«LES SOIRÉES DE LA CHAUMIÈRE» DE FRANÇOIS-GUILLAUME DUCRAY-DUMINIL : 38-43
TRENTE-HUITIÈME SOIRÉE.
LA COQUETTERIE.
Histoire de mistriss Belly Clarins.
Les aventures étonnantes de la chapelle Saint-Leonard avaient fait un très grand plaisir à nos enfants : les
enfants aiment en général le merveilleux ; mais, je l'ai dit, il faut, pour que le but moral atteigne plus sûrement leur raison, que le merveilleux qu'on leur offre soit en même temps simple, vraisemblable et naturel. La fable sourit à leur esprit sans convaincre leur cœur ; l'histoire remplit le double but de convaincre leur cœur et leur esprit. Ils raisonnent, ils comparent, ils se mettent à la place d'un personnage vraisemblable, au lieu qu'ils ne peuvent rapprocher leur manière de voir de celle d'une fée, d'un enchanteur, d'un esprit surnaturel qu'ils ne comprennent point, et qui leur présente des facultés qu'ils n'ont point. Sous ce point de vue, le recit de M. Delacour devait faire sur eux une profonde impression ; mais Palamène, voyant que les excès du fanatisme, qu'on leur avait dépeints, pouvaient contrarier le respect qu'il voulait leur inspirer pour la religion, se proposait, par d'autres exemples, de les ramener à des idées plus saines, plus convenables à leur éducation : car les enfants jugent tout avec un excès d'exaltation qu'il faut réprimer autant qu'on le peut, et il est difficile de tenir toujours leur petit jugement dans un juste milieu.
M. Delacour, après lequel ils soupiraient, se présenta enfin sur la terrasse avec son manuscrit. Tout le monde l'entoura ; il se fit un grand silence, et le vieillard commença sa lecture en ces termes :
«Il y avait à Londres un riche négociant, nommé sir Clarins, qui ne s'était jamais marié. Sir Clarins avait déjà trente-six ans, et vivait avec sa sœur madame Herbert, femme d'environ quarante ans, qui, veuve de bonne heure, avait associé sa fortune au commerce de son frère. Sir Clarins aimait beaucoup cette madame Herbert, femme hautaine, capricieuse et méchante, qui ne pouvait pas le souffrir, mais qui passait sa vie avec lui parce qu'il lui fallait quelqu'un sur qui elle put dominer, et qu'elle put tourmenter. Le frère et sa sœur s'étaient promis de ne jamais prendre d'engagement, et ce n'était qu'à cette condition qu'ils avaient confondu leurs fortunes. Cependant sir Clarins, ennuyé du commerce, craignant, d'ailleurs, par quelques pertes qu'il y avait déjà faites, de voir s'échapper de ses mains le bien qu'il avait gagné, résolut de se retirer et de vivre à la campagne. Il en parla à sa sœur, qui, pour la première fois peut-être, fut de son avis. Ils vendirent donc leur belle maison qu'ils avaient dans Charing-Cross, et achetèrent une très belle compagne à Surrey, petit village situé à quelques milles de Londres. Madame Herbert, qui aimait le faste et la grandeur, embellit cette retraite de tout ce qu'il y avait de plus recherché en meubles, et tous deux furent s'y fixer avec un domestique assez nombreux. Sir Clarins se plut, pendant quelque temps, dans sa maison ; mais, habitué jusqu'alors à une vie extrêmement active, il finit par s'ennuyer, et ne trouva plus de délassement
que dans les plaisirs de la chasse. C'était devenu un goût si dominant chez lui, qu'il y passait souvent des journées
entières : il sortait le matin, et ne rentrait plus que le soir. Sa sœur lui fit des reproches amers de l'abandon où
il la laissait ; sir Clarins y répondit avec aigreur ; leur mésintelligence devint bientôt sensible ; et sir Clarins,
qui, dans son commerce, avait eu moins d'occasions de s'apercevoir de la domination de sa sœur, sentit enfin le
poids du despotisme qui pesait sur lui. Il s'en plaignit ; on se fâcha ; et, dès ce moment, les querelles devinrent éternelles dans la maison. Sir Clarins n'en fit que prolonger plus longtemps ses fréquentes absences, et madame Herbert chercha, de son côté, de la dissipation dans son voisinage.
Il y avait à deux pas se sa maison un château superbe, appartenant à une riche milady, qui venait tous les ans y passer la belle saison. Madame Herbert s'était liée avec cette milady Bronton, femme à peu près de son caractère, et aussi méchante qu'elle. Un soir que madame Herbert faisait sa partie chez cette femme, on annonça miss Belly et sir Henri. Tous les regards se tournèrent vers ces deux étrangers : et si les hommes furent ravis de la beauté de la jeune miss, les femmes restèrent enchantées des grâces et des traits charmants du jeune Henri. Milady Bronton, qui les connaissait, les fit asseoir, parla de portraits à faire, de la ressemblance du sien, qui était l'ouvrage de miss Belly, et promit à cette dernière de lui procurer de l'occupation dans ses connaissances. La visite des jeunes gens fut courte, ils sortirent, et chacun s'informa d'eux à milady, qui répondit d'un air distrait : Ce sont des jeunes gens bien nés, mais peu fortunés, et que le sort a réduits à faire valoir, pour vivre, les talents qu'ils doivent à une éducation soignée. Ils habitent ordinairement la capitale ; mais ils ont loué, à un mille de ce village, une habitation champêtre où ils viennent se délasser de temps en temps de leurs travaux.
Madame Herbert, que les traits du jeune homme avaient singulièrement émue, continua des questions que la société semblait avoir abandonnées d'après la courte explication de milady ; elle dit à son amie : Ces enfants sont intéressants !... Sont-ils frère et sœur ? — Non : cousin et cousine. — Cousin et cousine ! cela est-il bien vrai ? — Oh ! très vrai ; j'ai connu les deux pères. — Quel âge ? — Miss Belly a vingt ans, et son cousin deux années de plus, à ce que je crois. — Tous deux savent peindre ? — Henri, le frère, fait des ouvrages de théâtre ; c'est lui qui a
fait dernièrement, au théâtre de Covent Garden, The Road to Ruin, cette jolie petite pièce qui a fait courir tout Londres (1). — Bon, je l'ai vue : il y a de l'esprit, mais beaucoup d'esprit... Et ils vivent ensemble, sans père, sans mère, sans parents ? — Ils sont orphelins ; mais ils ont des mœurs si pures ! ils sont si aimés, si estimés, qu'en vérité je m'intéresse à eux avec la plus tendre affection. — Eh bien ! procurez-moi leur connaissance : je... je voudrais faire faire mon portrait et celui de mon frère. Je leur en procurerai d'autres ; d'ailleurs, j'ai des connaissances si brillantes !... — Volontiers, ma chère amie ; mais je ne me flatte point de les envoyer chez vous ; ils ont une certaine hauteur au milieu de leur médiocre fortune... Allez-y, je vous donnerai leur adresse ; ils ne restent pas loin d'ici.
Leur domicile eût été éloigné de deux cents lieues, que madame Herbert aurait été les y chercher. Le jeune Henri avait fait sur son cœur une impression ineffaçable ; impression funeste, hélas ! qui a fait le malheur de bien des êtres intéressants !
Madame Herbert quitte soudain la société ; elle rentre chez elle, se jette sur sa chaise longue, et réfléchit... Madame Herbert refléchir ! c'est un peu fort, un peu nouveau pour elle sans doute ; mais on sait que les réflexions de l'amour sont si tumultueuse, si obscures, qu'elles sont plutôt le délire du cœur que l'ouvrage de l'esprit. Le soir, elle brusque son frère plus qu'à l'ordinaire ; et regardant ses traits mâles et brunis par le soleil, elle fait la comparaison d'un homme à un autre homme. On sent bien que tout l'avantage est du côté du jeune Henri, dont l'image est profondément gravée dans son cœur. Madame Herbert passe une nuit très agitée ; puis, le lendemain matin, elle fait mettre ses chevaux à sa voiture, et se fait conduire à Briste, petit hameau situé à un mille, où demeure le couple fortuné à qui sa connaissance fatale va ravir pour jamais le bonheur. Elle entre, et ne trouve que miss Belly. Je vous ai vue hier, mon amie, lui dit madame Herbert, chez milady Bronton mon amie ; vous faites des portraits, à ce qu'elle
m'a dit ? — Oui, madame. — Eh bien, je vous prie d'entreprendre le mien, dont je veux faire un cadeau à mon frère. Milady vous aime beaucoup. — Elle est bien bonne. — Elle fait beaucoup d'éloges de vous, ainsi que de votre cousin : il n'est point ici, votre cousin ? — Pardonnez-moi, madame ; mais il travaille dans son cabinet. — Vous lui direz que je suis venue.
Madame Herbert prononça ces mots sans réflexion, et comme si elle était persuadée qu'ayant fait une profonde impression sur le cœur du jeune homme, celui-ci dût être enchanté d'apprendre que l'objet de sa flamme est venu. Miss Belly se hasarda à lui répondre : Mon cousin a-t-il l'honneur de connaître madame ?
Madame Herbert resta un moment interdite... Elle répond : Ce n'est pas cela ; mais j'ai vu sa pièce à Covent Garden : elle m'a fait un plaisir... Il a de l'esprit, sir Henri, et tous deux vous avez des talents bien rares !
Miss Belly s'inclina sans répondre, et madame Herbert, jalouse de prolonger sa visite dans l'espoir devoir entrer
celui qui seul l'a provoquée, prie son aimable hôtesse de commencer sur-le-champ son portrait. Ce n'est pas, ajouta-t-elle, que j'en sois très pressée ; vous y mettrez autant de séances qu'il en faudra ; je viendrai le prendre ici, attendu que c'est une surprise que je veux causer à mon frère, et qu'il ne faut pas qu'il vous voie chez moi avant
que l'ouvrage soit fini.
Miss Belly dispose son chevalet ; elle commence ; et le modèle, très distrait, est plutôt occupé à tourner la tête
vers les portes, qu'à se poser comme il convient. La jeune artiste lui annonce enfin qu'elle en fait assez pour ce moment, et madame Herbert est obligée de sortir sans avoir vu celui qui a touché son cœur. Elle remet la partie au lendemain ; le lendemain, mêmes disgrâces, sir Henri est toujours occupé dans son cabinet. Madame Herbert désolée de ce contretemps, prie miss Belly de lui donner à déjeuner pour la troisième séance : cela me ferait venir de meilleure heure, ajoute-t-elle... Ce n'est pas ce motif qui la guide, c'est l'espoir de trouver les deux parents réunis. Son espoir est comblé à la fin : elle trouve ce matin-là, miss Belly et sir Henri réunis autour d'un guéridon, où l'on a mis du thé, du beurre, du pain grillé et des fruits. Madame Herbert a tout le loisir d'examiner sir Henri ; elle le trouve aussi aimable et spirituel que bien fait. La tête lui tourne tout à fait, il est impossible qu'elle donne séance tant que le jeune homme sera là. Miss Belly ne sait à quoi attribuer ses distractions, enfin sir Henri rentre dans son cabinet, et le modèle devient plus docile.
Madame Herbert donna ainsi dix séances, pendant lesquelles elle eut le plaisir de voir souvent l'aimable poète qui causait son délire. Quand le portrait fut fini, elle engagea les deux jeunes gens à venir souper chez elle, pour en recevoir le prix et pour jouir de la surprise agréable que ce chef-d'œuvre causerait à son frère. Les jeunes gens s'excusèrent sur leur éloignement de la maison de sir Clarins : madame Herbert leur promit des lits, et la liberté de revenir chez eux le lendemain de cette charmante réunion. Sir Henri et sa cousine y consentirent.
Dès que le jour fut fixé, madame Herbert s'étudie à faire plus d'accueil à son frère. Elle ne voulait point donner à sir Henri le tableau de la mésintelligence qui régnait entre elle et sir Clarins ; elle fut donc, avec ce dernier, si aimable, qu'il en fut étonné, et ne sut que répondre à ses preuves d'affection. Elle l'engagea un jour à rentrer souper de bonne heure ; elle avait une connaissance très utile à lui faire faire ; elle l'assurait qu'il ne serait pas fâché de cet acte de complaisance. Sir Clarins promit, et revint en effet avant la nuit. Quelle est sa surprise, de rencontrer près de sa sœur un jeune homme, et surtout une jeune personne si belle, que sa vue se trouble et son cœur palpite pour la première fois !... Sir Clarins examine ce chef-d'œuvre de la nature ; il détaille ses traits, ses grâces, et croit voir le modèle des divinités que les peintres et sculpteurs se sont plu à retracer à nos yeux. Le même trait qui a frappé la sœur pour le cousin, vint percer le cœur du frère pour la charmante cousine ; et, par un effet d'une sympathie assez bizarre, vu la différence des âges, la belle miss éprouve un sentiment tendre et spontané pour sir Clarins. Ce doux retour de l'amour n'agissait pas de même sur le cœur de sir Henri ; ce jeune homme trouvait madame Herbert si laide, si horrible, il la jugeait d'ailleurs tellement acariâtre et méchante, qu'il la détestait souverainement. L'infortuné l'aurait fuie comme un monstre, s'il eût pu se douter des prétentions que celle folle avait sur lui.
Le souper fut très agréable jusqu'au dessert, où le cœur du pauvre Clarins fut tout à fait séduit à la vue du portrait de sa sœur qu'on lui présenta. Cet ouvrage était si parfait, il annonçait un si grand talent dans son auteur, que sir Clarins sentit redoubler sa tendresse et son estime pour l'artiste. Il remercia assez gauchement sa sœur d'une surprise à laquelle il ne s'attendait pas et qui l'étonnait ; puis il tourna tous ses éloges, tous ses remerciments vers miss Belly, qui les reçut avec cette rougeur, avec cette modestie qui accompagnent toujours les grâces décentes comme les vrais talents.
Il fut question ensuite de conduire les jeunes gens dans les appartements qu'on leur avait préparés. Sir Clarins
donna la main à miss Belly, et madame Herbert fit la plaisanterie de reconduire son hôte, qui s'empressa aussi,
par pure politesse, de lui présenter son bras. Tandis que nos jeunes parents dormaient du sommeil de l'innocence,
sir Clarins et madame Herbert étaient agités séparément et par le même motif. Sir Clarins se retraçait les charmes
et les talents de l'aimable Belly, et madame Herbert se proposait de déclarer, dès le lendemain matin, sa passion au
jeune poète. Ce n'est pas qu'elle voulût manquer sur-le-champ à la parole qu'elle avait donnée à son frère, de ne
plus se marier, elle ne se promettait pas d'en venir là tout de suite ; mais elle croyait le jeune homme assez
corrompu ; elle se flattait d'inspirer encore assez de désirs pour nouer une intrigue amoureuse et vivre dans un
commerce scandaleux.
En conséquence, le lendemain matin, elle fait appeler le jeune homme seul dans son boudoir. Elle s'était mise sous les armes, rien ne lui manquait pour séduire le cœur et les sens de l'homme le plus froid. Madame Herbert commence par dévoiler son amour au jeune Henri ; elle emploie ensuite toutes les ressources de la coquetterie, tout la
manège des larmes, des soupirs, des œillades : mais, ô surprise pour elle ! rien de tout cela ne réussi ; l'effroi se
peint sur les traits de sir Henri ; il lui parle avec hauteur, avec dureté ; son mépris est évident... Elle va jusqu'à
lui proposer sa main. Il la refuse ; il a fait vœu, dit-il, de fuir tout engagement : les muses seules et la solitude,
voilà ce qu'il chérit... Madame Herbert a la bassesse de s'abaisser jusqu'aux larmes, jusqu'aux prières : sir Henri,
qui rougit lui-même de voir à quel point cette femme se dégrade devant lui, jure qu'il ne la reverra jamais... Madame Herbert devient furieuse ; elle le prévient que si un seul mot de leur conversation vient à percer dans la société, elle saura se venger d'un homme injuste et grossier... Sir Henri se retire troublé ; il va trouver sa cousine, qui l'attend près de sir Clarins, et la ramène à Briste, sans lui raconter la scène qui vient de se passer. Il a même la délicatesse de n'en point parler à cette parente sensible, à qui il veut éviter le tableau repoussant du vice ; et
tous deux reprennent le cours de leurs occupations paisibles et solitaires.
