdu la vue, mon ami ; il est aveugle. Va, va le voir à l'hôpital, où l'on vient de le transporter ; Jeanne t'accompagner. Jeanne, conduisez ce pauvre enfant à son père. Ah, mon Dieu faut-il qu'un pareil accident soit arrivé dans ma maison !
Je ne l'écoutais plus ; j'étais déjà en chemin, et je courais si fort, que la servante Jeanne avait bien de la peine
à me suivre. L'hôpital où l'on avait porté mon père était dans la ville prochaine, à une demi-lieu de là, dans cette même ville où l'on avait tiré tant de coups de canon, cause de notre infortune. On m'a dit depuis, que le vent qui donnait du côté de notre grange, était la seule cause de la chute de ce bâtiment vieux et pourri. Dame, voilà la raison qu'on m'a donnée ; je ne suis pas assez savant pour vous en dire davantage.
Je ne vous peindrai point mon désespoir, quand je me précipitai sur le lit de mon père... Il n'avait recouvré la
parole que pour demander son fils : il était près de lui, ce fils chéri, mais il ne devait plus le voir... Le malheureux Gilbert était tout fracassé : des poutres, des tuiles et des éclats de bois lui avaient meurtri la tête de tous les côtés, et crevé les deux yeux... Mon père devait guérir de ses blessures, les chirurgiens l'affirmaient ; mais il devait rester aveugle : ô douleur !...
On eut la bonté de me permettre de rester dans l'hôpital, et d'y soigner mon père : j'y fus méme nourri par charité ; et au bout de deux mois, Gilbert étant tout à fait rétabli, nous quittâmes cet hospice secourable, n'ayant plus d'autre ressource que celle de la mendicité. Il fut convenu que je conduirais partout mon père aveugle, et que je demanderais l'aumône pour lui. Je le chérissais tant, ce père infortuné, que ma condition n'eut rien à mes yeux d'avilissant ni de désagréable. À mesure que je rencontrais un passant, je m'écriais : Pauvre aveugle, s'il
vous plaît ! Les uns me donnaient, les autres me rudoyaient. Je remettais fidèlement à mon père le produit de ma petite collecte, et je ne le quittais pas d'une minute.
Gens du monde, qui rencontrez l'aveugle et son fils, et qui osez jeter sur eux le regard du mépris, que vous êtes
loin de la nature ! Écoutez-les, ils vous apprendront les devoirs de la tendresse paternelle et de la piété filiale.
Mais je m'aperçois que je fais de la morale ; et vous n'en serez pas surpris, quand vous saurez que j'ai profité des
leçons d'un homme d'esprit, d'un bienfaiteur que je regretterai toute ma vie.
Une bonne dame âgée, qui passait un jour sur la grande route d'un hameau que nous traversions, fut charmée de ma petite figure, ainsi qu'elle me l'a dit depuis, et de l'air de candeur qui brillait dans toutes mes manières. Où allez-vous comme cela, mes enfants ? nous dit-elle, après m'avoir donné quelques pièces de monnaie. — Madame, dis-je, nous allons penser à chercher un gîte ; car la nuit va venir, et je crains la fraîcheur des soirées pour mon père. — Quoi ! bon homme, ce joli enfant est votre fils ? — Oui, ma bonne dame, c'est mon fils, et un brave enfant, allez. — Qu'il a l'air doux et aimable ! Quel âge a-t-il ? — Bientôt dix ans. — Il est charmant ! Mais où passez-vous les nuits ordinairement ? — Dans le premier coin qu'on veut bien nous prêter. — Écoutez, mes bonnes gens ; je veux vous loger, moi ; c'est une œuvre de charité. J'ai deux lits dans une salle basse qui était occupée par les deux fils de mon jardinier, à présent à l'armée : je veux bien vous les prêter toutes les nuits. Le jour, vous irez demander l'aumône où vous voudrez, et le soir on vous remettra la clef de votre chambre. Je pourrai même adoucir votre sort. Venez, suivez-moi. Ô mon Dieu ! comme ce petit enfant est intéressant !... Ma maison est à deux pas d'ici, venez et remerciez le Ciel de m'avoir rencontrée...
La bonne dame marche devant : mon père l'accable de bénédictions, et nous arrivons bientôt à une belle maison située entièrement dans la campagne, où tous les domestiques partageaient l'humanité de la maîtresse. On nous remit la clef de la chambre basse ; on nous donna même à souper, et nous nous couchâmes pour la première fois depuis longtemps dans de bons lits, qui nous parurent aussi doux que la plume et l'édredon.
