«LES SOIRÉES DE LA CHAUMIÈRE» DE FRANÇOIS-GUILLAUME DUCRAY-DUMINIL : 50-54


CINQUANTIÈME SOIRÉE.

L'INTELLIGENCE.


Les Voyages des cinq petits Américains.

Le soleil avait parcouru les trois quarts de sa carrière ; le dîner frugal du père de famille et de ses enfants était terminé ; la récréation du soir rappelait tous nos amis sur la terrasse pour y entendre quelque lecture ; déjà Palamène tenait sous son bras le gros livre où l'on avait lu autrefois l'histoire de l'Héritier : on se préparait à y chercher quelque nouvelle histoire intéressante et morale, lorsqu'on entendit frapper rudement à la porte cochère... Marcelle va ouvrir. Eh ! dit-elle, c'est notre voisin Perrin : Bon Dieu ! combien d'enfants vous accompagnent ! Qu'est-ce que c'est donc que toutes ces petites bonnes gens-là ? — Mon voisin Palamène y est-il ? — Oui, venez avec moi ; nous le trouverons sur la terrasse : vous voulez lui parler ? — Je veux lui faire part de ma joie et de l'aventure la plus singulière !... — Une aventure ? C'est ce que nous aimons ici. Oh ! venez, venez.

Marcelle conduisit le voisin Perrin à Palamène ; Perrin l'embrasse. Mon ami, lui dit-il, vous savez que j'étais veuf et que je n'avais pas d'enfants ? Eh bien ! le Ciel vient de m'envoyer une famille nombreuse. Me voilà comme vous, père, et père d'une famille bien digne d'être aimée. — Comment ! — C'est une histoire ! on ne le croirait pas ; rien n'est pourtant plus véritable. Tenez, regardez ces enfants, en voilà cinq, dont l'aînée, qui est une fille, a neuf ans tout au plus : ce sont mes neveux, mes nièces, et j'ignorais avoir tant d'héritiers. C'est que vraiment on n'a pas l'idée dn courage, de la fermeté et de l'intelligence de cette aînée, qu'on appelle Charlotte. J'ai voulu vous les présenter tous, et vous raconter l'histoire de leurs malheurs et de leurs voyages. — Vous m'intéressez beaucoup, mon voisin ; asseyez-vous, faites asseoir ces jeunes enfants, et expliquez-vous plus clairement, car j'ai peine à vous comprendre. — Écoutez, écoutez.

Le voisin Perrin et sa famille prennent place au milieu de nos jeunes gens, qui ouvrent de grands yeux, et sont impatients d'apprendre ce que tout cela signifie. Il se fait un silence, et Perrin s'exprime ainsi :

«Vous savez, mon voisin, que je suis né dans ces campagnes, d'un père bon fermier, bon cultivateur. J'avais un frère qui, s'étant engagé très jeune, passa dans les îles, et ne revint jamais en France. Mon père étant mort, je me mis à la tête de sa ferme, que je fis valoir. Je me mariai ensuite ; mon épouse mourut sans m'avoir rendu père ; je me décidai à ne plus contracter de nouveaux liens ; bref, je vivais tranquille, lorsque je reçus, il y a deux ans environ, une lettre de mon frère, qui m'apprit que depuis longtemps, il était établi à Saint-Domingue, marié, et père de cinq enfants en très bas âge. Cette nouvelle me fit plaisir. Je lui répondis que je me savais gré de ne m'être point remarié pour pouvoir un jour être utile à sa famille, soit en lui faisant des présents pendant ma vie, soit en lui laissant mon bien après ma mort. Si tu as besoin de moi, ajoutai-je, écris-moi.

Il ne répondit point à cette lettre, et à peine pensais-je à lui, lorsqu'hier soir, au moment où j'allais me retirer pour me livrer au sommeil, on frappa à ma porte. Tous mes gens étaient couchés, je pris une lumière, et je fus demander qui était là ? Une voix douce me repondit : C'est nous !... C'est nous, n'est pas une indication suffisante. Cependant j'ouvris, et je fus fort étonné de voir cinq petits enfants qui me demandèrent si j'étais M. Perrin. Sur l'affirmative, ils me sautent au cou ; ils m'appellent leur oncle, leur cher oncle, et me serrent dans leurs bras en sautant de joie. Comment votre oncle ? dis-je, tout étonné. Charlotte, qui portait la parole, me répondit : Nous sommes les enfants de votre frère Claude Perrin. Hélas ! nous avons perdu notre père, notre mère, nous sommes orphelins, et nous venons implorer les bontés de notre oncle. — Est-il possible ? vous, les enfants... Mon pauvre frère ! il est donc mort ?... Hélas ! oui ! — Contez-moi donc ça !

La petite me remet d'abord la lettre que j'ai écrite à son père, et dans laquelle je lui offrais mes services. C'est sur cette lettre qu'elle a osé venir, et m'amener ses frères et sœurs. Elle pleure, elle est bien fatiguée ; tous les cinq ont un appétit dévorant : je réveille ma gouvernante, je fais servir à souper à ces intéressants enfants, et quand ils ont pris une nourriture dont ils ont le plus grand besoin, j'engage Charlotte à me raconter tous les détails de la mort de mon frère. Cette petite me conte cela avec une naïveté qui m'enchante. Je ne la ferai point parler ; son langage pourrait être souvent inintelligible pour vos enfants. Je vais vous dire moi-même cette histoire singulière, ainsi que les détails du voyage de mes petits Américains ; mais pour cela je dois prendre mon récit de plus loin.

Mon frere Claude Perrin, après avoir longtemps servi sur mer, avait trouvé enfin le moyen de se dégager et de s'établir à Saint-Domingue ; il s'était marié, et en dix années de temps il était devenu père de cinq enfants, deux garçons et trois filles. Cependant, voyant que son état n'allait pas bien dans cette île, il se détermina à passer au Cap, y prit une boutique, et se mit cordier, marchand de câbles : là, il élevait doucement sa jeune famille avec sa femme, lorsque, tout se brouillant dans les colonies, le fameux incendie du Cap arriva, et ruina un nombre considérable de familles. Claude Perrin et sa femme en furent eux-mêmes les victimes. Dans la crainte des événements qui se préparaient, ils avaient envoyé tous leurs enfants chez une amie qui vivait solitaire dans une habitation au bord de la mer. Pour eux, n'osant pas abandonner leur maison, ils s'y retirèrent. Mais cet asile fatal devint bientôt la proie des flammes ; les deux infortunés y furent écrasés, consumés sous le toit de leur maison, et leur amie apprit ce malheur à ces pauvres enfants, qui se trouvaient orphelins et sans fortune. Charlotte avait neuf ans ; les deux sœurs, six et cinq ans, et les deux petits garçons, trois et deux ans. Quel malheur pour ces innocentes créatures ! Charlotte pleure ; mais bientôt elle se rappelle qu'avant de la quitter, son père lui a confié un petit coffret, en lui disant : Garde cela, Charlotte : s'il nous arrive malheur, tu l'ouvriras.

Charlotte ouvre le coffret ; elle y trouve, non de l'or, non des bijoux (ses pauvres parents n'en possédaient pas), mais des papiers. Charlotte sait lire, elle les parcourt... Ce sont des extraits de baptême, des dates de naissance et des lettres. Ce qui la frappe le plus, c'est une lettre de son oncle de France, qui fait des offres de service à sa famille : l'adresse est au bas de la lettre. Charlotte forme le projet hardi d'aller trouver cet oncle, et de lui amener ses quatre frères et sœurs. Il sera sans doute sensible à notre infortune, dit-elle à l'amie de son père, qui cherche en vain à la détourner de ce dessein. Mais, mon enfant, lui dit cette amie, songe donc que pour voyager il faut de l'argent, il faut des connaissances, il faut enfin être plus grande et plus âgée que tu ne l'es ! — C'est égal, répond Charlotte ; je remplacerai maman, autant que je le pourrai, auprès de mes frères et sœurs, surtout pour ce pauvre petit Hyacinthe, qui n'a que deux ans, et qui a besoin de tous les soins possibles. Je n'ai pas d'argent ; j'intéresserai tous les bons cœurs à notre malheur ; ils nous aideront, ils nous soulageront. Oh ! laissez-moi faire, ma bonne amie ; je suis bien jeune, mais j'ai plus de courage que vous ne le pensez !...

Charlotte secouait la tête ; elle avait un petit air assuré qui donnait de la confiance à l'amie de son père. Cette amie n'étant point fortunée, elle ne pouvait faire, pour l'aider, que de très légers sacrifices. Elle fit encore à Charlotte, sur les dangers de la mer, sur la nécessité de traverser la France, mille représentations qui furent inutiles. Charlotte avait pris son parti, elle est inébranlable. Charlotte prend un matin la petite famille dont elle est devenue la mère ; puis elle va se jeter aux pieds de l'agent du gouvernement français au Cap. Ce magistrat est attendri ; il lui dit de revenir le surlendemain. Charlotte y retourne. Vous voulez donc absolument partir, ma fille ? lui dit cet agent. — Oui, monsieur. — Eh bien ! rendez-vous sur l'heure au vaisseau l'Invincible, qui est dans le port ; vous demanderez le capitaine Verville, et vous lui remettrez cet écrit. Je l'ai prévenu, j'ai même payé votre passage. — Quoi ! Monsieur, vous avez eu la bonté... — Vous m'avez tant intéressé ! tenez, prenez ces pièces d'argent, elles pourront vous procurer quelques petites douceurs dans le vaisseau.

Charlotte, enchantée, prend l'argent, l'écrit, remercie cet homme généreux, et revient en sautant de joie chez l'amie de son père, à qui elle fait ses adieux. Cette bonne amie lui remet un louis d'or, en lui recommandant de le bien ménager, puis elle l'embrasse en pleurant, en la recommandant, elle et sa petite famille, à la Providence, qui va veiller sur elles. Charlotte prend dans ses bras son plus jeune frère ; les autres la suivent, et la voilà qui se rend sur le port, en demandant à tout le monde le capitaine Verville. Que voulez-vous, lui demande-t-on ? — C'est qu'il va nous emmener en France.

On sourit et on lui tourne le dos. Cependant, à force de chercher, elle rencontre le capitaine Verville lui-même, qui lit le papier du magistrat, puis prend la main de Charlotte, en lui disant : Venez, ma petite ; je sais ce que c'est. Vous avez bien fait d'arriver ; car je vais mettre à la voile sur-le-champ. Voilà le capitaine, entouré des enfants, qui arrive à son bord, les place dans une petite chambre seule, et fait lever l'ancre. Charlotte est enfin embarquée, et sa gaieté l'abandonne à mesure qu'elle voit s'éloigner d'elle cette terre de douleur qui ne présente plus que les vastes décombres qui couvrent pour jamais les restes précieux de son père et de sa mère. Charlotte verse des larmes, et, par imitation, sa petite famille pleure aussi. Charlotte sent qu'elle doit lui consoler et lui donner l'exemple de la fermeté. Elle essuie ses larmes, essuie de même les yeux de ses frères et sœurs, prend le petit Hyacinthe sur ses genoux, et cherche à le faire rire, pour égayer les autres. Ce tableau touchant fixe bientôt l'attention de tous les voyageurs : on entoure Charlotte, on la questionne ; elle répond avec ingénuité ; c'est à qui lui fera des cadeaux. Le capitaine, qui est payé faiblement, n'en envoie pas moins à Charlotte les restes de sa table. Tout le monde les nourrit, tout le monde les accable de caresses et de bienfaits. Charlotte fait absolument la mère, pendant toute la traversée. C'est Charlotte qui fait les parts des repas à ses frères et sœurs ; c'est elle qui les fait coucher, qui les fait lever, qui a soin des seules hardes qu'ils possèdent. Ils sont tous bien tenus, bien propres, elle les habille, les déshabille ; en un mot, cette enfant de neuf ans est une véritable femme de ménage, une tendre mère de famille.

La traversée fut assez heureuse, quoique prolongée souvent par de gros temps et même par des grains de tempête. La pauvre Charlotte eut la douleur de voir ses deux jeunes frères et une de ses sœurs malades au point de craindre pour leurs jours. Elle redoubla d'activité, passa la nuit près d'eux, implora les secours des gens de l'art qui étaient dans le vaisseau, et qui s'empressèrent de prodiguer leurs soins aux touchants objets de sa sollicitude. Ils se rétablirent ; mais Charlotte paya son tribut à la mer ; elle fut indisposée à son tour : et n'en fut pas moins active et surveillante : toute sa peur, disait-elle, était de mourir, et de laisser ainsi de petits êtres à l'abandon.

Je ne finirais pas, si je vous détaillais toutes les preuves de raison, de sagesse et d'intelligence que donna cette intéressante orpheline ; j'en ai été convaincu par son récit naïf dont j'ai été obligé de deviner la moitié. Enfin, après bien des maux, des inquiétudes et des contrariétés, le vaisseau mouilla dans le port de Lorient ; et le capitaine, qui était occupé de ses propres affaires, relâcha nos petits Américains, en leur annonçant qu'ils étaient en France, qu'ils n'avaient qu'à chercher leur subsistance et marcher. Charlotte eut le soin de le remercier de ses bontés, ainsi que tous les voyageurs, qui se cotisèrent pour lui faire une petite bourse. Charlotte munie de quelques louis, se hâta d'acheter de petits bas et de petits souliers pour elle et ses enfants ; puis elle se mit en route, en demandant son chemin à tous les passants. Son chemin c'était Paris qu'elle demandait, persuadée que, quand elle serait dans cette grande ville, on lui indiquerait plus facilement la ferme de son oncle. Elle faisait faire trois, quatre lieues par jour, à pied, à sa petite troupe, et, quand elle était fatiguée, elle la faisait reposer deux ou trois jours dans un endroit. Charlotte ne marchait que le jour ; dès que la nuit approchait, elle se réfugiait dans la première auberge, où elle donnait quelques légères pièces de monnaie, pour être abritée, n'importe où. Les granges, les écuries, comme les meilleurs lits, tout lui était indifférent ; et quand on lui demandait où elle allait, elle répondait naïvement : À la ferme de mon oncle Perrin ; la connaissez-vous ?

On riait, et souvent plusieurs aubergistes avaient l'humanité de la loger pour rien, et de lui donner même à souper. Pour le dîner, il ne l'inquiétait jamais : il se faisait en route, avec du pain, des fruits ou du fromage. On n'est pas plus frugal, on n'a pas plus de persévérance. Cependant son jeune Hyacinthe eut la petite vérole dans la ville de Rennes. Ce retard lui donna plus d'activité, sans la décourager. Elle porta elle-même son frère à l'hôpital, et le recommanda aux soins de ceux qui le dirigeaient ; elle le visitait deux fois par jour, et lui prodiguait toutes les attentions possibles. Quand l'enfant fut rétabli, elle le prit dans ses bras, et se remit à voyager. Entre Alençon et Mortagne, il lui arriva une aventure assez singulière, qui pensa la perdre, elle et ses jeunes enfants. Elle entre dans une auberge pour y demander l'hospitalité, suivant son usage. Elle est tout étonnée de ne trouver dans cette auberge qu'un seul homme assez bien vêtu, sans cuisinier, ni domestiques, ni filles d'auberge. Tout paraissait même être dérangé dans cette maison. Il faisait grand jour néanmoins, et la route était très fréquentée ; il n'y avait rien à craindre. L'aubergiste, de mauvaise humeur, la repousse durement. Elle se met à pleurer, en lui disant que c'est bien vilain à lui, bien malhonnête, de rebuter ainsi de pauvres orphelins, qui n'ont de recours que dans les âmes sensibles et généreuses. L'aubergiste, un peu ému, la regarde ; et lui dit : Eh bien ! montez là-haut, couchez-vous où vous voudrez ; mais ne comptez pas que je vous donnerai seulement un morceau de pain ; car je n'ai rien ici.

Charlotte, qui a soin d'avoir toujours sa petite besace garnie, ne lui demande rien autre chose qu'un abri. Elle est contente d'en avoir trouvé un ; elle monte, avec sa famille, dans une chambre très propre, qui se trouve ouverte. Charlotte y reste, et, quand la nuit est plus épaisse, elle descend pour demander à l'aubergiste si cela ne le gêne point qu'elle occupe la belle chambre du premier sur la cour. L'aubergiste lui répond non, avec le ton du courroux. Elle tremble, elle est fâchée d'être entrée dans cette maison ; mais il est trop tard pour en chercher une autre, il faut y séjourner. Charlotte cependant fait coucher ses frères et sœurs ; mais elle reste debout, éveillée, et dans le dessein de passer ainsi la nuit. Un secret pressentiment lui dit qu'il y a quelque chose d'extraordinaire dans cette maison.