Cependant madame Herbert n'a plus d'autre passion que la rage et le désir de se venger. Henri n'est plus à ses yeux, un jeune homme vertueux, doux, charmant ; Henri est un monstre à qui elle voue autant de haine qu'elle avait ressenti pour lui d'amour ; il faut qu'elle le perde, il le faut, et elle ne pense plus qu'à en chercher les moyens. Tandis que sa tête travaille pour faire le tourment d'une famille qu'elle déteste, son frère ne pense qu'à faire le bonheur de celle qu'il adore. Sir Clarins a vu miss Belly, son cœur est épris pour la vie ; mais, plus vertueux, plus délicat que madame Herbert, sir Clarins ne voit dans son amour qu'un but décent ; il songe sérieusement, non à séduire, mais à épouser ; il est las de la société désagréable de sa sœur, il veut la rompre, cette orageuse société. Il est riche, il peut faire la fortune de ce qu'il aime ; il en a le projet, et veut hâter son exécution. En conséquence, il se rend à son tour, à l'insu de sa sœur, chez la belle miss, qu'il trouve occupée à faire de la musique avec son cousin. Sa vue déconcerte un peu sir Henri, tandis qu'elle émeut singulièrement miss Belly. Sir Clarins donne d'abord à sa visite un prétexte d'usage, d'honnêteté : ensuite il cherche à s'insinuer dans la confiance des deux cousins, qui, se livrant bientôt à l'estime qu'il leur inspire, lui font, sans en prévoir les conséquences, l'aveu de leur état, de leur fortune et de leur peu d'ambition. Sir Clarins est enchanté de leur franchise, de leur ingénuité ; il leur fait un tableau de sa fortune, de ses goûts, qui sont absolument ceux de miss Belly, et finit par demander sa main. Miss Belly rougit, et son cousin, étonné, balance un moment à répondre. Sir Henri, qui chérit sa cousine plus que lui-même, n'hésiterait pas à consentir à un établissement avantageux, s'il ne craignait le caractère violent et les persécutions de madame Herbert :
il ose hasarder une réflexion. Je crains, monsieur, dit-il à sir Clarins, après l'avoir remercié de la préférence flatteuse qu'il donne à miss Belly ; je crains que madame votre sœur ne s'accorde pas bien avec une enfant comme ma
cousine, et cela seul... — Cela seul, répondit vivement sir Clarins, va se détruire par un mot ; c'est qu'en épousant miss Belly, je me sépare pour jamais de ma sœur, dont le caractère hautain et méchant me fait souffrir horriblement, surtout depuis que j'ai quitté mon commerce. Henri, fiez-vous à mon expérience ; je sais assez qu'une jeune femme et une mégère de quarante ans ne peuvent pas vivre ensemble ; ainsi, n'avez-vous que cette difficulté à m'objecter ?
Sir Henri ne répond pas ; enfin il rompt le silence, et demande huit jours pour connaître les dispositions de sa
cousine et répondre à l'offre obligeante qu'on lui fait.
Huit jours ! huit jours sont huit siècles pour un homme qui aime passionnément. Sir Clarins les accorde néanmoins, et promet de revenir au bout de ce long terme, chercher ou le bonheur ou l'arrêt de sa mort. Il se retire, et sir Henri n'a pas besoin des huit jours qu'il a demandés pour connaître l'état de sa cousine : un moment suffit pour dévoiler son cœur ; il voit ce cœur sensible aux manières de sir Clarins ; il le voit touché et prêt à consentir à tout. Sir Henri estime singulièrement Clarins ; il voit dans cette union un bonheur inespéré pour sa cousine, et cependant il ne sait pourquoi il frémit ; son cœur bat violemment ; il semble qu'un funeste pressentiment l'agite, l'avertisse de ne point consentir à ces nœuds formés sous les auspices des furies. Sir Henri sait que miss Belly aime, et il voudrait réprimer son amour, quoiqu'il ne puisse pas désapprouver ce sentiment pour le seul homme qui convienne à sa cousine. On lui promet bien qu'on vivra loin de madame Herbert ; mais qui lui assurera que madame Herbert voudra vivre loin de son frère, loin de sir Henri surtout, pour qui elle a conçu la plus ridicule passion ? Cette femme sera sans cesse attachée à ses pas ; et qui sait si, déçue dans son amour, elle ne cherchera pas à se venger en troublant le ménage de son frère ?... Pauvre Henri ! voilà en effet ce qui doit arriver ; tu le prévois, Henri, et tu n'as pas la force de prévenir ce malheur en contrariant les sentiments d'une parente qui t'est bien chère.
Les huit jours enfin sont écoulés. Sir Clarins reparaît ; et bientôt il lit son bonheur dans les yeux de miss Belly et dans le silence de son cousin. Il va être heureux enfin ; on le confirme dans cet espoir ; il ne s'agit plus que de régler les affaires d'intérêt, ce qui est bientôt fait, et de fixer un jour pour l'hymen. Je voudrais, dit Clarins, que cet hymen fortuné se fît d'abord secrètement. Ma sœur est encore chez moi ; elle n'a pas là, toute prête, une maison pour la recevoir... Elle a pris sur moi un empire singulier... Si je lui parle d'un simple projet de mariage, elle va s'emporter, pleurer ; que sais-je ? Il vaut mieux qu'elle apprenne la chose quand elle sera faite, alors il n'y aura plus de remède, et il faudra bien qu'elle prenne son parti. Milady Bronton est votre amie comme la mienne ; je l'ai prévenue ; elle veut bien me prêter son château, sa chapelle ; son aumônier nous y donnera la bénédiction nuptiale après-demain, si vous y consentez, à l'insu de ma sœur et en présence de quatre ou cinq amis.
Cet arrangement, qui paraissait très simple à la bonne miss Belly, ne plut point du tout à sir Henri ; il éleva des difficultés que sir Clarins s'empressa de lever ; miss Belly elle-même se mit avec Sir Clarins contre son cousin. Ceci, lui dit-elle ; ceci, mon cher Henri, n'est qu'une précaution momentanée. Madame Herbert m'aime ; elle m'a donné mille marques de son affection ; le dépit qu'elle pourra concevoir, et qui n'est au fond qu'une preuve de tendresse pour son frère, sera bien moins violent quand elle saura que c'est moi, son aimable artiste, ainsi qu'elle m'appelle, qui deviens sa belle-sœur : je suis sûre même qu'elle me serrera dans ses bras, et que, loin de nous quitter, elle formera
avec nous la famille la mieux unie et la plus heureuse.
Henri secoua la tête, regarda sa cousine avec attendrissement, et sentit même quelques larmes couler de ses yeux ; mais né bon, sensible et confiant, il ne voulut point affliger sa chère parente, et consentit à tout. Sir Clarins, au comble de la joie, fit donc en secret tous ses préparatifs ; et le jour fixé pour son hymen, il conduisit sir Henri et sa cousine dans sa voiture, chez milady Bronton, qui parut charmée d'un événement aussi heureux pour sa protégée.
Les deux époux sont unis, et l'on ne pense plus qu'à dîner ensemble avec cette gaieté, cette franche expansion
qu'excite toujours un mariage bien assorti. Mais quelle est la surprise de sir Clarins, en voyant entrer au dessert sa
sœur elle-même, madame Herbert !... Sir Clarins voit qu'il a été trahi par milady : il lui lança un regard terrible ;
mais celle-ci se lève, court à madame Hubert, qu'elle embrasse, en lui disant : Venez, ma chère amie, venez prouver à vos hôtes que je leur ai ménagé une surprise agréable... Sir Clarins, vous vous cachiez de la plus tendre sœur, et vous aviez le plus grand tort. Apprenez qu'elle a su vos projets, et qu'elle ne vient ici que pour y donner le plus entier consentement.
Oui, mon frère, s'écrie à son tour madame Herbert, en étendant ses bras vers Clarins ; oui, vous voyez une sœur
enchantée de votre bonheur, ravie surtout que vous ayez fait un choix si sage et si digne de vous. Venez, charmante Belly, ou plutôt ma chère sœur, venez dans mes bras, et sachez tous que si j'ai quelque ressentiment du mystère qu'on m'a fait, je veux vous prouver vos torts à force de soins et d'amitié.
Madame Clarins court dans les bras de madame Herbert ; sir Clarins reste tout étonné des politesses de sa sœur ; sir Henri baisse les yeux, et paraît soupçonner la sincérité de cette femme : cela fait un tableau vraiment piquant, et qui se prolonge pendant un moment de silence. Sir Clarins le rompt, et dit à madame Herbert : Aujourd'hui même vous auriez su, ma sœur, mon changement d'état ; je craignais que vous ne vous autorisassiez de la promesse que je vous avais faite
de passer mes jours auprès de vous. À présent que l'amour m'a fait manquer à cette promesse dictée par la froide
raison, vous êtes libre, ma sœur, de prendre le parti qu'il vous plaira de suivre. Mes papiers sont en règle, votre
fortune est totalement indépendante de la mienne ; j'en ai fait le partage d'une manière qui ne vous est pas défavorable ; vous choisirez une retraite où vous voudrez. — Où je voudrai, méchant, interrompit madame Herbert ! ne sais-tu pas qu'il m'est impossible de me séparer de toi ? ne sais-tu pas que je chéris depuis longtemps ton épouse, et que mon bonheur est désormais de vivre avec elle ? — Non pas, non, ma sœur, s'il vous plaît, il n'en sera rien ; je connais trop votre humeur, vos caprices, vos emportements, pour avoir l'imprudence d'y exposer ma jeune épouse. La différence d'âge met entre vous deux un éloignement insurmontable. Je veux être libre enfin, et je veux que ma femme le soit aussi. Vous aurez donc la bonté de prendre votre parti, ou je prendrai le mien.
Sir Clarins était content de lui : cet acte de fermeté ne lui était pas ordinaire ; il attendait, d'un air très
satisfait, la réponse de sa sœur. Celle-ci, outré à l'excès, mais voulant jouer son rôle jusqu'à la fin, se mordit un
peu les lèvres, puis continua : Il est indigne, Clarins, il est affreux d'injurier ainsi, devant des étrangers, une
sœur qui ne vous a jamais donné que des marques de sa tendresse, qui s'est vouée pour vous au célibat ! Quand c'est vous qui la trompez ; quand c'est vous qui, le premier, manquez à vos engagements envers elle, c'est vous qui vous permettez de lui dire des choses dures, de la bannir de votre maison, de la sienne ! Ah ! Clarins, combien il faut que je rappelle toute notre ancienne amitié, pour oublier un pareil procédé ! J'en aurai la force ; mais que ce soit le dernier ! Que je n'entende plus parler de séparation ! Je conçois bien que vous pouvez avoir le cœur de vous décider à vivre loin d'une sœur qui jusqu'ici a fait votre intime société ; je conçois que vous pouvez la haïr, la détester, lui supposer des ridicules, des torts même ; je conçois tout cela : mais moi, qui n'ai point cette injustice, ce cœur froid, cette âme sèche, je ne puis me separer d'un frère que je chéris, ni me résoudre à passer ma vie loin de sa femme, de sa femme qu'il ne connaît que par moi, dont le bonheur actuel est mon ouvrage, et que je veux traiter à jamais comme ma plus tendre amie !
Madame Clarins, dupe de ce discours artificieux, serre madame Herbert contre son sein, en s'écriant : Oui, bonne sœur, oui, je suis votre amie ; nous nous aimerons toute la vie !
Madame Herbert, poursuit Clarins, vous la voyez, interrogez-la ; demandez-lui si elle consent à se séparer de moi ; je souscris d'avance à sa décision. — Non, non, jamais, reprend madame Clarins ! Monsieur, mon cher époux, accordez-moi la faveur de vivre avec cette digne sœur ; elle sera ma plus douce compagne !
Sir Clarins se tait, mais sir Henri, qui gémit de voir sa cousine aussi facile, veut parler. Madame Herbert s'en aperçoit, et lui ferme la bouche en lui disant ; Sir Henri n'est-il pas aussi de l'avis de sa cousine ? Il connaît
mon attachement pour sa famille, et il me rend assez justice pour croire que je ne puis que m'intéresser au bonheur de mon frère et de son épouse, qui est ma protégée.
Elle sourit en disant ces mots, et sir Henri n'a pas la force de lui dire des choses désagréables. Clarins est ému en voyant les embrassements que se prodiguent les deux belles-sœurs ; il embrasse à son tour madame Herbert, et il est décidé qu'elle restera auprès des jeunes époux, au grand mécontentement de sir Henri, qui n'aurait point consenti à cet hymen s'il eût pu prévoir cet arrangement. Henri néanmoins prend son parti ; il redoute madame Herbert, il chérit la retraite, la solitude et ses glorieux travaux. Il souhaite à sa cousine un bonheur durable, et retourne seul à Briste, où il s'enferme dans son cabinet, avec le ferme projet de n'aller à Surrey que le moins souvent qu'il le pourra. En vain madame Clarins, qui chérit son cousin et regrette sa société, le presse de venir vivre près d'elle, Henri est inébranlable. Il part, et laisse tout le monde pénétré de ce qu'on appelle sa misanthropie, excepté madame Herbert,
qui, trop fine pour ne pas voir toute la haine que lui à vouée ce jeune homme, est enchantée de son absence.
Qu'on ne croie pas que cette méchante femme nourrissait encore l'espoir de le séduire ou de l'épouser ; elle ne songeait qu'à le perdre, et avec lui, sa belle-sœur, et peut-être son frère à qui elle en voulait beaucoup de son
mariage. Ce n'était que dans l'intention de dresser ses batteries de bien loin qu'elle avait joué le sentiment, afin
de rester dans la maison et d'être plus libre d'y exécuter ses funestes projets. Milady Bronton, qui, sans avoir sujet
d'en vouloir à miss Belly, voyait avec envie son élévation, avait appris à madame Herbert l'hymen qu'on allait faire chez elle, et toutes deux avaient arrangé la scène de fausse tendresse que nous avons vue plus haut. Madame Herbert donc accable pendant quelque temps sa belle-sœur de ses caresses ; elle fait tous les jours à son frère des compliments nouveaux sur le choix qu'il a fait, et par ce moyen elle s'insinue si bien dans sa confiance, qu'elle devient bientôt maîtresse absolue de son cœur et de son jugement. Quand elle est à ce point de pouvoir, elle commence les premières scènes du drame qu'elle a imaginé... Conduite atroce, vengeance affreuse, exercée pour un intérêt étranger, sur une victime innocente, enceinte, hélas ! et qui n'avait plus qu'un mois à attendre pour devenir mère ! ...
Sir Henri n'était pas venu trois fois à Surrey depuis huit mois que sa cousine y était établie. Madame Clarins, qui chérissait ce bon parent, voyant qu'il était devenu si froid envers elle, fit un jour la partie d'aller le surprendre à Briste : elle communiqua son projet à madame Herbert qui l'approuva et lui proposa de l'accompagner. La partie ainsi arrangée, les deux dames partirent un matin, en disant à sir Clarins qu'elles allaient à Briste, et qu'elles ne reviendraient que le lendemain. Dans la journée, une espèce de paysan se présenta chez sir Clarin, et demanda à lui parler en particulier. Introduit dans son cabinet, le paysan, après avoir bien examiné s'il n'était entendu de personne, lui dit tout bas : J'vous demandons ben pardon, monseigneur... — Monseigneur ! je ne suis point un grand seigneur, mon ami, je suis ton égal, appelle-moi monsieur. — Eh ben ! monsieur donc, j'vous d'mandons ben pardon, si j'prenons tant d'précautions pour vous parler sans témoins ; c'est que, voyez-vous j'craindrions trop de vous faire rougir d'vant du monde. — Rougir, mon ami ! l'honnête homme ne s'y expose jamais, et je ne crois pas... — Pardon ; mille fois pardon : mais c'est que... voyez-vous... la misère où j'suis... l'ingratitude d'une fille, mon enfant, qui
m'a fait ben de la peine !... — Parlez sans vous troubler ; et surtout essuyez vos larmes ; je n'aime point qu'un homme ait la faiblesse de pleurer devant son semblable. — Eh ! comment ne pleurerais-je pas, mon bon monsieur ! vous-même vous allez bientôt à votre tour... — Mon ami, est-ce que le chagrin aurait altéré votre raison ? — C'est ça, monsieur, oui ; j'sommes si malheureux ! — Bien ! contez-moi vos malheurs ; si je puis les soulager... — Oh ! vous le pouvez, oui ; il n'y a que vous au monde qui puissiez adoucir ma peine. — Eh bien ! parlez donc. — C'est que vous allez p'têt vous fâcher, me chasser, que sais-je ? — Parlez toujours ; voyons, qu'avez-vous ? — Je n'sommes qu'un pauvre paysan, monsieur ; mais j'ons la probité, et de ce côté-là j'égalons toutes les naissances et toutes les fortunes du monde. — Je n'en doute pas. — J'n'avions qu'une fille, qu'était jolie ! oh ! All' m'a quitté si jeune, que j'aurions ben de la peine à la reconnaître ; mais j'noserions pus paraître devant elle. — Pourquoi ? — C'est qu'elle est devenue si grande dame ! — Eh bien ! c'est une raison pour que vous la voyiez, pour qu'elle adoucisse votre sort. Quelle est-elle ? La connais-je ? — Si vous la connaissez ! C'est votre épouse. — Ciel ! que dis-tu ? Miss Belly !... — Belly, oui, c'est ben son nom ; mais elle n'est pas pus miss que moi. — Ma femme est ta fille ! — V'là l'mot lâché ; vous allez me chasser à présent ? — Non, non, parle ; explique-toi. Tu dis... — Je dis, monsieur, que j'sommes le père de c'te jolie fille que vous avez épousée. Elle a quitté de bonne heure ma chaumière, et c'n'est que d'puis queuqu'jours que j'ons appris la fortune brillante qu'elle a faite. — Malheureux ! prends garde à te tromper. — Je n'me trompons point ; elle a été élevée à la ville, chez une belle dame, qui lui a apris la musique, la peinture, tout plein de belles choses ; mais tout ça ne li a pas appris à respecter son père, à soulager sa misère, à le consoler dans ses vieux jours. — Allons tu es un fou, bonhomme ! Ma femme était orpheline : elle et son cousin n'avaient plus de parents, lorsque.... — Son cousin ! qu'est-ce que c'est que son cousin ; j'nons jamais eu d'frère ni d'sœur ; Belly ne peut avoir ni cousin ni cousine. — Ciel !... comment ! sir Henri qui demeurait avec elle, qui... — Sir Henri ! je n'connais pas ça, moi. — Grand Dieu !...