Le lendemain, la femme du concierge nous fit déjeuner, et nous allâmes sur la route implorer la pitié des bons cœurs. Il est temps de vous faire connaître les âmes charitables qui nous avaient donné un asile, éloigné, il est vrai, de leur corps de logis, mais commode, et accompagné de mille autres douceurs.
Mme Aubry vivait de son revenu avec son fils, homme de trente-cinq à quarante ans, dont toute l'occupation était l'étude et la bienfaisance. Il n'y avait point d'infortuné qui ne le quittât la consolation dans le cœur. Ce brave homme était aussi bon fils que bon citoyen. Il avait les plus grands soins de sa mère, âgée et un peu infirme. Il ne passait pas une matinée sans aller déjeuner auprès de son lit, car la bonne maman se levait fort tard ; le soir, il faisait sa partie, et cherchait, en un mot, par tous les égards possibles, à reconnaître les soins qu'elle avait pris de former dès son enfance son cœur et son esprit. Mme Aubry était la veuve d'un homme enrichi par le commerce. Elle avait connu le malheur ; elle savait y compatir.
Nous aurions pu nous dispenser de mendier, grâces aux bontés qu'elle avait pour nous ; mais nous craignions de lui faire croire que nous voulions être absolument à sa charge... Elle nous faisait mille cadeaux ; à tous moments elle disait à ses domestiques : Portez cela au pauvre aveugle ; gardez cela pour le bon aveugle ; achetez telle chose pour le petit Joseph...
Elle et son fils avaient souvent la bonté de venir nous visiter : on me faisait chanter quelque petite ronde de mon
pays ; on riait aux larmes, et l'on se retirait après nous avoir gratifiés de quelque présent. Un jour il prit envie
à la bonne maman de m'apprendre à jouer de la vielle : elle avait été forte autrefois sur cet instrument ; elle
voulut me l'enseigner, persuadée que cela me serait utile pour gagner ma vie, si j'avais le malheur de la perdre, ou d'être séparé de mon père. En conséquence, cette femme charitable me donna tous les jours une leçon, et je ne tardai pas à lui prouver que je savais profiter des bontés qu'on avait pour moi. D'un autre côté, son fils eut la complaisance de m'apprendre à lire, à écrire ; et je sus, en l'écoutant, m'instruire de tout ce qui pouvait être à ma
portée. Que vous dirai-je ? il n'est pas de bienfait que mon père et moi nous n'ayons reçu de ces deux généreuses
créatures. Mais le bonheur ne peut durer... Je touche à l'événement le plus singulier ! Écoutez-moi avec attention.
Vous allez entendre une aventure si extraordinaire, qu'il faut être bien malheureux pour en avoir été le héros.
Nous avions passé trois ans dans cette maison, et depuis deux ans nos bienfaiteurs avaient exigé que mon père ne fût plus à l'aumône du premier venu : nous trouvions tout dans l'asile ; et M. Aubry avait même des vues sur moi pour me faire un bon état, lorsque le sort, qui nous poursuivait, vint renverser tout l'édifice de notre espoir et de notre tranquillité.
M. Aubry était souvent rêveur, taciturne : il y avait des moments où il paraissait agité d'un sombre désespoir, surtout depuis un mois. Sa mère lui en faisait souvent la guerre ; mais il s'excusait sur l'étude qui fatiguait son
cerveau. Il nous était réservé de découvrir la cause de sa mélancolie, ainsi que vous allez le voir.
Un soir que je revenais de promener mon père ; et que la nuit commençait à couvrir les cieux, je m'aperçus que nous avions encore une bonne demi-lieue à faire pour gagner la maison, et je me sentis frémir involontairement. Depuis quelque temps on parlait d'une troupe de brigands qui infestaient le pays : notre extérieur, sans doute, ne nous exposait pas à être volés ; mais la crainte ne raisonne pas. Je ne dis point à mon père que le jour disparaissait, et je l'engageai à doubler le pas, sous prétexte que l'air devenait très frais. Le vieillard me crut, et nous marchions très vite, lorsqu'un détour d'un petit bois deux hommes égarés se jettent sur nous avec la vivacité de gens qui se sauvent. L'un d'eux était blessé, et perdait même son sang avec assez d'abondance, quoiqu'il eût enveloppé son bras avec son mouchoir. Leur impétuosité pensa renverser mon père. Ciel ! m'écriai-je, les maladroits !... — Les maladroits, dit l'un d'eux, que ne se range-il ? — Eh ! vous ne voyez pas que mon père est aveugle ? — Aveugle ! il est aveugle !... Camarade, voilà l'homme qu'il nous faut. — Oui, c'est cela, dit l'autre inconnu : le hasard nous l'envoie, emmenons-le.