On était dans le dernier quartier de la lune, sur la fin d'un mois, à l'époque où l'astre de la nuit n'éclaire notre hémisphère que vers une heure du matin. Charlotte, qui, jusqu'à ce moment, avait entendu marcher, courir, ouvrir et fermer des portes brusquement, s'était tenue l'œil au guet derrière sa croisée. Elle aperçoit l'aubergiste qui marche à grands pas dans la cour, va, vient, frappe du pied, se cogne la tête contre les murs, et paraît agité d'un sombre désespoir. Charlotte, émue, ouvre sa croisée : Mon Dieu, crie-t-elle à cet homme ; mon Dieu, monsieur, ne vous trouveriez-vous pas mal ? Auriez-vous besoin de quelque chose ?... — Quoi ! vous ne dormez pas. — Non, monsieur. — Tant-pis... au surplus, rentrez, et laissez-moi tranquille...

Puis il ajoute, comme par réflexion : quand vous voudrez sortir vous trouverez la clef attachée derrière la porte.

Qu'est-ce que cela signifie ? se dit intérieurement Charlotte effrayée. Quand je voudrai sortir ! Est-ce que, cette auberge ne s'ouvre pas de bonne heure comme les autres ? Cet homme-là est singulier.

Charlotte, très agitée, attend le jour avec impatience ; elle n'entendait plus aucun bruit, mais elle n'en était pas moins inquiète. Aussitôt qu'elle aperçoit les premiers rayons du soleil, elle éveille ses frères et sœurs, les fait habiller à la hâte, puis sort avec eux dans l'intention de fuir cette maison, où elle n'a pu reposer. Charlotte ne connaissait pas l'intérieur de cette auberge. Elle traverse plusieurs chambres ouvertes, sans trouver d'escalier, et reste fort étonnée de ne rencontrer aucun voyageur, personne ! Elle pousse une porte : ciel, quel affreux spectacle ! une femme poignardée et baignée dans son sang ! Ô terreur ! Charlotte jette des cris lugubres ; elle entraîne sa famille, et craint que le sort de cette victime ne lui soit réservé. Elle descend à la hâte dans la cour ; ô surcroît de douleur ! dans une cuisine qu'elle traverse, elle aperçoit ce même aubergiste qui lui a parlé pendant la nuit. Ce malheureux s'est pendu, il est mort ! Quelle est donc cette caverne infernale ? Charlotte ne peut que pousser des cris, ainsi que ses compagnons. Ils étouffent, ils n'ont plus la force de marcher. Pendant qu'ils succombent à l'effroi, on frappe à coups redoublés à la porte cochère. Charlotte sent ses forces se ranimer, dans l'espoir d'être sauvée : elle y court, trouve en effet la clef suspendue derrière comme l'aubergiste le lui a indiqué, ouvre cette porte, et voit entrer une foule de gens armés. À leur tête est une espèce de cuisinier qui s'écrie : Voyons si le malheureux n'a point attenté à ses jours !...

On trouve en effet le cadavre de l'aubergiste, celui de la femme assassinée, et l'on arrête nos enfants pour en tirer des éclaircissements. Charlotte ne peut dire que ce qu'elle sait, ce qu'elle a vu. Toute la maison se remplit de gens de justice. On écrit, ou verbalise, on interroge Charlotte. Tout ce qu'elle peut apprendre, au milieu des conversations qu'elle entend, c'est que l'aubergiste, jaloux de son premier garçon, l'a renvoyé la veille, ainsi que tout son monde. Ce malheureux aubergiste a poignardé sa femme, et s'est défait ensuite de désespoir. C'est ce premier garçon qui est là, à la tête de la force armée. Il jure que sa maîtresse était innocente, que son maître était un insensé. Ce n'est, ajoute-t-il, que dans la crainte de ce qui est arrivé que j'ai requis ce matin la garde et la justice : il n'est plus temps ! etc., etc.

Après avoir bien fait parler la pauvre Charlotte, on la congédie enfin ; et vous pouvez juger de sa joie en quittant ce lieu d'horreur et d'effroi. Cette aventure l'avait tellement épouvantée, qu'elle ne put faire beaucoup de chemin ce jour-là. Elle s'arrête de bonne heure dans une hôtellerie, et depuis, elle eut tant de méfiance pour ces sortes de maisons, qu'elle eut soin de choisir celles qui lui parurent les plus habitées et remplies de voyageurs. Il ne lui arriva rien d'extraordinaire depuis cette époque jusqu'à Paris, où elle entra en bonne santé, ainsi que sa petite troupe. On ne conçoit pas comment cette enfant a pu faire, elle cinquième, un voyage si considérable, avec cinq ou six louis tout au plus. Il lui a fallu un ordre et une économie admirables. Quoi qu'il en soit, elle était à Paris, mais elle n'était pas encore chez son oncle, et ses finances étaient épuisées. Elle demande mon adresse, et elle reste fort étonnée quand on lui apprend qu'il faut qu'elle retourne un peu sur ses pas ; qu'il faut qu'elle retourne à Versailles, et que de là elle aille gagner la gauche de Chartres. Cette pauvre enfant avait eu du courage jusqu'à ce moment ; mais se voyant encore forcée de voyager, et n'ayant pas les moyens, elle se mit à pleurer amèrement. Qu'avez-vous petite ? lui demanda avec sensibilité la dame qui venait de lui donner ces renseignements.

Charlotte lui raconta ses malheurs, l'histoire de ses voyages ; et la dame fut si émue à ce récit, qu'elle lui donna douze francs. Plus tranquille et plus rassurée, Charlotte se remit en route, et à force de questions, faites dans tous les endroits qu'elle traversa, elle trouva enfin ma ferme, où elle arriva, comme je vous l'ai dit, hier soit à la nuit fermée. Quelle patience, mes amis, et quel courage !... Faire à pied près de cent cinquante lieues, souvent obligée de porter en route un enfant de deux ans, du fardeau duquel elle se débarrassait rarement sur ses deux plus jeunes sœurs ! Avoir quatre enfants en aussi bas âge à conduire, à gouverner ! Voilà ce qu'a fait une fille de neuf ans ; et tout cela, pour aller trouver un oncle qu'elle ne connaissait pas, qui pouvait être dur, inhumain, barbare, et lui fermer l'entrée de sa maison ; car cinq enfants sont une charge que bien des gens ne voudraient pas prendre. Mais comme elle est douce pour mon cœur ! comme elle va m'être chère, cette nouvelle famille que le Ciel m'envoie ! Ah ! il faudrait avoir un cœur bien dur pour ne pas s'intéresser à des enfants si extraordinaires ! Je les adopte tous ; ils seront mes fils, mes filles, et Charlotte sera à la tête de ma maison. Je crois qu'elle en aura bien le talent, hen ! Qu'en dites-vous, mes amis ? Vous la regardez, cette fille étonnante : sa modestie lui fait baisser les yeux ! Les vôtres sont chargés des larmes de la sensibilite. Oui, regardez-la bien, et admirez-la. Quand on pense qu'en arrivant chez moi hier, ces pauvres enfants n'avaient pas de souliers ; que leurs petits pieds étaient enflés, tout écorchés par les ronces, les épines et les cailloux sur lesquels ils avaient marché ; qu'au milieu de tant de fatigues tout cela se porte à merveille et ne demande qu'à vivre, cela est singulier, c'est bizarre, c'est unique !... Mais pardon, pardon de mon enthousiasme : il est peut-être exagéré ; mais il part de mon cœur, et je regarde comme le plus beau jour de ma vie, le jour où ces enfants sont venus se jeter dans mes bras. Je serai leur père, je le serai, je m'en fais un plaisir, je m'en fais un devoir !... Mais embrassez-la donc, ma Charlotte, puisque vous la regardez tous avec tant d'admiration.

Le voisin Perrin se tut, et tous les enfants de Palamène, qui regardaient Charlotte comme un être extraordinaire, coururent à cette jeune enfant, et la serrèrent dans leurs bras. Elle répondit avec candeur à leurs caresses touchantes, et on lui fit recommencer les détails de son voyage, qui devinrent piquants dans sa bouche, quoique moins clairs que ceux que M. Perrin venait de donner. On doit se faire une idée de toutes les questions de nos amis. Combien étiez-vous dans le vaisseau ? combien de temps y êtes-vous restés ? Et puis ce vilain aubergiste qui a tué sa femme ! comme j'aurais eu peur ! etc. C'est à qui dira son mot. Les quatre enfants furent aussi embrassés, surtout le petit Hyacinthe, cet enfant de deux ans, qui ne manquait pas d'intelligence pour son âge, quoiqu'il ne sentît pas encore l'étendue des obligations qu'il avait à sa sœur. Cela devait être singulier, dit Léon, de voir voyager ainsi à pied trois petites filles, un petit garçon, et un autre petit garçon dans leurs bras ! On devait vous faire bien des questions dans les endroits où vous vous arrêtiez ? — Oh ! partout, répondit Charlotte. — Et chacun devait bien s'intéresser à votre sort ? — Très peu de monde. La plupart de ceux qui m'interrogeaient, m'écoutaient, me regardaient, et me tournaient le dos. Presque tous riaient, et haussaient les épaules, comme en disant que j'avais tort de m'exposer ainsi aux hasards d'une longue route. Quelques personnes cependant se sont proposées pour me conduire, attendu, disaient-elles, qu'elles avaient le même chemin à faire. Je n'ai jamais voulu aller avec du monde. Je ne sais pourquoi cela m'effrayait ; et puis j'avais l'habitude de régler la conduite de mes frères dans le bâtiment : le courage ne me manquait pas, je ne craignais rien : il n'y a que depuis l'aventure de l'aubergiste, oh ! pour ça, je n'étais pas aussi rassurée, et si cela m'était arrivé dans la ville où le vaisseau nous a débarqués ; je crois que je n'aurais jamais eu la force d'arriver à Paris. Aussi me voilà bien dédommagée de tant de peines ; mon oncle est si bon ! Je suis heureuse, et mes frères et sœurs aussi, n'est-ce pas, Thérèse ? n'est-ce pas, Manette ? n'est-ce pas, Joachim ?

Thérèse, Manette et Joachim sautent sur les genoux du bon Perrin, qui pleure de sensibilité. Ce brave homme est ravi de voir ces jeunes enfants le caresser. Il s'extasie sur leur beauté, sur leur intelligence, et chacun est de son avis. Palamène, que cette scène inattendue avait pénétré, fit servir une légère collation, qui fut reçue parfaitement, Perrin se retira ensuite avec sa famille. Adieu, mon voisin, dit-il à Palamène ; je sais que vous êtes bon père, que vous aimez beaucoup les enfants ; voilà pourquoi j'ai pris la liberté de vous présente les miens, et de vous ennuyer de détails peut-être minutieux, mais touchants, à coup sûr, puisqu'ils sont puisés dans la nature ! — Vous m'avez fait un sensible plaisir, mon voisin, lui répondit Palamène ; vous savez que rien de ce qui concerne l'enfance et la morale ne peut m'être indifférent. Je vous remercie de votre bonne visite, et je vous prie de la réitérer, en m'amenant souvent ces intéressants orphelins.

Le voisin Perrin promit de venir souvent à la chaumière, et il emmena sa petite troupe, qui, on s'en apercevait aisément, avait besoin encore de quelques jours de repos pour se remettre de tant de fatigues. Quand il fut parti, Palamène laissa parler ses enfants, qui s'extasièrent sur le caractère singulier de la jeune Charlotte, et sur la bonté de cœur de son oncle. Palamène ajouta ses réflexions morales aux leurs, et l'on termina par les plus doux entretiens cette soirée, qui avait été plus gaie qu'on ne s'y attendait.


CINQUANTE ET UNIÈME SOIRÉE.

LE ZÈLE.

Fête donnée au bon père.

Plusieurs jours s'étaient écoulés, dont les soirées avaient été occupées par de simples lectures, et nos jeunes gens avaient été très contents de n'être dérangés par aucun nouveau venu. Ils avaient formé un projet digne de leur bon cœur. On était dans le mois d'août, dans cette saison si belle où les soirées sont un peu longues et favorables à la promenade. La Saint-Barthélemi approchait ; c'était la fête du père de famille, et ses enfants faisaient de grands préparatifs pour le fêter d'une manière digne de lui et de leur tendresse. On était convenu qu'on jouerait une petite comédie, et Léon avait été chargé de la faire. Léon venait de terminer son ouvrage ; il l'avait lu à ses frères, qui en étaient très contents. Chacun se mit à copier et à apprendre son rôle ; mais comme ils avaient encore besoin de deux acteurs, Armand engagea Julien et Georges, fils d'un fermier voisin, à y prendre deux rôles qui manquaient. C'était ce même Julien avec qui Armand avait eu, l'année dernière, une querelle qui lui avait valu, de la part de Palamène, la forte leçon de la mort du fils du marquis Desforts ; mais Armand et Julien étaient réconciliés ; ce dernier accepta donc, ainsi que son frère. On était bien embarrassé pour les répétitions ; il fallait que M. Delacour, qui était dans le secret, engageât souvent Palamène à sortir avec lui ; et, pendant ce temps, Julien, Georges arrivaient, et nos jeunes gens répétaient leur petite pièce, se donnaient des conseils réciproques, et faisaient les comédiens dans toutes les règles. Le jour de la fête arrive ; comment faire pour s'occuper des préparatifs nécessaires, sans que Palamène s'en aperçoive ? C'est encore M. Delacour qui se charge de ce soin : il engage le père de Julien à inviter à dîner chez lui seulement Palamène et lui. Palamène, qui se doute peut-être de quelques surprises que ses enfants lui ménagent, accepte ; et, pendant ce temps, on arrange la salle de spectacle. Cette salle est bientôt prête, c'est le petit bois qui en tient lieu. Il y a au milieu de ce petit bois une salle de verdure. Benoît et Léon, qui sont les décorateurs en chef, y font une séparation avec des tapisseries placées en haut horizontalement, et aux deux côtés verticalement : les arbres ferment eux-mêmes les décorations, et quelques lampions éclairent tout cela. On place des bancs, des chaises dans la partie destinée au public, et de l'autre côté des tapisseries, qui forment le théâtre, on met une table, tous les accessoires dont on a besoin. Les ouvriers de Palamène sont mis en réquisition pour faire les gardes, des paysans qui sont nécessaires à la pièce, et tout est prêt lorsque M. Delacour et le père de Julien ramènent Palamène. Ce bon père joue l'étonnement de se trouver transporté au spectacle. Il demande ses enfants ; on lui dit qu'ils s'habillent pour jouer la comédie ; il est tellement pénétré qu'il verse des larmes d'attendrissement. Enfin, il se place dans un fauteuil mis au milieu du parterre, et qui lui est déstiné. Le public en fait autant, et la pièce commence. Je dis le public, car on a invité à cette fête tous les amis de la maison, le voisin Perrin et ses petits neveux, M. Richard et sa famille, M. de Verseuil et ses enfants, etc., etc. Nos acteurs auraient bien voulu avoir Émilion et ses parents, mais ils étaient à Paris. Quoi qu'il en soit, voilà une société composée d'à peu près vingt à trente spectateurs ; c'est plus qu'il n'en faut pour juger une mauvaise pièce. Benoît s'était chargé du rôle gai, qui était le plus dans son caractère, Armand et Henriette jouaient les amoureux. Tout le monde était bien placé, mais on avait oublié de se munir d'un souffleur ; on vint tout doucement tirer M. Delacour par la manche, pour le prier de se charger de cet emploi. M. Delacour y consentit, mit ses lunettes, s'empara du manuscrit, se plaça dans un coin pour ne point gêner les spectaleurs, et sans lever le rideau, puisqu'il n'y en avait point, les acteurs parurent. Plaçons-nous aussi, amis lecteurs, près du bon Palamène, qui est le héros de cette fête, et jugeons la comédie de notre poète Léon.

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LES BONS FILS,

COMÉDIE VILLAGEOIS,

EN UN ACTE ET EN PROSE ;

ORNÉE DE COUPLETS.

PERSONNAGES. ACTEURS.
LE FILS du seigneur du village, Léon.
BASILE, vieux laboreur, Julien.
THOMAS, fermier, père de Fanchette, Benoît.
FANCHETTE, sa fille, Henriette.
JULIEN, fils de Basile, Armand.
LE MAGISTER, Jules.
UNE MARCHANDE de chansons, Adèle.
GUILLOT, paysan, Georges.
DEUX SOLDATS ET PLUSIEURS PAYSANS, Les ouvriers de Palamène.

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La théâtre représente un bosquet ; on voit une table longue.

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SCÈNE PREMIÈRE.
LE MAGISTER, THOMAS, portant une pinte, FANCHETTE, tenant des verres.

(Ils s'asseyent tous trois à la table, et boivent.)

THOMAS.
Queu belle matinai, mes enfants !

LE MAGISTER.
Superbe !

FANCHETTE.
Ah ! mon père, celle de d'main s'ra encore pus belle.

LE MAGISTER.
Comment devinez-vous cela ?

THOMAS.
Pardi, c'est tout simp' ; c'est que d'main, voyais-vous, alle épouse Julien. Va, ma fille, si l'matin du jour où c'qu'on s'marie est beau, le soir est ben gentil itou.

