L'HOMME INVISIBLE :

histoire de Francois-Guillaume Ducray-Duminil.


[M. de Lonchamps prend la parole...] Je suis né dans le sein d'une grande ville, où le tourbillon des plaisirs entraîna de bonne heure ma jeunesse dans des excès dont je rougis aujourd'hui. Négligent absolument le soin du mon éducation, je ne fis que trop tard cette réflexion cruelle, que l'homme qui perd son temps dans sa jeunesse se prépare des regrets cuisants pour toute sa vie. J'avais vingt ans, et le feu des passions se trouvant amorti chez moi comme il l'aurait été dans un homme de trente ans, je sentis qu'il fallait absolument que je me livrasse à l'étude. Mon père était un bon vieillard fort triste, fort ennuyé de son existence, et qui ne s'occupait pas plus de moi que s'il n'eût pas eu d'enfant ; au contraire, il était le premier à m'engager à sortir, à me dissiper. Son seul honneur était de rester seul, des journées entières, dans son cabinet, dont il retirait la clef afin que personne n'y vint l'interrompre. Souvent il poussait des soupirs, et versait des larmes que je ne songeais pas à essuyer, attendu que je lui en avais demandé cent fois le motif, et qu'il n'avait jamais voulu me le dire. Isolé ainsi d'un père qui ne me gênait point du tout, je m'étais livré, comme je viens de vous le dire, à des plaisirs de tout genre, dont ma santé se trouva enfin sensiblement altérée. Je tombai dans une maladie de langueur, et je fus trop heureux de retrouver ce père que j'avais d'abord accusé d'insouciance sur mon sort, mais qui me prouva qu'il savait remplir tous les devoirs de la tendresse paternelle. Ce bon père, me voyant dans un état de faiblesse qui pouvait me conduire au tombeau, ne me quitta plus dès lors ni jour ni nuit. Il me tint fidèle compagnie, et me pressa de me livrer à l'étude, que j'avais trop négligée. Seuls tous deux, car ma mère avait perdu la vie en me la donnant, nous prîmes des livres, et mon père devint mon instituteur. Je remarquai en lui cependant toujours le même fond de chagrin, et la même manie de s'enfermer pendant quelques heures dans son cabinet. Je pénétrais souvent dans ce cabinet mystérieux quand il était ouvert, et toutes mes recherches ne m'apprenaient rien des occupations secrètes que mon père pouvait s'y ménager. Je me hasardai à lui faire encore quelques questions sur ce secret étonnant. Il soupira, versa quelques larmes, et me répondit, en me serrant dans ses bras : Ô mon cher fils ! ne me le demande point ; ne cherche point à me l'arracher ce secret important : tu le connaîtras trop tôt ; trop tôt tu apprendras les malheurs de ton père !...

Interdit par cette exclamation, je pris le parti de me taire, et d'attendre du temps que je fusse digne de la confiance de mon père.

Cependant je travaillais sous ses yeux, et je réparais le temps que j'avais perdu, avec une activité qui l'enchantait. Ma santé se rétablissait avec peine ; mais enfin j'avais l'espoir d'en jouir un jour ; et dégoûté des vains plaisirs de la société, tous mes vœux, tous mes goûts s'étaient tournés vers l'étude, vers les sciences et les arts, qui, si j'en croyais mon père, devaient être un jour mon unique ressource. Sans remettre à l'exercice des arts le soin de ma fortune à venir, je les cultivais, parce que je les aimais, parce que je n'avais plus d'autre passion que le goût qu'ils m'inspiraient.

Le moment approchait où j'allais sentir toute la solidité des discours de mon père, et connaître ses secrets. Tandis que je revenais, pour ainsi dire, à la vie, celle de mon père touchait à sa fin. Il tombe malade, enfin, et très dangereusement. C'est alors que le fond de tristesse qui le minait depuis long-temps, semble s'accroître. Ses yeux sont égarés ; il ne prononce plus que des exclamations vagues ; il me fait trembler pour sa vie et pour sa raison. Quand je le vois à cette extrémité, je prends le parti de saisir le premier moment de calme qu'il aura, et de faire tous mes efforts pour lui arracher son secret ; mais il était écrit que je ne saurais rien. En vain je questionne mon malheureux père, qui me semble bourrelé de quelques grands remords, ou du moins, livré au plus affreux désespoir ; je n'en peux tirer un seul éclaircissement. Il me montre son secrétaire, dont il garde sans cesse la clef ; il s'écrie : C'est là, c'est là !... Puis un transport furieux agite son cerveau. Il voit une femme échevelée qui l'appelle, qui l'entraîne au fond de son cercueil. Un vieillard cruel est prêt à lui plonger un poignard dans le sein. Ce poignard est sans cesse suspendu sur sa tête ; il prie tous ceux qui entourent son lit de détourner de ses yeux ce fer sanglant. On lui dit qu'on vient d'obéir à ses ordres ; il voit toujours étinceler ce poignard homicide. Son délire, en un mot, est effrayant, en même temps qu'il pénètre de douleur.

Quand je vis qu'il m'était impossible d'avoir une explication avec lui, je m'en consolai en me persuadant que ce secrétaire qu'il me montrait, sans doute renfermait des papiers concernant ce terrible secret. Quoiqu'il en gardât toujours la clef, je me disais : Si j'ai le malheur de le perdre, je la posséderai cette clef, et je découvrirai peut-être alors ce qu'il me cache avec tant d'obstination. Mais cette ressource devait m'être encore interdite.

Une nuit il s'endormit profondément, et je profitai de cette heureuse circonstance, pour aller goûter moi-même quelque repos, dont j'étais privé depuis plus d'un mois. Je laisse près de mon père un domestique zélé, en lui recommandant bien d'être attentif à tous ses mouvements, et de venir me chercher s'il voit mon père se réveiller. Le domestique me le promet ; mais à peine ai-je le dos tourné, que, fatigué lui-même des nuits qu'il a déjà passées, il s'endort sur sa chaise, et ronfle avec une force qui réveille bientôt le malade. Le vieillard regarde autour de lui, se voit seul, et tente d'exécuter un projet qui roule depuis quelques jours dans sa tête. Il se lève, tout faible qu'il est, passe sa robe de chambre, se soutient sur sa canne, et va jusqu'à son secrétaire, qu'il ouvre ; là, après avoir rassemblé un paquet de lettres et d'autres papiers, il en fait un tas énorme au milieu de sa chambre ; plus, prenant sa lumière, il y met le feu, sans autre précaution, et se remet tranquillement dans son lit. Vous voyez à quel point sa raison était égarée !...

Cependant une épaisse fumée se répand dans l'appartement ; la flamme pétille et réveille le domestique, qui, effrayé de cet accident, court soudain toute la maison, en criant au feu ! au feu !... Ses cris retentissent jusqu'à moi ; je me lève à la hâte : je descends chez mon père, traverse les flammes, et, prenant le vieillard dans mes bras, je l'emporte expirant jusqu'à mon appartement, où je le dépose dans mon lit. Pendant que je m'occupe des soins de le ramener à la vie, on éteint à force d'eau les papiers qui brûlent encore, et j'apprends que le danger est passé. J'interroge l'imprudent surveillant à qui j'avais confié le malade ; il m'avoue qu'il dormait, et qu'il ignore comment ce malheur est arrivé. C'est mon père lui me l'apprend. Oui, dit-il, oui, je les ai brûlés tous, ces funestes papiers ! Le désir d'effacer jusqu'à la moindre trace de mes malheurs m'a donné des forces : ils ne sont plus : je vais mourir plus tranquille !...