À ces mots, les cruels m'arracher la vielle que ma bienfaitrice m'a achetée, et que je porte toujours avec moi ;
ils prennent chacun un bras de mon père, et le forcent à marcher avec eux. Vous jugez de son effroi, de ses cris,
des miens !... Je veux en vain les supplier de me rendre mon père ; les barbares rient de mes prières, de mes
pleurs. Je veux au moins les suivre : l'un deux a la cruauté de me jeter par terre d'un grand coup de pied. Je
m'efforce de me relever ; le même scélérat tire des cordes de sa poche, et il pousse la férocité jusqu'à me lier à un
arbre, en présence même de mon père, qui frappe la voûte céleste de ses gémissements...
Quand il m'a bien garrotté, malgré mes efforts pour me soustraire à ces liens, le monstre reprend mon père, qui ne veut pas s'éloigner de son malheureux fils. Les deux brigands le prennent dans leurs bras, et les glaces de l'âge arrêtent les élans de l'amour paternel ; il ne peut leur résister. J'ai la douleur de me voir ravir mon père, sans pouvoir le suivre, et je n'ai plus que les cris et les larmes pour unique consolation...
Peignez-vous ma situation, ô mes amis ! et dites-moi s'il en fut jamais de plus horrible !... Me voilà seul, dans
un bois, à l'entrée de la nuit, garrotté, sans espoir de voir passer un homme sensible qui brise mes chaînes... Tout
m'alarme, tout m'effraie... La nuit ne me permet plus de distinguer les objets. J'entends au loin les cris sinistres des animaux qui habitent les forêts ; je crois les voir à mes pieds, prêts à me dévorer... Ils sont là... Le moindre frémissement des broussailles m'annonce un monstre qui va s'élancer sur moi... Ô comble du malheur !... Les bêtes fauves, la douleur, le silence effrayant de la nuit, toute l'horreur de ma situation allait abattre mes facultés, quand tout à coup je découvre au loin...»
Palamène interrompit ici le petit joueur de vielle, pour l'avertir que l'heure appelle sa famille au repos du
sommeil. Joseph se lève donc, et se retire en promettant aux enfants, qui l'écoutaient le cou tendu, les yeux
fixes et la bouche ouverte, de revenir le lendemain leur achever l'aventure nocturne que Palamène a fait cesser
au moment le plus intéressant. Ne suivons pas nos enfants, qui s'entretiennent des étranges événements qu'ils
viennent d'entendre ; laissons Palamène jouir de leur incertitude sur le compte des quinze livres qu'ils ont reçus chacun, sans que Joseph ait eu le temps de leur en indiquer la source, et voyons si cet aimable enfant, le modèle
de la piété filiale, leur tint parole le lendemain.
SIXIÈME SOIRÉE.
L'INGRATITUDE.
Suite de l'histoire des deux Écoliers.
Comme la journée s'écoule lentement ! se disaient les enfants ; ce soir n'arrivera donc jamais ! Leurs études néanmoins et leurs différentes occupations leur abrégeaient un temps qui leur paraissait si long. L'heure du dîner
arrive, l'après-midi s'écoule ; puis enfin vient la soirée, qui les rassemble tous sur la petite terrasse. Il s'agit d'attendre maintenant le jeune Savoyard ; et leur père leur fait pendant ce temps de sages observations sur les sentiments, qu'inspire la nature à une âme bien née ; mais il s'aperçoit que sa morale est à peu près perdue, tous attendent Joseph ; tous ont les yeux tournés vers la porte, et s'imaginent, au moindre bruit, voir entrer l'intéressant historien... Mais il ne vient point ! Quel dommage s'il les laisse pendant cette soirée dans l'incertitude de ce qui lui arriva dans le bois où il était lié à un arbre ! Quelle perte pour leur curiosité, s'il ne revient plus à la chaumière ! mais il l'a promis, il reviendra. Cependant l'heure s'avance ; on désespère de le voir ce soir, et toutes les petites physionomies deviennent sombres et taciturnes. Palamène remarque l'ennui qu'éprouvent ses enfants ; et pour le faire cesser par une occupation agréable (car il se doute bien que ses leçons de morale ne sont pas encore de saison), il propose d'aller chercher le gros livre, et d'achever l'histoire du
bon Gérard. Les enfants acceptent froidement cette proposition.