LE MAGISTER.
Enfin, père Thomas, c'est donc décidé ? Vous donnez votre fille à Julien, un rustre, un manant, un imbécile !

FANCHETTE.
Et voirement, monsieur le magister, c'est ben c'qui faut en minage. Toujours vaut mieux épouser un homme pus bête q'soi ; ça fait qu'on a l'plaisir de l'mener par l'bout du nez.

LE MAGISTER.
Ah rusée !... voilà de jolies dispositions !

THOMAS.
Quoiqu'ça, Julien n'est pas si sot qu'vous voulais ben l'dire.

FANCHETTE.
Oh ! qu'non, il n'est pas si sot !

LE MAGISTER.
Un garçon qui ignore les premières règles de la syntaxe !

THOMAS.
Suffit qu'i sache aimer sa femme et travailler.

LE MAGISTER.
Mais il n'a rien.

THOMAS.
J'l'i cédons not'farme ; il aura quel'chose.

LE MAGISTER.
Ainsi, me voilà congédié, moi qui adore votre fille ?

THOMAS.
Comm' vous dites, vous v'là congédié.

LE MAGISTER.
Préférer un paysan à un homme comme moi, qui possède le français, le latin et le grec ; qui connais à fond Virgile, Cicéron, Sénèque, Quinte-Curce, Homère, Tite-Live, Salluste ; qui fais des vers comme de la prose, des discours, des épîtres, logogryphes, sonnets, ballades, énigmes, madrigaux, poèmes, triolets, comédies, drames, et même des tragédies en cas de besoin.

THOMAS.
C'n'est pas tout ça qu'faut en minage.

LE MAGISTER.
Mais, qu'a-t-il donc, ce Julien ; qu'a-t-il de plus que moi pour plaire ?

THOMAS.
J'ignorons c'qu'il a d'plus ; mais j'savons qu'il a trente bonnes années moins que vous.

LE MAGISTER, à part.
Comme il est malhonnête ; mais je m'en vengerai. (Haut.) Changeons de propos, monsieur Thomas ; ceci commence à me chiffonner les oreilles.

THOMAS.
Oui, changeons de propos ; parlons d' la fête ed' not' bon seigneur. C'est d'main, morgué ; c'est d'main.

LE MAGISTER.
Chacun va s'empresser de le fêter.

THOMAS.
Nous donc ! j'dis, j'nen céderons pas not' part. J'ons envoyé Julien à Paris, pour acheter des bouquets ar... ar... artif'els. Comment diabl' qui disont ça ?

LE MAGISTER.
Artificiels, mon cher ; artificiels.

THOMAS.
Oui arti... comme vous dites. Ça s'ra biau, n'est-ce-pas ? Et pis i' doit encore apporter d'biaux affiquets pour not' fille ; car j'voulons que l'jour de ses noces all' soit mise comme une princesse.

LE MAGISTER.
À quoi bon la parer ; la rose fraîche éclose a-t-elle besoin d'ornements ?

FANCHETTE.
Comm' c'est doux !

LE MAGISTER.
Tenez, le voilà de retour.

FANCHETTE.
Qui ! Julien ?

THOMAS, regardant.
Oui, li-même. Quiens, vois comme i' court ! on voit bien qu'il est amoureux.

FANCHETTE.
C'est lui, oui, c'est lui : oh ! comme le cœur me bat.

SCÈNE II.
LES PRÉCÉDENTS, JULIEN.

JULIEN.
Bonjour, père Thomas ; bonjour tout le monde ; bonjour, ma Fanchette. M'est avis que vous m'attendiais commodément, le verre à la main.

THOMAS.
Tu l'as d'vinai, mon garçon : quiens, bois un coup. (Il lui verse du vin.)

JULIEN.
Je l'voulons ben, morguenne, car j'sis altéré comme un ménétrier. (Il boit.)

THOMAS.
Eh ben ! qu'eq't'apportes ed'Paris ?

JULIEN.
Tout plein d'belles choses.

LE MAGISTER.
Qu'est-ce que c'est que ces belles choses ?

JULIEN.
Vous avez l'air de gouailler, monsieur l'magister !

LE MAGISTER.
As-tu quelque argument à me pousser ?

JULIEN.
Non, mais j'ons de bons poings.

LE MAGISTER.
Filons doux avec des brutaux comme ça !

THOMAS.
Ha ça, mais je ne te voyons rien dans les mains ni sous le bras.

JULIEN.
Tout ça est sur not'bourrique, que j'ons déposée chez nous, en passant. J'apportons tout c'qui faut à ma Fanchette ; un' belle jupe de siamoise rayée, avec el' casaquin pareil, ben long et ben large ; une belle coiffure avec de grandes barbes ; un biau tablier d'un petit satin changeant, qui est superbe ; et pis des fichus, des rubans, oh ! des rubans !... J'crais que tu s'ras contente, va.

FANCHETTE.
Choisis par toi, ah !

LE MAGISTER, à part.
Elle l'adore, hom !

JULIEN.
J'ons itou une fière provision d'bouquets pour not' bon seigneur. Ah ! Fanchette, avec queu satisfaction que j'li offrirons ça !

THOMAS.
C'est d'main un grand jour ed' plaisir. La fête ed'monsieur Saint-Just, et pis vot' mariage.

LE MAGISTER, à part.
Oh ! si je pouvais empêcher ça ?

JULIEN, à Fanchette.
Veux-tu venir au devant du village ?

LE MAGISTER, l'arrêtant.
Un moment, vous savez que j'ai besoin de vous pour prendre des rôles dans ma tragédie.

JULIEN.
Comment, vot' trageudie ! Vous avez fait une trageudie pour une fête ?

LE MAGISTER.
Oui, pour une fête. Ça change, c'est plus neuf. Thomas y fera un héros.

THOMAS.
Allons donc, queu farce ! C'nest pas l'embarras ; j'enrageons, quand j'allons à Paris, ed'yoir des coméguiens et des coméguiennes qui savent dire tant de belles choses ; tandis que je n'sommes qu'un ignorant.

LE MAGISTER.
Vous aimeriez donc jouer des rôles comme eux ?

THOMAS.
Si j'aimerions ça ! J'aimerions ça plus que ma vie, voyais-vous.

LE MAGISTER.
Eh ! quel emploi préféreriez-vous ?

THOMAS.
Quel emploi ? comment quel emploi ?

LE MAGISTER.
Oui, quelle sorte de personnage ?

THOMAS.
Oh ! les princes, par exemple ; ça doit être superbe ; ou bien les maltôtiers ; oui, les maltôtiers, j'voudrions occuper un moment la place de c'traitant qui vient d'acheter c'te belle maison au bout du village, ouss' qu'i fait tant de train.

LE MAGISTER.
Vous jouerez mieux les jardiniers.

THOMAS.
Non : je n'ferions pas ben ces rôles-la. M'est avis qu'il faut sortir un tantinet de son état. J'serions trop gauche, trop lourd, trop pataud.

JULIEN.
Allons, laissons tout c'verbiage, allons r'joindre el'village. Vians-tu, Fanchette ?

FANCHETTE.
Partout avec toi.

LE MAGISTER, à part.
Je crève de jalousie.

THOMAS.
C'nest pas la peine ; v'là Guillot qui viant nous dire queut'chose.

SCÈNE III.
LES PRÉCÉDENTS, GUILLOT.

GUILLOT.
Vous v'la ben tranquilles là, vous autres, tandis qu'chacun s'donn' du mouvement pour la fête ed'd'main ! Les uns cueillont des bouquets, les aut' préparont des fruits : là, c'est une troupe de bergers qui recordont leux danses ; ici, c'est une compagnie d'jouteux qui se proposont de tirer la lance dans l'canal du château. M. Léon, fils de M. Saint-Just, est partout, qui les anime et leux promet des récompenses, s'i chommont ben la fête ed' son père. Ah ! ça fait un bon petit enfant ! (1)

JULIEN.
Et mon père, est-ce qu'i n'est pas avec vous ?

THOMAS.
En effet, j'l'ons pas encore vu, c'bon père Basile.

GUILLOT.
J'l'ons laissé près d'ici. Malgré son grand âge, est-ce qu'i' n'a pas voulu faire itou sa p'tite provision de fleurs ! il est morgué aussi alerte pour ça que tous nos jeunes gens.

THOMAS.
Queu brave homme que c'père Basile ! Comme il aime not' bon seigneur, et comme il en est aimé !

JULIEN.
Que j'brûlons d'embrasser, ce cher père !

(Le magister pendant ce temps, tire un manuscrit de sa poche, et déclame tout bas.)

THOMAS.
Mes amis, c'est la parle du village, c'est l'oracle du canton. Quand il a vu arriver c'te fête là : Mes enfants, nous a-t-il dit, vous aimez, vous respectez tous monsieur de Saint Just, ce bon vieillard, ce vertueux père ed'famille ! Gn'y a pas deux hommes comme celui-là sur la terre pour chérir ses enfants, pour leur donner des principes de morale et de raison. Il faut le fêter, morgué ; il faut l'i' prouver que s'il a des soins pour nous, j'en savons connaître l' prix, et que not' tendresse pour l'i n'finira qu'avec not' vie !... Vlà comme i' s'exprimait, ce bon papa. Qu'i' m'tarde de l'serrer dans mes bras !

TOUS ensemble.
Le v'la ; c'est l'i, c'est le père Basile. (Ils vont au-devant de lui.)

SCÈNE IV.
LES PRÉCÉDENTS, BASILE.

BASILE.
Bonjour, mes enfants, bonjour : eh bien ! qu'est-ce ? comment va la santé ?

THOMAS.
Ben, ben, très-ben, père Basile et vous ?

BASILE, s'asseyant au pied d'un arbre, tous les acteurs l'entourent.
Tatigué, je n'm'aperçois pas de mon âge. Et toi, fils, te v'la revenu de Paris ?

JULIEN.
Oui, mon père.

BASILE.
Embrasse-moi, mon garçon, embrasse-moi. (Il l'embrasse.) D'main t'épouseras Fanchette : all t'aime, c'tenfant. J'te varrons marié avant d'mourir.

JULIEN.
Comment, mon père ; j'espère ben qu'vous ferez sauter nos p'tits enfants.

BASILE, secouant la tête.
Ah, ah ! c'est impossib', c'est impossib', mais je n'désirons pus rian, une fois qu'jaurons établi mon garçon, et que j'aurons encore vu la fête ed not' bon seigneur ; car c'est d'main, mes enfants ; j'n'ons pas oublié ça.

FANCHETTE.
Ni nous non pus, père Basile.

BASILE.
Ah ! fort ben... oui... (Il les contemple.) Ça m' réjouit, moi, d'voir c'te jenesse. (À Thomas.) Compère, j'crais qu'ça m' rajeunit.

THOMAS.
Ils ont leux temps comme j'avons eu l' not'.

LE MAGISTER.
Telle vieux Saturne autrefois...

JULIEN, frappant du pied, fait peur au magister.
Eh ! morguienne, monsieur l'magister, laissez là vos comparaisons qui clochint.

LE MAGISTER.
Le petit drôle m'interrompt toujours.

BASILE.
Ça, mes amis, qu'avez-vous fait tretous pour la fête de d'main ?

LE MAGISTER, montrant son manuscrit.
Voici une tragédie en deux actes que j'ai faite à ce sujet. Le fond en est heureux et galant. C'est la fête de Jupiter. J'ignore quel était le nom de son patron, mais c'est égal ; il en avait un sans doute. C'est donc la fête de Jupiter. Au moment où tous les dieux de l'Olympe vont pour la lui souhaiter, il s'élève entre eux une dispute sur la prééminence. C'est à qui fera le compliment le premier. Mercure veut avoir le pas ; Apollon soutient qu'un compliment est de sa compétence. Les femmes, les déesses du moins, s'en mêlent, et cela fait une cacophonie vraiment singulière. (Il rit.) Ah, ah, ah ! c'est plaisant, en honneur. Écoutez, écoutez. Hercule ouvre la scène ; il est en querelle avec les muses. C'est gai, n'est-ce pas, d'avoir mis Hercule aux prises avec les muses ? Hercule donc commence ainsi : (Il déclame d'une manière chargée.)

Je suis du sang des dieux ; c'est assez vous en dire ;
Ce que je vous ai dit, faut-il vous le redire ?
Ignorez-vous qu'Hercule est fils de Jupiter ?
Ce secret si connu, faut-il le répéter ?
De monstres furieux j'ai su purger la terre ;
Ma voix a fait sur eux les effets du tonnerre.
Mais je n'en pus braver un bien plus inhumain ;
L'Amour, hélas ! l'Amour qui brûla dans mon sein.
Le ciel me fit un cœur indépendant de l'âme ;
L'âme de qui l'esprit reçoit toute sa flamme.
Mortel, j'eus la faiblesse et le cœur d'un mortel,
Je brûlai mon encens, Amour, sur ton autel.
Que ce jour eut d'appas où je vis la princesse.
Je vois encore, je vois... je vois...

JULIEN, l'interrompant.
Qu'on n'y voit goutte. (Il lui arrache son manuscrit.) Quoiqu'c'est que tout c'galimatias-là ! Il s'agit bien de toutes ces balivernes ! V'là l'cas qu' j'fais d'ces sottises ! (Il déchire le manuscrit.)

LE MAGISTER.
Ciel ! ah ciel ! un manuscrit qui m'a coûté tant de veilles. (Tous les paysans lui rient au nez.) Petit coquin je t'apprendrai le respect...

JULIEN, le menaçant.
N'raisonnez pas, crayez-moi !... Avec son amour, son autel, sa princesse !

LE MAGISTER.
Hom ! si j'étais le plus fort !... (À part.) Je serai le plus traître au moins.

GUILLOT.
V'là M. Léon, c'est li-même.

BASILE, se levant, aidé par son fils.
Allons tous au-devant du fils de ce bon seigneur.

TOUS.

Allons, allons.

SCÈNE V.
LES PRÉCÉDENTS, LÉON, fils du seigneur.

LÉON.
Bonjour, mes bons amis. Embrasse-moi, père Basile ; mon cœur est toujours ému quand je te vois.

BASILE
Monsieur...

LÉON.
Tu m'as vu naître, Basile, tu m'as porté dans tes bras ! Puisse ta vieillesse jouir de toute la sérénité que tu as prodiguée à ma jeunesse.

BASILE.
Ah ! votre présence, monsieur Léon, me fait oublier ma caducité.

LÉON.
Allons, de la joie, de la gaieté. Qu'est-ce ? Vous m'avez tous l'air mélancolique ; serait-ce moi qui ?...

JULIEN.
Mon bon monsieur, le plaisir ed' vous voir en est la seule cause. Le sentiment n'a pas d'ivresse, de folle joie. I' ch'arme seulement l'âme, et fait éprouver des émotions plus difficiles à dire qu'à sentir.

LÉON, leur prenant les mains.
Mes amis, mes bons amis, vous m'attendrissez jusqu'aux larmes. Mais dites-moi, vous proposez-vous de me bien seconder demain, pour fêter M. de S.-Just ? Vous devez vous réunir à moi ; car il est le meilleur des pères, et vous êtes tous ses enfants.

THOMAS.
Oui dà, mon bon p'tit monsieur. J'ons préparé pour ça un petit divartissement qui s'ra tout à fait divertissant.

LE MAGISTER.
Monsieur Léon, vous saurez que j'avais fait à ce sujet une tragédie en vers, que cet insolent vient de me déchirer à l'instant en mille morceaux.

LEON, souriant.
C'est une perte, cela, mon cher magister, et une perte irréparable.

LE MAGISTER.
Pas tout à fait ; car je la sais par cœur, et je me propose demain de la réciter tout entière à monsieur votre père.

LÉON.
Oh ! cela vous fatiguerait, mon cher ; je vous en dispense, je vous en dispense.

LE MAGISTER.
Vous ne voulez pas l'entendre, monsieur ? je vous plains ; car vous perdez un beau morceau.

LÉON.
Je le crois... Belle Fanchette, c'est donc demain que l'heureux Julien...

FANCHETTE, souriant, et faisant une petite révérence.
Oui, monseigneur, c'est demain.

LÉON.
Qu'elle a de grâces, d'attraits ! en honneur, elle est ravissante. À propos, mes amis, vous savez que mon père a fondé un prix de vertu pour le jeune garçon du village qui ferait la plus belle action ? Je veux être instruit de la conduite de tous les jeunes gens ; et ce soir j'adjugerai le prix à celui dont j'aurai reconnu les bonnes mœurs.

TOUS LES PAYSANS.
Ah ! monsieur.

LÉON.
Restez, restez, mes enfants ; ne me suivez pas ; je reviendrai bientôt, et j'entends que la gaieté ne vous abandonne point pendant mon absence : restez ; je vous salue.

SCÈNE VI.
LES PRÉCÉDENTS, excepté LÉON.

BASILE.
Qu'il est aimable !