Sir Clarins cache son visage de ses deux mains, et n'ose se livrer à la foule de réflexions douloureuses qui assiègent son esprit ; mais toujours persuadé que le paysan confond, qu'il se trompe ou qu'il a perdu la tête, il continue à l'interroger. Mon ami, lui dit-il, tremblez de m'en imposer, et surtout donnez-moi des preuves de ce que vous
avancez. Qui êtes-vous, d'abord ? comment vous nommez vous ? — On m'appelle Tom Denk ; je suis né et toujours cultivateur à Forshire, hameau qui est à vingt milles d'ici ; c'est là que, veuf de bonne heure, j'él'vions tranquillement not'fille Belly aux travaux d'la campagne, lorsqu'une belle dame passe un jour, me d'mande ma fille pour faire son éducation et l'emmène à Londres. — Comment se nommait cette dame ? — Lady Waring. Elle est morte un beau jour, c'te lady Waring ; et depuis sa mort j'nons jamais su où c'que not' fille s'était retirée. J'ons su seulement qu'elle faisait des portraits pour le monde ; j'i ons écrit let' su' let', ou plutôt j'i ons fait écrire par notre recteur, et... — T'a-t-elle répondu ? — Queuquefois. — As-tu de ses lettres ? — Vraiment, j'crais que j'les ons oubliées. (Il se fouille.) Ah, mon Dieu ! oui... Non, non, v'là paquet, voyez vous-même ; vous connaissez son écriture ?
Sir Clarins prend, en tremblant, le paquet de lettres que le paysan lui donne ; il en ouvre une, et lit :
Ma chère fille, celle-ci est pour...
LE PAYSAN.
Ah ! c'tell'là, c'est une lettre de moi où c'que j'li demandais... Lisez-la, vous verrez sa réponse après.
SIR CLARINS lisant.
«Ma chère fille, celle-ci est pour te demander si tu es toujours le sentier de l'honneur. Je te dirai que mes deux dernières vaches sont mortes, et que je suis ruiné. On dit que tu gagnes de l'argent à peindre le monde ; tâche donc de m'envoyer quelque chose. C'est la vingtième fois que je t'en prie, et jamais tu n'as égard à ma prière. Si tu refuses celle-ci, je te prédis que le malheur te poursuivra comme il poursuit les enfants ingrats. Tu enverras la somme au recteur Sompton, à Forshire.
Je suis ton père,
Tom Benk.»
LE PAYSAN.
Tenez, v'là c'qu'all' m'a répondu.
SIR CLARINS lisant, et confondu de reconnaître l'écriture de sa femme..
«Digne recteur...»
LE PAYSAN.
C'est au recteur de not' paroisse qu'all' écrit.
SIR CLARINS lisant.
«Digne recteur, je suis désolée d'apprendre les malheurs qui sorti arrivés à celui que je respecte et que je chéris tant, ce vertueux Tom Benk...»
LE PAYSAN.
All' n'me nomme pas son père ; non ; all' en rougirait trop !
SIR CLARINS continuant.
«Malheureusement je ne puis rien pour lui ; moi-même je suis si infortunée ! Les arts sont une triste ressource pour ceux qui s'y livrent ; et de tous les états de la vie, si c'est le plus beau, c'est le moins lucratif. Des compliments, oh ! on nous les prodigue ; mais la fortune semble fuir notre atelier pour aller enrichir l'exacteur et le corrupteur de son pays. J'ai peu de portraits dans ce moment-ci ; pour le jeune homme, vous connaissez sa tête, et le peu de ressources de l'art qu'a professe...»
LE PAYSAN.
Le jeune homme ! v'là qui n'a jamais été clair pour moi.
SIR CLARINS soupirant, puis poursuivant.
«Dites donc au bon Tom qu'il cesse de me persécuter. En vérité, ce serait tout ce qu'il pourrait faire si je lui devais mon éducation et le peu de talents que je possède. C'est vous que j'en dois remercier, bon recteur, vous et cette respectable lady Waring, que j'ai trop tôt perdue... Adieu, homme vertueux ; ne dites point mon adresse nouvelle à celui qui vous a fait m'écrire : je veux me délivrer de ses importunités, quoique je ne cesse de faire des
vœux au Ciel pour cet homme à qui je dois la vie !»
LE PAYSAN.
À qui je dois la vie ! c'est ben heureux qu'all' en convienne... Voyez, voyez les autres lettres !
Sir Clarins, affecté au-delà de tout ce qu'on peut dire, jeta un coup-d'œil sur deux ou trois autres billets adressés
de même par miss Belly au recteur de Forshire, et qui tous parlaient du vieux Tom, à l'exception qu'elle ne l'y nommait jamais son père ; ce qui aurait frappé sans doute un homme qui aurait soupçonné des ennemis à son épouse. Mais madame Clarins n'était entourée que d'amis ; personne au monde ne pouvait avoir l'intention de lui nuire. La réflexion n'en vint pas même à l'esprit de son époux. L'infortuné ne put que se jeter dans un fauteuil, en s'écriant : Ô mon Dieu ! Henri n'est point son cousin !
L'adroit paysan se récria encore sur ce cousin. Il était fils unique, disait-il, et d'un père qui n'avait jamais eu ni
frère, ni sœur... Cet homme semblait prendre à tâche d'appuyer sur ce qui pouvait nuire à sa prétendue fille : c'était une gaucherie ; il la sentit à la fin, voyant surtout que sir Clarins le regardait d'un œil étonné, il voulait réparer un peu sa sottise, en se récriant sur la vertu de sa fille, dont il n'accusait que l'oubli et l'ingratitude. Mais
le trait était enfoncé dans le cœur de l'époux malheureux, il croyait voir dans sir Henri un amant avec lequel miss Belly avait vécu librement avant son mariage, et pour qui elle pouvait encore trahir les devoirs d'une épouse,
puisqu'elle avouait tout haut son extrême tendresse pour lui... À la fin, sir Clarins se leva : Reste ici, mon ami, dit-il au paysan, madame n'y est point, elle n'y reviendra que demain, je veux qu'elle te voie, qu'elle embrasse son
père en ma présence ; mais, surtout, ne dis à personne ici que tu es son père ; ne révèle à qui que ce soit aucun des
secrets que tu m'as confiés ; j'ai mes raisons, que tu sentiras après. — Je ne pouvons rester ici plus d'un jour, répondit le paysan un peu interdit : j'ons des emblaves de labourage qui sont pressées, oh ! pressées ; mais c'est l'affaire de huit jours au plus. Je reviendrons, je vous promettons de revenir, et de rester même tout le temps que
vous voudrez ben me garder ; mais pour aujourd'hui... — Qu'espérais-tu donc en venant ici ? — Voir not' fille, voir
not' gendre, et repartir bien vite. — Un jour de plus seulement. — Impossible, mon bon monsieur, impossible !...
Sir Clarins fit tous ses efforts pour retenir le paysan, qui s'obstina à partir sur-le-champ. Sir Clarins exigea qu'il
lui laissât les lettres de sa femme. Tom Benk y consentit, et partit bientôt, comblé des présents de Clarins, qui
croyait réparer par ses bienfaits l'ingratitude de sa femme envers son père.
Qu'on juge de l'état de sir Clarins après le départ du paysan ! C'était moins la naissance de Belly et le mystère qu'elle en avait fait qui l'affectaient, que la liaison de cette jeune personne avec un jeune homme, sous le titre de son cousin. L'infortuné sentit profondément tous les traits de la jalousie et du mépris. Mais pour mieux s'assurer de l'intelligence du couple perfide, il se transporta soudain chez milady Bronton, qui, à ce qu'elle lui avait dit plusieurs fois, avait connu la famille de Belly et d'Henri... Milady Bronton n'était point chez elle : amie des plaisirs et de la parure, des fêtes qu'on allait donner au Colisée de Londres l'avaient attirée dans cette capitale, où elle devait passer six semaines. Sir Clarins, désolé de ce contretemps, aurait bien fait tourner sur-le-champ son cocher vers Londres, tant il était impatient de s'instruire du sort de sir Henri ; mais il préféra ne point faire
d'éclat qu'il n'eût consulté sa sœur madame Herbert, en qui il avait une extrême confiance, et qui d'ailleurs avait voué à sa coupable épouse la plus tendre amitié. Ce parti pris, on devine avec quelle agitation il passa la nuit et
attendit le lendemain le retour des deux dames.
Elles arrivent : madame Clarins saute au cou de son mari. Mon cousin, lui dit-elle, te fait mille compliments ; il se porte à merveille ; mais il ne vient pas nous voir parce qu'il finit son grand ouvrage, celui où il fait un
si beau rôle pour mistriss Goher.
À ce mot de mon cousin, sir Clarins fronce le sourcil, et se dérobe aux embrassements de sa femme, qui, jeune
et vive, ne s'aperçoit pas de l'altération de ses traits. Elle remarque bien son air un peu froid ; mais elle l'attribue au regret qu'il a eu d'être pendant vingt-quatre heures éloigné d'elle. Bientôt elle passe dans son appartement pour y changer ses habits de voyage ; et sir Clarins saisit ce moment pour prier sa sœur de venir lui parler en particulier chez lui, aussitôt qu'elle aura terminé sa toilette. Madame Herbet a l'air tout étonné ; elle lui demande s'il a été malade ? il lui répond que non. Madame Herbert lui promet de venir bientôt le rejoindre.»
1. The Road to Ruin, en français, Le Chemin de la ruine.
TRENTE-NEUVIÈME SOIRÉE.
LA TRAHISON.
Suite de l'histoire de mistriss Belly Clarins.
«Madame Herbert quitte en effet sa belle-sœur sous un prétexte quelconque, puis elle monte chez son frère, qu'elle trouve la tête appuyée sur un secrétaire et les yeux baignés de larmes. Eh, bon Dieu ! qu'avez-vous, sir Clarins ? lui demande cette femme astucieuse. — Ma sœur, ma sœur, plaignez-moi, consolez-moi, je suis au désespoir ! — Eh, grand Dieu ! que vous est-il arrivé ? — Le plus grand des malheurs ! j'ai perdu bonheur, estime, amour, confiance ; j'ai tout
perdu !... — Que me dites-vous là ? Expliquez-vous de grâce ; je ne vous entends pas ! — Ma sœur, vous avez connu ma femme avant moi. — Oui, j'ai eu le plaisir de la connaître avant vous, cette charmante femme. — Cette charmante femme ! ah, dieux ! un monstre, ma sœur ! un monstre que je déteste ! — Mon frère, quel égarement ! — Elle m'a trompé, ma sœur ; elle vous a trompée, elle a abusé tout le monde. — Vous m'effrayez ! — Henri n'est point son cousin. — Plaît-il ? —
Elle n'est point orpheline. J'ai vu son père ; je l'ai vu. C'est un paysan dans la plus grande misère. — Comment ? —
Elle a abandonné son père pour vivre avec un amant. Point de doute, ma sœur, Henri est son amant. — Quel conte me faites-vous là, mon frère ! je vous écoute, et ne puis vous comprendre. Qui a pu vous faire un roman aussi invaisemblable ? — Oui, ma sœur, vous avez raison, tout cela est invraisemblable ; mais tout cela est. — Henri ?... — N'est point son cousin. — Et son père ? — Je l'ai vu, vous dis-je. — Vous l'avez-vu ? — Oui ; et jamais ni lui, ni
son père, n'ont eu de parents autres que Belly. — Voilà qui est singulier. — Qui vous a dit qu'ils étaient parents ?
En avez-vous eu des preuves ? — Des preuves ! mais non... Tout le monde le disait. — C'est qu'ils le disaient à tout
le monde. — Milady Bronton — Ah ! milady Bronton sait cela ; allons la voir. — Elle n'est point ici. — Où est-elle donc ? — À Londres. — À Londres ? eh bien ! je pars pour Londres, moi ; oui, mon frère, j'y vais dans ce moment. Il vaut mieux que ce soit moi qui m'informe... vous êtes trop ému, vous. J'y vais, mon frère ; mais, je vous le jure, c'est pour vous contenter, car je ne crois pas un mot... — Ah ! vous ne croyez pas... Eh bien ! vous connaîtrez peut-être son écriture. Lisez ses lettres, et voyez de quelle manière elle y traite son père !
Madame Herbert a l'air de dévorer les lettres de Belly... Elle reste un moment confondue ; puis se levant tout à coup : Je pars, s'écrie-t-elle, oui, je veux savoir si milady Bronton, qui connaît ces jeunes gens depuis longtemps, m'en a imposé. Ce serait affreux ! Se jouer ainsi de l'honneur d'une famille ! Ah ! milady, milady ! nous allons voir ! Je pars, mon frère ; mais, pour Dieu, promettez-moi de suspendre toute explication avec votre épouse jusqu'à mon retour. Mon frère, j'exige de vous cette retenue ; il vaut mieux attendre que nous ayons toutes les preuves ! Me le promettez-vous ? — Ma sœur !... je... Eh bien ! oui, je vous le promets ; mais à condition que vous me jurerez, à votre tour, d'être sincère, et de me rendre exactement tout ce que vous aurez appris de milady Bronton. Je connais votre affection pour ma femme ! — Elle est forte, il est vrai ; mais, pour le bonheur de mon frère, je tâcherai de la surmonter ; oui, je tâcherai de la surmonter.
La méchante femme essuie les larmes de sir Clarins, elle le console, elle pleure même avec lui pour rendre la chose plus touchante ; puis, après lui avoir fait répéter son serment de ne rien dire à sa femme qu'elle ne soit revenue, elle monte dans sa voiture et part pour Londres, où elle va mettre dans ses intérêts la jalouse milady Bronton, qui a juré à la pauvre Belly une haine éternelle depuis qu'elle l'a vue faire fortune.
La pauvre Belly !... Elle ignore, hélas, tout ce qui se trame contre elle et contre son intéressant parent. Cette
épouse modeste, sensible et douce, demande son époux, on lui dit qu'une migraine affreuse le retient chez lui : elle y vole, sa porte lui est fermée. Elle s'inquiète, elle s'informe ; on ne peut lui répondre. Pour accroître sa douleur,
cet époux invisible se fait servir chez lui quelques légers aliments. Il ne veut voir personne, pas même son épouse.
Pas même son épouse ! que cet ordre est dur pour la sensible Belly ! Voilà la première fois qu'elle est repoussée
par l'homme qui, jusqu'à ce moment, l'a accablée des marques de son affection. Qu'a-t-il ? que lui est-il arrivé ?... Elle demande madame Herbert. Madame Herbert, lui dit-on, vient de monter en voiture ; on ne sait où elle est allée... La pauvre Belly soupire, se résigne, et attend qu'on lui explique ces allées, ces venues, tout ce mystère auquel elle
ne comprend rien.
Sur le soir elle entend le bruit d'un carrosse qui entre dans la cour ; elle vole sur l'escalier, c'est madame Herbert qui revient. Ah ! vous voilà ma chère amie ! lui dit Belly ; pourriez-vous m'expliquer ?... — Rien, rien, ma chère enfant ; laissez-moi, laissez-moi parler à votre époux...
Madame Herbert monte ; Belly veut la suivre ; madame Herbert la prie de rester chez elle, puis elle lui serre la main en lui disant avec le ton de l'intérêt : Vous saurez tout... Pauvre femme ! vous avez des ennemis bien cruels !...
Madame Herbert n'en dit pas davantage ; elle monte précipitamment chez sir Clarins, s'y enferme avec lui, au grand étonnement de madame Clarins, qui attend chez elle la fin de cette bizarre aventure.
Madame Herbert, seule avec sir Clarins, s'assied dans un fauteuil. Sir Clarins n'ose l'interroger. Eh bien ! lui dit-il...