Remarquez la bizarrerie de l'esprit humain ! Les enfants avaient éprouvé une peine extrême en quittant cette
histoire qui les attachait ; une autre histoire les amène peu à peu au même degré d'intérêt, et ils reprennent la
première avec insouciance : ce n'est plus celle-là qu'ils veulent savoir... Cependant il faut bien en passer par-là, puisque Joseph ne revient pas !... Palamène apporte le gros livre : le lecteur Armand s'en empare, et tous les
enfants écoutent, après s'être rappelés qu'ils en sont restés à l'arrivée de M. Dupuis :
Suite de l'histoire des deux Écoliers.
«Tous les domestiques s'étaient levés avec respect pour recevoir M. Dupuis ; et notre ami Gérard était resté assis, afin de contempler plus à son aise ce personnage important. C'était un homme de trente ans, assez bien fait, mais porteur d'une figure qu'il avait volée à quelque fripon, tant la fausseté s'y caractérisait... M. Dupuis a vu Gérard sans le regarder ; il parle bas longtemps à l'inconnu qu'il congédie ; puis il s'approche de Gérard avec l'air de la protection la plus impertinente : Qu'est-ce que c'est, mon ami ! — Il y a deux heures que j'attends le moment de parler à M. Dulys. — Quand tu aurais attendu quatre heures, cela serait la même chose, car tu ne peux pas le voir. — Non ! — Non ; il faut que tu me dises ce que tu lui veux. — M. Dulys ne voit donc ses amis que par procuration ? — Ses amis !... (Il hausse les épaules en souriant.) tu es son ami, toi ? — Je te ferai repentir de tes railleries amères. Quand Dulys saura l'insulte que tu auras faite à son ami Gérard... — Gérard !... Ah, ah ! l'ami Gérard... jamais ami de monsieur n'a porté ce nom-là. — Mais si tu es, comme il y a toute apparence, le confident de ses plus secrètes pensées, il a dû souvent te parler de moi ? — Oh ! la bonne folie ! jamais, mon cher, jamais... Au surplus, je pourrais t'empêcher de pénétrer auprès de monsieur, mais je veux m'en donner le plaisir, pour voir la réception qu'il va faire à son ami Gérard... Lapierre, introduis l'ami Gérard chez monsieur... Non, non, j'y vais moi-même : c'est à moi à faire les honneurs, à resserrer les liens de l'amitié. Suis-moi, Gérard : eh non, monsieur Gérard ? ah, ah, ah !...
Comme dans tout autre mument Gérard aurait souffleté amplement cet impertinent valet ! mais il retenait sa colère, dans l'espoir que Dulys lui ferait justice de tant de mauvais procédés... Enfin, il va le voir, il va se jeter dans ses bras ! La porte s'ouvre : un jeune homme en négligé du matin est de bout contre une croisée, occupé à lire une lettre. Gérard le reconnaît, et se précipite sur son sein : Dulys, mon ami ! — Que voulez-vous, monsieur ? — M. Dupuis, quel est cet homme ? — Comment, monsieur, vous ne le reconnaissez pas ? c'est votre meilleur ami ! l'ami Gérard ! — Gérard ?... Eh ! oui, reprend notre fermier ; c'est Gerard, c'est ton ancien camarade de collège. — Ha, ha ! — Le méconnaîtrais-tu ? — Dupuis sortez.
Dupuis étonné, parle à l'oreille de son maître. Gérard ne peut distinguer que ces mots : c'est du nouveau ! vous
serez enchanté !...