THOMAS.
Oui, morgué, qu'il est ben gentil ! Ha çà, mes enfants...

LE MAGISTER.
Ha çà, v'là monsieur Léon parti. Dites-moi, oui ou non, si vous voulez apprendre les compliments que je vous ai donnés pour débiter demain ? C'est bien la moindre chose, je pense, après m'avoir privé de ma tragédie.

JULIEN.
Bah ! je ne n'voulons pas pus d'l'un que de l'aut'. V'là de biaux compliments ! Mais j'ons le mien encore su' moi, j'crais. (Il tire un papier de sa poche.) Ça n'a ni queue ni tête ; c'est d'grands mots qui n'voulant rian dire. Il ira avec la trageudie. (Il le déchire.)

LE MAGISTER.
Voilà un furieux lacérateur ; de par Apollon, je m'en vengerai. (À part.) Je vais te jouer un tour qui reculera ton mariage, va, petit mauvais sujet ! (Il sort.)

SCÈNE VI.
LES PRÉCÉDENTS, excepté LE MAGISTER.

BASILE.
C'est un grand bavard que ce magister !

THOMAS.
Et un barbouilleux d'papier, qui n'sait jamais c'qui' dit.

FANCHETTE.
Il est parti furieux ; prends garde ; Julien qu'i n'te joue queut'pièce.

JULIEN.
Bah ! est-ce que je le crains donc ? I' n' s'y frottera pas.

BASILE.
Mes enfants, j'allons me reposer. À mon âge, on n'peut pas toujoux aller et v'nir comme on l'voudrait ben. Restez, vous autres, et réjouissez-vous. Vians, Guillot, vians avec moi, tu sera mon bâton de vieillesse.

JULIEN, s'offrant.
Mon père !...

BASILE.
Non, reste près d' ta prétendue ; tu n' perdras pas au change. (Il sort.)

SCÈNE VIII.
THOMAS, FANCHETTE, JULIEN.

THOMAS.
Queu brave homme ! queu respectab' homme !

JULIEN.
Mon père ! ah ! j'crais, morguienne, que j'm'jet'rions dans l'feu pour l'i.

FANCHETTE.
Et moi, comme il m'est cher ! C'est ton père jusqu'à présent ; mais d'main i's'ra l'mien itou ! n'est-ce pas ?

THOMAS.
Oui, mon enfant ; va, d'main t'auras deux bons pères, au lieu d'un. Ha ça Julien, j'te donnons ma farme ; tâche ed' la faire valoir, comme j'ons fait, pendant trente années.

FANCHETTE.
Oh ! il a d'bons bras. Et pis, s'i' n'travaillait pas, c'est que j'sauri'ons ben l'i donner du cœur pour l'ouvrage. Ah ! mon père ! j'naurons donc rian à désirer, Julien et moi ?

JULIEN.
Oh ! que si fait ; il y a encore qu'eut' chose.

FANCHETTE, à Julien.
Eh ! quoi donc !

THOMAS.
Je l'devinons... C'est des petits marmots, n'est-ce pas ?

JULIEN, riant.
C'est cà, juste.

THOMAS, souriant.
Ah ! ça viendra, ça viendra ; allez, n'vous boutez pas en peine. (D'un ton plus sérieux.) Tout ce que j'vous d'mandons, mes enfants, c'est de n'pas m'abandonner dans ma vieillesse.

JULIEN et FANCHETTE, le serrant dans leurs bras.
Vous, mon père.

SCÈNE IX.
LES PRÉCÉDENTS, GUILLOT, accourant.

GUILLOT.
Ah ! ah ciel ! un grand malheur !

TOUS.
Quoiq' c'est donc ?

GUILLOT.
Des gardes entraînont le père Basile pour une somme qu'il doit aux collecteux ; on le mène en prison.

JULIEN, courant.
Mon père ! ah, volons à son secours !

THOMAS.
Où va-t-il ? où va-t-il ? faire queut' folie !

GUILLOT, à Thomas.
Allons-y aussi, p't-êt' pourrons-nous l'i donner du secours ! (Guillot et Thomas sortent.)

SCÈNE X.
FANCHETTE, seule.

Comme i' court ! i' va p't-êt' s'exposer... Si je pouvions le rejoindre !... Hom ! voilà c'vilain magister !

SCÈNE XI.
FANCHETTE, LE MAGISTER.

LE MAGISTER, à part.
J'ai réussi à mettre une entrave au bonheur de mon rival ; je serai vengé une fois ! Mais la voilà, cette charmante poulette ; faisons-lui un petit doigt de cour. (Haut.) Bonjour, belle enfant... Qu'elle est jolie !

FANCHETTE.
T'nez, monsieur l'magister, laissez-moi ; je n'vous aimons pas, vous l'savez... Oh ! queux yeux q'vous me faites ! ça m'effraie, moi, d'les voir briller comm'ça : je m'sauve ?... Ciel, Julien !

SCÈNE XII.

(Julien accourt, tenant Basile d'un bras et se défendant de l'autre, avec un bâton, contre deux Gardes qui le poursuivent. Il dépose son père sur un banc de gazon, et se bat. Les Gardes enfin se saisissent de Julien, et veulent l'entraîner.)

FANCHETTE.
Dieux ! on l'emmène !

(Elle tombe évanouie sur la terre ; Julien s'en apercevant, s'arrache des bras de ses Gardes, vient à Fanchette, la relève, l'assied près de son père ; mais les Gardes viennent reprendre Julien, et l'emmènent.)

SCÈNE XIII.
BASILE, FANCHETTE, LE MAGISTER.

LE MAGISTER.
Sic pius Æneas... Ainsi le pieux Énée porta son père Anchise.

BASILE.
Où l'mènent-ils, monsieur l'magister, où l'mènent-ils ?

LE MAGISTER.
Où ! parbleu, en prison ; c'est tout clair ; il y a rébellion.

BASILE.
Mon fils ! (Il cache sa tête dans ses mains.)

FANCHETTE, se levant furieuse, court au Magister.
Méchant homme ! c'est vous qui l'perdez, j'en suis sûre.

LE MAGISTER, effrayé.
Eh bien, eh bien !... j'ai cru qu'elle m'allait arracher les yeux. Cette jeune personne sera bien avec Julien ; ils sont tous deux d'une douceur d'ange.

SCÈNE XIV.
BASILE, FANCHETTE, LE MAGISTER, THOMAS, GUILLOT.

THOMAS.
D'pis une heure j'courons sans les rencontrer.

GUILLOT, lui montrant Basile.
Le v'la c' bon père !

THOMAS.
Ah !... et Julien ?

FANCHETTE, pleurant.
C'est l'i à présent qu'on mène en prison. Hélas ! p't-êt' que je n' s'rons jamais sa femme !

LE MAGISTER, à part.
Pas de sitôt, toujours.

BASILE.
J'devons, c'est vrai, une misérable somme de deux cents francs aux collecteux : mais i' ne m'aviont pas persécuté jusqu'à ce jour. Apparemment que queuqu'un les a animés contre moi ; car, drès qu'ils m'ont aperçu rentrer, i' m'ont fait arrêter. Julien, mon bon Julien m'a retiré d'leux mains : mais les barbares l'ont entraîné à ma place.

THOMAS.
Oh ! morgué, si j'les avions, ces deux cents francs-là, ça s'rait bientôt fait ; mais j'nons pas pour le moment c'te somme. Monsieur l'magister, ne pourriais-vous pas nous les prêter ?

LE MAGISTER.
Moi ?... Ah ! mon Dieu, l'argent est rare !...

FANCHETTE.
Laissez-le donc, c'méchant-là : c'est l'i, allez, qui a animé les collecteux ; j'en mettrions la main au feu !

LE MAGISTER.
Vous me connaissez bien peu, pour croire...

BASILE.
Je me sentons mieux ; allons tous nous informer... Mais queu bruit !...

GUILLOT, regardant.
C'est M. Léon ! Julien itou, et ses gardes ! M. Léon les aura rencontrés. I viennent... les v'là.

SCÈNE XV.
BASILE, FANCHETTE, LE MAGISTER, THOMAS, GUILLOT,
LE FILS du Seigneur, JULIEN, deux Gardes, Paysans.

JULIEN, à M. Léon.
Monsieur...

LÉON.
Je viens de tout apprendre, Julien ! et je suis étonné qu'au mépris des lois vous vous soyez révolté contre les gardes de mon père.

LE MAGISTER, à part.
Bien dit.

BASILE.
Bon monsieur Léon, excusez Julien ; il est vif, c'est vrai ; mais c'est qu'i n'a pu voit sans une vive douceur son pauvre père entre les mains d' deux estafiers.

LÉON.
Le motif est louable, mais...

LE MAGISTER, à part.
Sans doute.

JULIEN.
Consultez vot' cœur, M. Léon, vous êt' bon enfant, vous aimez bien vot' père ; dites-moi, n'en auriez-vous pas fait autant à ma place ?

BASILE.
M. Léon !... je n'pouvons pas travailler... Ah ! s'il faut qu'on me prive de mon cher Julien, que d'viendra l'pauv' Basile !... (Il tombe à genoux.)

JIJLIEN, à genoux.
Protégez-nous, secourez-nous.

THOMAS, FANCHETTE, GUILLOT et les Paysans.
Monsieur Léon !...

LÉON.
Relevez-vous, mes amis ; l'elève-toi, bon père. (Il aide Basile à se relever.) Non seulement je pardonne à Julien, mais je lui rends sa liberté.

TOUS.
Quel bonheur !

LE MAGISTER, à part.
Il est fou, je crois. (Haut.) Mais, monsieur, le père Basile n'en doit pas moins deux cents francs, s'il ne paie pas, un décret de prise-de-corps... l'oblige...

LÉON, le fixant de manière à le faire tremble.
Monsieur le magister, votre observation est de trop... Je sais, comme vous, qu'il faut absolument que Basile aille en prison... Je ne puis malheureusement empêcher cela.

JULIEN.
Ciel !... mon père !... Non, monsieur, non, il n'ira point. J'voulons prendre sa place en prison ; qu'on m'y conduise, qu'on m'y mène à l'instant.

FANCHETTE.
Julien !

JULIEN.
Fanchette, laisserons-nous priver de sa liberté ce vieillard respectable ? Quiens ; vois-le donc ; son aspect ne commande-t'i' pas la tendresse et la sensibilité ? (Aux soldats.) Marchons, je vous suis.

LE MAGISTER, enchanté,
Ah !

BASILE ET FANCHETTE.
Arrête, malheureux jeune homme !

LÉON, à part.
Cette scène me pénètre à un point... (Haut et courant à Julien.) Bon Julien, reviens, reviens. Tant de vertu excite mon âme à tous les sacrifices... Reviens, Julien ; et vous (aux soldats), retirez-vous ; je me charge de la dette de Basile.

BASILE ET JULIEN.
Quoi !...

LÉON.
Oui, oui, je les paierai ces deux cents francs ; je rendrai un fils à Basile, un époux à Fanchette, et je serai témoin de leur bonheur.

TOUT LE MONDE.
Comme c'est heureux !

LE MAGISTER, à part.
Comme c'est malheureux !

LÉON, au Magister.
Monsieur, je sais que c'est vous qui avez voulu nuire à ces bonnes gens ; c'est vous qui avez choisi ce moment pour solliciter et obtenir le décret qui envoyait Basile en prison. Je ne vous ferai point de reproches ; mais je vous engage à vous retirer. La joie universelle doit être votre plus grand supplice : elle sera votre unique punition.

FRANCHETTE.
L'avais-je-t'i dit que c'était lui ?

LE MAGISTER, confus.
Monsieur... bien au contraire... je suis ravi... Au surplus, je vous tire ma révérence, et suis votre très humble et très obéissant serviteur. Que personne ne se dérange.

TOUS, en le reconduisant.
Hom ! le méchant ! (Il sort.)

SCÈNE XVI.
TOUS, excepté le Magister.

LÉON.
Allons, mes enfants, venez tous au château ; que je vous présente à mon père : lui montrer des gens vertueux, c'est la meilleure manière de le fêter... Mais quel bruit entends-je ?

GUILLOT.
C'est une marchande de chansons.

THOMAS.
Faut la faire venir ; elle aura p't'êt' queut' complainte à nous débiter, queut' drôleries comme ça. Eh ! la femme ! par ici, par ici !

TOUS.
Par ici, la femme, par ici !

GUILLOT.
J'vas chercher mon violon, moi, j'chanterons et j'dans'rons. (Il sort.)

SCÈNE XVII, et dernière.
TOUS les acteurs précédents, une CHANTEUSE portant un petit sac devant elle, et
un bâton très long entouré d'une toile. Par suite,
GUILLOT, son violon sous le bras.

LA CHANTEUSE.
Voulez vous acheter ce petit livre, messieurs et dames ? Il n'a que six feuillets, mais qui sont remplis de chansons si jolies, si agréables, qu'elles font l'admiration de tout le monde. Je vais vous en chanter une, si vous voulez m'honorer un moment de votre attention. (Elle plante son bâton, et déroule un tableau offrant quatre compartiments où sont peintes grossièrement plusieurs scènes.)

GUILLOT.
V'là mon violon.

LA CHANTEUSE.
Eh bien, vous allez m'accompagner.

GUILLOT.
Avec plaisir.

(Tout le monde les entoure.)

LÉON, à part.
Que l'empressement de ces bonnes gens me charme ! C'est pour eux une affaire très intéressante.

(La Chanteuse et Guillot montent sur un banc à côté du tableau. La chanteuse chante, et Guillot raclé du violon en même temps.)

LA CHANTEUSE, à haute voix.
Complainte et douloureuse aventure du très recommandable et très respectable père Basile, laboureur, où l'on trouve la manière dont il a été arrêté ; sa délivrance par son fils, et leur récompense par le fils du seigneur du château... Il y a des livres de deux sous et de quatre sous. (2)

COMPLAINTE.
Air : Regardez cette rose, etc.

Du bon père Basile
Ecoutez les malheurs.
Voyez qu'il est facile
De causer des douleurs !
Un démon de malice
L'a fait emprisonner.

(Elle montre avec une baguette, sur son tableau, l'endroit où le Magister parle aux collecteurs pour faire emprisonner Basile.)

Grand Dieu, d'un tel supplice,
Daigne nous préserver !
On le prit à la gorge,

(Elle montre sur un tableau l'endroit où le père Basile est arrêté.)

Sortant de sa maison ;
Deux collecteurs l'abordent,
Disant : fais-nous raison ;
Allons, fais-nous la somme
Qne tu dois franchement,
Soudain l'on t'abandonne,
En payant deux cents francs.

La réponse de Basile.

Il ne m'est pas possible
De vous payer comptant :
Hélas ! soyez dociles,
Attendez quelque temps.
Ces démons d'artifice
N'écoutaient point cela,
Quand son fils, par surprise,

(Elle montre sur son tableau l'endroit où Julien emporte le père Basile sur ses épaules.)

Le prit et l'emporta,
Les gardes le saisissent
Pour punir sa valeur ;
Mais le seigneur dissipé

(Elle montre l'endroit où le Seigneur pardonne à Julien.)

Par ces mots leur fureur :
«Mes amis, ce jeune homme
A fait ce qu'il a dû :
Il est digne d'éloge
Et du prix de vertu.»

LÉON.
Cette histoire est touchante, mais je crois la connaître.

LA CHANTEUSE.
Monseigneur, c'est la vôtre. Votre conduite généreuse et celle du digne Julien méritent qu'on vous nomme à jamais LES BONS FILS. Mais j'ai là d'autres couplets beaucoup plus intéressants. Tenez, messieurs et dames, prenez ces livres bleus ; je les donne pour rien. Chantez et donnez-nous le ton. Puisque nos cœurs sont tous de la partie, il ne sera pas difficile de nous mettre d'accord.

(Elle distribue de petits livrets aux acteurs et aux spectateurs.)

LÉON chantant à Palamène.
Air : Avec les jeux dans le village.
Du sentiment, de la tendresse
Que ce jour fasse les honneurs.
À vous fêter chacun s'empresse ;
C'est ici la tête des cœurs.
Oui, cher papa, daignez le croire.
Ce fils que vous savez charmer,
Quand à vous plaire il met sa gloire,
Et tout son cœur à vous aimer, (bis.)

JULIEN.
Qu'on invoque Apollon, Minerve,
Pour vous forger un compliment :
Pour moi, sans fatiguer ma verve,
J'interroge le sentiment.
Mais quand le sentiment inspire,
Deux mots composent nos chansons ;
Et j'ai tout dit quand j'ai pu dire,
Il nous chérit, nous l'adorons ! (bis.)

BASILE.
Cette bonté, cette sagesse,
Qui brillent dans tous ses discours ;
Cette candeur enchanteresse,
À laquelle on se rend toujours ;
De mille vertus l'assemblage,
En ce moment nous les taisons :
Son bon cœur seul a notre hommage,
Et c'est toujours mêmes chansons, (bis.)