Je vous laisse à réfléchir, mes amis, sur l'embarras de ma position. Il est dans la vie des sensations qu'on ne peut décrire ; et les miennes étant de ce nombre. Le moribund était plus égaré que jamais, et j'avais perdu tout espoir de découvrir son secret. J'engageai les médecins à faire tous leurs efforts pour lui rendre au moins quelques moments de bon sens, mais tout fut inutile : il expira dans mes bras, et avec lui mon bonheur, ma consolation et mon espoir.

Ici mes amis commence l'aventure la plus étonnante, la plus extraordinaire que vous ayez jamais entendu raconter, ici commencent mes inquiétudes, mes chagrins, les motifs qui m'ont fait voyager depuis la mort de mon père, et qui me forcent encore à vous quitter demain pour aller visiter de nouvelles contrées. Prêtez-moi la plus grande attention : vous allez connaître, le persécuteur de mon père, le mien, que dis-je ? mon bienfaiteur, un homme étonnant, que je n'ai jamais connu, que je n'ai jamais vu, qui me poursuit sans cesse, qui sans cesse me comble de présents, et que j'appellerai, pour vous comme pour moi, l'homme invisible.

À peine mon père eut-il fermé le yeux, que je songeai à recueillir sa succession. Je n'avais jamais connu l'état de sa fortune ; mais j'étais fils unique, seul héritier ; je n'avais, comme on dit communément, qu'à fermer la porte. Cependant, quelles pouvaient être les ressources de ce bon vieillard ? je ne lui connaissais aucune possession, ni en terres, ni en rentes, ni en maisons ; et la nôtre était montée sur un très grand ton. Mon père faisait beaucoup de dépenses : il avait plusieurs domestiques, il occupait une partie d'une maison magnifique qu'il louait fort cher ; et jamais il ne m'avait parlé de son bien. Vous sentez bien que jamais aussi je ne l'avais interrogé sur cet article, qui prouve toujours l'ambition ou la cupidité des enfants. Quelle était d'ailleurs la cause de ce chagrin profond qui l'a conduit au tombeau ? Il avait brûlé tous ses papiers, en sorte qu'il m'était impossible d'en découvrir la moindre trace. En effet, quand j'ouvris son secrétaire, je n'y trouvai rien, absolument rien que des lettres d'affaires et des papiers très indifférents. Point de contrats, point de titres de possession, rien !... Ô ciel ! et de quoi vivait-il ? J'étais livré à ces tristes réflexions, et je ne me voyais, pour tout avoir, qu'un mobilier, assez considérable à la vérité, lorsqu'on me remet une lettre, qu'on me dit avoir été apportée par un inconnu fort bien mis, qui était descendu de voiture pour la remettre lui-même au portier. La voici cette lettre singulière, qui ne sortira jamais de ma mémoire :

«Ne craignez rien, fils intéressant d'un trop malheureux père, ne craignez rien sur votre destinée ; elle est entre les mains d'un homme qui a toujours veillé sur votre famille, et qui ne vous abandonnera jamais... Mais méritez ses bontés, et tâchez d'effacer la tache que les vôtres ont imprimées sur son front. Il vous reconnaîtra à votre docilité, et surtout à votre confiance en lui.»

Qu'on juge de ma surprise !... D'où me venait cet avis singulier ?... Qui, dans la nature, pouvait s'intéresser à moi ? Je n'avais jamais entendu dire à mon père que j'eusse des parents, des amis même ; et celui qui m'écrivait, prétendait avoir toujours veillé sur ma famille, sur mon père apparemment. Était-ce là le motif du tourment secret qui le consumait, ce vieillard respectable ? Allais-je en avoir enfin l'explication ?...

Cette lettre agita mon esprit pendant quelques jours. Cependant il fallait que je prisse un parti. Toutes les recherches que j'avais faites dans les papiers de mon père n'avaient servi qu'à me prouver que j'étais sans fortune, sans espoir d'en avoir autrement que par mon industrie. Je me déterminai donc à congédier les domestiques, à vendre le mobilier que mon père m'avait laissé pour tout héritage, à m'en faire une somme d'argent, et enfin à me placer quelque part dans un bureau ou autrement.

J'exécutai ce projet ; je vendis tout, et je me retirai dans une maison garnie, en attendant que je trouvasse une place qui me permît de choisir un logement commode. Le second jour de mon séjour dans cette maison garnie, qui était située à Paris, rue de l'Université, j'étais sorti pour aller me recommander à quelques connaissances que j'avais, lorsqu'on rentrant le soir on me dit qu'un honmme d'un certain âge était venu me demander, et que, ne me trouvant pas, il avait laissé une boîte qu'on me remit. L'idée de l'inconnu qui m'avait déjà écrit me frappa soudain ; je pris la boîte, et je me hâtai de monter chez moi, où j'eus lieu d'être bien étonné quand je l'ouvris... La première chose qui fixa mes regards fut une lettre que je lus soudain ; elle contenait ces mots :

«Ne faites aucune démarche pour obtenir une place ; je vous le défends, et d'ailleurs je m'opposerais à ce que vous en eussiez une. Un jour vous jouirez d'un sort brillant. En attendant, je vous envoie une somme d'argent, qui sera suivie d'une autre si vous ménagée celle-ci. Plus un portrait ; c'est celui de votre mère, dont vous connaîtrez les malheurs... J'y joins une montre et une bague qu'elle a portées. Conservez ces bijoux, si vous ne voulez pas que je vous abandonne.

P. S. Ne restez pas à Paris ; votre liberté n'y serait pas en sûreté.
»

Comme le cœur me bat en lisant cette lettre que je relis cent fois !... J'examine les effets que contient la boîte : j'y trouve en effet douze cents livres, une montre à répétition, une bague de brillants, et un portrait de femme, sur lequel mes yeux se fixent avec attendrissement. C'est celui de ma mère, m'écrit-on : elle était bien belle, ma mère ; mais l'air de la douleur est répandu sur sa figure. Elle tient sur ses genoux un petit enfant, sur lequel elle paraît verser des larmes... Ce petit enfant, serait-ce moi ?... Oh ! oui, oui, sans doute, c'est moi : me voilà à cet âge où on est insensible à tout, excepté aux caresses maternelles ?... Dieux ! quel est ce mystère étonnant ! pourquoi mon père ne m'a-t-il jamais ?... Ce portrait, pourquoi ne l'ai-je pas tenu de mon père ?... Le possédait-il ?... Par quel hasard un homme dont je n'ai jamais entendu parler, qui ne veut pas se faire connaître, m'adresse-t-il un bien si précieux ?

Je me perds dans un abîme de réflexions : je baise mille fois ce portrait, dont l'aspect m'arrache des larmes, et je relis encore le billet qui l'accompagnait. Ces derniers mots me frappent : Ne restez pas à Paris ; votre liberté n'y serait pas en sûreté. Quel ennemi peut me poursuivre, moi qui n'ai jamais fait de mal à personne ? Dans quelle intrigue obscure suis-je donc enveloppé, moi qui n'ai jamais commis le moindre crime ?... Cependant cet homme généreux qui pourvoit à mes besoins, qui paraît s'intéresser à moi, qui a connu ma mère, cet homme sensible me l'ordonne !... Il me défend aussi de chercher une place. Il s'opposerait, dit-il, à ce que j'en eusse une. Quelle peut-être la raison qui le fait agir ?... Serais-je le jouet d'un méchant, ou serais-je en effet surveillé par un second père ?