Madame Herbert se lève, fait quelques tours dans la chambre, et revient s'asseoir sans dire un mot. Sir Clarins
l'interroge une seconde fois. Eh bien ! ma sœur, milady Bronton !... — Eh bien ! mon frère, milady Bronton n'en
sait pas plus que nous. — En vérité ?... Il me semble cependant lui avoir entendu dire qu'elle avait connu le père
de Belly et celui de Henri ? — Oui, elle a connu le père de Belly ; c'est en effet un paysan de Forshire. — Fort
bien... Et celui de sir Henri ? — Celui de sir Henri ?... c'est un homme de paille, comme on dit, qu'on lui avait présenté comme tel. Elle a découvert depuis la vérité, la cruelle vérité, ils ne sont point parents. — Ils ne sont point... que sont-ils donc ? grand Dieu ! — Mon frère, calmez-vous, apaisez-vous. Je suis... oui, je suis désespérée d'être obligée, par la tendresse que je vous porte, d'aggraver vos peines, de nuire à une femme que j'aimais, que j'estimais... mais il faut que je vous dise tout. — Tout ? Y a-t-il donc encore quelque chose ? — Avant de venir s'établir à Briste, Belly et son prétendu cousin avaient été obligés de quitter Londres, où leur commerce scandaleux était la fable de tout le monde. — Et je ne me suis douté de rien ! aveugle confiance ! — Depuis son mariage, Belly... — Depuis son mariage ?... — Belly a vu souvent Henri ici... dans sa chambre à coucher. — Ciel ! (Sir Clarins fixe madame Herbert.) Ma sœur, d'où savez-vous cette singulière circonstance ? — De votre garçon jardinier, qui l'a vu
souvent ; oui, qui a souvent vu Henri monter par-dessus le petit mur de la basse-cour, et s'introduire dans le
corps-de-logis que vous avez donné à votre épouse. — Et pourquoi... grand Dieu !... pourquoi mon garçon jardinier n'a-t-il point tiré sur ce corrupteur ? Pourquoi ce garçon jardinier ne m'a-t-il pas averti ? — On lui avait donné la pièce pour se taire : aussi n'est-il plus ici. Je l'ai rencontré sur la route : il m'a fait ce cruel aveu ; et m'a quittée en me jurant que jamais on ne le verrait à Surrey. — Ma sœur !... — Du courage, mon frère... Pauvre frère ! être trompé aussi cruellement !... Si je m'étais jamais doutée ! vraiment, hier et ce matin, chez sir Henri où j'ai accompagné votre coupable épouse... j'ai bien remarqué des libertés qui... que je... mais je les croyais parents, moi ; j'étais simple et crédule comme vous. — Ma sœur, quel parti prendre ? — Vous n'en avez qu'un à suivre ; mais il faut de la tête pour l'exécuter. C'est, avant de faire un éclat, toujours scandaleux, de confiner votre femme, jusqu'après ses couches, dans la petite ferme que vous avez acquise, à deux milles d'ici. Il y a un petit pied-à-terre, un logement de maître qui est assez commode... J'irai, moi, j'irai ; si vous y consentez, m'y établir avec elle ; je veillerai sur ses actions ; j'aurai soin d'écarter Henri, et lorsque cette femme coupable vous aura donné l'enfant que l'hymen vous accorde, vous vous séparerez d'elle pour jamais. — L'enfant, ma sœur !... est-il bien mon enfant ? — Oh ! oui ; pourquoi vous imaginer ?... Elle est devenue enceinte dès les premiers jours de son mariage : c'eût été bien atroce à elle !... — Mais ces visites nocturnes du monstre qui... — Oh ! cela est arrivé deux ou trois fois depuis huit mois. Rassurez-vous, sir Clarins ; soyez père, mais ne soyez plus époux. — Il faut que je la voie ; que je l'accable de reproches. — Voilà bien le projet d'une tête exaltée ! Vous la verrez, vous l'accablerez de reproches, n'est-ce pas ? Elle niera tout, elle pleurera, elle s'évanouira ; vous vous attendrirez, vous pardonnerez, et vous serez toujours dupe. — C'est une injustice criante de la bannir sans lui expliquer... — Mon Dieu, mon frère, expliquez, parlez, faites ce que vous voudrez ; je suis même bien fâchée de vous avoir donné un conseil qui contrarie mon cœur, contre une amie
que j'aurais dû protéger, défendre et justifier, en vous déguisant la vérité. Voyez la singularité du personnage que
je joue ici : par amitié pour mon frère, il faut que je perde mon amie. Après tout, l'infortunée n'a que moi ici pour
prendre ses intérêts. Je change de dessein, mon frère, et je vous engage bien fort à pardonner tout ; cela lui fera
peut-être quelque impression. — Que vous êtes cruelle, ma sœur ! peut-on pardonner de pareils outrages ?... Non, je me décide à suivre votre premier conseil. Qu'elle aille loin de moi me donner le fruit d'un hymen malheureux, et je la rends pour jamais à l'amour qu'un autre lui a inspiré. Ma sœur, faites les préparatifs nécessaires, et daignez vous charger de lui annoncer mes dispositions à son égard. — Non, mon frère ; il m'en coûte trop de l'affliger. — Préférez-vous mon désespoir, et mon déshonneur ? — Pauvre Belly tu es en effet bien coupable ! — Si elle l'est ! — Allons, je me résigne donc à punir l'épouse pour rendre le bonheur à l'époux. Je suivrai vos avis, mon frère : je la conduirai dès demain matin à la ferme de Voor, et j'y resterai avec elle un mois, deux mois s'il le faut, jusqu'à ce qu'elle soit devenue mère. Je vous écrirai, mon frère, et vous serez instruit, jour par jour, de sa conduite, de ses moindres démarches. — Dites-lui, ma sœur, que je sais tout. — Oh ! tout. — Que je la déteste autant que je l'aimais. — Sans doute. — Et que je ne me suis determiné à me séparer d'elle que d'après les preuves les plus certaines de sa perfidie. — D'après des preuves sans nombre et irrécusables. — Allez, ma sœur, allez ; je vous remets toute ma
confiance et tous mes droits d'époux sur la plus perfide des females.
Madame Herbert, après cette explication qui favorise ses projets, descend chez miss Belly, qu'elle trouve plongée
dans la plus mortelle inquiétude. — Qu'y a-t-il, ma sœur ? lui cria celle-ci. — Ma pauvre sœur, il faut vous décide à rester pendant quelque temps éloignée de votre époux. — Ciel ! et pourquoi ? — On vous a noircie dans son esprit ;
des méchants, des ennemis secrets lui ont fait entendre que sir Henri n'est point votre cousin. — Est-il possible
qu'une calomnie aussi atroce... — Les explications que j'ai été prendre aujourd'hui à Londres auprès de milady
Bronton ne l'ont point convaincu, il veut se donner le temps d'éclaircir ce qu'il appelle le mystère de votre naissance, que vous avez eu tort en effet de ne point lui dévoiler depuis votre mariage. — Cela pouvait-il l'intéresser ? Je lui ai dit en somme que mon père et ma mère étaient morts lorsque j'étais en bas âge ; que le respectable recteur d'un petit village avait pris soin de moi et de sir Henri, mon cousin, orphelin comme moi, jusqu'au moment où une grande dame m'a emmenée à Londres... Mais je vous ai donné vingt fois, à vous ma bonne amie, les détails de mon éducation : il fallait donc les lui rapporter. — Aussi je n'ai pas manqué de lui dire tout ce que vous m'aviez appris : il a traité mon récit de fable, de roman fait par vous pour me tromper et l'abuser avec moi. — Mais je puis donner des preuves. — Il n'en veut point. — Il faut donc qu'il ait le droit de m'accabler sans m'entendre ! — Il vous
entendra, mais quand le temps aura calmé sa tête, que je connais violent et prompte à se démonter. Ma chère, il faut vous résoudre à passer quelques jours à la campagne. Vous connaissez la ferme de Voor, c'est un charmant séjour, je vous y accompagnerai. Oh ! je lui ai bien promis de ne pas vous abandonner dans votre malheur. Vous pouvez être injuste, lui ai-je dit ; mais moi, je ne serai jamais froide ni insensible à l'amitié.
Madame Clarins embrassa son adroite ennemie, qui vint à bout, après mille autres raisons, de la déterminer à la suivre le lendemain matin. Ainsi, cette méchante madame Herbert se jouait de deux personnes sous les dehors de la plus franche amitié. Le lendemain matin, madame Clarins, qui avait passé une nuit cruelle, demanda à voir son époux. On lui dit qu'il était sorti pour la journée. Elle monta donc en voiture les yeux baignés de larmes, et presque évanouie dans les bras de madame Herbert, qui feignait aussi la plus grande tristesse. Un incident néanmoins presque dérange les projets de cette dernière. Sir Clarins, qu'on disait absent, ne l'était point. Il ne put se résoudre à se séparer de sa femme sans la voir, et il parut en effet au moment où la voiture allait partir. Madame Clarins, qui l'aperçut, lui cria de
dedans la voiture : Cruel époux ! homme injuste et barbare ! de quoi me punis-tu ? Tu n'as pas seulement voulu
m'entendre !
Sir Clarins s'approcha, troublé : Madame, lui répondit-il, connaissez-vous Tom Benk ? Connaissez-vous cet homme à qui vous devez le jour ? — Oui, monsieur, je le connais. — Et lady Waring ? — Elle fut ma protectrice. — Et ces lettres de vous, les reconnaissez-vous ? — Sans doute ; elles sont écrites au digne recteur de Forshire. — C'est assez, madame ; jamais vous ne me reverrez !...
Sir Clarins rentre, et la perfide madame Herbert, qui tremblait de tout son corps, donna ordre au cocher de fouetter les chevaux. L'infortunée Belly désespérée de ce contretemps fit quelques reproches à sa belle-sœur de la
précipitation qu'elle venait de mettre à partir. Il m'aurait entendue, ajouta-t-elle ; il m'aurait expliqué... — Quoi ?
ce qu'il ignore lui-même ? Ne voyez-vous pas qu'il est comme insensé ! — Qu'a-t-il voulu me dire en me citant ce Tom Benk, ce vieux laboureur que je n'ai jamais revu depuis plus de dix ans ? — Je ne sais. — Je lui dois le jour, dit-il ! la vie, à la bonne heure. Il est vrai, et je crois que je vous ai déjà raconté ce trait ; il est vrai qu'élevée chez le recteur de Forshire, à qui mon tuteur, l'exécuteur testamentaire de mon père, payait pour moi une forte pension, le feu prit une nuit au pavillon de la maison où je logeais avec une gouvernante ; l'incendie fit en un moment des progrès si rapides sur ce bâtiment construit de bois, que je serais devenue incessamment la proie des flammes, sans le courage d'un paysan qui, traversant la foule des gens appelés pour éteindre le feu, me prit dans ses bras, et me porta mourante dans sa chaumière, où je revis le jour pour remercier et bénir mon libérateur. Ce paysan se nommait Tom Benk,
je lui devais, et je conserverai pour lui jusqu'au tombeau la plus grande reconnaissance ; mais cet homme, peu
fortuné, était devenu exigeant. Non content des présents que le recteur, mon tuteur, et moi, nous lui avions faits déjà, il m'écrivait sans cesse à Londres des lettres dans lesquelles il me demandait de l'argent ; je lui répondais que je n'en avais point ; je le priais de ne point m'importuner davantage, et ce sont mes réponses que mon époux vient de me montrer. Que signifient-elles contre moi ? Par qui lui ont-elles été remises ? Par le recteur, ou plutôt par Tom Benk lui-même. Cet homme serait-il devenu mon ennemi, parce que je n'ai pu lui rendre de très grands services ? Ou bien est-il l'agent de mes ennemis ? Voilà ce que je ne puis concevoir !... Mon époux me cite Tom Benk, le recteur, lady Waring ; et puis il ajoute : C'est assez !... Qu'est-ce que cela veut dire ? Ma chère sœur, parlez, ne vous a-t-il point expliqué ?... — À moi ? point du tout. Voilà la première fois que je l'entends citer des noms qui me sont absolument inconnus. Tout son grand grief contre vous, c'est qu'on lui a assuré que sir Henri ne vous fut jamais parent. — C'est une chose sur laquelle on peut consulter le recteur de Forshire, et Tom Benk lui-même, qui nous a vus, Henri et moi, élevés tout jeunes dans la maison du recteur. D'ailleurs, dans tous les cas possibles, la pureté de nos mœurs, l'honnêteté de notre intelligence peuvent être attestées par tout Londres. C'est une cruauté ! Il y a là-dessous un mystère impénétrable ! Il faut que je sois bien malheureuse pour avoir des ennemis aussi méchants, moi
qui n'ai jamais fait que du bien à tous ceux qui m'ont entourée !...
Eu causant ainsi, les deux dames arrivèrent à la ferme de Voor, où tout fut bientôt mis en état de les recevoir.
Madame Clarins s'empressa d'écrire à son époux une lettre dans laquelle elle lui protestait que les liens du sang
l'unissaient à sir Henri : elle écrivit de même à sir Henri ; mais, dans la crainte de compromettte son époux avec ce
jeune homme, dont elle connaissait la tête vive et bouillante, elle lui marqua seulement qu'une indisposition l'engageait à prendre l'air de la campagne. Elle lui donnait son adresse ; et l'engageait à venir la voir. Madame Herbert
fut chargée de faire mettre les deux lettres à la poste, et l'on peut deviner l'usage qu'elle en fit. Cependant sir
Henri, qui ignorait le malheur de sa cousine, se préparait à faire un voyage qu'il préméditait depuis longtemps.
Le jeune artiste voulait voir les différentes villes de la Grande-Bretagne, afin de s'instruire et de se distraire un peu des ennuis de la solitude. Sir Henri avait un domestique, nommé Drik, que madame Herbert avait mis, à force d'argent, dans ses intérêts. Drik rendait compte à cette méchante femme de toutes les démarches, de tous les projets de son maître. Il y avait déjà trois semaines que la pauvre Belly était confinée dans la ferme de Voor, attendant à tout moment son époux, qu'on la flattait devoir venir, lorsque madame Herbert apprit que sir Henri se préparait à voyager. L'artificieuse mégère, qui avait ses projets, lui fit remettre adroitement un billet conçu en ces termes :
«À l'aimable Henri,
Vous êtes sensible et généreux ! différez en grâce votre voyage, ne partez pas encore ; attendez que vous ayez reçu un second avis de la femme infortunée qui souffre pour vous, et qui vous adore plus que jamais. Elle est forcée d'employer le mystère et une main étrangère pour ne point vous perdre avec elle.»
Sir Henri ne comprend rien à ce billet. Quelle est cette femme infortunée qui souffre pour lui ? il ne connaît
personne, il n'a point d'inclination dans le cœur ; peut-il en avoir inspiré à une inconnue qui ne se nomme point
et dont il n'a jamais entendu parler ?... Allons, allons, c'est un tour qu'on lui joue ; c'est quelqu'un qui s'amuse de sa froideur, de son insensibilité, peut-être de son amour pour les romans, pour les aventures extraordinaires. Sir
Henri, sans mettre à ce billet plus d'importance qu'il n'en mérite, le laisse sur une table, et rentre dans son cabinet pour se livrer à ses travaux littéraires. Drik, suivant les instructions de la mégère, s'empare du billet, et se transporte à Surrey, chez sir Clarins, qu'il demande à voir en particulier. Le drôle dit à sir Clarins qu'il est chargé pour lui d'une lettre de son maître : il fouille dans ses poches, en tire plusieurs papiers, laisse adroitement
glisser par terre le billet fatal ; et feignant d'avoir perdu la lettre de sir Henri, il se contente de dire à sir
Clarins : Je me rappelle seulement, monsieur, que le but de cette lettre était pour demander à monsieur à quelle heure mon maître pourrait se présenter chez lui pour lui demander un entretien particulier. — À toute heure, répond avec humeur sir Clarins ; dis à ton maître, néanmoins, que je crois n'avoir rien à démêler avec lui, à moins qu'il ne veuille me donner satisfaction de l'outrage qu'il m'a fait.
Le domestique ouvre de grands yeux, feint de ne rien comprendre à cette interpellation, et il se retire. À peine est-il parti, que sir Clarins remarque à terre un billet décacheté ; il le ramasse, l'ouvre, et, pénétré de douleur,
il ne doute pas que ce billet n'ait été écrit à sir Henri par son épouse. Sans chercher à deviner comment ce papier
est resté entre les mains de Drik, il monte à cheval, et se rend soudain à la ferme de Voor, qu'il n'a pas vue
depuis que Belly y demeure. Il descend dans une auberge à quelques pas de la ferme, y fait appeler sa sœur, et lui communique la funeste découverte qu'il vient de faire. Madame Herbert croise les mains sur sa poitrine en signe
d'étonnement, et déclare qu'elle ne comprend pas comment sa prisonnière a pu écrire à sir Henri sans qu'elle s'en
aperçut... Elle m'a pourtant bien juré, s'écrie-t-elle, que ce jeune homme est son cousin ! Ah ! elle l'adore toujours ! La perfide ! je vais la surveiller plus que jamais : il le faut. Envoyez-moi votre nouveau valet de chambre, Frank ; c'est un homme ferme, qui ne connaît point votre épouse, qui par conséquent ne peut avoir pour elle ni respect ni égards. Je vous réponds qu'avec son aide je forcerai bien Belly à ne faire que ce que je voudrai, que ce que je saurai au moins. — Je veux la confondre, s'écrie à son tour sir Clarins ! Je veux lui reprocher ses torts, et l'accabler du poids de mon indignation, de mon mépris ! — Y pensez-vous mon frère ? ignorez-vous qu'elle n'attend que le moment d'accoucher, et qu'une pareille révolution peut la faire mourir, elle, et son enfant peut-être ? Non, non ; attendez, attendez que vous soyez père, alors vous n'aurez plus de ménagements à garder avec cette indigne épouse ; vous éclaterez, et vous prendrez le parti qu'il vous plaira de suivre ; mais à présent elle est si malade ! Hier elle s'est évanouie ; je l'ai tenue pour morte pendant plus d'une heure. Vous voulez bien la punir, mais vous ne voulez pas la faire mourir, l'infortunée ! il faut être plus humain qu'elle !