LÉON.
Air : Avec Yseulte et les amours.
En vous peignant mes sentiments,
Ai-je obtenu voire suffrage ?
Que j'ai passé de doux moments
En vous peignant mes sentiments !
Si je sens le prix des talents,
C'est quand je vous en fais l'hommage.
En vous peignant mes sentiments,
Ai-je obtenu votre suffrage ?

ADÈLE en marchande de chansons.
C'est bien le plaisir le plus doux
Que de fêter l'objet qu'on aime !
Chanter votre amitié pour nous,
C'est bien le plaisir le plus doux !
Dès que l'on travaille pour vous,
La rime se place elle-même :
C'est bien le plaisir le plus doux
Que de chanter l'objet qu'on aime !

FANCHETTE.
L'amitié naît du sentîment,
Le sentiment, de la tendresse.
Oui, chacun dit en vous voyant :
L'amitié naît du sentiment.
C'est un plaisir pur et charmant
Qui plaît à la délicatesse.
L'amitié naît du sentiment,
Le sentiment, de la tendresse.

THOMAS.
À mon tour, à mon tour !

LE MAGISTER revenant.
Messieurs, messieurs, laissez-moi chanter ma chanson, je suis dans l'enthousiasme !...

THOMAS.
Laissez donc, monsieur l'magister ; après moi, s'il vouus plaît.

THOMAS.
Air : Aussitôt que la lumière.
Au monarque du Permesse
Je n'offre point mon encens ;
C'est au dieu de ta tendresse
À me prêter se accens.
Sans me fatiguer la tête
À rimer une chanson,
Quand mon cœur est de la fête,
Ma foi c'est toujours du bon.

CHŒUR.
Quand le chœur est de la fête,
Ma foi c'est toujours du bon.

LE MAGISTER.
Quand je fais de la musique,
Si l'Olympe s'assemblait,
Bientôt la troupe bachique
Jusqu'en ces lieux descendrait,
Et, laissant là son tonnerre,
Partageant notre gaieté,
Jupiter, armé d'un verre,
Boirait à votre santé.

CHŒUR.
Jupiter, armé d'un verre,
Boirait à votre santé.

LÉON.
Qui peut flatter mon envie,
Et qui pourrait m'enflammer,
Quand le reste de ma vie,
Mon bien est de vous aimer ?
Tout autre plaisir sur terre
N'est à mes yeux qu'une erreur :
C'est dans le cœur d'un bon père.
Qu'un fils trouve son bonheur.

CHŒUR.
Tout autre plaisir sur terre
N'est à mes yeux qu'une erreur :
C'est dans le cœur d'un bon père.
Qu'un fils trouve son bonheur.

1. On voit que notre jeune poète Léon ne se dit pas de sottises dans sa pièce.

2. Léon a fait la complainte suivante en fausses rimes à dessein, et pour imiter les marchands de chansons de son village.

FIN DE LA PIÈCE.

___________________

Quand le spectacle fut fini, tous les spectateurs lui prodiguèrent des applaudissements, et demandèrent à grands cris l'auteur. Léon s'avança avec un air de triomphe, présenté par ses frères, et les applaudissements redoublèrent. Palamène, qui avait les yeux humides de sensibilité, embrassa ses enfants, et leur fit mille compliments : il les laissa libres ensuite de changer d'habit, et rentra avec ses amis dans la maison, où Marcelle avait préparé une collation pour tout le monde. Tous nos jeunes gens s'étaient cotisés pour en faire les frais. Ils parurent bientôt, et furent applaudis, embrassés de nouveau. On se mit à table, où la gaieté présida. On parla de la pièce, de la manière dont chacun avait joué son rôle. Benoît, chargé du rôle de Thomas, y avait été dans son centre ; Benoît était un gros réjoui à qui il fallait de la grosse gaieté, pour qu'il soit passable. Il avait surtout bien joué sa scène avec le magister, où ce dernier lui propose de jouer la comédie. On admira le sentiment qu'Armand avait mis au rôle de Julien : il avait eu surtout de la vivacité et de l'âme dans la scène où il emporte son père, et se bat contre les deux gardes des collecteurs. Léon avait eu de la tenue, de la noblesse et de la bonté dans le rôle distingué du fils du seigneur ; mais Jules avait été un peu froid dans celui du magister : pour se donner un ton de pédagogue, il avait souvent manqué l'effet, quoiqu'il ait déclamé d'une manière très comique les vers de la tragédie de la fête de Jupiter. La fête de Jupiter, dont on ignore le patron, a fait beacoup rire par réminiscence. La jeune Henriette avait très agréablement rendu le rôle de Fanchette, quoique sa timidité l'ait fait souvent parler trop bas. Julien et son frère le jeune Georges, avaient été bien dans les rôles du père Basile et de Guillot. Georges savait jouer un peu du violon, voilà pourquoi Léon lui avait donné le rôle de Guillot. Mais ce qui avait fait le plus rire la société, c'était la caricature d'Adèle en marchande de chansons. Un petit sac devant elle, une cornette, une jupe de siamoise, un ton aisé, tout avait prêté à l'illusion. On s'amusa beaucoup de la complainte, surtout des rimes ; on le prend à la gorge avec deux collecteurs l'abordent : c'était le véritable genre. Palamène demanda qui avait barbouillé ce tableau où l'on voyait toutes les scènes de la chanson : on lui dit que c'était Benoît, qui s'était amusé à faire cette peinture en charge. Palamène en sourit ; mais, ajouta-t-il, quels moments avez-vous donc pris, mes enfants, pour faire la pièce, l'apprendre, la répéter, la monter, en un mot ? Il me semble que je suis peu sorti d'ici depuis quelques jours ? — Ah ! pardonnez-moi, mon père, répondit Léon ; M. Delacour a eu la bonté de nous aider, en vous faisant faire des promenades sous différents prétextes : et puis, nous nous levions tous de bon matin, et nous répétions avant votre réveil. — Ces bons enfants !

Le vertueux père de famille était enchanté ; ce jour était le plus beau de sa vie. Il le disait lui-même, et la famille ainsi que ses amis jouissaient de sa satisfaction. Au dessert, on recommença les couplets qui avaient terminé la pièce. Léon y joignit une ronde que je ne puis donner à mes lecteurs, attendu qu'elle ne m'est pas parvenue ; mais, qui selon toute apparence, fut gaie, et mit tout le monde en train, car soudain on se leva de table. Georges prit son violon, racla quelques contredanses, et l'on dansa jusqu'à deux heures du matin. Tous les étrangers alors se retirèrent, et chacun fut se livrer au repos, l'âme doucement affectée de toutes les sensations que cette journée délicieuse avait fait éprouver.

Je te salue, toit rustique et hospitalier du père de famille ! asile de la paix, du bonheur et de la franche liberté, je te salue ! C'est dans ton sein qu'on trouve la confiance, la tendresse et la morale sans morgue, sans ennui, sans sécheresse : la vertu n'y exclut point le plaisir, et la juste sévérité s'y trouve unie à la complaisance, à l'indulgence, aux agréments, aux sentiments du cœur et de l'esprit. Bon Palamène, tu as été fêté par tes enfants, et ce jour d'allégresse a été une fête pour eux comme pour toi !


CINQUANTE-DEUXIÈME SOIRÉE.

LA PATIENCE.


Suite de l'histoire de l'homme invisible.

Quelques jours se passèrent sans qu'il arrivât rien de particulier à la chaumière. On les avait employés à défaire le théâtre champêtre, à remettre tout en place, à se délasser des fatigues de la fête, à s'entretenir enfin des plaisirs qu'elle avait procurés. Un jour pareil est pendant longtemps le sujet de la conversation. On y pensé, on en reparle, on se retrace ses rôles, les jeux, la danse, tout ce qui a pu faire plaisir ; et de jeunes enfants n'oublient jamais ces heureux moments. Le père de famille était content de la pièce de Léon, qui annonçait des dispositions, vu l'âge de l'auteur. Elle n'était point forte d'intrigue, mais elle marchait assez bien ; les scènes s'y succédaient d'une manière naturelle, et il y avait peu de longueurs. Le but, d'ailleurs, en était moral, et digne de l'éducation de Palamène donnait à ses enfants. Il y avait même çà et là quelques traits de sentiment. Palamène en demanda une copie à Léon, et la relut chez lui avec autant d'intérêt que de satisfaction. Il y remarqua l'adresse de la distribution des rôles. En un mot, il y vit le germe d'un talent qu'il avait toujours aimé, et qu'il n'était pas fâché de rencontrer dans l'un de ses enfants. Il craignait néanmoins que l'amour-propre et la manière d'écrire ne gâtassent son jeune auteur ; il savait que ce genre de talent ne souffre point la médiocrité, et qu'il était trop difficile, trop peu lucratif pour en faire un état. Il prit en conséquence son fils Léon à part, et après lui avoir fait des compliments de ses productions, il l'engagea à ne s'y livrer que comme s'il prenait un simple délassement. Il lui renouvela le désir qu'il lui avait déjà témoigné de voir tout ce qu'il ferait, et de l'enfermer dans son cabinet, pour le lui remettre un jour, quand il aurait un état fait. Mon fils, lui dit-il, je ne connais point de carrière plus pénible, ni plus ingrate que celle de la littérature, et je te rappellerai à cette occasion l'histoire du poète Hilaire : c'est le talent le plus estimable, puisqu'il exige plus de dons naturels, puisqu'il vous donne, par votre organisation, une espèce de supériorité sur les autres hommes ; mais en même temps, les hommes ne vous tiennent point compte de ces avantages ; au contraire, ils excitent leur jalousie, souvent même leur ironie, et jamais ils ne vous rendent justice pendant votre vie. Ce bel état, qui ne vous enrichit point, ne vous donne que des tracasseries, et ne vous procure de la gloire, que quand vous n'existez plus. Mon fils, un bon marchand, un bon artisan sont plus heureux que les plus grands poètes : les premiers sont obscurs, et par conséquent moins tourmentés. Amuse-toi donc seulement, mon ami, et ne t'occupe point de la littérature. Je sais que souvent cet amusement devient l'unique occupation de ceux qui l'aiment ; mais j'espère que, destiné bientôt à des travaux plus sérieux, tu t'y livreras en entier, et feras ton bonheur avec le mien, en songeant à la fortune et à un établissement : ce que les muses ne peuvent t'offrir. Voilà, mon cher fils, ce que je voulais te dire sans amertume, sans aigreur, et sans prétendre pour cela t'imposer la loi de ne plus écrire. À Dieu ne plaise que je saisisse une occasion où ton style m'a tant fait de plaisir, pour me fâcher contre toi. Non, mon ami, ce que je te dis aujourd'hui, je te le dirai dans tous les temps, c'est une observation générale, et qui ne doit jamais t'empêcher d'essayer ton talent, en saisissant des à-propos aussi heureux que celui de ma fête. Voilà des époques où tu serais ingrat en ne tirant point parti des dispositions que tu as ; mais, hors ces moments-là, je te conseille de laisser reposer ta lyre : elle n'a que des sons à te procurer ; d'autres travaux t'offriront des avantages plus solides.

Palamène embrassa Léon, qui sentit la justesse de ses objections, et lui promit de suivre en tout ses sages conseils, et de reprendre sans interruption le cours de ses exercices ordinaires. Le père et le fils se quittèrent enchantés l'un de l'autre, et se trouvèrent à la porte cochère, où une chaise de poste venait de s'arrêter. Quelle joie pour Léon ! c'est M. de Lonchamps ! Il est accompagné d'un vieillard qui paraît très âgé, mais en même temps vif, bien portant et respectable. M. de Lonchamps descend, saute dans les bras de Palamène, et lui présente le vieillard, en disant : Le voilà, mon ami, voilà mon homme invisible, mon bienfaiteur, mon second père ! il m'a bien tourmenté ; mais comme il m'en dédommage !... Eh bien ! comment vont tous vos aimables enfants ? En voilà un ; M. Léon, je crois ? il est bien grandi.

Léon embrasse M. de Lonchamps, puis court avertir ses frères et sœurs de l'arrivée de cet homme intéressant. Tous volent au-devant de lui, tous le serrent dans leurs bras, et saillent le vieillard qu'ils fixent avec curiosité. Ces deux nouveaux venus sont introduits dans la maison. On apprend avec plaisir qu'ils se sont promis de passer plusieurs jours chez le bon père, et, l'on attend avec impatience le moment où, réunis sur la terrasse, on apprendra la suite de l'histoire extraordinaire de l'homme invisible. Ce moment arrive enfin, et M. de Lonchamps prend la parole.

«Je vais commencer, dit-il, un récit que vous paraissez tous désirer ardemment, et je prierai ensuite mon ami que voici, de le finir, attendu qu'il s'en rappellera mieux que moi toutes les particularités. Lorsque je vous quittai, il y a un an, je retournai à Paris, où j'étais appelé par l'ordre de mon homme invisible, qui depuis dix ans, ainsi que je vous l'ai dit, me suivait partout sans que je pusse le rencontrer ni le voir. C'est donc à Paris où recommencent pour moi les aventures les plus bizarres.

J'y arrive, et, d'après l'ordre de mon inconnu, je prends un logement dans la rue de Vaugirard, tout près de la Comédie-Française. L'argent, comme je vous l'ai dit, toutes les aisances de la vie ne me manquaient pas ; je n'avais que la douleur d'ignorer les secrets de ma famille, et de ne pas connaître l'étranger qui réglait ma conduite d'une manière si impérieuse. Depuis quelques années, il semblait moins attaché à mes pas, et ne faisait plus que m'écrire de temps en temps, pour me prescrire l'asile qu'il voulait que j'habitasse. J'avais pris un domestique depuis plusieurs jours, attendu que je prévoyais que je me fixerais pour toujours dans Paris ; mais je n'avais pas jugé à propos de mettre ce domestique au fait de mes aventures, qui ne le regardaient pas, et pouvaient devenir, dans sa bouche, la nouvelle de toute la ville. Un soir que je rentrais chez moi (c'était dans l'hiver), je trouvai un grand feu, beaucoup de bougies allumées, une table surchargée de papiers, et mon domestique qui s'occupait à ranger tout cela. Quelqu'un est-il venu ici, lui demandai-je ? — Monsieur doit bien le savoir. — Moi ? comment ? — Parbleu, monsieur donne parole à quelqu'un chez lui, et ne s'y trouve pas. — Moi, j'ai donné parole. — Sans doute, à un vieillard bien respectable. Il dit qu'il est votre parent ; et moi, je crois que c'est monsieur votre père, car il vous ressemble !... — Ah ! il me ressemble !... Oui, je sais ce que c'est... À quelle heure est-il venu ? — Vraiment, à cinq heures, et il n'y a pas une demi-heure qu'il est parti. Il m'a demandé de l'encre, du papier ; il a écrit, écrit, toujours écrit.

Je saute sur les papiers qui sont sur la table ; j'y trouve peu de choses intéressantes ; des vers, des chansons, et ce billet :

«Changez de quartier, et pour cause. S'il vient ici un particulier de quarante ans, grand, sec et blond, ne répondez point à ses questions ; faites-lui une histoire, et gardez-vous de parler de moi. Vous me verrez incessamment.»

Cet avis fut une loi pour moi : dès le lendemain je fus retenir un autre logement dans la rue Montmartre, et je fis mes dispositions pour déménager, très satisfait de la promesse que mon inconnu me faisait de se dévoiler enfin à mes regards. Deux jours après, il se présenta chez moi un particulier tel qu'on me l'avait désigné. Est-ce ici, me dit-il en entrant, M. de Lonchamp ? — Oui, monsieur. — C'est à lui que j'ai l'honneur de parler ? — À lui-même. — Pardon, monsieur ; mais en qualité d'ami de feu monsieur votre père, je viens... — De feu mon père, monsieur ? vous vous trompez ; mon père existe toujours ; il existe pour m'accabler de sa tendresse et de ses bienfaits. — Monsieur n'est donc point le neveu de M. de Lerval ? — M. de Lerval ? Je n'ai jamais connu quelqu'un qui portât ce nom. — Vous vous moquez, monsieur ; je vous connais bien, et d'ailleurs cette ressemblance que je remarque entre vos traits et ceux... — De mon père, sûrement ? Oui, mon père et moi, c'et la même figure ; mais il est dans notre pays, à cent lieues d'ici, et je ne crois pas que vous le connaissiez. — Cependant... — Au surplus, monsieur, à quoi tend ce discours ? Que voulez-vous de moi ? Puis-je vous être utile en quelque chose ? Pardon, c'est que je suis pressé... — Vous cherchez à m'abuser, peut-être vous a-t-on prévenu de ma visite. — Qui êtes-vous, vous-même, pour me faire des questions aussi indiscrètes ? — Tremblez de le savoir ! — Des menaces chez moi ! sortez, je vous prie, homme imprudent, et sachez que vous vous méprenez sans doute, en vous attachant à interroger un homme dont toute la famille vit en province, et qui n'est ici que pour des affaires d'intérêt.