Après avoir bien réfléchi sur ce qui m'arrive, je m'arrête à l'idée qu'on veut faire de moi le héros d'un roman ; et je me décidé à suivre mon premier projet. Je reste à Paris, et je sollicite toujours mes amis. Un d'eux me promet une place dans un bureau : je dois en prendre possession le lendemain. J'y vais ; mais, ô revers ! la place était promise : on l'ignorait ; un autre était arrêté... Je ne me rebute pas : je connaissais le chef d'une administration publique ; je m'adresse à lui pour entrer dans ses bureaux ; il me comble d'amitiés, me promet une place de chef aux appointements de deux mille écus. Je me présente chez lui le lendemain : ô surprise ! il me fait refuser sa porte. On me demande si j'ai un ennemi ; je réponds que je ne le crois pas : cependant, ajoute-t-on, un particulier d'un certain âge vous a si cruellement desservi auprès de monsieur le directeur, qu'il a parlé de vous faire arrêter, si jamais vous vous présentez chez lui... — Arrêter, moi ! qu'ai-je donc fait ?...

Je prends le parti d'écrire à ce directeur, pour lui demander une explication : je n'en reçois pas de réponse. Quel est donc celui qui barre ainsi toutes mes démarches ? Serait-ce l'homme inconnu ? Oh ! je ferai tant que je le connaîtrai, que je découvrirai ce mystère !...

J'en cherchais les moyens, lorsqu'un soir, en rentrant chez moi, mon hôtesse me dit, tout effrayée : Fuyez, M. de Lonchamps, fuyez vite, bien vite. — Pourquoi ? — On vous cherche. Plusieurs hommes de mauvaise mine sont venus me demander à quelle heure vous rentriez : ils sont là, qui rôdent autour de la maison. Ô mon Dieu ! sauvez-vous. — Me sauver ! mais c'est m'avouer coupable ! — Sauvez-vous, vous dis-je. Le particulier qui m'a remis un jour une boîte pour vous, sort d'ici : il m'a engagée à vous conseiller de partir sur-le-champ : il en est temps encore, à ce qu'il m'a dit. — Quoi : cet homme qui m'a envoyé la boîte ?... — Il sort dans la minute, vous dis-je ; je m'étonne que vous ne l'ayez pas rencontre. — Mais ce diable d'homme est donc invisible ? — Non, monsieur ; je l'ai vu comme je vous vois.

Je ne pus m'empêcher de rire de la naïveté de mon hôtesse ; et j'allais monter chez moi pour réfléchir sur ce nouvel incident, lorsqu'elle m'arrêta : Ah, mon Dieu ! dit-elle, j'oubliais, là, voyez ce que c'est que le trouble ! Il m'a remis pour vous cette lettre et cette bourse. — Qui ? — Votre ami. — Mon ami ? — Eh, oui, ce bon vieillard dont je viens de vous parler. — L'homme à la boîte ? — Eh, sans doute : voyez vite ce qu'il vous mande...

J'ouvre il la hâte le billet, et j'y trouve : «Vous n'avez pas suivi mes ordres. Partez, partez sur-le-champ, si vous ne voulez perdre la liberté et la tendresse de celui que votre opiniâtreté afflige bien cruellement.» Étonné au-delà de toute imagination, j'ouvre aussi la bourse, et j'y compte encore douze cents livres. Pour le coup, je ne me permets plus de réflexions ; je ne fais plus qu'obéir à l'homme étrange qui paraît m'avoir voué la plus grande amitié ; et, sans examiner que peut être son motif, quel peut être mon crime, je fais un paquet de mes effets, je paie mon hôtesse, et je me rends aux messageries, où je demande une place dans une voiture. — Pour quel endroit ? me demande le commis. — Je lui réponds troublé, où vous voudrez. — Mais encore ? — Sais-je moi-même ?... — Si c'était pour Chartres, le carrosse part dans l'instant, vous pourriez y montrer. — Oui, pour Chartres : c'est à Chartres que je me rends.

Je ne sais où je vais, ni ce que je dis. Je paie ma place, je monte dans la voiture, et me voilà parti. J'arrive le lendemain soir à Chartres, sans avoir encore pensé à ce que j'y vais faire. Toutes mes idées étaient si confuses, qu'il m'était impossible de m'arrêter à une seule. L'inconnu qui me protégeait ne m'avait point recommandé de prendre telle ou telle route. Quoique sa surveillance m'importunât singulièrement, je m'attachais cependant à lui sans le connaître, et je sentais que je serais désespéré qu'il ne pût découvrir mes traces. Je restai deux jours entiers dans cette ville, pour me décider sur le parti que j'avais à prendre ; et je vous avoue que je me récriai plusieurs fois, dans la chambre de l'auberge où j'étais descendu, sur l'injustice du sort. Que veut-on de moi ? disais-je tout haut ; quand finira la persécution que j'éprouve !... Après ces exclamations, je sortais pour aller me distraire dans la ville. Le soir du second jour, je rentrais pour me reposer, dans le dessein de quitter Chartres le lendemain, lorsque je trouvai sur ma table ces mots, ces mots singuliers, et de la même main qui m'avait adressé déjà trois lettres : De quoi vous plaignez-vous ? On veille sur vous, vous ne manquez de rien ; voyagez un an ou deux, c'est tout ce qu'on vous demande.»

L'écrit bizarre qu'on venait de laisser sur ma table m'étonna singulièrement. J'étais à plus de vingt lieues de Paris : j'avais choisi le premier séjour qui s'était présenté à mon imagination, la première auberge que j'avais rencontrée, et mon inconnu avait suivi mes traces, et il était là, sans doute, près de moi ! il m'avait même entendu parler tout haut dans ma chambre. C'était enfin lui qui me répondait, car c'était son écriture. Où pouvait-il être ? Je descends ; je demande s'il y a beaucoup de voyageurs dans l'auberge. On me répond qu'il n'y a que deux qui étaient avec moi dans le carrosse. Je les ai tous vus, ces voyageurs ; aucun ne ressemble à l'idée que je me suis faite de l'homme invisible. D'ailleurs personne ne me connaissait dans la voiture ; personne ne m'y a parlé ; et certainement mon surveillant, s'il y eût été, m'eût souvent adressé des discours détournés, dont maintenant je pourrais comprendre le sens. Je continue mes questions : A-t-on vu entrer ici dans la journée beaucoup de personnes du dehors ? — À tout moment il va et vient du monde dans cette maison : il m'est impossible de remarquer personne.

Toutes ces réponses ne satisfont point ma curiosité. Je remonte chez moi, et j'écris ces deux mots : Faites-vous connaître, homme étonnant, que je ne sais si je dois haïr ou aimer ; faites-vous connaître, et comptez dans tous les cas, sur ma discrétion.

Je pose ce petit papier sur ma table, à la même place où j'ai trouvé l'autre ; et, laissant ma porte ouverte, je descends, non dans l'intention de me cacher, comme un écolier qui guette quelqu'un, mais dans le dessein de voir, dans un moment, si l'on est venu chercher la réponse au billet anonyme. Après avoir attendu en bas pendant plus d'une heure, je remonte, et ma surprise s'accroît en voyant que mon petit papier n'est plus à sa place, qu'on lui en a substitué un autre : Vous êtes trop curieux ; un temps viendra où vous connaîtrez celui que vous ne devez que plaindre et chérir. Pour ce moment, il ne vous demande que de la docilité, et votre bonheur en sera le fruit.