Sir Carins se rendit à ces raisons pressantes : il revint chez lui, et attendit en vain sir Henri, qui, ignorant
la démarche de son domestique, ignorant même le désordre qui régnait dans ce ménage, n'avait rien à dire à sir Clarins. Cependant le voyage de sir Henri se trouvait retardé à tout moment par des obstacles que faisait naître son
infidèle serviteur : on ne trouvait point de chaise de poste ; les chevaux étaient rares, les emplettes qu'il fallait
faire se remettaient de jour en jour. Sir Henri, croyant que sa cousine était toujours à Surrey, lui avait écrit une
lettre dans laquelle il lui annonçait son voyage, et lui faisait ses adieux (sir Henri n'aimait pas assez madame Herbert pour aller souvent dans la maison de son frère) ; mais le perfide Drik avait soustrait cette lettre, qu'on l'avait chargé de porter. Enfin, quand le moment fut favorable au comité d'intrigants, les obstacles mis au voyage de
sir Henri par son valet se trouvèrent levés, et il partit.
Sir Henri avait déjà voyagé une journée, et sur le soir se trouvant engagé dans une forêt, il ordonnait à son domestique Drik lui-même, qui menait sa chaise, de presser ses chevaux, lorsque tous deux furent frappés des cris d'un petit enfant nouveau-né, couché dans une barcelonnette, et qui paraissait abandonné là à la commisération du premier voyageur. Drik s'arrête, et fait remarquer à son maître cette faible créature exposée sur la route. Henri, dont le cœur est sensible et bon, descend de sa chaise ; il examine l'enfant, et reste frappé d'étonnement en lisant le billet suivant, attaché sur son cou, et écrit de la main dont il a déjà reçu une lettre anonyme.
«C'est à vous, sir Henri, que je remis ma fille ; soyez son père ou son tyran, en lui ouvrant vos bras ou en la laissant dans une forêt habitée par des bêtes fauves. Sa malheureuse mère n'avait que ce parti à prendre pour sauver sa frêle existence, vouée au malheur par le monstre qui la persécute. Vous la verrez un jour, cette femme infortunée ; elle vous rejoindra, et saura reconnaître les soins que vous aurez pris d'une fille chérie !»
Que devient sir Henri après cette lecture ! Il voit clairement que cet enfant est le fruit de l'amour de la même
femme qui lui a déjà écrit ; mais pourquoi cette femme, qu'il ne connaît point, s'adresse-t-elle à lui, à lui qui n'a point d'amis, point de simples connaissances même dans le monde ? Cependant cet enfant est abandonné dans une forêt
dangereuse ! La nuit approche : que fera Henri ? Laissera-t-il périr cette innocente créature ? Il ne le peut, Henri ; il porte un cœur trop humain, trop généreux ! Voyons, se dit-il, courons cette aventure étonnante, impénétrable ; et,
si ce n'est pas pour la mère, à laquelle je ne puis m'intéresser, que ce soit au moins pour cet enfant, dont l'existence est un devoir sacré pour tout ce qui respire.
Henri prend donc l'enfant, l'enveloppe dans son manteau, remonte dans sa chaise, et poursuit sa route. Il arrive
bientôt dans un village, entre dans une auberge, y passe la nuit avec son trésor, et, le lendemain, il fait chercher une nourrice, qui vient bientôt donner à la petite l'aliment qui forme tous les mortels. Comme Henri ne voyage que pour son agrément ; et que l'adoption de l'enfant exige des soins, il passe deux jours dans cette auberge. Tandis qu'il réfléchit sur ce qu'il fera de la petite fille qu'on lui a confiée, donnons à nos lecteurs l'explication de cette énigme qu'ils ont peut-être déjà devinée ; mais il faut pour cela reprendre les faits de plus loin.
Madame Herbert avait reçu le renfort qu'elle avait demandé. Frank, le valet de chambre de sir Clarins, était venu s'établir dans la ferme de Voor ; et, sans communiquer à la pauvre Belly les instructions qu'il avait reçues de son maître, il la rendait absolument captive dans son appartement, Belly se plaignait de cette tyrannie à madame Herbert, qui, de son côté, grondait avec le ton le plus sérieux le valet de chambre, dont elle connaissait depuis longtemps le caractère intrigant, et qu'elle avait placé elle-même, depuis quelques mois, auprès de son frère, pour le faire
servir à ses projets. L'infortunée Belly, ainsi entourée de surveillants sévères, ne pouvait plus exécuter le projet qu'elle avait formé d'aller secrètement à Surrey demander à son époux une explication franche sur les persécutions, qu'on lui faisait éprouver. Le terme de sa grossesse approchait d'ailleurs : elle ne pouvait plus sorti ; elle accusait son mari, madame Herbert elle-même, et surtout Henri, dont la froideur l'étonnait, d'après sa lettre qu'elle croyait
lui être parvenue.
Elle était dans ces cruelles agitations, lorsqu'au milieu d'une nuit de douleur elle donna le jour à une fille belle comme l'amour... Madame Herbert, qui s'empressait autour d'elle, reçut dans ses bras cet enfant, qu'elle caressa en nourrissant le désir de l'envelopper dans la perte de sa malheureuse famille. La mégère emporte l'enfant, descend dans une salle basse comme pour lui donner des soins, lorsque, sur le matin, Drik , à la tête de plusieurs gens apostés par elle, entrént armés de pistolets, et la menacent de la tuer si l'enfant ne leur est remis ; c'est, disent-ils, de la part de son père. Quelques domestiques qui entendent cet ordre, ne sachant s'il vient de sir Clarins ou d'un autre homme, ne pensent pas à faire la moindre résistance, est l'enfant est enlevé !... Ces barbares, pour consommer leur forfait, gardent l'enfant deux jours, en lui donnant les soins que son âge exige ; le troisième jour, pendant que Drik fait voler la chaise de poste de son maître, les agents vont exposer celle innocente créature sur la route que sir Henri doit traverser. Ainsi c'est à sa propre parente que ce jeune homme prodigue les soins qu'il ne croit donner qu'à la simple pitié.
Cependant madame Herbert, après s'être laissé arracher l'enfant, remplit la maison de ses cris. La mère les entend de son lit de douleur ; elle s'informe, tout le monde se tait. Madame Herbert seule entre chez elle en s'arrachant les cheveux. Ils me l'ont pris, s'écrie-t-elle ! les barbares ! ils m'ont pris cet enfant dans mes bras. — Qui ? — Des brigands, des misérables ! que sais-je...
La malheureuse Belly tombe dans un profond évanouissement, et madame Herbert, la livrant à des soins subalternes, se hâte de monter chez elle pour écrire la lettre suivante, qu'elle envoie sur-le-champ à sir Clarins par un exprès.
«Mon malheureux frère ! Le crime est consommé !... Je n'y pouvais plus croire ; il n'est que trop réel. Belly !... je n'ose plus dire votre femme... Belly est devenue mère au moment où je m'y attendais le moins... Elle a mis au monde une petite fille, fruit du plus horrible adultère ! Au moment où je caressais cettte enfant que je croyais être ma nièce, Drik, le domestique de sir Henri, est entré avec des scélérats armés jusqu'aux dents. Il nous faut cet enfant, s'écrient-ils, son père le réclame. — Qui, son père ? — Sir Henri, notre maître !...
Je ne puis achever !... Les monstres ! ils m'ont arraché l'enfant !... Puis des chevaux excellents les ont dérobés à nos regards, à nos poursuites... Ô mon frère ! venez, voyez ce que vous voulez faire. Pour moi, je suis dans un état affreux. Le crime est si horrible à mes yeux !... Je suis bien malade... Quelle révolution ! j'en mourrai, oh ! oui,
j'en mourrai. Adieu !
CALISTE-URSULE, femme HERBERT.»
À peine cette lettre est-elle partie, que madame Herbert redescend chez la pauvre Belly... Elle approche... Elle
regarde ; l'infortunée n'existe plus ! Non, elle n'existe plus.
La révolution qu'elle vient d'éprouver l'a tuée. Son évanouissement, c'est la mort.
Pour la première fois, l'exécrable madame Herbert sent la douleur et le remords pénétrer son cœur atroce. Elle n'en
peut croire ses yeux... Elle est convaincue enfin de la cruelle réalité. Comme elle voudrait à présent pouvoir
rappeler l'agent qu'elle vient de charger de sa lettre ! Comme elle déteste son crime et sa conduite ! Ses projets de
vengeance l'ont menée trop loin ; elle ne voulait que séparer les deux époux, bannir Belly. Belly n'est plus, et sa
mort est une suite des forfaits de madame Herbert ! Cette femme cruelle se retire chez elle, y appelle son complice Frank, le seul de la ferme qui soit dans ses secrets ; elle lui fait jurer de ne jamais les révéler ; et, pour l'enchaîner, elle lui donne des bijoux superbes, de l'or, tout ce qu'elle possède ; elle voudrait à pareil prix pouvoir étouffer le cri de sa conscience ; mais ce témoin irrécusable ne se gagne point.
Pendant que cette femme, cette furie, flotte dans son incertitude ; pendant qu'elle tremble au moindre bruit qu'elle entend, dans la crainte de voir arriver son frère, dont elle connaît l'amour pour Belly, dont elle redoute le désespoir, ce frère malheureux est frappé du coup le plus violent, à la lecture de sa lettre. Il n'y répond point, et ne songe qu'à se venger. Sir Clarins monte à cheval, et vole sur-le-champ à Briste, dans l'espoir d'y trouver sir
Henri. Quelle est sa surprise ! sir Henri est parti la veille pour un long voyage. A-t-on vu ici un petit enfant
nouveau-né ? — Non.
Qu'est-ce que cela veut dire ? Madame Herbert a-t-elle trompé sir Clarins, ou l'a-t-on trompée elle-même ? Sir Clarins a néanmoins la certitude qu'on lui a dit la vérité. Il s'informe de la route qu'a tenue sir Henri, on la lui indique : il court toujours, et le lendemain il entre dans un village, où il demande, comme il l'a déjà fait partout sur la route, si l'on n'y a point vu passer un jeune homme dans une chaise de poste, avec un domestique et un enfant au berceau. Vraiment, oui, lui répond-on ; l'étranger dont vous parlez s'est arrêté ici à l'Enfant-Jésus, qui est la première auberge à droite, où il est encore avec la petite fille et sa nourrice, qu'il a prise dans ce pays-ci.
Sir Clarins est furieux... Il entre dans l'auberge, et le premier homme qu'il aperçoit est sir Henri lui-même. Monsieur, lui dit-il, troublé, où est cet enfant ? — Quel enfant, monsieur ? — Allons, allons, point de détours ; vous savez bien ce que je veux dire. — Je ne connais ici d'autre enfant qu'une petite fille que j'ai adoptée. — Ah !
vous l'avez adoptée !
Sir Henri tient dans sa main le billet attaché sur la barcelonnette, et qu'il relisait par hasard ; sir Clarins,
qui ne se connaît plus, le lui arrache, et lit : C'est à vous, sir Henri, que je remets ma fille. Quel est le secrétaire qui lui écrit ses billets doux ? Soyez son père. Soyez son père ! femme scélérate ! ou son tyran, en lui ouvrant vos bras, vos bras paternels ! ou en la lasssant dans une forêt habitée par des bêtes fauves. Elles sont moins cruelles que les hommes. Sa malheureuse mère n'avait que ce parti à prendre pour sauver sa frêle existence, vouée au malheur par le... par le monstre qui la persécute ! Moi ! un monstre ! grand Dieu ! Vous la verrez un jour, cette femme infortunée ; elle vous rejoindra ; quelle horreur ! et saura reconnaître les soins que vous aurez pris d'une fille chérie. Malheureux, qui m'avez déshonoré, défendez vos jours.
Sir Clarins met l'épée à la main : Henri, étonné de ce qu'il vient d'entendre, veut lui demander une explication ; sir Clarins n'en écoute aucune. Henri ne veut point se battre contre l'époux de sa cousine. Cet époux furieux, n'écoutant que sa fureur et son désespoir, a la barbarie de plonger son épée dans le sein de l'infortuné jeune homme, qui tombe expirant à ses pieds !...
Cette scène affreuse se passe avec tant de rapidité, que les gens de l'auberge ne peuvent l'arrêter que lorsqu'il
n'est plus temps. On relève le malheureux Henri, qu'on porte dans un lit tandis que sir Clarins s'écrie : C'est un
suborneur, un monstre qui a déshonoré mon épouse ; c'est à moi, cet enfant, ou plutôt il est le fruit de l'adutère.
Pendant qu'il se livre à ces exclamations, on l'arrête, et bientôt il est plongé dans une étroite prison, où des
juges informent de ce que les gens de l'auberge affirment être un véritable assassinat. Cependant on prodigue au
jeune Henri tous les soins de l'art qui guérit ; mais, hélas ! ils sont inutiles. L'infortuné expire dans les vingt-quatre heures, après avoir été confronté avec son assassin, à qui il n'a pu dire que ces mots : Je vous pardonne ma mort !
Madame Herbert est bientôt mandée par son frère, et se hâte de se rendre auprès de lui. Surcroît de remords pour cette méchante femme, qui a entraîné deux victimes dans son affreuse vengeance, et qui en voit une troisième, celle qui doit lui être la plus chère, prête à succomber. Cependant, comme elle voit que personne n'a parlé (Drik, le domestique de sir Henri, s'est hâté de fuir la province après la mort de son maître), elle se rassure un peu en voyant que ses crimes sont ensevelis dans la nuit du tombeau. Elle prodigue néanmoins tous les soins à l'enfant nouveau-né, dont elle est bien sûre d'être la tante, et fait, pour sauver son frère, les courses que peuvent lui prescrire les formes de la justice et ses protections.
Sir Clarins apprends dans sa prison la mort de sa femme, et cette nouvelle ajoute à sa douleur. On lui dit que cette mort fatale est une suite d'une couche difficile, et il n'en regrette pas moins cette infortunée qu'il a toujours chérie, tout en la croyant coupable. Enfin, des gens puissants, mis en avant, parvinrent à obtenir la grâce de Clarins. Il est prouvé que sa fureur a été légitimée par l'outrage qu'on lui a fait, et la mémoire des deux victimes est encore flétrie par l'opinion publique. Il n'appartenait qu'à la Providence de faire connaître leur innocence, et c'est ce qui arriva un jour. Le recteur de Forshire, homme qui vivait très retiré, et qui n'avait pas entendu parler depuis plusieurs années de miss Belly ni de sir Henri, apprit par la voix publique le procès de Clarins, qui faisait beaucoup de bruit. Lorsque sir Clarins fut acquitté, dès que son jugement fut prononcé, le recteur en connut tous les détails comme tout le monde ; il y vit qu'un sir Henri s'était dit cousin d'une miss Belly, que ces jeunes gens avaient déshonoré l'hymen de sir Clarins... Tout cela lui parut si surprenant, à lui qui avait élevé les deux parents, et qui aurait répondu de leurs mœurs et de leur probité, qu'il prit le parti de venir trouver sir Clarins lui-même, pour tirer de lui des éclaircissements sur la conduite de ses deux élèves.
Le recteur part donc, un jour, de Forshire, muni des papiers qui constatent la naissance de sir Henri et de miss Belly. Il arrive à Surrey, et demande à parler en particulier à sir Clarins. Sa sœur, madame Herbert, était auprès de lui : tous deux tristes, abattus, étaient extrêmement changés depuis les malheurs que l'une avait causés, et que l'autre avait aggravés en égorgeant une victime innocente. Le recteur, qui avait connu autrefois sir Clarins, se nomma, et fit trembler madame Herbert. Le recteur, après avoir prié sir Clarins de lui raconter ses malheurs, ce que fit ce coupable époux, lui donna tous les éclaircissements les moins équivoques sur la naissance de ses deux élèves. Miss Belly était fille du comte d'Ercester, mort dans l'indigence ; et sir Henri était fils du chevalier d'Ercester, frère du père de Belly. Les actes de leur naissance, bien constatés, furent mis sous les yeux de sir Clarins, qui ne put revenir de son étonnement. Mais quel est donc ce paysan, s'écria-t-il, ce Tom Benk qui s'est dit le père de Belly, et que je n'ai jamais revu depuis ? — Tom Benk, répondit le recteur, est un simple cultivateur qui a sauvé la vie à miss Belly, en la tirant des flammes où elle allait périr ; voilà tout. Cet homme s'est dit son père ! le monstre ! il aura été gagné par quelque ennemi de l'infortunée ! Ce Tom Benk n'est plus dans mon village ; depuis deux mois on ne
sait ce qu'il est devenu.