L'étranger me fixa, et sortit en marmottant entre ses dents quelques mots, dont il ne me parvint que ceux-ci : Hom ! si tu n'étais pas soutenu !

Soutenu ! comment ? que voulait-il dire par là ?... Il sortit enfin ; et je me hâtai de déménager. À peine installé dans mon nouvel asile de la rue Montmartre, je reçus une lettre de mon invisible. Il me marquait que j'avais assez bien répondu au grand homme sec, mais que j'avais mis dans mes réponses trop de hauteur ; ce qui lui avait donné des soupçons. Au surplus, ajoutait-il, tout cela s'éclaircira bientôt. Quelques jours après, une voiture s'arrêta à ma porte, une femme seule en descendit, monta chez moi, s'assit, et me dit qu'elle voulait me parler en confidence. Je fais retire mon domestique. Monsieur, me dit cette dame, je viens vous faire une restitution. — À moi, madame ? — Oui, monsieur. Je devais une somme de douze cents livres à monsieur votre père ; il me les avait prêtées de confiance ; mais, depuis sa mort, ayant éprouvé des malheurs, je ne me suis vue que depuis quelques jours en état de vous rendre cette somme qui vous appartient. — Madame, je ne conçois pas... — Monsieur votre père avait ma reconnaissance, mais elle devint sans doute la proie des flammes avec les autres papiers importants qu'il brûla la veille de sa mort. Vous voyez que je suis au fait.

Je fixai cette dame, et voyant qu'elle baissait les yeux d'ailleurs louches et faux, je me tins sur mes gardes. Madame se trompe, lui répondis-je ; mon père... — Je l'ai connu, monsieur, vous dis-je. Sa femme, qui mourut en vous donnant le jour, était ma meilleure amie ; vous êtes le fruit de l'amour le plus malheureux ! Ne dissimulez pas, monsieur, et prenez votre somme.

Cette femme tenait la bourse à la main ; elle paraissait connaître tous les secrets de ma famille ; j'allais me livrer, lui demander peut-être qu'elle s'expliquât sur les mystères qu'elle connaissait ; j'allais me trahir enfin, lorsqu'une voix que j'entendis chanter sur l'escalier, me rendit, je ne sais comment, toute ma défiance. C'était pourtant la voix de mon domestique ; il chantait ce refrain : Taisez-vous, taisez-vous, rossignol amoureux, etc. Je pâlis, et cette femme qui s'en aperçut, me demanda si je me trouvais indisposé. — Très indisposé, lui dis-je, et j'appelai mon domestique. Il entra : la dame insista pour que je prisse la somme. Je lui protestai qu'elle se trompait ; que tous mes parents étaient en province ; qu'en effet j'avais bien entendu parler des aventures de quelqu'un qui portait mon nom ; mais que j'étais heureux, moi, et que mon père, qui existait, ne pouvait avoir prêté de l'argent à quelqu'un à Paris, puisqu'il n'était jamais venu dans cette ville. Je terminai, en demandant le nom de l'étrangère. Elle se leva, me fixa d'un air courroucé, et sortit en me disant qu'il était inutile qu'elle se fit connaître, puisqu'elle s'était trompée.

Lorsqu'elle fut partie, Firmin, mon domestique, qui était simple et attaché, me saute au cou, en me disant : Ah ! monsieur que vous avez bien fait de ne pas vous laisser tirer les vers du nez par cette mégère ! — Eh ! pourquoi ? — À peine était-elle entrée, que l'étais là, moi, sur l'escalier, à battre votre habit bleu, celui qui a des boutons de nacre, vous savez... — Oui, oui, eh bien ! — Eh bien ! monsieur, ce bon vieillard, que je crois être toujours monsieur votre père, quoique vous n'en conveniez pas avec moi, il est monté : Mon ami, m'a-t-il dit, aimes-tu ton maître ? — Si je l'aime ! — Eh bien ! il faut le sauver d'un grand danger ; chante à haute voix : Taisez-vous, taisez-vous, rossignol amoureux !... Je l'ai chanté, le vieillard m'a glissé un louis dans la main, et s'est sauvé à la hâte.

Quel est ce nouvel incident, me dis-je, dont je me suis tiré si heureusement ? Cette femme est donc mon ennemie ? Et cet homme invisible qui est toujours là, partout sur mes pas ! Tout le monde le voit, le connaît ; il n'est étranger que pour moi ; pour moi, qui suis sans doute l'unique objet de sa sollicitude ; pour moi, qu'il accable de soins, de prévenances, de bienfaits ; pour qui même il prodigue l'or à mes gens ! Mon état est bien douloureux ! c'est un martyre qu'un pareil état ! quand finira-t-il ?

Il se passa plus d'un mois après cette aventure sans que j'entendisse parler de rien. Je commençais à me tranquilliser : habitué aux événements les plus singuliers, ils ne m'affectaient plus autant que dans le commencement. Le trouble, l'indécision, l'ignorance de mon surt, je m'accoutumai à tout cela, et je me livrai à la dissipation, comme un homme qui n'aurait éprouve aucun des revers de la vie. J'allais au spectacle ; c'était mon goût favori. Un jour je fus aux Italiens, où il y avait une affluence considérable de spectateurs. Le spectacle fini, je descends, et, prenant les boulevards, pour m'exercer à la promenade avant de rentrer chez moi, je vois beaucoup de monde assemblé. Firmin était avec moi, je lui avais dit de venir m'attendre à la sortie des Italiens : Vois, lui dis-je, ce qu'il y a là ? Firmin y va, revient, me rapporte que c'est une dame très bien mise qui est évanouie, et que chacun entoure pour lui prodiguer des soins... Soudain un homme furieux s'approche de moi. C'est le domestique de Lonchamps, s'écrie-t-il ; je l'ai reconnu : son maître est-il là ? — Le voici, répondis-je froidement. — Traître, qui que tu sois, celui que je déteste, ou tout autre, tu auras ma vie ou j'aurai la tienne !

Je reconnais l'homme grand et sec qui est déjà venu me voir. Qu'avez-vous, lui dis-je ? quel est cet emportement ? — Je vais perdre ma femme, répondit-il : elle est là, là, qui expire, et c'est toi, ce sont les tiens qui en sont cause. — Moi, grand Dieu ! expliquez-vous ! — Point d'explication !... L'étranger met l'épée à la main ; je n'ai point d'épée, je cherche à parer ses coups avec ma canne. Tout à coup la foule se porte de notre côté ; Firmin prend le furieux par le milieu du coups, le porte plus loin, où il le renverse à terre ; et moi que cette scène a rendu immobile, je sens que quelqu'un me glisse un papier dans la main. Etonné, je regarde à mes côtés, je ne vois rien que des gens mal vêtus qui m'examinent avec une curiosité stupide. Je déploie le papier à la lueur d'un réverbère, j'y trouve écrit avec un crayon et de la main de mon invisible : «Sauvez-vous, montez dans la voiture grise unie que vous trouverez au coin de la rue Grange-Batelière ; elle vous conduira en lieu de sûreté.»

Étourdi de ce nouvel avis, je veux chercher celui qui me le donne. Firmin accourt vers moi ; Firmin me dit : Retirons, monsieur ; le vieillard qui vous ressemble, vient de me le dire. — Où est-il ? Il entraîne votre adversaire, qui semble avoir beaucoup de respect pour lui. — De quel côté ? — Bon ! ils sont déjà bien loin ! Tous les deux sont montés avec la femme évanouie, mais qui va mieux, dans le carosse que vous voyez là-bas, là-bas !

Je ne sais où j'en suis ; Firmin me guide, et tous deux nous allons machinalement vers la rue Grange-Batelière, où la voiture grise unie qu'on m'a désignée s'offre en effet à mes yeux. Point de doute qu'elle n'appartienne à mon invisible, qui probablement veut me faire conduire chez lui, et se dévoiler à moi. Pendant que j'hésite en examinant cette voiture, le cocher me dit : C'est vous que j'attends, monsieur, montez vite, et partons... Cet homme ouvre sa portière, me donne le bras ; je monte, sans penser à demander où l'on me mène, et Firmin se cramponne derrière la voiture, qui vole... Vous êtes, peut-être étonnés de ma confiance, mes amis ? En effet, elle était sans doute hasardée ; mais c'était sur un avis de la main de mon invisible, que je me livrais ainsi. Ce digne vieillard avait parlé à mon domestique, je ne pouvais résister à ses conseils. Je me laissai donc conduire... Je m'aperçus qu'on me faisait traverser tout Paris, puis qu'on m'y faisait rentrer, puis qu'on m'en éloignait encore. Je me doutai que ces précautions avaient pour but de rebuter ceux qui pourraient nous suivre, et cela me suggéra les plus tristes réflexions. Que suis-je donc, me dis-je intérieurement ? Qu'ai-je donc fait à ces méchants qui me tourmentent ? L'homme brutal qui m'a attaqué ce soir, prétend que c'est moi, que ce sont les miens qui causent les malheurs de sa femme ! Mon respectable protecteur dit que j'ai imprimé le sceau du déshonneur sur son front ! Quels malheurs ont donc entouré mon berceau ? De quel funeste roman suis-je donc héros ? Voilà plus de dix ans que, sans cesse ballotté par le sort injuste, peut-être par les caprices plutôt que par la juste haine des hommes, je n'appartiens ni à moi, ni au pays qui m'a vu naître, ni à la société qui me réclame. Quand finiront tant d'incertitudes, tant de persécutions ? Hommes cruels, faites donc finir mes tourments ! éclairez-moi, éclairez-moi sur mes crimes, si je suis coupable ; et vengez-vous si je vous ai outragés : la mort me sera préférable aux affreuses inquiétudes, où vous me plongez. Mais quel est mon ennemi ? Pourquoi n'a-t-il pas recours aux lois ? Pourquoi m'ôte-t-il la faculté de les implorer moi-même ? Cet homme barbare qui voulait m'assassiner, cette femme insensée qui, je ne sais pourquoi, tombe en pâmoison, que peuvent-ils me reprocher ? Quels rapports ont-ils avec moi ? Mais ils connaissent mon invisible ; ils lui témoignent du respect, ils sont dans la même voiture avec lui : quel est ce mystère, ce mystère inexplicable ? Ô mon Dieu ! vais-je enfin le pénétrer ?

En faisant ces réflexions, et d'autres plus amères encore, je m'aperçus que la voiture s'arrêtait à la porte d'une maison de campagne simple, isolée, et dont l'extérieur, ainsi que le pays qui l'avoisinait, m'étaient absolument inconnus. Le cocher descend, frappe à la porte cochère, entre, et referme la porte sur lui en me laissant là dans la voiture. Firmin, qui est descendu de derrière le carrosse, ouvre la portière, et je me hâte de lui dire de s'informer des domestiques, de quelqu'un, du nom du propriétaire de cette maison, et du lieu où nous sommes. La porte cochère s'ouvre bientôt entièrement, le cocher reparaît, fait entrer la voiture dans une assez vaste cour ; je descends, un vieux concierge me prie très honnêtement d'entrer dans une salle basse, où je trouve de la lumière et du feu. Mon domestique veut sortir, on l'engage à rester avec moi, et nous passons là tous les deux une heure entière sans voir venir qui que ce soit. Au bout de ce temps, le vieux concierge paraît lui-même avec le cocher. Tous deux placent un excellent souper sur une table devant moi, et m'engagent à y faire honneur. Je leur demande chez qui je suis, comment s'appelle leur maître : ils me répondent très honnêtement qu'ils ont ordre de ne satisfaire à aucune de mes questions. Je soupe ; mon Firmin en fait autant à mes côtés ; on vient nous desservir, puis on nous montre, à moi un lit dans une alcove, et à Firmin un autre lit dans un petit cabinet. On nous invite enfin à nous reposer, en attendant qu'on ait autre chose à nous dire.

Nous nous regardons, moi et Firmin ; nous ne savons si nous sommes dans le pays des enchanteurs. Ce bon Firmin, qui ne connaît point mes aventures, commence à s'effrayer. J'ai assez de confiance en lui pour lui raconter mes malheurs ; il m'écoute en ouvrant de grands yeux, en ouvrant la bouche de surprise ; puis il me promet le secret et tous les soins dont il est capable. Cette conversation nous mena un peu loin ; nous entendîmes rentrer une voiture, et soudain une voix que je reconnus être celle de mon invisible ; demanda au concierge dans la cour : Est-il là ? — Oui, monsieur. — Bon.

L'invisible se tut, et j'attendis en vain qu'il parût. Le grand silence qui régna ensuite dans la maison m'avertit que tout le monde y était couché. Je me livrai à mon tour aux douceurs du sommeil, tranquille sur ma sûreté, et bien persuadé que je verrais le lendemain matin mon inconnu, qui sans doute était rentré trop fatigué pour me parler. Nous étions dans l'hiver (l'hiver dernier), cette saison froide et humide où les nuits sont si longues, et les jours si courts. J'ignorais l'heure qu'il était, lorsque je me sentis pousser doucement par quelqu'un qui cherchait à me réveiller. La nuit, la plus épaisse enveloppait tous les objets. Qui est là, m'ecriai-je du ton d'un homme qui va se mettre sur la défensive ! — C'est moi, de Lonchamps, c'est ton ami, ton protecteur, et ton malheureux parent.

C'était en effet mon invisible. Vous, mon parent, lui dis-je avec surprise ! Oui, de Lonchamps, je suis ton parent, ton appui, ton seul appui, car sans moi il y aurait longtemps que tu n'existerais plus. — Que dites-vous ? qui donc en veut à mes jours ? — Deux infortunés dont tu as causé tous les maux. — Moi ? et comment ? — Tu le sauras un jour, et tu frémiras ; mais écoute-moi, les moments sont chers. J'exige que tu partes sur-le-champ, sans t'informer ni de mon nom, ni du lieu où je t'ai donné l'hospitalité. Va occuper une petite maison que j'ai déjà louée pour toi ? et que tu rencontreras au bout de la rue d'Enfer, à Paris, la dernière à gauche. Tu t'y feras nommer Vertange, et tu n'en sortiras point que je ne te le dise. — Au nom du ciel, dites-moi le secret de mes jours, apprenez-moi... — Impossible, mon ami, tu te perdrais, et tu ajouterais à mes infortunes. Un temps viendra, ce temps sans doute n'est pas très éloigné, où tu sauras tout : depuis dix ans je travaille à le préparer, ce moment fortuné ; il n'est pas encore arrivé, mais il ne peut tarder ; tu apprendras tes malheurs et ton bonheur en même temps, car tu deviendras le plus heureux des hommes ! Ô mon cher de Lonchamps : c'est alors que tu te sauras gré de ta soumission et de ta patience ! Lève-toi, éveille ton domestique, et partez sur l'heure. — Par pitié, vous que j'entends avec tant de plaisir, daignez vous faire voir à mes regards respectueux ; permettez que je contemple ce visage où sans doute sont empreintes la douceur et la bonté qui caractérisent votre organe. — Je ne puis t'accorder encore cette satisfaction ; un jour tu en sauras les motifs. Eh ! que t'importe au surplus de me voir ? ne me trouves-tu pas sans cesse à côté de toi, au moment où tu y penses le moins ? Hier, n'est-ce pas encore moi qui t'ai remis ce billet favorable qui te prescrivait de prendre mon carrosse et de te sauver ici ? Que ne m'as-tu regardé ? j'étais à ta droite pendant que ta querelle avec l'insensé qui... — Quel est donc cet homme brutal ? — Tu me le demandes sans cesse, et je ne puis te le dire. Adieu, mon cher ami, adieu ; pars avant le jour, si tu veux m'obéir, et surtout aie la discrétion de ne faire aucune question à mes gens, qui d'ailleurs ont ordre de n'y point satisfaire. Adieu, de Lonchamps ; embrasse ton protecteur, et compte toujours sur lui.