Allons, me dis-je, il faut que je me contente de cette liaison épistolaire, et que je me résigne à tout. Oui je t'obéirai, qui que tu sois, homme, génie, démon malfaisant ou bienfaisant ; oui, je suivrai tes ordres, quels qu'ils puissent être : aussi bien je vois que tu es là attaché à mes pas comme mon ombre. Je ne puis faire un pas que tu ne le règles en quelque façon. Guide-moi, conduis-moi, et si c'est pour mon bien, comme tu me l'assures, tu me verras un jour te remercier de tes bontés, mais en même temps te reprocher l'inquiétude mortelle à laquelle tu livres mon cœur ; car tes bienfaits sont accompagnés d'un mystère qui me tue ; et je sens que si tu as poursuivi ainsi mon malheureux père, il n'est pas étonnant que la mort l'ait arraché de mes bras !...

Après ces exclamations, que je fis tout haut à dessein, je descendis dans la salle commune, où tous les voyageurs soupaient à table d'hôte. Je demandai si quelqu'un d'entre eux s'était fait servir seul dans sa chambre : on me répondit que trois seulement avaient manifesté ce désir ; mais l'un était un gros bénédictin qui rejoignait son couvent, et les deux autres étaient une vieille femme avec sa nièce. Pour ceux que j'avais sous les yeux c'étaient des militaires, des négociants connus, et des femmes. À coup sûr mon inconnu n'était point parmi eux ; mais où était-il donc ?

Je me mis bientôt au lit ; mais je ne dormis point. Mille pensées affligeantes accablaient mon esprit, lorsque je crus entendre du bruit près de moi dans ma chambre même. Je ne suis pas né peureux ; mais je vous avoue que l'idée de l'espèce de magie qui entourait mon inconnu m'effraya à tel point, que je sentis mon sang se glacer dans mes veines. Qui est là ? m'écriai-je... On ne me répond point, et le bruit cesse. Je crois que ma peur est l'effet du trouble qui travaille mon imagination, et je cherche à m'endormir. Au bout d'une heure le même bruit recommence : je m'écrie de nouveau ; mais il me semble que le vent violent qui agite mes croisées est la seule cause de ma terreur. Je prends le parti néanmoins de me lever doucement, de m'armer et de parcourir tous les coins de ma chambre, qui n'est pas assez vaste pour que quelqu'un puisse s'y cacher... Je vais donc tâtonnant partout ; et, ne trouvant rien, je ne puis m'empêcher de rire de ma faiblesse. Je me remets au lit, et je m'endors si profondément, que je trouve, à mon reveil, le carrosse de Vendôme parti. Je me console de cet événement en pensant que je trouverai d'autres moyens de me rendre à Tours, où mon dessein est d'aller visiter un de mes anciens amis, et je pense à remettre mes effets dans ma malle. Mais, ô nouveau sujet d'étonnement ! ma malle est surchargée d'une foule de paquets. Je les ouvre : du linge neuf, des vêtements superbes, des bijoux, en un mot, des présents magnifiques... Je lis sur un des paquets ; Prix de la soumission : et je ne doute point que tout cela ne me soit donné par mon inconnu. Mais qui peut l'avoir déposé chez moi ? Ma porte était fermée, autant qu'une porte d'auberge peut l'être. À quelle heure, à quel moment est-on entre chez moi ? Hier soir, je suis bien sur que ces paquets n'étaient point là. C'est donc cette nuit qu'on est venu Et ce bruit que j'ai entendu deux fois !... On est donc entré dans ma chambre !... Mais qui, et comment ?...

Je vous abandonne toutes les réflexions qu'il est possible de faire en pareil cas, et je vois, par l'attention que vous me prêtez, que vous partagez la surprise que je dus alors éprouver. En effet, mes amis, ces événements sont si singuliers, si extraordinaires, qu'en vérité on en voit peu de ce genre dans les romans. Eh ! mes enfants, croyez à mon expérience : il n'y a point de roman, non, il n'y en a point ; tout arrive, quand tout peut arriver.

Je m'étais déjà fait un système de docilité que je m'étais promis de suivre, quoi qu'il pût me survenir de nouveau ; et il le fallait bien, car tout cela aurait fini par me tourner l'esprit. Je pris donc tout ce qu'on me priait si généreusement d'accepter, et je ne cherchai pas même à faire de nouvelles démarches pour connaître celui qui m'accablait ainsi de bienfaits. Il me laissait au moins la liberté d'aller où je voudrais : j'en profitai, et dès le soir même je pris la poste, et partis pour Tours : nous verrons, me dis-je, s'il me suivra ainsi partout. J'arrivai le lendemain après midi dans cette ville, où je cherchai sur-le-champ le logis de mon ami. C'était un de mes anciens camarades de plaisir, qui, devenu aussi sage que moi, s'était retiré dans le sein de sa famille. Il me reçut très bien, me présenta à sa mère, à sa sœur, jeune personne très jolie, et me pria d'accepter un logement dans sa maison. Je n'hésitai pas, et j'eus lieu de m'en trouver fort bien. Il me demanda ce que je venais faire dans son pays : mais je ne jugeai pas à propos de lui faire part de ce qui m'était arrivé depuis la mort de mon père. La singularité de la conduite de mon inconnu, le secret dont il paraissait vouloir s'entourer, la reconnaissance que je lui devais au milieu des inquiétudes auxquelles il me livrait, tout me prescrivait le silence ; je le gardai, et je dis uniquement à mon ami que je voyageais pour me distraire et pour m'instruire. Il me loua de ce projet, et s'empressa de me faire voir tout ce qu'il y avait de curieux dans sa ville. C'est assez l'usage des gens de province. Chacun d'eux vante son pays comme le plus beau, le plus varié, le plus agréable pour la société, etc. Quand ils vous mènent dans la ville, ils ne vous font pas grâce du nom de la plus petite rue ni de celle où elle aboutit. Est-ce un ridicule ? Non, c'est un effet de l'amour de la patrie qui se réunit, de tous les points d'un état quelconque, au centre où l'on est né, où l'on a été élevé, où l'on a passé sa jeunesse. Le jeune homme chérit ainsi d'abord la maison de son père, ensuite sa rue, ensuite sa ville, ensuite sa province, enfin l'état tout entier dont il porte le nom, dont il suit les lois, dont il partage le bonheur. C'est ainsi que de la tendresse qu'on a pour une chaumière, dérive celle qu'on porte à tout l'empire où l'on est né.

Cette courte digression m'a écarté un moment de mon sujet ; j'y reviens. Il y avait déjà plus d'un mois que je demeurais chez mon ami, sans songer à le quitter : je pensais souvent à l'homme invisible ; et quoique charmé, au fond de mon cœur, de ce qu'il avait cessé sa surveillance, j'étais presque piqué de voir qu'il ne s'occupait plus de moi : je m'en croyais même abandonné, lorsqu'un jour on me remit une lettre, sans timbre de la poste, et que je reconnus venir de lui. Il m'écrivait : Il est temps que vous quittiez cette ville : c'est à Bordeaux que votre situation changera ; hâtez-vous de vous y rendre.