Madame Herbert, qui avait redouté les suites de cette explication, se rassura quand elle vit que son complice ne pouvait être interrogé. Elle prit le parti de s'apitoyer sur le sort de la pauvre Belly. Je l'aurais juré, moi,
s'écria-t-elle ! je la connaissais assez pour la croire innocente et vertueuse. Quels sont donc les monstres qui l'ont
poursuivie, et qui nous ont tous plongés dans un abîme de maux ? Ces lettres écrites par Belly à ce Tom Benk ne disent rien en effet, il n'y a qu'à les relire, on y verra les expressions de la reconnaissance, jamais celles de la nature.
Ah ! mon Dieu, est-il possible que nous ayons tous été trompés aussi cruellement !
Si la douleur de madame Herbert était feinte, le désespoir de sir Clarins n'était que trop réel. Il jurait qu'il
découvrirait les monstres qui avaient perdu sa femme, et poussé son bras dans le sein du jeune Hénri, qu'il croyait toujours avoir été l'amant de sa femme ; et madame Herbert profitait de l'aveu de ses projets pour se mettre sur ses gardes. Le recteur, satisfait d'avoir rendu l'honneur à ses deux élèves, les pleura avec sir Clarins, et le quitta pour retourner à Forshire. Madame Herbert songea sur-le-champ à s'informer en secret de ce qu'étaient devenus Drik, Frank et le garçon jardinier ; qui tous trois avaient servi sa vengeance. Drik et Frank, chargés de ses bienfaits, s'étaient expatriés ; mais le garçon jardinier était encore dans les environs. Madame Herbert ne sachant comment faire pour éviter que ce traître ne fût découvert par sir Clarins, ne vit d'autre parti à prendre que de quitter l'Angleterre. En conséquence, elle engagea sir Clarins, qui, faible, souffrant, détestait Surrey, Londres et tous les lieux qu'il avait remplis du bruit de sa malheureuse affaire, à se retirer en France. Sir Clarins y consentit, et tous deux partirent pour une autre contrée, emmenant avec eux la petite Belly, la fille de leur malheureuse victime. Sir Clarins avait des amis établis au Puy, capitale du Vélay, dans les Cévènes. Ce fut là qu'il vint cacher sa honte et ses remords. Toujours dominé par sa sœur, toujours esclave de ses caprices, de ses moindres volontés, toujours dupe enfin de sa feinte amitié, le malheureux Clarins mourut dans ses bras et après avoir obtenu l'absolution d'un bénédictin qui était le confesseur de sa sœur ; mais avant de fermer les yeux, sir Clarins fit appeler la jeune Belly, qui avait alors douze à treize ans. Il lui raconta les malheurs qui avaient accompagné sa naissance. Le recteur de Forshire, ajouta-t-il, a bien prouvé que sir Henri était votre cousin ; mais il n'a pu détruire la funeste prouve de ses liaisons avec votre coupable mère. Vous n'êtes point ma fille, Belly ; mais je vous ai adoptée, élevée comme telle. Vivez avec madame Herbert ; regardez-la comme une tante respectable, comme une véritable mère. Je vous ordonne de ne jamais la quitter, et de suivre toujours ses moindres ordres. C'est le seul moyen d'acquitter ce que j'ai fait pour vous, et de me faire descendre au tombeau avec moins de regrets.
La petite Belly pleurait ; madame Herbert remerciait son frère de l'autorité qu'il lui donnait, autorité dont elle se promettait bien d'abuser, et sir Clarins expira sans être éclairé sur les crimes de sa détestable sœur. Madame Herbert resta au Puy ; mais elle se sépara des amis de son frère, et se jeta dans la dévotion par les conseils du moine son confesseur. La jeune Belly grandit, et fut victime des caprices de cette femme impérieuse, comme son père l'avait été. Un jour que madame Herbert était à l'église où elle devait passer plusieurs heures, la jeune Belly lui était indisposée, n'ayant pu l'accompagner, cette jeune personne fut tout étonnée de voir entrer chez elle une vieille femme qui lui dit : suivez-moi, mon enfant ; venez rendre la paix à une âme prête à s'échapper du corps d'un pécheur qui va mourir.
Ce singulier début surprit mistriss Belly, qui craignit quelque piège : cependant le ton de douleur et de vérité, en même temps l'air respectable de la vieille femme, lui donnant plus de confiance, elle la suivit, monta avec elle au quatrième étage d'une maison située dans un faubourg de la ville, et fut très étonnée de voir en effet un moribond étendu sur un lit de douleur. Le malade demande d'une voix basse, à la vieille, si cette jeune personne était en effet mistriss Belly Clarins ? C'est moi-même, mon ami, lui répondit Belly : qu'avez-vous à me dire ? — Pardon, belle personne, mille fois pardon, si je vous ai dérangée : je voulais vous faire, à l'insu de madame Herbert, l'aveu de mes crimes et de ceux de votre tante. — De ma tante ! — Oui, écoutez-moi : je m'appelle Drik ; j'étais autrefois valet de chambre de votre cousin sir Henri d'Ercester. J'ai contribué à sa mort funeste, et je me suis réfugié en France, où jamais je n'ai pu me pardonner ce crime ; écoutez-moi.
Drik, c'était lui-même, raconte alors à mistriss Belly toutes les particularités, de la conduite de madame Herbert envers son frère, sir Henri et miss Belly ; il lui fit en un mot le récit des faits qu'on a vus plus haut, et dont
il avait été instruit, tant par madame Herbert elle-même, que par le garçon jardinier et Frank, avec qui il était lié.
Il donna même des preuves par écrit de tout ce qu'il avançait ; puis il termina ses aveux par ces mots : Je vais
mourir, mistriss ; et je vais mourir plus tranquille, puisque j'ai pu voir la parente de mon maître, que j'ai tenue
dans son berceau, et lui confesser les crimes atroces dont je me suis souillé à l'instigation de la plus méchante des
femmes. Pardonnez-les-moi, mistriss, et laissez-moi mourir.
Mistriss Belly, après avoir consolé ce coupable repentant, retourna chez elle ; et l'on peut juger de sa douleur et
de sa haine pour madame Herbert. Celle-ci revint de l'office, et trouva sa nièce noyée dans les larmes. Qu'avez-vous, mistriss ? — Madame !... osez-vous me regarder ? — Qu'ai-je donc fait, mistriss, pour... — Ce que vous avez fait ! ces lettres écrites à Drik, à Frank, à d'autres scélérats, les reconnaissez-vous ? — Ciel ! par qui... comment sont-elles tombées entre vos mains ?
Mistriss Belly lui rapporta tous les aveux que venait de lui faire Drik mourant, et finit par adresser à sa tante les reproches les plus sanglants et les plus mérités. Madame Herbert pleura, et s'arracha les cheveux, conjura sa nièce de lui pardonner, et lui promit d'expier à jamais, dans un cloître, les crimes qu'elle avait commis. Elle engagea mistriss Belly à suivre ce parti. Là, ma nièce, lui dit-elle, dans le sein de la pénitence et du recueillement, nous expierons, moi, les forfaits que j'ai commis, et vous le malheur d'une naissance marquée par tant de crimes.
Mistriss Belly déclara qu'elle ne voulait point confiner sa jeunesse dans la retraite ; mais elle était si douce, si
craintive, si timide ; sa tante avait sur elle un si grand empire, quelle n'osa pas résister trop, pour le moment, à
cette femme, qu'elle voyait d'ailleurs bourrelée de remords et livrée au plus grand désespoir. Mistriss Belly n'avait
ni parents, ni amis au monde : qu'eût-elle fait en quittant sa tante ? elle eut la bonté de lui offrir même des consolations, et de lui promettre de suivre la dernière volonté de son père, en ne l'abandonnant jamais.
C'était ce que demandait l'artificieuse Herhert, qui ne s'était avouée coupable que pour intéresser sa sensible nièce et conserver sur elle son pouvoir et ses droits. Elle y réussit parfaitement. Cette méchante femme ayant donc réalisé sa fortune, partit un jour, avec sa nièce, sous prétexte de voyager, mais avec le projet secret de chercher un couvent favorable à ses projets, et entra par hasard avec elle dans la chapelle Saint-Léonard. Là, madame Herbert, troublée par ses remords et par une fausse dévotion, écouta les suggestions mystiques de l'ermite, et força sa nièce à se confiner avec elle dans son cloître souterrain, et l'on sait ce qui en résulta. C'est ainsi qu'après avoir perdu madame Clarins, sir Henri et son propre frère, cette mégère voulait encore plonger dans un cachot éternel sa malheureuse nièce. Il lui fallait toujours quelqu'un qu'elle pût tourmenter. Heureusement pour mistriss Belly, la juste vengeance du Ciel venait de punir sa tante de tous les forfaits en la reléguant pour sa vie dans une étroite prison, avec les complices de son fanatisme ; châtiment plus dur, plus long pour elle que la mort. On ne s'avisa point de la réclamer ; et, quand on l'eût fait, on n'eût pu désarmer la colère de l'évêque, qui avait juré de faire éprouver à toutes ces folles la plus sévère et la plus rude pénitence. Madame Herbert y expia ses crimes pendant sa vie entière, qui se prolongea encore pendant plus de trois lustres ; et, pour ajouter à ses regrets, elle connut le sort de sa nièce, dont le bonheur ajouta encore à ses tourments.»
QUARANTIÈME SOIRÉE.
LA FRAGILITÉ HUMAINE.
Fin de l'histoire de M. Delacour.
La lecture du cahier du vieillard fit une profonde impression sur les enfants de Palamène. Jusqu'à ce moment, ils
n'avaient eu sous les yeux que des exemples de vertu, des modèles de probité. Ici on leur retraçait un monstre
exécrable dans madame Herbert ; ils ne pouvaient concevoir comment il existe des êtres assez méchants, assez perfides, pour tourmenter ainsi leurs semblables, pour sacrifier la jeunesse, la candeur, l'innocence, jusqu'à leurs propres pareils. Ô mon Dieu ! la méchante femme ! s'écria Adèle ; je me suis bien douté, par sa première scène dans la chapelle Saint-Léonard, qu'elle était laide et acariâtre ; mais je ne m'attendais pas à tant d'horreurs de sa part. — Il y a là de quoi faire un drame, disait le poète Léon. — Un drame, répondait Jules ! eh, bon Dieu, quel pitoyable ouvrage ferais-tu là ! Amonceler les uns sur les autres des crimes inconnus à la saine partie de la société, rendre tout cela bien noir, bien lugubre, est-ce une entreprise digne d'un homme de lettres sage et sensé ? Tu mettrais en scene un monstre qui ne corrigerait personne ; l'atrocité du tableau ferait qu'aucun spectateur ne s'y reconnaîtrait, et tu ne ferais que fournir des moyens de nuire à ceux qui auraient les dispositions de madame Herbert à la trahison, à la vengeance. Non, mon frère, il faut ne donner aucune suite à cette histoire. Gravons-la dans notre mémoire, afin de nous garantir des traits des méchants, pour nous défendre d'une aveugle confiance, d'une sotte crédulité : ne l'oublions jamais, cette histoire intéressante ; qu'elle
soit notre guide dans les sentiers tortueux de l'expérience, et qu'elle nous apprenne à nous défier des hommes,
même de ceux qui flattent le plus nos goûts et nos passions.
Armand convint que Jules avait raison, et Léon abandonna son projet de drame. Palamène, qui avait entendu une partie de cette conversation, fut très content de la sagesse et de la raison de Jules. Depuis longtemps il
savait que ce jeune homme avait un jugement droit et un cœur excellent. Aussi il le chérissait comme s'il eût été
son propre père, et se proposait bien de le devenir un jour en l'unissant à sa fille, qui, de son côté, grandissait aussi en talents, en attraits et en vertus.
Palamène craignait que les tableaux du fanatisme et des vices des gens d'église, semés dans les divers récits de
son ami, ne détournassent ses enfants de l'estime et du respect qu'il voulait leur inspirer pour les ministres respectables de leur religion. Il savait que dans ce que M. Delacour avait encore à raconter pour terminer son histoire, il y avait quelques traits de ce genre : il se proposait de laisser finir son ami, et de remédier ensuite, par des exemples contraires, au tort qu'il aurait pu faire à ces jeunes cerveaux. Il n'était pas fâché, d'ailleurs, de leur offrir souvent des contrastes : c'était par des contrastes qu'il voulait les amener insensiblement à juger, à comparer, à saisir, en un mot, le véritable milieu de chaque chose. En leur montrant souvent un avare et un prodigue, un ambitieux, et un insouciant, un fanatique et un athée, il espérait qu'ils sauraient mieux apprécier un homme généreux sans faste, celui qui n'est mu que par une noble émulation, l'honnête homme, enfin, qui suit la religion de ses pères sans pousser trop loin le zèle religieux. Mais des exemples, toujours des exemples, tel était son plan d'éducation qu'on l'a vu suivre jusqu'à présent, et qui lui a réussi. Hâtons-nous d'écouter avec lui et ses enfants la fin du récit de M. Delacour, et passons ensuite à d'autres objets. Nous sommes donc sur la terrasse avec nos amis, et M. Delacour termine son histoire en ces termes :
«Vous jugez qu'après avoir entendu, de la bouche même de ma belle Anglaise le récit de ses aventures, que je
vous ai lu hier, je redoublai pour elle d'intérêt et d'amour. Mon oncle fut tellement attendri, qu'il serra dans ses bras l'aimable Belly, en la nommant sa chère nièce. Elle rougit à ce nom, qui fit palpiter délicieusement mon cœur. Il est vrai que mistriss Belly n'avait plus de fortune : sa tante avait joint à tous ses torts celui de dilapider l'héritage de son père par divers dons, qu'elle avait faits à des prêtres cafards. Elle avait ensuite réalisé ses biens et ceux de sa nièce pour les donner en dot au premier couvent où elle se retirerait avec cette nièce infortunée. C'était l'ermite Luce qui avait profité de cette donation ; et lorsqu'on l'avait arrêté, avec ses bigotes, tout cela était passé entre les mains de son couvent et de M. l'évêque, qui n'étaient pas disposés à restituer. Il fallait donc y renoncer ; c'est ce que mistriss Belly sentit, et ce qui la fit appréhender de ne point épouser un libérateur qu'elle adorait. Oui, mes amis, elle m'aimait cette charmante femme, et elle n'osait me le dire, dans la crainte d'avoir l'air de me provoquer à un hymen dont elle prévoyait l'impossibilité. C'est
ainsi que sa délicatesse réprimait son amour, et la rendait plus chère à ceux qui savaient apprécier cette délicatesse inestimable. Je résolus de mettre un terme à mes tourments et à son inquiétude ; mais avant de rien faire, je pris l'avis de mon oncle, qui, aussi sensible que moi, et habitué de contribuer de tout son pouvoir à mon bonheur, consentit à tout ; mais il voulut se charger lui-même d'annoncer cette heureuse nouvelle à mistriss Belly. En conséquence, la trouvant un jour seule dans le jardin, et livrée à la plus profonde mélancolie, il l'aborda et lui dit avec le ton de la bonté, de l'intérêt : Qu'avez-vous, belle mistriss ? pourquoi votre cœur laisse-t-il échapper des soupirs ? pourquoi vos yeux versent-ils des larmes ? Quelqu'un aurait-il ici le malheur
de vous déplaire ? y manquerait-on d'égards pour vous ? y désirez-vous quelque chose de plus qui pût contribuer
à votre bonheur ? — Ah monsieur ! — Parlez, daignez m'ouvrir votre âme tout entière. — Monsieur, rien ne peut
accroître ma reconnaissance : vos bienfaits l'ont rendue éternelle ! — Ainsi, vous ne désirez rien de plus ? — Rien, monsieur, rien ! Et à quoi pourrait prétendre une malheureuse orpheline, sans biens, sans parents ? — Elle peut encore prétendre à tout, quand elle unit, comme vous, la beauté à la délicatesse, à la vertu : il n'est point de sort qu'elle ne mérite. — Il n'en est donc qu'un seul qu'il ne lui soit pas permis d'espérer. — Un seul... Ah !
mistriss ! si j'osais vous comprendre !... mais non, il n'est pas possible !... Je suis condamné aussi à voir mon neveu malheureux sans oser se plaindre, sans oser parler ? — Monsieur votre neveu serait infortuné ! Quoi ! cet intéressant jeune homme ferait des heureux et ne le serait pas lui-même ! — Votre bonheur, mistriss, ne dépend peut-être de lui ; mais le sien peut devenir votre ouvrage. — Mon ouvrage ! quoi je pourrais... Ah ! parlez, parlez, homme respectable ; que faut-il que je fasse ? — Une chose qui ne dépend pas toujours de soi, sur laquelle on ne peut contraindre, et qui doit être l'ouvrage de la nature. — Tout, tout dépend de moi, s'il s'agit de son bonheur. Dites, monsieur, il me faudrait ?... — L'aimer d'abord. — L'aimer ! Eh ! puis-je haïr mon libérateur ? — Ensuite consentir à devenir son épouse ? — Consentir ! ah ! c'est une grâce qu'on me demande, quand c'est un bienfait de plus dont on veut m'accabler ! — Quoi ! belle mistriss, vous l'aimeriez au point... — Ah, monsieur ! je l'adore, et c'est là le sujet de ma tristesse, de ma mélancolie. — Ma nièce, ma chère nièce, venez, oh ! venez lui confirmer vous-même cet aveu touchant, qui va me rendre un neveu, ma seule consolation.