J'embrassai cet homme étonnant, qui m'imposait le respect, le silence, la docilité ; et je sentis, au frottement de ses joues, que quelques pleurs avaient humecté sa barbe rude et très étendue sur toute sa figure. Je n'eus pas la force d'ajouter un mot à ce que je lui avais déjà dit, et je l'entendis refermer sur lui la porte de la salle basse où j'étais couché. Un moment après, le concierge entra avec une bougie, et me dit que la voiture était prête à me recevoir. Résigné à suivre les moindres ordres de mon protecteur, qui devenait plus invisible que jamais à mes regards, je m'habillai, ainsi que Firmin, qui avait entendu, sans oser respirer, toute notre conversation. Je trouvai, à mon grand étonnement, un sac d'argent sur ma cheminée, avec cette inscription : Don fait à la docilité. Je m'en emparai, et je montai dans la voiture, où Firmin se plaça derrière. Il faisait encore trop nuit pour que je pusse distinguer les objets plus que je ne l'avais fait la veille au soir. Mon cocher ou plutôt celui de mon invisible, fit encore à dessein plusieurs tours dans la campagne ; puis nous entrâmes dans Paris, que nous traversâmes au jour naissant, et nous arrivâmes à la barrière d'Enfer, où le cocher me laissa en me disant qu'il n'avait point l'ordre de me mener plus loin. Je voulus offrir quelque petit somme à ce fidèle serviteur, qui la refusa, et disparut avec sa voiture et ses chevaux. J'étais resté là seul avec Firmin ; je me l'appelai la dernière maison à gauche, que mon invisible m'avait désignée : je trouvai bientôt cette maison. Je frappai, une femme m'ouvrit, et parut m'interroger des yeux. Est-ce ici, lui demandai-je, la maison qu'on a louée pour M. de Vertange. — Oui, monsieur, c'est ici ; et je parie que ce M. de Vertange, c'est vous, monsieur ? — Comment devinez-vous cela ? — Oh ! parce qu'on vous a bien désigné à moi tel que je vous vois, et parce que vous ressemblez, beaucoup à ce vieux monsieur qui est venu louer, et qui a même payé six mois d'avance. La maison est jolie, vous verrez, et toute garnie de beaux meubles ; j'espère que monsieur s'y plaira. — Il n'y a pas d'autres locataires que moi, je l'espère ? — Oh ! monsieur y sera tout seul avec moi, qui serai sa concierge, s'il veut bien me le permettre.

J'entrai dans cette maison, que je trouvai commode et bien meublée. Quand je fus un peu délassé de mes fatigues, j'envoyai Firmin à mon logement de la rue Montmartre, pour en retirer mes effets avec ma procuration. Firmin me rapporta le tout, et je vécus tranquille encore quelques mois dans ce nouvel asile. Je n'entendais plus parler de personne, pas même de mon invisible, et je commençais à respirer. Je sortais fort peu cependant, et toujours le soir, pour faire quelques tours sur le nouveau boulevard dont j'étais très voisin : je me croyais, en un mot, débarrassé des persécutions de mes ennemis ; mais un nouveau malheur m'y replongea plus que jamais, et me mit, hélas ! à la discrétion de ces ennemis implacables. J'ai déjà dit que le spectacle était ma passion favorite. Il y avait longtemps que je n'avais joui de ce plaisir ; et la vie sédentaire que je menais était trop monotone pour ne pas me rappeler bientôt à mes goûts dominants. Comme les soirées étaient encore très longues, je me flattais qu'en sortant de nuit, et en revenant aussi de nuit chez moi, je ne serais remarqué de personne. Un soir donc je dis à mon domestique de rester à la maison et de m'y attendre ; puis voyant la nuit assez épaisse, je me hasarde à aller jusqu'à la Comédie-Française, où je prends un billet, et me place dans le coin le plus obscur du parterre. Par l'effet du hasard un filou s'était glissé à côté de moi : je lui saisis la main dans ma poche, et mon premier mouvement est de m'écrier. Le filou veut se sauver ; je le tiens, je l'arrête, il se fait un jour autour de moi ; tout le monde nous regarde depuis les loges jusqu'en bas ; la garde arrive ; on mène mon filou au corps-de-garde ; je l'y suis pour faire ma déposition, il est conduit en prison, et moi je rentre paisiblement au spectacle, ou je cherche une autre place, la mienne se trouvant prise. Quand tout est fini, je réfléchis que j'ai fait une imprudence en me faisant ainsi remarquer de tout le monde. D'un autre côté, je ne pouvais pas me laisser voler sans dire un mot ; et en suppoant que mes ennemis me poursuivissent partout, il était difficile de présumer qu'ils eussent deviné précisément ce jour-là mon goût de spectacle, pour s'y rendre, et à cette salle plutôt qu'à une autre. Quoi qu'il en soit, je me proposai de prendre un fiacre. Il y en avait plusieurs à la porte, mais on se les disputait, attendu qu'il tombait une petite pluie très fine. J'en trouvai un cependant, que j'arrachai, pour ainsi dire, à plusieurs personnes qui se pressaient pour s'en emparer. Je ne voulus pas dire au cocher tout haut le lieu de mon domicile, mon intention étant d'ailleurs de le faire voyager un peu dans Paris. Je lui dis que j'allais à la barrière de Sèvres. Je m'étais enfermé dans ce fiacre, qui n'avait point de glaces : et au milieu de l'obscurité la plus profonde, je me livrais à mes diverses réflexions. Tout à coup je sens mon fiacre qui s'arrête. J'ouvre une portière, le cocher descend, et m'annonce qu'il ne peut aller plus loin, attendu que ses chevaux sont déferrés par l'effet du verglas. Je m'emporte, je le menace ; il insiste, en ajoutant qu'il ne demande point le prix de sa course. Je descends furieux ; et tandis qu'en examinant la rue isolée dans laquelle je me trouve, je lui demandé qu'au moins il m'indique où je suis, deux ou trois hommes, que je n'ai point remarqués derrière la voiture, se jettent sur moi, et me poussent, avant que j'aie eu le temps de me reconnaître, dans l'ouverture d'une porte ronde qui se ferme soudain sur moi. Je m'écrie, j'agite ma canne, la seule armé dont je sois muni, on me l'arrache, on m'assure qu'on ne veut point me faire de mal, mais qu'il faut que je parle à monsieur et à madame. — Où sont-ils ? — Montez.

Mes sbires m'accompagnent, et j'entre dans une pièce où je reconnais le grand homme sec et la femme à la prétendue restitution, qui sont déjà venus chez moi. Lâches ! leur dis-je en entrant, que voulez-vous de moi ? après avoir séduit mon misérable cocher, après m'avoir entraîné sans doute dans un piège affreux, que voulez-vous ? ma vie ? Je la vendrai cher, je vous en préviens !... — Ce sont des explications qu'on vous demande uniquement, dit l'homme sec, ce sont des aveux francs et véritables qu'on vous prie de faire. — J'aurais, en effet, des aveux précieux à vous faire, que je les tairais, pour la vioience qu'on exerce sur moi. — Monstre, s'écrie la femme, en me regardant avec les yeux d'une furie, parle, parle, ou je suis capable de te brûler la cervelle. (Elle saute sur un pistolet.) — Quelle affreuse persécution ! que voulez-vous tous deux que je vous dise ? Je ne puis que vous répéter ce que je vous appris de moi lorsque vous êtes venus séparément m'abuser sous de faux prétextes. Vous voulez absolument que je sois de Lonchamps que vous détestez, je ne sais pour quel sujet ; et je vous ai déjà dit que j'étais d'une famille de province, étrangère à tous vos intérêts. — Pourquoi vous cachez-vous, si cela est ? Pourquoi ces déménagements continuels ? Quelqu'un vous conseille sans doute, et vous force à taire la vérité. Vous n'êtes point le fils de Lonchamps, qui est mort à Paris il y a plus de dix ans ? qui a brûlé tous ses papiers avant de mourir ? Tous ses papiers, voilà ce qu'il nous importe de savoir ! Nous soupçonnons, à juste titre, que vous avez soustrait aux flammes, que vous possédez des papiers précieux et dont dépend l'honneur de notre famille ! si vous les avez, ces preuves affreuses du plus grand crime, si elles sont en votre pouvoir, remettez-nous-les, et au lieu de vos plus mortels ennemis, vous ne verrez en nous que de tendres et sensibles parents ; car nous le sommes en effet. — Vous êtes mes parents ?... Vous...

J'allais me trahir, en donnant une suite de questions à cette exclamation ; mais je sentis que ces gens pouvaient avancer un mensonge exprès pour me faire parler, et je me contentai de sourire de pitié, en les assurant de nouveau, que je ne connaissais pas d'autres parents que ceux que j'avais en province. — Il ne veut pas parler, dit l'homme sec à sa femme ! — Il s'obstine à garder le silence, lui répondit celle-ci. — C'est M. de Lerval qui le conseille et le soutient. — Mon oncle ? Cela n'est pas possible. — Employons les derniers moyens.

Ces derniers moyens, qui me firent frémir involontairement, furent de m'introduire dans une grande salle tapissée de noir. Un tombeau s'élevait au milieu, et l'on voyait suspendus autour plusieurs portraits, parmi lesquels je reconnus, en grand, celui de ma mère, absolument semblable au portrait que mon invisible m'avait remis autrefois. Voilà votre mère, me dit l'homme sec ; pouvez-vous la méconnaître ? (Je ne répondis rien.) — Et votre père, le trouvez-vous là ressemblant ? (C'était en effet le portrait de mon père qu'il me montrait ; je gardai toujours le silence.) — Et ce vieillard, votre oncle, M. de Lerval, ne le voyez-vous pas souvent ?

Ce nouveau portrait qu'il me montrait, retraçait un vieillard très âgé, mais dont les traits, quoique plus prononcés, étaient absolument les miens. Je me doutai intérieurement que c'était là mon invisible, et je m'attachai malgré moi à fixer cette peinture, qu'on disait retracer mon oncle. — Vous le reconnaissez, poursuivit l'inconnu ! Ce sont bien là votre oncle, votre père, votre mère : eh bien ! monsieur, vous ne sortirez pas d'ici que vous ne nous ayez promis, par serment, de nous remettre les papiers que vous avez trouvés chez votre père, et dont la lecture continuelle a fait le tourment de ses jours. Entrez en arrangement avec nous. Voyons, soyez franc, sincère et confiant ; il est possible que nous abjurions notre juste haine, et que nous devenions vos meilleurs amis.

Qu'elle était embarrassante, ma situation ! Pressé, d'un côté, par le désir de connaître les secrets de ma famille, que ces gens possédaient et pouvaient me révéler ; d'un autre côté, soumis aveuglément au plan de conduite que m'avait prescrit l'invisible M. de Lerval, que je connais à présent pour être mon oncle, je ne sais quel parti prendre. Si je parle, je perds peut-être pour jamais la protection du plus généreux des hommes, je me livre probablement à mes plus mortels ennemis. Si je me tais, j'allume plus fortement encore la haine de ces ennemis cruels, qui, je ne le vois que trop, ne sont point dupes des détours que je prends, malgré moi, pour me voiler à leurs regards curieux ! Que faire ? J'hésite, les aveux expirent sur mes lèvres ; je suis prêt à tomber en faiblesse... Je ne sais comment tout cela se serait terminé, si mes deux surveillants n'eussent entendu soudain, dans une pièce voisine, une voix imprévue qui les fit pâlir. Cette voix, qui frappa plus agréablement mon oreille, était celle de mon homme invisible. Il disait, sans doute à quelque homme de confiance de la maison : Cela a-t-il le sens commun ? Ils s'en prendront donc à tous ceux qui portent ce nom ? Je leur ai déjà dit que ce de Lonchamps qu'ils cherchent est mort, il y a quelques années, dans les îles, où il est passé...

Après ce peu de mots prononcés avec chaleur, une porte s'ouvrit ; je croyais voir enfin entrer M. de Lerval, et mon cœur battait déjà délicieusement ; mais mon attente fut trompée ; je ne vis entrer qu'un vieux domestique, qui dit tout haut à ses maîtres : M. de Lerval est là qui veut vous parler à vous deux seulement.

L'homme sec et sa méchante femme suivirent, tout étonnés, le domestique ; et moi je restai seul dans ce lieu funèbre éclairé seulement par une lampe faible et vraiment sépulcrale. Ce tombeau, ces portraits tout fixa mon attention, et mon âme se trouvant plus calme par l'arrivée de mon invisible, j'eus tout le loisir d'examiner les objets qui les entouraient. Cet homme invisible, ses traits étaient là sous mes yeux : c'était M. de Lerval, c'était mon oncle, et sans doute il était l'oncle aussi de ces deux méchants parents. Voilà donc que ce mystère, jusqu'alors impénétrable, commençait à s'éclaircir un peu : on venait de soulever un coin du voile qui me cachait les secrets de ma famille ; mais j'ignorais toujours les motifs qui pouvaient animer contre moi cet homme et cette femme acariâtre. De quels papiers m'avaient-ils parlé ? Quels étaient ceux, qu'ils m'accusaient d'avoir soustraits aux flammes, et dont la lecture continuelle avait fait le malheur de mon père ? En supposant que je les eusse, ces papiers, quel intérêt avaient ces implacables ennemis de me les arracher, et de quoi moi-même pouvais-je être plus coupable envers eux ? Enfin, ils rentreront peut-être avec M. de Lerval ; je dois toucher au dénouement de cette bizarre aventure. Vain espoir ! il était écrit que je ne saurais encore rien ce jour-là. Au bout d'une heure d'attente, le vieux domestique qui était déjà venu annoncer M. de Lerval, vint me dire que je pouvais me retirer. — Quoi ! lui dis-je, je ne verrai point ? — C'est l'ordre qui m'est donné ; je ne puis vous en dire davantage.

Je sentis que je désobligerais mon protecteur, si je faisais de nouvelles objections ; et trouvant toutes les portes ouvertes, je sortis dans la rue, où la même voiture grise et le même cocher qui m'avaient conduit quelque temps avant à la maison de campagne de mon invisible se présentèrent à mes yeux. Montez, monsieur, me dit le cocher, je vais vous reconduire chez vous. J'acceptai son offre, et je revins à ma maison de la rue d'Enfer, où mon pauvre Firmin était dans la plus grande inquiétude de ne m'avoir pas vu rentrer. Je lui racontai ce nouvel événement, et il me conseilla de ne plus sortir que je n'eusse des instructions directes de la part de mon oncle. Je reçus bientôt un mot de lui, dans lequel il me disait : «Mon cher neveu, (car vous connaissez maintenant ma figure et le titre qui m'unit à vous), je vous annonce avec joie que vos malheurs vont bientôt finir. Vous me verrez enfin ; et vous saurez tout. En attendant ce moment fortuné, trouvez-vous demain à la messe des Carmes de la rue de Vaugirard, à midi précis : Vous y remarquerez une jeune personne vêtue de blanc, qu'accompagnera une gouvernante en deuil et boiteuse. Faites bien attention à sa figure, à ses grâces, à sa jeunesse ; mais ne lui parlez pas. Vous saurez bientôt mes projets.»

Je ne manquai pas de me rendre le lendemain de bonne heure aux Carmes, où je cherchai en vain des yeux la personne qu'on m'avait désignée. Aucun des individus que je remarquai dans l'église, ne ressemblait à la jeune beauté que j'attendais. J'allais me retirer de mauvaise humeur, lorsque je vis entrer en effet une personne de quinze à seize ans, vêtue d'une robe blanche, et conduite par une femme en noir et boiteuse. Je suivis sans affectation cette aimable enfant, qui me parut réunir tous les attraits, toutes les perfections de la nature ; et quand elle fut assise, je pris une chaise, et me plaçai à peu de distance de la sienne. Je la regardai beaucoup, et j'observai qu'elle m'examinait aussi en secret. Je ne doutai plus alors qu'elle ne fût prévenue sur mon compte, comme je l'étais sur le sien. Quand la messe fut finie, je passai près d'elle, et remarquant qu'un faux pas la faisait trébucher, je lui offris la main, qu'elle accepta, et je la reconduisis jusqu'à la porte de l'église, où je la quittai sans lui tenir aucune conversation. Elle se retourna beaucoup pour me regarder et comme elle s'aperçut que j'en faisais autant, elle rougit et ne se retourna plus. La vieille gouvernante boiteuse lui parlait avec feu : elles disparurent enfin toutes deux ; et je rentrai chez moi : enchanté des attraits que je venais de contempler, et fâché, par une réflexion trop tardive, de n'avoir pas suivi ou fait suivre ces deux femmes, pour savoir où elles demeuraient. Cependant je pensai bientôt que c'eût été blesser la délicatesse, manquer d'ailleurs à mon oncle, qui avait eu la confiance de me croire incapable de cette démarche, et j'attendis avec impatience qu'on me donnât l'explication de cette nouvelle aventure. Je fus bientôt satisfait par un nouveau message de mon oncle, qui me prescrivit de lui dire, dans ma lettre, ce que je pensais de la personne que j'avais vue, et si mon cœur était libre. Je lui répondis qu'occupé jusqu'à ce moment de mes infortunes, je n'avais eu ni le temps ni le goût de songer à l'amour ; que mon cœur était parfaitement libre et que si quelqu'un pouvait triompher de mon indifférence, c'était à coup sûr l'aimable inconnue qui avait frappé mes regards et fixé mon admiration dans l'église des Carmes.

Je remis cette réponse au courrier de mon oncle, et, quand il fut parti, je me dis : Allons, voyons où tout cela va me mener : à un mariage, peut-être ; mais je n'y consentirai qu'à condition qu'on m'expliquera l'énigme qui me tourmente depuis tant d'années ; je ne puis former les nœuds de l'hymen, que lorsque je serai sûr d'être heureux et tranquille. Mais à quoi m'arrête-je ? Puis-je présumer que mon oncle, qui m'a témoigné tant de tendresse jusqu'à ce moment, m'engage dans les chaînes de l'hymen sans briser celles du malheur, qui me tiennent dans l'esclavage et dans la gêne ? Il a trop de sagesse, trop d'expérience, pour me faire faire en étourdi une chose qui doit décider de ma félicité, de ma fortune, de tout ! Attendons et n'oublions jamais qu'il m'a recommandé confiance, soumission aveugle et docilité. Ce n'est qu'ainsi, m'a-t-il dit, que j'arriverai à perfectionner ton bonheur... J'y touche sans doute.