Je ne savais ce qu'il voulait me dire ; mais je me décidai à lui obéir, dans l'intention de courir cette aventure jusqu'à la fin, et d'y mettre toute la docilité possible, afin que si un jour elle venait à tourner mal, on ne pût pas en rejeter la faute sur moi.

Je voulus donc prendre congé de mon ami ; mais il me retint, et me demanda encore huit jours, que je ne crus pas devoir lui refuser. Nous passâmes ces huit jours à nous divertir ; mais, en cédant aussi facilement à l'amitié, je ne pensais pas que j'allumais la colère de mon Mentor. La veille du jour que j'avais fixe pour mon depart, nous avions passe la journée entière, mon ami et moi, à pêcher dans un étang qu'il possédait à une lieue de Tours. Nous revenons, et nous trouvons sa mère et sa sœur sur la porte de leur maison. M. de Lonchamps, me dit la mère, vous n'avez point rencontré un bon vieillard qui vous demandait ? — Non, madame ; et d'ailleurs je ne connais personne dans cette ville. — Vous plaisantez ; c'est votre plus intime ami, à ce qu'il nous a dit : il vous a vu naître. — Un vieillard qui m'a vu naître ! — Eh, vraiment oui. Il est resté ici trois heures entières : il vous attendait toujours ; à la fin, il s'est impatienté ; et, tenez, il sort dans l'instant. — Que me dites-vous là ! — C'est dommage que vous ne l'ayez pas vu ! Il avait, disait-il, des choses extrêmement importantes à vous communiquer : il vous aime beaucoup, cet homme-là. Nous avons causé longtemps ensemble. Il paraît que votre mère a essuyé bien des chagrins. — Oh !... oui... madame ; mais vous a-t-il dit où il demeure, où je pourrai le trouver ? — Non : il part pour Bordeaux sur-le-champ. Il prétend que là vous vous réunirez, que vous serez heureux tous deux ; mais bien heureux ! Que... Mon Dieu, que je suis donc fâché que vous ayez tardé aussi longtemps ? Il mourait d'impatience de vous voir. Il a l'air bien respectable ; mais on voit qu'il a un fond de chagrin secret. — Et vous a-t-il dit son nom, madame ? — Attendez ; son nom ?... oui... non... Mais s'est-il nommé, ma fille ? — Non, maman. — Il ne s'est pas nommé ; et moi, je n'ai pas voulu insister ; il nous a dit que vous le reconnaîtriez bien.

J'étais désespéré : comme je maudissais la partie de plaisir qui m'avait empêché de voir, de connaître mon homme ! Il n'était vénu sans doute que dans l'intention de se découvrir, puisqu'il m'avait attendu longtemps et impatiemment. Là, voyez si l'on pouvait être plus malheureux que moi !... Je perdais tout le fruit de mes éprouves et de ma patience. Enfin, me dis-je, il va à Bordeaux ; sans doute je l'y rencontrerai ; il viendra m'y trouver, oh, oui... Cependant, si son dessein est de terminer mes inquiétudes, pourquoi ne me donne-t-il pas un rendez-vous ! Pourquoi ne partons-nous pas ensemble ? Il me suit partout où je vais : il serait bien plus simple qu'il voyageât avec moi dans la même voiture. Allons, c'est une nouvelle épreuve de sa part. Cet homme-là s'amuse à me tourmenter ; il feint de m'attendre, et s'en va justement au moment où il se doute que je vais rentrer ; il se fait un jeu de m'embarrasser : mais pourquoi ce jeu ? peut-il avoir un but raisonnable ? Voilà ce que je ne conçois pas.

Avant de quitter mes amis, je leur fais part du sujet de mon trouble, et de l'étonnante conduite du vieillard qui s'est présenté chez eux. Tous trois restent interdits : ils ne peuvent me donner de conseil ; il n'y en a point d'autre à suivre que celui d'obéir à cet homme étrange qui tient le fil de ma destinée, et qui ne veut point m'instruire de ses projets. Mon récit les intéressa beaucoup, et ils me firent des reproches obligeants de ne point le leur avoir confié dès le premier jour de mon arrivée. En effet, si la mère avait su tout cela, elle aurait pu faire mille questions à l'inconnu, le forcer en quelque façon à s'expliquer. Il n'était plus temps, je le sentis, et me promis bien de mettre au fait toutes les personnes chez qui j'irais loger dorénavant, afin d'arracher enfin le secret de mon inconnu.

Je quittai ces bons amis le lendemain matin, et je partis pour Bordeaux, où j'espérais trouver la fin de mes incertitudes. Mon voyage fut agréable jusqu'à Niort ; mais entre Niort et Saint-Jean-d'Angely, il m'arriva encore un événement que je ne puis vous cacher.

J'avais changé de chevaux à la poste de Beauvoir ; mais ceux qu'on m'avait donnés étaient si mauvais, que je crois que j'aurais mieux aimé faire à pied les deux postes qui me restaient jusqu'à Loulay, où je devais encore relayer. Je m'aperçus que ma chaise allait lentement, et je pris le parti de dormir. Pour comble de bonheur, mon postillon, fatigué apparemment, en faisait autant que moi sur mon palonnier : il dormait aussi, et ne s'occupait point du tout d'émoustiller ses chevaux, qui n'étaient pas déjà fort vigoureux.

À peu près à demi-poste, je me réveille à la voix de quelqu'un qui m'appelle. Je tourne la tête, et j'aperçois une chaise de poste qui vole à trente pas devant la mienne, en sorte que je ne puis voir la personne qui me nomme : Je ne me trompe point cependant ; c'est bien moi qu'on appelle : De Lonchamps, me dit-on, de Lonchamps, songe à suivre mes ordres ; ne t'en écarte jamais un seul moment, et tu seras heureux. — Qui êtes-vous ? — Ton ami, ton bienfaiteur, celui qui ne t'abandonnera jamais. — Quoi ! c'est vous qui... — C'est moi-même : je te suivrai partout ; partout je te donnerai des marques de l'intérêt que tes malheurs, que ceux de ta mère ont su m'inspirer. — Oh ! permettez que je vous voie. — Il n'est pas encore temps. Va à Bordeaux, j'y serai ; là, tu feras tout ce que je te dirai, et nous verrons. Espère cependant, espère, avec le temps tu obtiendras tout.

À ces mots, le postillon de mon inconnu fouette ses chevaux ; et la chaise, qui avait déjà de l'avance sur moi, disparaît. En vain je prie mon postillon d'accélérer la course des siens ; en vain je lui promets de l'or, tout ce qu'il me demandera. Les pauvres bêtes étaient tellement éreintées, qu'il lui fut impossible de les faire aller plus vite. Je vis donc partir l'homme qui m'avait parlé sans que je l'aie vu, et il ne me fut pas permis de le suivre... À quel dépit me livra ce nouveau contretemps !... Cependant je me consolai en pensant qu'il allait, comme moi, relayer à la première poste ; que là je payerais les plus fortes guides au nouveau postillon pour qu'il me donnât les meilleurs chevaux, et que, sans doute, avant qu'il fût arrivé à Bordeaux, je rattraperais mon invisible. Cet espoir m'enflamma : dès lors je me fis un plan de conduite, en me proposant de lui adresser les plus vifs reproches.