Mistriss se lève, donne la main à mon oncle, et se dispose à le suivre ; mais je n'étais pas loin. J'avais entendu la fin de leur conversation ; je m'élance vers celle que j'aime, et me précipitant à ses pieds, je m'écrie : Ô mon amie ! tu seras donc mon épouse !
Mistriss Belly me force à quitter une attitude qui l'humilie : je me lève, je la serre dans mes bras, et mon
oncle, témoin de cette scène de sentiment, verse des larmes d'attendrissement. Tout fut bientôt prêt pour mon
hymen. Il se célébra dans l'église du village prochain ; et, depuis cette époque, je passai avec ma tendre épouse
huit années d'un bonheur qui ne fut troublé que par la mort de mon oncle, qui nous plongea dans la plus grande
douleur. Cet homme respectable termina sa carrière au milieu des soins et des gémissements de deux personnes qui le chérissaient plus qu'un père. Je l'avais çonnu peu de temps, mais comme sa conduite avec moi fut généreuse et
franche ! Avec quel charme je me rappelle encore aujourd'hui les services qu'il m'a rendus, la confiance, la tendresse qu'il m'a témoignées ! Vieillard bon, estimable et sensible, reçois, dans ta tombe, ces larmes de regret que mes longues années n'ont pu sécher dans mes yeux ! Je suis parvenu à une vieillesse plus avancée, plus caduque que la tienne, et je te bénis, et je te regrette encore !... Ainsi les enfants, devenus hommes à leur tour, se rappellent ceux qui les ont chéris, qui les ont élevés avec bonté, sagesse et douceur ! ainsi, enfants qui m'écoutez, vous pleurerez un jour votre vieux père ! Il ne sera plus là, vous n'aurez plus que des souvenirs, et vous vous reprocherez de n'avoir pas joui plus fréquemment du charme de sa conversation, de ses tendres embrassements.»
Ici Jules, Adèle, Armand et Léon se levèrent par un mouvement spontané : tous quatre furent se précipiter dans
les bras de leur père, qui les serra contre son cœur, et les renvoya à son ami, qu'ils embrassèrent de même
avec la plus touchante effusion. Scène attendrissante, qui prouva la sensibilité et l'excellent cœur de tous les
acteurs ! M. Delacour reprit bientôt ainsi sa narration :
«Huit ans s'étaient écoulés sans que l'hymen vînt embellir notre ménage de ses fruits précieux. Mon épouse enfin
m'avertit qu'elle devenait mère, et cette heureuse nouvelle me charma. J'attendais avec une joie mêlée d'impatience le moment qui allait me rendre père. Moment fatal ! il arriva ; mais j'eus le malheur de perdre à la fois les deux objets les plus chers à ma tendresse. L'enfant était mort dans le sein où il devait puiser la vie, et sa malheureuse mère ne put survivre aux travaux douloureux d'un enfantement pénible. Soudain, je me trouvai dans le plus affreux désert : ma maison, mes possessions, tout me devint insipide... Je me décidai à tout quitter, à voyager pour distraire ma douleur. Je vendis tout, et, muni d'une somme de plus de quatre-vingt mille livres, je me décidai à me rendre d'abord à Paris, superbe capitale de la France, que je n'avais jamais vue. Mais la douleur qui me pénétrait avait trop affaibli mes organes ; je portais en moi le poison de la maladie, peut-être de la mort ; et dans la ville prochaine, que je ne voulais que traverser, je tombai si dangereusement malade, que je fus bientôt abandonné des médecins. Dans cet état désespéré, les gens qui m'entouraient me conseillèrent de songer aux secours spirituels, puisque je n'avais plus rien à attendre des temporels. On me présenta un religieux bernardin ; et moi, qui aurais dû me tenir en garde contre toute espèce de moines, je sentis renaître en moi l'antique dévotion, tous les prestiges religieux dont ma jeunesse avait été pénétrée dans la chapelle Saint-Léonard ; je mis donc toute ma confiance en ce bernardin, qui bientôt en abusa en me pressant de faire à son convent une donation
entière de mon bien, dont il savait que je n'avais nul héritier. Faible et mourant, je fus sur le point de céder ; mais une nuit, une nuit cruelle de transports et d'agitation, il me sembla revoir les ombres sanglantes d'Asfeld, de mon père et de mon épouse. Ces spectres affreux agitaient à mes yeux leurs ossements décharnés, dont je croyais entendre le cliquetis. Ils me parlaient même, et me lançaient des regards effroyables. Vois mes os brisés, me disait d'Asfeld ; vois ma tête fracassée sous le poids des décombres de l'église Saint-Bathilde ! Eh bien ! c'est un prêtre, c'est l'infâme Doctorin qui a causé ma mort !... Mon fils, me criait mon père, oublies-tu que j'ai pensé te déshériter pour un religieux ? Tiens, regarde à mes côtés, le voilà ! le voilà ! C'est cet hypocrite
de père Luce qui voulait te dépouiller de ta succession !... Oui, c'est lui, s'écriait à son tour mon épouse, c'est lui qui m'a tenue captive dans les plus sombres cachots ! Mon ami, nous devons tous nos maux au fanatisme, et tu vas encore sacrifier tes intérêts au fanatisme ! Espère, espère plutôt en la miséricorde divine ; c'est elle que tu dois implorer, et soulager des indigents plutôt qu'accroître les richesses d'une troupe de fainéants.
Ces trois ombres me tourmentèrent ainsi de la manière la plus cruelle jusqu'au lever du soleil, où un léger
sommeil, fruit bienfaisant et nouveau pour moi du transport qui m'avait agité, vint engourdir mes sens, chasser les spectres, et me rendre plus calme. Mon confesseur vint au moment où je me réveillais : je résistai à ses sollicitations, et fis mentalement à Dieu la promesse, si je recouvrais la santé, de donner le quart de ma fortune au premier indigent probe et intéressant que je rencontrerais dans le cours de mes voyages. Il semble que, depuis ce moment, la mort se soit éloignée pas à pas de mon lit de douleur. Soit que la force de l'âge l'emportât, ou que les soins qu'on me prodigua depuis fissent une espèce de prodige, je revins peu à peu convalescent ; et un mois après, je fus en état de sortir, de reprendre même le voyage que j'avais projeté. Ce fut en passant dans ces campagnes que, fidèle à mon serment, j'eus le bonheur de rendre au vertueux Palamène, jeune et malheureux alors, un service dont il me paie aujourd'hui d'une manière bien sensible pour ma reconnaissance... Mais je vois que sa modestie souffre de mes remerciments ; je passerai donc rapidement sur cette circonstance de mon histoire, pour en venir à mon arrivée à Paris.
Toujours triste, toujours un peu souffrant, je visitai d'abord cette vaste capitale ; puis, songeant à faire valoir les soixante mille livres qui me restaient, je les mis dans le commerce. Mes affaires allaient très bien, et je n'avais que lieu de me louer du parti que j'avais pris ; lorsqu'un jour l'amour vint de nouveau troubler ma raison et me préparer de nouvelles infortunes. Je vis au spectacle, où j'étais allé par hasard, une jeune personne qui ressemblait exactement à la belle Anglaise que j'avais épousée. Frappé de cette ressemblance extraordinaire, mon œil se troubla, mon cœur se serra ; et si je n'avais pas vu mourir mon épouse entre mes bras, j'aurais cru que c'était elle-même... La curiosité de connaître cette homonyme de Belly, me porta à la suivre à la sortie du spectacle : elle demeurait chez son père, négociant, faubourg Saint-Denis. Content de cette simple découverte, je rentrai chez moi ; mais je ne pus goûter le repos, et le lendemain il me fut impossible de résister au désir de revoir cette belle personne. Je fus donc dans son magasin, où, sous prétexte de quelques emplettes, j'eus tout le loisir de l'examiner ; même taille ; mêmes traits que Belly, seulement un peu plus prononcés et moins piquants. Amélie, c'était son nom, pouvait avoir vingt-cinq ans ; et, privée d'une mère, son père et son frère aîné composaient toute sa famille. Ces informations, que je pris dans le quartier, furent à son avantage ; mais
réfléchissant bientôt sur la nature des sentiments qui me faisaient agir, je frémis en pensant que je serais capable d'oublier Belly, pour donner à une autre la main et le cœur qu'elle avait possédés. Cette réflexion m'engagea à ne plus faire de démarches inconsidérées. J'eus le courage de me tenir chez moi, tranquille et sédentaire pendant six mois, et d'éviter les lieux publics où je pourrais rencontrer la séduisante personne qui ne me touchait que parce qu'elle m'offrait des rapprochements avec mon épouse. Je sortais donc fort peu ; ou si mes affaires m'appelaient du côté des boulevards, j'affectais de prendre des rues détournées pour éviter la porte Saint-Denis, dans la crainte d'être tenté de la passer.
Cette retenue, au lieu d'éteindre ma passion naissante, ne fit que l'accroître. Je résistai cependant six mois
encore. Un an s'est écoulé, me disais-je ; elle est sans doute marié, établie à présent ; ce serait une folie à moi de chercher à la voir, et d'ailleurs cela ne me servirait plus à rien. La curiosité me poussa néanmoins un jour à vérifier si en effet la belle Amélie était mariée. J'entrai dans son magasin, et ne l'y trouvant pas, j'éprouvai un serrement de cœur involontaire. Il me semblait que je voyais toutes mes espérances évanouies, et je me reprochais intérieurement d'avoir laissé passer entre les mains d'un autre ce trésor qui devenait essentiel à mon bonheur. C'était le frère qui me servait les légères emplettes que je faisais. Mademoiselle votre sœur est sans doute établie ? lui dis-je en tremblant. — Pas encore, me répondit-il ; mais cela ne peut pas tarder, car il y a quatre ou cinq partis qui la recherchent, et l'on a promis de rendre réponse demain. — Demain ! m'écriai-je ; on la marie demain !... Ah ! ciel...
Le jeune homme, étonné de mon exclamation, me regarde, et me dit en souriant : Non, monsieur ; ce n'est pas demain qu'on la marie, mais qu'on doit fixer son choix.
Aussitôt, sans demander si Amélie aime l'un de ses soupirants, si ce choix dépend d'elle, je dis au jeune homme
avec une volubilité que l'amour seul peut inspirer : Monsieur, monsieur ; c'est moi, moi, qu'elle doit épouser. J'ai trois mille livres de rentes, un commerce qui me rapporte vingt autres mille livres ; je suis libre, je l'adore, c'est à moi seul qu'il faut la donner. Où est monsieur votre père ? est-il là ? Il faut que je lui parle, il faut que cette affaire soit décidée sur-le-champ !
Qu'on juge de la surprise du jeune homme, qui m'a vu deux ou trois fois en un an, et qui rencontre en moi un
prétendant à la main de sa sœur, sans me connaître, sans m'avoir vu lui faire la cour ! Il ne sait s'il doit rire de ma sortie, qui lui paraît extravagante : il prend le parti de s'en amuser. Mon père, dit-il au maître de la maison qui paraît, venez donc vite ! Voilà monsieur qui veut épouser Amélie aujourd'hui !
Je ne m'attache point à cette ironie, et je répète au vieillard mon nom, mon état, ma fortune et mes prétentions.
Cet homme avait un flegme désespérant ; il traitait toutes les affaires avec poids et mesure. Il me prie de
répéter ; je répète ; il fait taire son fils, qui paraît disposé à me persifler : puis me demandant où j'ai vu, comment j'ai connu Amélie, il écoute avec le plus grand sang-froid tous les détails que je lui donne de ma passion et de la violence que je lui ai faite pendant un an. Il me prie, pour la troisième fois, de lui donner des preuves de tout ce que j'avance. J'avais heureusement sur moi les lettres, des papiers de commerce ; je les lui montre. Il secoue la tête ; je ne sais si c'est d'estime ou de mépris. Monsieur saura avant tout, me dit-il, que je ne donne rien à ma fille que son trousseau : mon commerce va si mal ; je le garde d'ailleurs pour moi et mon fils. — Rien, répliquai-je ; je ne lui demande rien ; je ne veux rien qu'elle, son cœur et sa main.
Le vieillard sonne ; une fille domestique paraît : Qu'on appelle ma fille.
Amélie descend. Ma fille, lui dit son père, regardez monsieur ; vous déplairait-il pour époux ? — Mon père, je n'ai pas l'honneur de connaître... Il me faudrait quelque temps pour juger le caractère... — Il n'est pas question de tout cela. Dites-moi seulement si vous avez quelque inclination dans le cœur, si vous aimez ou Vertpré, ou
Berville, ou Nicole, ou Gautherot, qui vous font la cour ? — Mon père, l'un d'eux aura ma main, si vous l'exigez ;
mais mon cœur n'est encore à personne. — À personne, bien vrai ? — Oh ! je vous le jure. — Eh bien ! dans deux
jours vous épouserez monsieur. — Mais mon père... — Point de mais ; j'ai mes raisons : c'est le meilleur de tous les partis qui se présentent. Je ne demande qu'un jour pour les informations nécessaires, si elles sont à l'avantage de monsieur, comme je n'en doute pas, il sera votre époux. En attendant, dites à Marguerite qu'elle
mette un convert pour lui ; il dînera ici ; il mangera tout uniment le pot au feu et la côtelette.
Amélie fait une révérence timide, sort pour aller remplir l'ordre de son père ; et moi, transporté de joie, je fais des extravagances ; j'embrasse le vieillard en le nommant mon père, je serre dans mes bras le jeune homme tout ébahi, et je l'appelle mon cher frère. J'embrasse tout, jusqu'au gros chat gris qui est endormi sur un tabouret devant le comptoir. Mon futur beau-frère laisse échapper malgré lui quelques éclats de rire, et son père, toujours froid et sérieux, lui fait signe d'ètre plus circonspect.
À table on me fait asseoir à côté de la jeune personne, qui, me regardant déjà comme son futur époux, cherche avec esprit toutes les occasions de connaître mes goûts et mon caractère. Je puis dire, sans vanité, que son examen tourna à mon avantage ; elle parut vers le soir plus tranquille et plus contente du sort qu'on lui préparait ; elle eut même la bonté de me faire sentir que son inclination pourrait bien s'accorder avec l'ordre de son père ; et nous nous quittâmes tous enchantés les uns des autres.
Cependant son frère, qui me regardait comme un fou, n'eut rien de plus pressé que de courir le même soir avertir tous les soupirants de sa sœur, qui étaient ses amis et des étourdis de son âge, qu'un rival venait, en quelques heures seulement, d'obtenir sur eux la préférence. Il leur donna mon adresse ; et pendant qu'il se préparait
pour moi le plus terrible orage, je pensais à la bizarrerie de ma destinée, qui m'avait fait sortir garçon le matin, et me faisait rentrer l'après-midi presque fiancé. L'idée dont j'avais été le plus éloigné la veille venait de se réaliser pour moi. Je vais pour m'informer seulement du sort d'une jeune personne ; j'apprends qu'on va la marier, et sur-le-champ je me propose. Pour comble d'étonnement, je suis agréé, et me voilà infidèle à l'ombre
de Belly, pour Belly elle-même ; car ce n'est que la singulière ressemblance d'Amélie avec mon épouse qui me fait
engager une seconde fois mon cœur et ma main. Effet bizarre des affections humaines ! Après cela, qu'on croie donc
à la possibilité de la constance, de la fidélité, à la foi des serments !
Après avoir passé une nuit agitée par les mille et une réflexions que me suggéra cet événement extraordinaire, je
fus fort étonné le matin de voir entrer chez moi un jeune homme, le chapeau sur la tête, l'épée au côté, qui, me
regardant fièrement, me dit avec hauteur : Monsieur, vous avez sans doute trop de cœur pour faire ici plus d'éclat que n'en exige l'honneur ? je vous appelle au combat. — Moi, monsieur ? et pour quel sujet ? je ne vous connais pas ; puis-je vous avoir insulté ? — Vous apprendrez, monsieur, que vous m'avez fait l'injure la plus cruelle, et qui ne peut se laver que dans le sang de l'un ou de l'autre.
Surpris de cet appel inattendu, je prends mon épée, et je me dispose à suivre l'inconnu, lorsque mon domestique me remet un billet conçu en ces termes : Trouvez-vous, dans une heure, armé, au bois de Boulogne ; vous y trouverez un ennemi qui vous y attend de pied ferme.