Il s'écoula près de deux mois depuis mon entrevue aux Carmes. Enfin, le moment tant souhaité depuis onze ans, ce moment qui devait éclaircir et fixer ma destinée arriva à l'instant où je m'y attendais le moins. Un matin que je me disposais à écrire, à faire des remarques sur les livres que je lisais, seule occupation à laquelle je pusse me livrer, je fus fort étonné de voir entrer chez moi ce même cocher de mon oncle qui m'avait déjà tant fait voyager. Monsieur, me dit-il, je viens vous emmener de la part de M. votre oncle ; il faut que vous ayez la complaisance d'emporter d'ici vos effets, vos livres, tout ce qui vous appartient ; car vous n'y reviendrez plus : votre domestique vous suivra. — Où me conduirez-vous donc ? — Ne craignez rien, vous allez être plus heureux que vous ne l'espérez. — Comment ? expliquez-moi... — J'ose prier monsieur de ne point me faire de questions ; le silence m'est prescrit : et sans doute, par la suite, monsieur ne pourra que louer ma discrétion, et juger de la fidélité d'un serviteur qui est entièrement dévoué à ses intérêts.

Ce bon cocher avait en effet la physionomie d'un homme probe et sensible ; je ne voulus pas le questionner davantage. J'appelai Firmin, et habitué à obéir aveuglément aux moindres ordres de mon protecteur, j'aidai mon domestique à faire des paquets de mes livres, de mes hardes, de tous mes effets. Firmin sautait de joie ; il avait, disait-il, un pressentiment que son cher maître allait être enfin libre, heureux et tranquille. Je n'étais pas aussi rassuré que lui, et neanmoins sa joie dissipait ma tristesse et mon inquiétude. Quand tout fut prêt, je fis monter la concierge de la maison, je la récompensai amplement de ses soins, et lui fis mes adieux. Cette bonne femme pleurait en me voyant partir. Je trouvai une voiture à la porte, toujours la voiture grise. Firmin y serra mes paquets, monta derrière, moi je me plaçai dedans, et le cocher fouetta ses chevaux. Je le vis, au lieu de rentrer dans Paris, tourner par le boulevard, sortir une barrière et suivre une route ; ce qui m'annonça que nous allions à la campagne. En effet je reconnus le village de Bagneux, dans lequel il entra, et je reconnus aussi l'extérieur de la maison de campagne à la porte de laquelle il s'arrêta. C'était la même maison où ce cocher m'avait conduit quelques mois auparavant, à la suite de l'affaire du boulevard des Italiens. Mon cœur tressaillit de joie en pensant que j'allais sans doute habiter cette maison de mon oncle, y voir enfin tous les jours ce vieillard respectable, dont les traits que je n'avais vus qu'en peinture, étaient profondément gravés dans mon cœur. Je descendis ; le vieux concierge me reçut avec la plus grande politesse, et me fit entrer dans la même chambre basse où j'avais déjà couché. Je demandai mon oncle ; on me répondit qu'il ne tenait qu'à moi que je le visse bientôt. Qu'à moi ! dis-je ; cela dépend de moi ? Eh ! que faut-il que je fasse ? — Tout ce qu'on vous prescrira. — Mais quoi encore ? — Vous le saurez bientôt.

Mes paquets furent transportés par Firmin dans la salle où j'étais ; puis on m'offrit un excellent déjeuner dont je profitai, ainsi que mon domestique, qui me dit à l'oreille : Courage, monsieur ; il y a beaucoup de mouvement dans cette maison ; on y prépare quelque fête qui vous concerne sans doute.

Toujours étonné de l'absence de mon oncle, je déjeunai néanmoins, puis ensuite le vieux concierge vint me prier de le suivre. Où me mène-t-il ? À mon grand étonnement, cet homme qui guide mes pas, entre dans une aile de bâtiment à droite de la cour, ouvre une porte, et je me trouve avec lui dans une petite chapelle ; où un prêtre se prépare à dire la messe devant un autel chargé de cierges allumés. Je suis tout émerveillé, et Firmin est là, qui ouvre de grands yeux... Pendant que je cherche mon oncle au milieu de plusieurs personnes inconnues pour moi, et qui sont assises dans cette chapelle, le prêtre m'adresse ces mots : Êtes-vous, monsieur, entièrement dévoué aux vœux de M. votre oncle ? — Peut-on en douter, monsieur, lui répondis-je, après toutes les marques de tendresse qu'il m'a prodiguées ? — Eh bien, monsieur, apprenez que vous êtes aimé d'une jeune personne qui ne vous a vu qu'une fois, que vous avez remarquée aussi vous-même avec intérêt, et que M. votre oncle désire vous voir prendre pour femme. — Moi, monsieur ! — Je ne suis ici que pour vous unir par les saints nœuds de l'hymen. — Mais, monsieur... — Vous sentiriez-vous le moindre éloignement pour cette belle personne ? — Que dites-vous, monsieur ? Il faudrait que je fusse aveugle et bien insensible. — En ce cas, monsieur, préparez-vous à la pieuse cérémonie qui va se célébrer. — Mais... — Votre bonheur y est attaché ; tous vos maux finiront aujourd'hui. — Saurai-je enfin le but des persécutions ?... — Vous saurez tout. — Et mon oncle... — Vous le verrez. — Pourquoi n'est-il point là ? — De la docilité, vous dis-je, et tout s'éclaircira.

J'allais ajouter d'autres questions qui prouvaient assez mon incertitude et ma curiosité, lorsque la jeune personne qu'on allait me faire épouser d'une manière aussi étrange, entra, accompagnée de la même gouvernante que j'avais vue près d'elle aux Carmes. Elle était parée avec le goût le plus décent et le plus recherché. Ajoutez à cela une figure enchanteresse, une modestie ravissante, des yeux baissés avec timidité, l'incarnat de la pudeur qui couvrait son front et ses joues ; c'était, en un mot une vierge, une grâce, la femme la plus intéressante que j'aie jamais vue. Je restai muet d'admiration, et je ne pensai plus qu'au bonheur de posséder tant de charmes. Je n'ai plus la curiosité de demander son nom, celui de ses parents, rien. Ah ! monsieur, dis-je au prêtre, unissez-nous, unissez-nous bien vite ; le prix de la soumission est trop flatteur.

Le prêtre se retourna vers l'inconnue : Mademoiselle, lui dit-il, vous sentez-vous disposée à aimer monsieur comme votre époux ? — Le devoir, répondit-elle avec un son de voix touchant qui me pénétra l'âme ; le devoir eût suffi seul pour me faire obéir, mais je dois avouer que mon cœur me fait connaître un sentiment de plus, qui va me faire un bonheur de l'obéissance.

Enchanté de cette réponse, tout à la fois tendre et décente, je m'agenouillai près de cette touchante créature sur les marches de l'autel, et le prêtre commença la cérémonie. À peine eûmes-nous prononcé tous deux le mot oui, qui unissait pour jamais nos destinées, qu'une porte s'ouvrit. Il en sortit un vieillard vénérable que je reconnus soudain pour mon oncle. Il se précipita sur moi, me serra dans ses bras, en s'écriant : Enfin je ne suis plus invisible à tes yeux, tu peux me voir, je puis te contempler tout à mon aise ! Viens, mon cher de Lonchamps, embrasse ton père ! — Mon père ? — Tu deviens mon fils, puisque tu épouses ma fille. — Votre fille ! ô bonheur ! — Oui, mon ami, voilà une partie de mes secrets dévoilés ; c'est ma fille, ma chère Lucile, que tu viens de prendre pour épouse. Dis-moi, était-il possible de te faire un cadeau plus précieux, de te donner une plus grande preuve de ma tendresse pour toi ? — Mon père ! et comment ai-je mérité une si grande faveur ? — Comment ? par ta docilité, par tes malheurs, qui sont finis dès ce moment ; car ce mariage te réconcilie pour jamais avec tes ennemis. — Mais pourquoi ? — Achevons la cérémonie ; je te conterai ensuite l'histoire la plus singulière ; tu sauras le but de la conduite que j'ai tenue depuis si longtemps avec toi ; tu sauras tout : mais achevons la cérémonie ; que je voie unir mes enfants, et je suis bien récompensé de mes soins, je suis le plui heureux des pères.

M. de Lerval, au comble de la joie, se place à coté de nous ; le prêtre dit la messe, et quand tout fut fini, j'embrasse mon épouse, j'embrasse mon père, Firmin, le concierge, j'embrasse tout le monde. Nous passons tous ensuite dans un salon, où l'on vient aussitôt annoncer la visite de M. et de Mme Dercour. M. de Lerval me fait cacher soudain dans un petit cabinet, en disant : Voilà la dernière fois que je mets ta docilité à l'épreuve ; tu paraîtras quand je te le dirai, et tu connaîtras ces personness que je vais traiter comme elles le méritent.

J'étais enfermé dans ce petit cabinet, d'où je pouvais tout voir et tout entendre. M. et Mme Dercour se présentent, et je reconnais l'homme sec et la méchante femme qui m'ont tant poursuivi. Pardon, mon oncle, dit M. Dercour, si nous arrivons si tard ; mais des affaires majeures nous ont arrêtés. Est-ce que la cérémonie est déjà faite ? ma cousine est elle mariée ? — Oui, monsieur, répond M. de Lerval, et je vous avoue que je suis étonné du peu d'empressement que vous avez mis à venir assister à cet acte qui doit faire son bonheur. — Mais aussi, mon oncle, interrompit Mme Dercour, vous nous avez fait un mystère si singulier du prétendu de Lucile ! Il me semble que dans les familles on se doit plus de confiance. On ignore le nom, l'état de cet homme ; on ne l'a jamais vu. Ce n'est pas que, quel qu'il soit, nous ne soyons disposés à l'aimer comme notre cousin, puisque vous l'avez choisi pour votre gendre. — C'est là où je vous attends, répliqua M. de Lerval : cet homme que j'ai cru digne d'entrer dans ma famille, doit mériter, je pense, votre estime et votre amitié. Il a été bien malheureux, et par votre faute. — Par notre faute, mon oncle ? — Oui, ma nièce, par votre faute. Il est vrai que moi-même j'ai partagé, dès sa naissance, votre haine pour lui ; mais l'âge, l'expérience, la raison et ses qualités morales, ont détruit cette haine injuste. J'ai été néanmoins fidèle au serment que j'avais fait à votre malheureux père ; mais j'ai su faire accorder la foi des serments et l'indignation que m'inspiraient tant de malheurs, avec la justice, la délicatesse et la sensibilité. En un mot, j'ai confondu toutes les haines dans un seul lien, qui doit les étouffer ; et pour ne plus voir le fils d'un étranger, je l'ai adopté pour mon fils. Il l'est, il doit être votre parent et votre ami. — Quel discours, mon oncle ! et que doit-il nous faire penser ? — Que ce de Lonchamps que vous avez tant détesté, n'est point mort dans les îles, comme j'ai jugé devoir vous le faire croire ; que vos soupçons sur un autre de Lonchamps étaient fondés, quoique j'aie sans cesse cherché à les détruire dans la crainte que vous vous portassiez à des excès coupables ; qu'en un mot, ce malheureux cousin, l'objet de votre courroux, est aujourd'hui l'époux de ma fille. — Qu'entends-je ? — Paraissez, mon fils ! venez faire votre paix avec deux parents injustes, qui vous auraient chéri s'ils vous eussent connu aussi particulièrement que moi.

Je sors du cabinet, et soudain M. et Mme Dercour pâlissent, osent à peine me regarder, et sont prêts à tomber en faiblesse. J'ignore, leur dis-je, les motifs qui ont pu m'aliéner vos cœurs ; faible enfant, né apparemment dans le berceau de la douleur, je suis devenu votre victime sans le savoir, sans jamais l'avoir mérité. La Providence qui n'abandonne jamais l'innocent, m'a couvert de la protection du plus estimable, du plus généreux des hommes ; je lui dois de n'avoir point succombé aux pièges que vous m'avez tendus ; je lui dois de n'être plus aujourd'hui exposé à vos coups ; je lui dois plus, une épouse charmante et le bonheur. J'attends de votre justice que vous me ferez connaître au moins mes torts, et que vous les oublierez, comme je vous promets, dès ce moment-ci, d'oublier les vôtres. Regardez-moi comme votre parent, votre ami, ou fuyez-moi à jamais ; ne pouvant fixer votre tendresse, je me sens capable maintenant de braver votre inimitié. — Mais ces papiers, mon oncle ? — Eh bien ! ces papiers, répondit M. de Lerval, il ne les a point vus dans ceux que son père lui a laissés, et d'ailleurs quand il les posséderait, n'est-il pas intéressé à présent, par mon alliance, à les anéantir pour jamais ? M. et Mme Dercour, je n'ajoute plus qu'un mot : c'est mon fils, voyez si vous voulez me manquer en lui marquant, perdre mon cœur, ma protection, et vous exposer à tous les effets de mon juste ressentiment. Vous m'entendez ? Parlez.

M. de Lerval prononça ces derniers mots d'un ton qui fit trembler ces méchants. Ils se regardèrent, puis, venant à moi, ils m'embrassèrent en me nommant mon cher cousin. Mon beau-père et moi, nous ne fûmes point dupes de leurs grimaces ; mais ils y étaient forcés, comme vous le saurez bientôt, et ils se conduisirent assez bien pendant le reste de cette journée, qui fut consacrée à des fêtes, à des plaisirs et aux plus douces conversations entre moi et mon épouse dont j'eus tout lieu d'admirer l'esprit, les grâces et la bonté. M. et Mme Dercour couchèrent dans la maison. Le lendemain, avant leur départ, M. de Lerval leur montra un testament qu'il avait fait quelquel jours auparavant. Dani ce testament mon beau-père léguait le quart de sa fortune à M. et Mme Dercour. Par un autre acte particulier, M. de Lerval cédait sur-le-champ un autre quart à mon épouse et à moi ; et la moitié, qui restait, il se la réservait jusqu'à sa mort, époque où elle devait nous revenir. Les deux méchants cousins se retirèrent très satisfaits de cet arrangement ; et je dois dire que, si je les ai peu vus depuis, je n'ai pas eu lieu de me plaindre d'aucun mauvais procédé de leur part.

Nous restâmes quelques jours à la maison de campagne de Bagneux ; puis nous retournâmes tous à Paris, où M. de Lerval nous donna un logement dans son hôtel. Voilà six mois que je suis époux et heureux, mes amis ; il m'en faut encore quatre pour que je devienne père. Vous jugez de mon ivresse... J'ai voulu vous en faire part. M. de Lerval et moi nous avions quelques aquisitions à faire dans ces contrées ; j'ai profité du voyage que nous devons y faire pour l'engager à s'arrêter avec moi quelques jours chez mon ami Palamène. En conséquence, nous avons laissé mon épouse dans l'hôtel de son père, et nous sommes partis. Il m'a bien raconté, depuis mon mariage, le secret de ma naissance, et les motifs de la haine de M. et Mme Dercour : je le prierai de vous faire ce récit, qui sera plus piquant dans sa bouche que dans la mienne. À demain donc, mes enfants, l'histoire des malheurs de ma famille. Vous saurez par-là ce qui avait engagé mon homme invisible à me poursuivre de la manière la plus singulière, pendant près de onze ans. Le voilà devant vous, mes amis, cet homme invisible qui vous a tant intéressés dans mon récit de l'année dernière. Ah ! que n'ai-je pu jouir plus tôt du bonheur de le voir et de l'embrasser, comme il vous est permis de le faire aujourd'hui !»

M. de Lonchamps se tut, et les enfants de Palamène serrèrent dans leurs bras le bon vieillard, qui leur inspirait néanmoins une espèce de respect mêlé de terreur. Cet être était en effet, difficile à concevoir ; il fallait pour cela que l'on connût ses aventures, et c'est ce qui devait former l'intérêt de la soirée du lendemain. Souhaitons donc, avec nos amis, de voir arriver cette soirée, où M. de Lerval va raconter des événements sans doute bien extraordinaires.


CINQUANTE-TROISIÈME SOIRÉE.

L'AMOUR DES RICHESSES.


Suite de l'histoire de l'homme invisible.

Assis tous sur la terrasse, M. de Lerval prit la parole en ces termes : Je ne vous connais, bon Palamène, vous et vos enfants, que depuis hier, et d'après les éloges que mon neveu, mon cher fils, m'a faits cent fois de votre probité, de vos mœurs et de votre sagesse ; mais je vous vois, je vous aime, et vous prie de me regarder dorénavant comme un ami sincère et fidèle. Vous ne m'avez connu, vous, que sous un rapport assez désavantageu