Arrivé à Loulay, je demandai si un particulier ne venait pas de relayer. On me répondit que oui, mais qu'il était parti depuis plus d'un quart d'heure. Je pris là des chevaux très vifs, et courus jusqu'à Saint-Jean-d'Angely, où j'appris encore que j'étais devancé par le même voyageur. Je ne me décourageais point, et j'arrivai à Saint-Hilaire-de-Villefranche ; de là à Saintes, de là à Lajard, de là à Pons, de là à Saint Genès, etc., sans pouvoir rattraper mon homme. Pour le coup, je fus vivement piqué. Comment cela se faisait-il ? Je faisais voler mes chevaux : ceux de l'inconnu avaient donc des ailes ?... N'importe, me dis-je, en allant toujours de ce train, je saurai au moins dans quelle maison de Bordeaux il descendra. Ce nouvel espoir me donna de nouvelles forces ; mais il fut absolument détruit à la poste de Damet, qui n'est qu'à huit ou neuf lieues de Bordeaux. Là, j'appris que l'on n'avait point vu d'étranger seul depuis le matin : qu'on n'avait relayé que des hommes avec des femmes et des enfants. Qu'est-il donc devenu ? me dis-je ; aurait-il pris un chemin détourné ? Cela est croyable ; mais lequel ? Si je le savais... Enfin j'ai perdu ses traces : le méchant se sera douté que je le poursuivais.... Allons, continuons, et voyais à Bordeaux de quelle manière nous nous retrouverons.

C'était la veille au soir que je l'avais rencontré sur ma route. J'avais couru après lui toute la nuit, et je le perdais !... Quelle douleur ! Enfin j'arrivai vers deux heures à Bordeaux ; mais je ne voulus pas m'y loger dans une grande auberge, afin que mon invisible eût plus de peine à me trouver, et donnât pour cela des soins qui pussent me le faire découvrir. Je descendis donc dans une petite maison garnie, située dans une rue très longue et très écartée du centre de la ville. Je me déterminai en outre à ne pas sortir pendant quelques jours, afin de ne me point faire remarquer, et pour rendre plus difficile la recherche de mon surveillant. Mais il fallait que ce diable d'homme eut un esprit malin qui lui fît part de mes moindres démarches. J'étais depuis quatre jours à Bordeaux, et je riais déjà malignement de la peine que je lui donnais, lorsque mon hôtesse me tira à part. Voilà, me dit-elle, quatre jours que je cherche dans toute ma maison, et ce n'est qu'aujourd'hui que je pense à m'adresser à vous. Dites-moi, monsieur, n'est-ce pas vous qui avez rencontré sur la route de Saint-Jean-d'Angely un voyageur qui... ? — Oui, oui, c'est moi ; après ? — Prenez garde à vous tromper, car on m'a recommandé le secret. — C'est moi, vous dis-je ; achevez. — C'est vous qui aviez de si mauvais chevaux ? — Oui, oui, et mille fois oui. Continuez de grâce. — Mon Dieu, j'étais si en peine ! Que je suis bien aise de vous trouver ! Mais il est peut-être bien tard à présent pour... — Madame, je vous prie, au fait ! — M'y voilà. Le jour même où vous êtes descendu ici, un respectable se présenta chez moi. Vous avez, me dit-il, un homme que j'ai rencontré à tel endroit ; je vous prie de lui dire que je l'attends au café qui fait le coin de la grande place ; qu'il ne manque pas d'y venir sur le soir. — Vous a-t-il dit son nom ? — Je n'ai pas pensé à le lui demander. — C'est comme si je ne savais rien. Au surplus, madame, si cet homme revient, tâchez de le retenir chez vous, et de m'envoyer chercher en secret par quelqu'un de vos gens.

L'hôtesse me le promet, se retire, et me laisse dans un nouvel embarras. Comment, dès le premier jour, cet homme a-t-il pu découvrir...? Il a donc un espion qui me suit sans cesse !... Il m'attendait dans un café et je l'ai ignore !... Allons, j'irai a ce café tous les jours ; je remarquerai bien tous ceux que j'y verrai ; et si quelqu'un me parle, je tâcherai de reconnaître à la voix... car je connais a present la voix de mon invisible... Elle a fait trop d'impression sur mon cœur !... À la fin, il faudra bien que je le rencontre...

Je me rends sur-le-champ au café indiqué. J'interroge toutes les physionomies ; et pour faire parler ceux sur qui j'ai des doutes, je leur adresse des questions vagues auxquelles ils répondent de même. Mais je ne reconnais point la voix qui m'est si chère... Sans doute mon inconnu n'est point encore arrivé. J'y passe toute la journée : et je reviens chez moi aussi avancé que je l'étais le matin. Le lendemain et le surlendemain je me livre à la même recherche, mais toujours vainement. Enfin, le jour d'après, je trouvai tant de monde dans le café, qu'il me fut impossible de pénétrer jusqu'au fond. Je m'aperçus cependant que la limonadière me fixait ; je m'approchai. Monsieur, me dit-elle, n'attendiez-vous pas ici quelqu'un ? — Oui, madame. — Un homme de soixante ans environ, assez grand ? — Oui, madame. — Il vous attendait aussi, lui. — Eh bien ? — Pardi, c'est bien malheureux. Il vient de passer à côté de vous : vous ne l'avez pas vu ? Il vous a même heurté en sortant. — Comment ? — Oui, il sortait justement au moment où vous êtes entré. — Quoi ! il était là ? — Là, à côté de vous ; il ne vous aura pas remarqué apparemment. Il est resté trois jours sans venir ; mais il m'a toujours dit, ce matin encore, qu'il attendait quelqu'un ; et ce quelqu'un, ce ne peut être que vous. — Comment devinez-vous, madame ? — Oh ! c'est que je me connais en physionomies ; moi ! l'habitude de voir tant de monde !... Je parierais que ce vieillard est monsieur votre père. — Mon père ? — Oui, ou votre oncle. — Pourquoi ? — C'est que vous lui ressemblez... C'est absolument la même figure que vous, les mêmes traits. Il est impossible de voir deux figures aussi semblables, à moins que d'être très proches parents. — Et il ne vous a point dit... — Je ne sais rien du tout sur lui, ni son nom, ni son état, ni le vôtre ; je sais seulement qu'il attendait quelqu'un, et voilà tout.

Quel trait de lumière pour moi ! L'homme invisible porte mes traits à s'y méprendre ! Ma physionomie est la sienne !... Quel étonnement ! Serait-ce un parent ?... Serais-je, moi, le fruit d'un amour illégitime ? Le vieillard qui est mort dans mes bras n'aurait-il eu, des tendresses d'un père, que les soins qu'il a pris de mon éducation ?... En effet, cet inconnu à qui je ressemble, qui m'a donné le portrait de ma mère, dont il sait les malheurs, serait-il mon père ? Il n'y a qu'un père en effet qui puisse me suivre, me surveiller, m'accabler de bienfaits avec autant de constance et de bonté ! Mais pourquoi ne se montre-t-il pas à moi ? Il craint peut-être, s'il a des raisons pour me cacher encore son secret, que cette ressemblance me frappe, et que... Mais pourquoi mon hôtesse de Paris, la mère et la sœur de mon ami de Chartres, qui ont vu l'inconnu, ne m'ont-elles jamais parlé de cette ressemblance, étonnante selon la maîtresse du café ?