Dupuis sort, et Gérard est seul avec Dulys. Comment, lui dit ce dernier, vous voilà, Gérard ? ... Eh ! qui vous
attendait ? il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus !... — Oui, bien longtemps ! As-tu pensé à moi depuis notre séparation ? — Oui, vraiment, tous les jours. Mais qui t'amène ici ? — Peux-tu le demander ? — Tu es à ton aise, sans doute ? tu travailles chez ton père ? T'aime-t-il bien ce bon paysan ? — Ah, mon ami ! je suis dans le plus grand chagrin. Mon père n'est plus ; je suis ruiné. — Ruiné ! vous n'avez donc pas eu de conduite ? — Ah, ciel ! tu soupçonnes ton ami ! Permets-moi de m'asseoir : je vais te raconter des malheurs qui... — Je suis bien fâché, Gérard, mais je n'ai pas le temps de vous entendre dans ce moment-ci. — Vous n'avez pas... le temps... Cruel ! est-ce là l'accueil que vous faites à votre camarade, à votre ancien ami, à ce pauvre Gérard qui vous a tant de fois serré dans ses bras ? — Nous étions des enfants : oui, nous nous sommes aimés. — Eh ! voilà le souvenir qui vous en reste !... Pressentiments funestes, vous ne m'avez donc pas trompé !... Au surplus, vous allez connaître toute ma franchise. Je ne puis rougir de la promesse que je vais vous rappeler. Si le malheur te poursuit, me dites-vous un jour, viens me trouver ; et si j'ai l'atrocite' de t'abandonner, je te permets de me percer le cœur. Je suis malheureux, monsieur, et me voilà. — Qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce une menace qu'on me fait chez moi ? Qu'est-ce que c'est que percer le cœur ? — Les mots ne sont rien, monsieur. Un ami réclame le cœur de son ami. Si vous êtes un étranger pour moi, dites-le. — Voilà qui est singulier, Gérard ! Vous venez me rappeler ici des expressions si fortes ! Les enfants ne savent pas ce qu'ils disent. — Et les hommes ont moins d'âme que les enfants ? — Gérard ! — Je me retire, monsieur : je devais me douter, d'après l'insolence de vos valets... — Vous ont-ils insulté ? — Oui monsieur. — Vous leur avez sans doute parlé durement, car jamais... Point d'explication : je suis venu chercher Dulys, je ne le trouve point, et je l'abandonne pour jamais. — Ah ! monsieur m'abandonne ... (Par réflexion, à Gérard prêt à sortir.) Écoutez, écoutez ! - Que me voulez-vous encore ? — Je ne veux pas qu'il soit dit qu'un ancien ami de collège est venu me voir sans éprouver les effets de ma libéralité... Êtes-vous vraiment dans le dernier besoin ? Dans ce cas, quelques louis... — Homme ingrat et parjure ! garde ton or : prodigue-le à des femmes perdues, à des valets fripons, à des hommes corrompus, et qui ont gâté en toi le plus beau naturel !... Repousse l'amitié : tu n'es plus fait pour la connaître. Apprends que Gérard n'oubliera jamais que Dulys n'a vécu pour lui que jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Mais tremble que l'infortune appesantisse un jour sur toi sa main de fer. Crains que le sort n'épuise sur toi sa fureur : l'ingrat ne peut être heureux sur la terre !... Seul alors, tu verseras des larmes que personne n'essuiera... Malheureux !... tu n'auras pas un ami !...
Gerard se retire à ces mots, laissant Dulys pétrifié du terrible avenir qu'il venait de dévoiler à ses yeux... Dulys
sent son cœur oppressé par le remords... Il veut rappeler son ami, expier sa faute dans ses bras ; mais M. Dupuis entre chez lui, et lui fournit bientôt mille sujets de consolation. Laissons ces hommes pervers ; retournons avec Gérard à l'auberge où il a laissé sa sœur, sa sœur ! qui va être bien surprise au récit de son entrevue.
Gérard, pour la première fois, éprouve une certaine honte en traversant l'antichambre, où messieurs les laquais sont très disposés à le plaisanter de nouveau. Gérard a été trompé ; il est plus humilié que s'il eût commis une mauvaise action. Il ne peut concevoir que les richesses et le libertinage étouffent dans un bon cœur tout mouvement de sensibilté ; il ne peut imaginer que le Dulys qu'il vient de voir, soit cet intéressant Dulys avec lequel il a passé son heureuse enfance. Si la raison change ainsi les hommes, se dit-il, ô Dieu, pourquoi les hommes ne sont-ils pas toujours enfants ? si la fraternité, la bonté et la douce confiance entourent le berceau de l'être qui naît à la vie, pourquoi ne le guident-elles pas jusqu'au tombeau ?... Que dis-je ? elles quittent l'homme, ces bienfaisantes divinités, elles le quittent à l'âge où l'amour vient l'éblouir de son flambeau ; mais elles reviennent dès qu'il est éteint, ce flambeau fatal ; elles reviennent sillonner le front du vieillard. Ainsi la tombe et le berceau rapprochant les sentiments, les affections l'été de la vie est la seule saison livrée aux passions, à toutes ces furies qui rongent le cœur de l'homme.