Un troisième billet m'arrive soudain. Dans celui-là un autre ennemi m'appelle en duel au bois de Vincennes. Enfin, un autre jeune homme, armé comme celui qui m'attendait, entre, et me serrant la main, me dit : Sur le boulevard du midi, derrière les Chartreux, vous me ferez raison, mon petit monsieur, de l'outrage que vous me faites.
Je vis soudain que j'étais le jouet d'une plaisanterie ; mais je ne pus concevoir par qui ni pour quel sujet elle
m'était faite. Quatre cartels à la même heure, dis-je tout haut en riant à mes deux champions, cela est un peu trop fort aussi ! Daignez, messieurs, prendre l'heure de ma commodité maintenant, c'est à moi à vous la prescrire. — Le badinage est superflu, s'écrie le premier champion ; il faut me satisfaire sur l'heure ! — C'est sur l'heure même qu'il faut me rendre raison, repart le second champion.
J'étais bien tenté de sonner mes gens, et de faire chasser mes deux spadassins, et peut-être l'aurai-je fait s'il
n'eût entré un troisième personnage qui rendit les deux premiers très confus. C'était le père d'Amélie. Que vois-je, dit-il ? Berville et Vertpré ici, armés ! dans quel dessein ?
Les étourdis se sauvèrent soudain sans entrer en explication, et le vieillard m'apprit qu'ils étaient, ainsi que
les auteurs des deux billets qu'on venait de me remettre, les quatre soupirants de sa fille, qui, désespérés apparemment d'être supplantés par moi, avaient formé la partie de m'effrayer et de me jouer. Le dépit me saisit à cette nouvelle, et je me promis d'étriller si bien, à la première occasion, l'un de ces quatre mauvais plaisants, que les trois autres n'aient pas envie de s'exposer au même sort. Le hasard m'en offrit la possibilité dès le même soir. En revenant de chez ma prétendue, je rencontrai le premier jeune homme qui s'était présenté chez moi : je le
traînai malgré lui dans une petite rue isolée ; je dis malgré lui, car je m'aperçus que le drôle tremblait. Il n'avait pas là ses trois camarades, qui sans doute devaient se réunir à lui le matin ; si j'avais eu l'imprudence de le suivre, et fondre sur moi tous ensemble. Je mis donc l'épée à la main ; j'eus le malheur d'étendre à mes pieds mon adversaire baigné dans son sang. M'étant baissé pour secourir cet infortuné, victime de son imprudence, je m'apercus qu'il était mort, et ne songeai qu'à me sauver. Quelle étourderie à mon âge me compromettre avec un enfant, et le tuer ! triste suite des passions... Je me sauvai donc, et, rentrant soudain chez moi, je pris ce que j'avais de plus précieux ; j'écrivis ensuite tous les détails de ce malheur au père d'Amélie, que je priai de gérer mes affaires, et je fus me retirer, sous un autre nom, dans une campagne éloignée. J'étais désolé de ce que cet incident reculait mon mariage. Enfin le temps, qui fait tout, ayant terminé cette affaire à mon avantage, je reparus, et vis avec satisfaction que mon futur beau-père avait eu le plus grand soin de mon commerce pendant mon absence. J'épousai Amélie, et je fus assez heureux, excepté du côté de son frère, qui ne put jamais me pardonner de l'avoir privé d'un ami, d'un compagnon de ses plaisirs et de ses désordres. Mon beau-père mourut, son fils aîné prit son magasin, et se fixa enfin par un mariage assez bien assorti. Je fus longtemps sans avoir d'enfants. Amélie m'en donna par la suite cinq, dont Henriette est l'aînée. Tout allait assez bien, jusqu'au moment où une maladie grave me conduisit pour la seconde fois aux portes du tombeau. Mon épouse, malade, de son côté, ne pouvant me remplacer dans les soins de ma maison, nous donnâmes, tout moribonds que nous étions, notre procuration à son frère, qui se chargea de faire aller notre magasin avec le sien. Mon épouse mourut, ce qui prolongea mes regrets et ma maladie. À la fin, je me rétablis, mais pour apprendre l'événement le plus funeste. Mon coupable beau-frère venait de faire une banqueroute frauduleuse : il m'avait tout emporté, et ne me laissait rien que les hardes que j'avais sur le corps. Que faire ? j'étais très âgé, infirme, père de cinq enfants en bas âge, et ruiné... Berthier, mon ami depuis mon séjour à Paris, eut l'humanité de me retirer chez lui, où je tombai encore malade. Ce fut pendant cette dernière indisposition, qu'en examinant par hasard mes papiers, il y trouva une note écrite de ma main, qui rappelait le service que j'avais eu le bonheur de vous rendre autrefois, vertueux Palamène, et qu'il eut l'indiscrétion de vous en écrire à mon insu. Vous vîntes soudain à mon secours, et maintenant, heureux et tranquille dans l'asile hospitalier que vous avez bien voulu me donner, je ne me rappelle mes malheurs passés que comme un songe, comme le nautonnier se souvient d'un orage auquel il a eu le bonheur d'échapper... Je n'ai plus qu'un vœu à former, bon et respectable ami ; c'est celui de voir mes enfants heureux, surtout de voir mon Henriette établie ; car, pour les autres, je ne serai plus lorsqu'ils deviendront hommes. Mon Henriette ! toi dont les soins consolateurs, dont les vertus filiales ont si bien su adoucir mes maux depuis la mort de ta mère et la fuite de ton oncle ! oh ! viens que je te bénisse, et que le bonheur marque désormais tous les instants de ta vie ! Tu n'as plus, après ton père, que cet ami généreux, que ces enfants compatissants qui partagent les vertus de l'auteur de leurs jours ! Henriette fixe toujours sur toi leur vigilante, leur constante amitié, par tes vertus douces et par une reconnaissance éternelle. C'est le juste retour que l'on doit aux bienfaits, qui les rend légitimes ; et, sans la reconnaissance, la tendre amitié, la douce générosité n'habiteraient bientôt plus la terre !»
Ainsi parla M. Delacour ; et les enfants de Palamène furent presque fâchés de voir son récit sitôt terminé. Il avait été long cependant, il les avait occupés pendant plusieurs soirées ; mais tel est le propre des histoires intéressantes, que, quelque étendue qu'elles soient, elles paraissent toujours trop courtes, et laissent à désirer à celui qui les écoute ou les lit avec attention et plaisir. Heureux le livre qu'on trouve trop court ! Heureux l'auteur qui, loin de fatiguer ses lecteurs, par des redondances ou des détails oiseux, leur fait dire à la fin de son livre : C'est bien dommage qu'il n'y ait pas un volume de plus !
C'est le sort que j'envie, à tort peut-être ; mais quelle que soit l'opinion qu'on portera de cet ouvrage, je serai assez récompensé de l'avoir entrepris, si les pères de famille me savent gré de mes intentions, de ma marche et, de la moralité que j'ai cherché à répandre dans chacune des historiettes, qui le composent. L'estime des gens
probes et délicats est vraiment la récompense des gens de lettres. C'est la seule que j'ambitionne et que je chercherai toujours à mériter dans mes productions.
Mais j'entends déjà le censeur, à l'œil louche et cynique, me reprocher que je parle de moi, que j'occupe mes
lecteurs de moi, comme si je ne devais jamais leur faire connaître mes principes et la seule ambition qui m'anime ! Qu'il se rassure, ce censeur austère ; je vais m'éclipser encore une fois sous le manteau de l'historien,
et je passe, sans autre réflexion, aux détails des autres soirées de mon intéressante famille.
QUARANTE ET UNIÈME SOIRÉE.
LA RIGUEUR.
La Masure du meunier.
Ce jour était consacré au repos ; Palamène réunit donc ses enfants dès le matin, et leur dit : Mes amis, j'ai donné ordre à Marcelle de nous préparer des viandes froides, que nous emporterons aujourd'hui pour aller dîner sur
l'herbe. Nous traverserons la forêt des Six-Routes, et nous irons dîner dans la grande plaine des Trois-Moulins,
sous les saules qui bordent le ruisseau du Moulinot. Nous partirons de bonne heure ; ainsi soyez tous prêts.
Comme cette nouvelle est agréable pour nos jeunes gens : Adèle et Henriette montent soudain chez elles pour
songer à la toilette. Elles veulent plaire maintenant, et sans doute il leur est permis d'avoir un peu de coquetterie. Armand et Jules vont bientôt les retrouver ; et comme ils sont galants, ils font à ces jeunes personnes des compliments très flatteurs sur leur coiffure, sur leur mise, sur leur goût en un mot. Adèle et Henriette rougissent ; Jules et Armand s'asseyent, assistent à leur toilette, les aident même à fixer quelques fleurs dans leurs cheveux ; c'est une véritable scène de boudoir. Pour Léon, il est occupé à faire une chanson sur les plaisirs de la campagne et les amusements champêtres. Il l'a mise sur un air connu cette chanson qu'il trouve excellente, et il se propose bien de prier la belle Henriette de la chanter lorsqu'on en sera au dessert du dîner qu'on va faire sur l'herbe. Léon est dans le feu de la composition ; il frappe des mains, il se
promène, il parle à haute voix, il gesticule ; c'est, en un mot, un auteur dans toutes les règles. Palamène, qui
voit tout et sait tout, se plaît à voir s'exercer le génie de l'un, tandis que les autres paient à la beauté, aux grâces, le juste tribut d'admiration qu'elles méritent. Il en est enchanté, Palamène, et il est heureux d'être père !
Quand la chanson est faite, quand les toilettes sont terminées, quand tout le monde est prêt, Marcelle met dans un panier, sur l'âne, les petites provisions nécessaires ; puis elle monte sur le baudet, et l'on se met en route.
Comme elle est intéressante cette petite caravane ! Palamène et son ami Delacour ouvrent la marche ; les deux
vieillards, appuyés sur leur canne, causent d'objets sérieux, tandis qu'Henriette, donnant le bras au timide Armand, répond ingénument aux questions qu'il lui fait sur l'amour et sur l'état de son cœur. À côté d'eux, Adèle
fait a guerre à Jules, son cavalier, de ce qu'il a fait ses boucles et son toupet trop haut, ce qui lui donne un air d'écolier. Léon est détaché de la compagnie ; il rêve à sa chanson ; il n'est pas content d'un vers ; et cherche à le refaire, pour donner plus de perfection à ce petit poème, qui doit être chanté par une jolie bouche. Enfin, pour ajouter au pittoresque du tableau, la bonne Marcelle, assise ou plutôt accroupie sur son indocile monture, cherche à s'éloigner des petits sentiers qui bordent les fossés, où elle craint de tomber ; et pour garder son équilibre, elle suit, de la tête et des épaules, tous les mouvements de la rétive bête.
C'est ainsi, que nos amis traversent la forêt des Six-Routes, et se trouvent, après trois quarts d'heure de marche, dans la belle plaine qui va leur offrir une table frugale, un abri verdoyant et une eau limpide. Il est cependant du trop bonne heure pour dîner. On propose, tandis que les papas sont assis à l'ombre ; un petit jeu où tout le monde puisse s'amuser. Jouons au secrétaire, dit Léon, on donnera des gages, et nos demoiselles seront obligées de nous chanter de petites chansons. Va pour secrétaire, dit Armand ; mais comment cela se joue-t-il ? — Tu vas le savoir, dit Léon ; j'ai justement sur moi du papier et mon crayon.
Voilà Léon qui coupe une foule de petits papiers, et qui commence à écrire. Chacun attend avec impatience le résultat de son opération : il est prêt enfin. Léon lit à haute voix un de ces petits papiers :
Cléon est bon, généreux, sensible, ami de l'ordre, de la justice et de la humanité. Il ne fait rien sans motif, et n'entreprend rien sans être sûr de reussir. Il est chéri de tout le monde, et ses bienfaits seront à
jamais gravés dans tous les cœurs.
À présent, mes amis, il faut me dire quelle est la personne que j'ai voulu dépeindre sous le nom de Cléon.
ARMAND.
C'est M. de Verseuil, le seigneur du château.
LÉON.
Non : un gage. (Armand donne un gage.)
ADÈLE.
Ce Cléon-là, c'est papa.
LÉON.
Tu l'as deviné, toi. Oui, c'est papa : le portrait est-il ressemblant ?
TOUS LES ENFANTS.
Oui, oui !
LÉON.
C'est papa, maintenant, qui doit faire le secrétaire.
Palamène, qui a la bonté de se prêter aux plaisirs de sa jeune famille, prend le crayon, écrit sur un petit papier, et lit ensuite :
Damon est né sensible et bon, son cœur est excellent, son esprit assez droit ; mais on le croit un peu sévère sur les défauts d'autrui ; il passe difficilement aux autres leurs faiblesses, et voudrait qu'on ne lui en imputât jamais. Il a quelquefois un peu de vanité, et son ambition, peu réfléchie ne calcule ni les convenances ni les lieux, ni les temps. Du reste, c'est un garçon que j'aime de tout mon cœur.
Quel est celui-là ?
ADÈLE.
N'est-ce pas Julien, le fils de notre voisin ?
PALAMÈNE.
Non : un gage. (Adèle donne un gage.)
JULES.
C'est Léon.
PALAMÈNE.
Un gage, mon ami. (Jules donne aussi un gage.)
ARMAND.
C'est donc Jules ?
PALAMÈNE.
Ce n'est point Jules. (Nouveau gage d'Armand.)
LÉON.
C'est plutôt Armand lui-même.
PALAMÈNE.
T'y voilà.
Armand rougit des légers reproches qu'on lui fait. Il prend à son tour un petit papier, écrit et lit :
Céphise est belle sans vouloir le paraître. Ses yeux sont tendres et spirituels ; sa bouche ne s'ouvre que
pour dire des choses agréables. Son cœur, formé par la vertu même, a la candeur, l'innocence de la nature, et son âme est pure comme le cristal de cette eau limpide. Peut-être Céphise est-elle insensible aux vœux de tous les mortels : il est temps néanmoins que son cœur lui parle, et qu'il s'attendrisse en faveur de celui qui réprime journellement avec peine le désir de lui dire : Je vous aime ! Céphise entend peut-être ses soupirs ; mais Céphise n'y répond point.
Quelle est Céphise, mes amis ?
HENRIETTE.
Faut-il le demander ? c'est mon aimable Adèle.
Ah ! un gage, un gage, s'écrient à la fois tous les enfants.
(Henriette baisse les yeux, rougit et donne un gage, que sans doute elle s'attendait avec plaisir à perdre.)
PALAMÈNE.
Je dis, moi, que c'est la charmante Henriette.
Henriette devient secrétaire, et fait le portrait de son père, qui est deviné par Jules. Jules fait le portrait, un peu piquant, de Léon, qui est deviné par Armand ; et Léon désigne à son tour, avec les détails les plus flatteurs, sa sœur Adèle, qui est reconnue par Jules. Ce jeu se prolongé assez longtemps pour que chacun donne des gages, dont on fait Marcelle dépositaire. Il est question des éloges mérités. Une seule réflexion a cependant troublé un peu le plaisir qu'ont goûté les enfants de Palamène dans celle charmante partie. De la place où ils sont, ils voient le moulin de M. Rolland ; ils en entendent même le bruit, et ils soupirent en pensant que leur frère Benoît y'est renfermé, qu'il ne jouit pas, comme eux, du plaisir d'être avec leur véritable père. Palamène s'est aperçu que leurs regards se sont tournés souvent vers le moulin, et comme il pénètre les divers
sentiments qui les agitent, il jouit de leur bon cœur et de leur tendre sollicitude.
Puisque je parle de Benoît, et que d'ailleurs mes convives sont occupés à chanter et à rire, je vais ramener
mes lecteurs vers cet enfant, que nous avons laissé chez M. Rolland, et prendre mon récit de plus haut pour arriver à l'événement le plus heureux pour lui.
Benoît n'avait rien fait le premier jour de son arrivée chez M. Rolland. Celui-ci lui avait épargné le travail en
voyant sa tristesse et ses regrets, mais le lendemain matin, M. Rolland, qui, la veille, lui avait paru indulgent et bon, lui fit voir un visage sévère, et lui prescrivit un ordre de travail pour toutes les heures de la journée. Benoît frémit ; il pria cet homme peu traitable de lui laisser au moins quelques heures de récréations, et pleura. M. Rolland lui tourna le dos eu lui disant : Vous n'êtes pas ici chez votre père, et si vous me résistez, je saurai vous punir !...
Benoît sentit qu'il était chez un étranger, et soupira ; mais son petit caractère âpre et dur, reprenant souvent le dessus, lui fit faire tant de fautes au bout de quelques jours, que M. Rolland lui promit de le punir sévèrement. Vous ne me connaissez pas, lui dit-il ; vous ne savez pas comment je corrige les mauvaises têtes. Tenez-vous prêt à me suivre demain matin : je vous mènerai dans un lieu où d'autres petits mauvais sujets comme vous sont devenus meilleurs.
Quel était cet endroit dont parlait M. Rolland ? Jusqu'à ce jour, Benoît, qui, à la vérité, n'avait jamais eu la
permission de sortir de la salle où il travaillait, ne connaissait, du logement de M. Rolland, que cette salle et son moulin : Benoît v