J'abrége, mes enfants, les réflexions que je fis alors, et que vous pouvez vous faire vous-mêmes, si vous vous mettez un moment à ma place. Quel malheur que je n'aie point remarqué cet homme qui était dans le café lorsque j'y suis entré, qui est passé près de moi, qui m'a heurté même ! L'attention que je prêtais aux autres m'a fait échapper celui-là ; mais je retournerai dans ce café : je le verrai peut-être un jour ; oh oui, oui, je le verrai : tout me dit que je touche au dénouement de cette singulière intrigue.

Je fus en effet tous les jours au café depuis cet événement ; mais mon homme n'y revint plus : je renonçais bientôt à cette habitude, et je me renfermai de nouveau chez moi. Cependant, comme il paraissait se faire un malin plaisir de me tourmenter, je m'en fis un, à mon tour, de déranger ses projets ; et, pour cela, je pris trois logements différents dans l'espace de trois mois : j'eus soin de les choisir dans des quartiers éloignés, et je n'entendis plus parler de mon inconnu. Je crus, à la fin, qu'il avait quitté Bordeaux, qu'il m'avait abandonné, et j'en ressentis quelque chagrin. Je me décidai aussi à sortir de cette ville, que je connaissais suffisamment, et d'aller jusqu'à Bayonne, pour de là me rendre à Tarbes, et voir un peu de pays. Nous verrons, me dis-je, si mon ombre m'y suivra.

Je pris donc la poste, et je partis. Il ne m'arriva rien d'extraordinaire jusqu'aux Castels, lieu de relais qui n'est qu'à vingt lieues de Bayonne ; mais là, je rencontrai une chaise brisée, que des ouvriers s'occupaient à raccommoder avec la plus grande diligence. Quoique je n'eusse plus entendu parler de mon invisible depuis plus de deux mois, je ne sais quel pressentiment me dit que cette chaise pourrait bien être la sienne. Alors, sous prétexte de prendre part à l'accident qui était arrivé à cette chaise, je m'informai adroitement du nombre de voyageurs qu'elle pouvait contenir au moment de sa chute. On me dit qu'il n'y avait qu'un seul homme. — Âgé ? — Soixante ans à peu près. — Il a beaucoup de mon air, n'est-ce pas ? — Mais oui, c'est vrai : il vous ressemble tant qu'on dirait que c'est vous, avec quelques années de plus. — Où est-il, de grâce, où est-il ? — Vous le connaissez ? — Si je le connais ! c'est mon meilleur ami. — Eh bien, vous le trouverez dans ce grand jardin qui est là-bas. Vous voyez cette grande maison : elle est à vendre, nous l'avons dit an voyageur ; il est allé la visiter pendant que nous remettons sa chaise en état.

Oh ! pour cette fois, me dis-je en courant du côté qu'on vient de m'indiquer, il ne m'échappera pas. Je le trouverai, je le verrai à la fin. S'il est dans ce jardin, il faudra bien que je l'y rencontre...

Je cours à perte d'haleine ; je me fais ouvrir la maison à vendre. Je demande s'il ne vient pas d'y arriver un voyageur ; on me répond qu'il est dans le jardin, du côté du labyrinthe. J'y vole.

Vous croyez, mes enfants, que je suis arrivé au terme de mes soucis : eh bien, point du tout ; je vais y être replongé plus cruellement que jamais. Écoutez cette aventure, elle vous paraîtra sans doute curieuse. Le labyrinthe qu'on avait fait dans cet immense jardin était vraiment aussi tortueux que celui où s'égara jadis la pauvre Ariane : je m'y enfonçai si bien et si avant, que je m'y perdis. Après l'avoir parcouru en vain, je voulus en sortir, persuadé que mon homme n'y était plus ; mais il me fut impossible d'en trouver l'issue. Je marchais, ou plutôt je courais : j'étais en nage ; et plus j'avançais, plus je m'enfonçais dans cet étonnant ouvrage de l'art et de la nature. On m'avait bien donné un guide ; mais le désir de trouver mon invisible m'avait fait abandonner ce guide, qui, sans doute, me cherchait aussi. Comment faire ? Si j'appelle mon bienfaiteur, il saura que je suis là, et m'évitera sans doute : il vaut beaucoup mieux tâcher de le rejoindre dans le jardin : mais par où m'y prendre ?...

Comme je suis livré à ce nouvel embarras, une voix se fait entendre à deux pas de moi, c'est-à-dire dans un autre détour du labyrinthe. On chante et je reconnais les accents de l'homme qui m'a parlé sur la route de Saint-Jean-d'Augely. C'est lui, c'est lui ! Il est là, là, tout près de moi, et je ne puis l'aborder, pas même le voir ! Des haies, des fossés, des détours sans nombre me séparent de lui. Écoutons au moins ce qu'il chante, et nous verrons après s'il est possible de le surprendre.

ROMANCE DE L'HOMME INVISIBLE.

Gage touchant de la tendresse,
Fils de l'amour, fils du malheur !
Ah ! que ne puis-je avec ivresse
Te voir, te serrer sur mon cœur !
Douleur amère !
Pour une mère
Si ta naissance fut un tort,
À cette amie
Tendre et chérie
Ta vie, hélas ! donna la mort.
Lorsque souffrante, faible, émue,
Ta mère te donna le jour,
Pauvre petit, comme la vue
Rendit le courage à l'amour !
Elle te presse ;
Elle caresse
Cet enfant trop infortuné.
Mais la lumière
Fuit sa paupière,
Elle meurt sur son premier né,
En butte aux plus mortelles haines.
Élève-toi, faible arbrisseau !
Un jour tu connaîtra, les peines
Dont fut asailli ton berceau.
Si l'on t'éclaire
Sur ce mystère,
Tu voudras mourir de douleur.
Ah ! l'ignorance
De la naissance
Est pour toi le plus grand bonheur.
Pauvre enfant ! Toi que j'ai vu naître,
Dont j'ai reçu les premiers pleurs !
Ah ! de ceux qui t'ont donné l'être
Sache profiter des malheurs !
Crains que l'ivresse
De la tendresse
Un jour ne te livre aux regrets !
Que ta jeunesse
À ta vieillesse
Prépare la plus douce paix !

Cette romance me pénétra jusqu'aux larmes, c'était sans doute moi qu'on y chantait ; j'étais cet enfant dont la vie avait donné la mort à sa mère. L'inconnu connaissait tous les malheurs de ma famille, et le cruel me les laissait ignorer !... Quand il eut cessé de chanter, je me hasardai à lui adresser ces reproches : Homme sensible, mais barbare ! par pitié, laisse-moi te voir ; oh ! laisse-moi me précipiter dans tes bras ! Tu te fais un jeu de ma douleur, et ma douleur va me conduire au tombeau. Laisse-moi te donner le doux nom de père, puisque tu en as pour moi toute la tendresse...

J'écoutais si l'on me répondait... Rien ! Le plus grand silence !... Je ne songe plus alors qu'à franchir la barrière qui me sépare de lui. Je saute les fossés, je brise les haies du labyrinthe, et je ne trouve personne. Mon impatience s'accroît avec le temps que je perds : je sens qu'il peut me fuir pendant que je cherche à sortir du labyrinthe, et je n'en plus trouver l'issue !... À la fin, après m'être épuisé de fatigue et d'impatience, le guide que j'avais perdu me retrouve dans ces immenses détours : il m'aide à me reconnaître ; nous allons à la maison ; j'y demande ce qu'est devenu le voyageur que je cherche : on me répond qu'il est parti il y a longtemps ! Je cours à la poste, dans l'espoir de l'y rencontrer... Il est remonté dans sa chaise, qu'il a trouvée prête : il est bien loin !... Ainsi finit mon espérance ; ainsi recommencent mes regrets !...