Gérard se complaisait à ses réflexions philosophiques ; mais bientôt le tableau de l'indigence qui l'attend comprime son cœur, un frisson involontaire fait palpiter ses membres, et il sent, trop tard, qu'il ne faut compter que sur soi dans la société. Il faut donc qu'il pense à ce qu'il va faire. Mille partis se présentent à son esprit troublé ; enfin il s'arrête à celui-ci : Gérard retournera avec sa sœur dans les paisibles contrées qui les ont vu naître. Gérard se mettra en journée chez quelque agriculteur ; sa sœur, qui lui tiendra lieu d'une compagne qu'il ne veut pas tenir de l'hymen, sa sœur, par le débit des petits ouvrages de son sexe, tâchera d'apporter de son côté à la maison : ainsi la paix et la tranquillité viendront habiter avec eux le toit fraternel, et les vices de la société leur seront étrangers.
Voilà un plan bien conçu, bien arrangé. Gérard brûle d'impatience d'en faire part à Julie. Gérard pourrait bien
profiter de son éducation, en cherchant une piace de secrétaire, d'instituteur, mais Gérard hait tout ce qui a l'apparence de la servitude : il s'en tient à son premier projet, et il entre dans l'auberge avec la même gaité qui brillait sur son front lorsqu'il en est sorti pour se rendre chez l'insensible Dulys.
Il demande sa sœur. — Est-ce qu'elle n'est pas avec vous ? lui répond-on. — Avec moi ? — Sans doute, elle est sortie. — Sortie ! De grâce, madame, expliquez-vous. — Mais tout est expliqué ; je suis allée un moment au fond de mon jardin ; en rentrant ici, je n'ai plus trouvé votre sœur, j'ai pensé qu'elle avait été vous rejoindre : voilà tout ce que je puis vous dire. — Qu'entends-je ? Ma sœur ! Julie ! où peut-elle être ? Nous ne connaissons personne dans cette ville... Que penser de son absence ? — Attendez, mon cher ami, elle va sûrement rentrer. Peut-être a-t-elle été curieuse de se promener un peu dans ce quartier-ci ; c'est le plus beau de Cambrai.
On ne se peut figurer l'inquiétude de Gérard pendant toute la matinée, pendant la journée même, car il attend inutilement, Julie ne revient point. Que fera-t-il ? où ira-t-il ? à qui la demandera-t-il ? Il accable l'hôtesse
de reproches : elle lui répond avec aigreur qu'elle ne peut porter une jeune fille à sa ceinture, comme le trousseau
de clefs de ses chambres garnies... Voilà Gérard qui se livre presque au désespoir... Sur le soir, il se décide à
aller trouver le magistrat. Il demande même à la servante de l'auberge la demeure de cet homme, par le moyen duquel il espère retrouver sa sœur. — Vous voulez aller chez notre magistrat ? lui répond avez effroi cette même servante, qui, la veille, lui avait donné des renseignements si vrais sur le perfide Dulys. Ah, mon cher monsieur ! gardez-vous-en bien. Tenez, vous meplaisez à moi ; vous avez l'air franc et bon ; il faut que je vous découvre un
mystère. Tout à l'heure un garde de la maréchaussée est venu ici ; je l'ai regardé, et j'ai reconnu mon compère.
Vous voilà, Thomas ? lui ai-je dit comme ça ; eh bien, comment va votre femme et votre petit garçon ? Mais, dit-il, tout ça va bien. Voulez-vous boire un coup ? que je lui dis. Volontiers, qu'il me répond. Je lui donne une chopine de vin, et je m'assieds à cette table-là, avec lui, où j'accepte un verre, de vin, pour lui tenir compagnie. C'est que je l'aime, mon compère... C'est un brave homme, allez. Celui-là a vu plus souvent le feu de la guerre que je n'ai vu celui de ma cuisine. — Je le crois : après ? Après ? il m'a dit comme ça : Ne loge-t-il pas ici un nommé Gérard ?... Gérard ? que je lui dis ; attendez. Non. (Voyez-vous, c'est que je ne savais pas votre nom, moi.) Eh si ! qu'il me dit. C'est une espèce de paysan, qui a l'air lourd, les cheveux plats, qui est arrivé hier avec sa sœur... L'air lourd, les cheveux plats, avec sa sœur ! Ah, oui ; il est ici, que je lui dis. Tant mieux, qu'il me répond. Cette nuit... et il ajoute à ça un juron qui me fait trembler, car il jure, m