Que vous dirai-je, aimable lecteur !... Il y a dix ans que je voyage de cette manière ; il y a dix ans qu'il me suit partout, dans tous les coins de la France (car il m'a prescrit l'ordre de n'en point sortir), et jamais je n'ai pu l'apercevoir. Jamais je n'ai pu deviner le motif qu'il peut avoir de se soustraire à mes regards. Je ne manque de rien : il m'accable d'argent, de bienfaits ; il veille sans cesse sur mes moindres démarches : il me parle souvent dans ses lettres de ma mère, de ma naissance, des secrets qu'il doit un jour me révéler, et voilà toutes les lumières que j'en peux tirer sur mon sort... Il m'a écrit ici : j'ai reçu sa lettre avant-hier : il m'ordonne de retourner enfin à Paris. C'est là, dit-il, qu'il me verra, qu'il terminera mon exil, qu'il mettra fin à la vie errante que je mène : il me le promet, et tel espoir soutient mon courage ; car vous conviendrez qu'il n'est rien de plus étrange que ma vie. C'est un véritable roman ; on ne le croirait pas, et cependant rien n'est plus réel.

[Environ un an plus tard, M. de Lonchamps prend la parole encore...] Je vais commencer, dit-il, un récit que vous paraissez tous désirer ardemment, et je prierai ensuite mon ami que voici, de le finir, attendu qu'il s'en rappellera mieux que moi toutes les particularités. Lorsque je vous quittai, il y a un an, je retournai à Paris, où j'étais appelé par l'ordre de mon homme invisible, qui depuis dix ans, ainsi que je vous l'ai dit, me suivait partout sans que je pusse le rencontrer ni le voir. C'est donc à Paris où recommencent pour moi les aventures les plus bizarres.

J'y arrive, et, d'après l'ordre de mon inconnu, je prends un logement dans la rue de Vaugirard, tout près de la Comédie-Française. L'argent, comme je vous l'ai dit, toutes les aisances de la vie ne me manquaient pas ; je n'avais que la douleur d'ignorer les secrets de ma famille, et de ne pas connaître l'étranger qui réglait ma conduite d'une manière si impérieuse. Depuis quelques années, il semblait moins attaché à mes pas, et ne faisait plus que m'écrire de temps en temps, pour me prescrire l'asile qu'il voulait que j'habitasse. J'avais pris un domestique depuis plusieurs jours, attendu que je prévoyais que je me fixerais pour toujours dans Paris ; mais je n'avais pas jugé à propos de mettre ce domestique au fait de mes aventures, qui ne le regardaient pas, et pouvaient devenir, dans sa bouche, la nouvelle de toute la ville. Un soir que je rentrais chez moi (c'était dans l'hiver), je trouvai un grand feu, beaucoup de bougies allumées, une table surchargée de papiers, et mon domestique qui s'occupait à ranger tout cela. Quelqu'un est-il venu ici, lui demandai-je ? — Monsieur doit bien le savoir. — Moi ? comment ? — Parbleu, monsieur donne parole à quelqu'un chez lui, et ne s'y trouve pas. — Moi, j'ai donné parole. — Sans doute, à un vieillard bien respectable. Il dit qu'il est votre parent ; et moi, je crois que c'est monsieur votre père, car il vous ressemble !... — Ah ! il me ressemble !... Oui, je sais ce que c'est... À quelle heure est-il venu ? — Vraiment, à cinq heures, et il n'y a pas une demi-heure qu'il est parti. Il m'a demandé de l'encre, du papier ; il a écrit, écrit, toujours écrit.

Je saute sur les papiers qui sont sur la table ; j'y trouve peu de choses intéressantes ; des vers, des chansons, et ce billet :

«Changez de quartier, et pour cause. S'il vient ici un particulier de quarante ans, grand, sec et blond, ne répondez point à ses questions ; faites-lui une histoire, et gardez-vous de parler de moi. Vous me verrez incessamment.»

Cet avis fut une loi pour moi : dès le lendemain je fus retenir un autre logement dans la rue Montmartre, et je fis mes dispositions pour déménager, très satisfait de la promesse que mon inconnu me faisait de se dévoiler enfin à mes regards. Deux jours après, il se présenta chez moi un particulier tel qu'on me l'avait désigné. Est-ce ici, me dit-il en entrant, M. de Lonchamp ? — Oui, monsieur. — C'est à lui que j'ai l'honneur de parler ? — À lui-même. — Pardon, monsieur ; mais en qualité d'ami de feu monsieur votre père, je viens... — De feu mon père, monsieur ? vous vous trompez ; mon père existe toujours ; il existe pour m'accabler de sa tendresse et de ses bienfaits. — Monsieur n'est donc point le neveu de M. de Lerval ? — M. de Lerval ? Je n'ai jamais connu quelqu'un qui portât ce nom. — Vous vous moquez, monsieur ; je vous connais bien, et d'ailleurs cette ressemblance que je remarque entre vos traits et ceux... — De mon père, sûrement ? Oui, mon père et moi, c'et la même figure ; mais il est dans notre pays, à cent lieues d'ici, et je ne crois pas que vous le connaissiez. — Cependant... — Au surplus, monsieur, à quoi tend ce discours ? Que voulez-vous de moi ? Puis-je vous être utile en quelque chose ? Pardon, c'est que je suis pressé... — Vous cherchez à m'abuser, peut-être vous a-t-on prévenu de ma visite. — Qui êtes-vous, vous-même, pour me faire des questions aussi indiscrètes ? — Tremblez de le savoir ! — Des menaces chez moi ! sortez, je vous prie, homme imprudent, et sachez que vous vous méprenez sans doute, en vous attachant à interroger un homme dont toute la famille vit en province, et qui n'est ici que pour des affaires d'intérêt.

L'étranger me fixa, et sortit en marmottant entre ses dents quelques mots, dont il ne me parvint que ceux-ci : Hom ! si tu n'étais pas soutenu !

Soutenu ! comment ? que voulait-il dire par là ?... Il sortit enfin ; et je me hâtai de déménager. À peine installé dans mon nouvel asile de la rue Montmartre, je reçus une lettre de mon invisible. Il me marquait que j'avais assez bien répondu au grand homme sec, mais que j'avais mis dans mes réponses trop de hauteur ; ce qui lui avait donné des soupçons. Au surplus, ajoutait-il, tout cela s'éclaircira bientôt. Quelques jours après, une voiture s'arrêta à ma porte, une femme seule en descendit, monta chez moi, s'assit, et me dit qu'elle voulait me parler en confidence. Je fais retire mon domestique. Monsieur, me dit cette dame, je viens vous faire une restitution. — À moi, madame ? — Oui, monsieur. Je devais une somme de douze cents livres à monsieur votre père ; il me les avait prêtées de confiance ; mais, depuis sa mort, ayant éprouvé des malheurs, je ne me suis vue que depuis quelques jours en état de vous rendre cette somme qui vous appartient. — Madame, je ne conçois pas... — Monsieur votre père avait ma reconnaissance, mais elle devint sans doute la proie des flammes avec les autres papiers importants qu'il brûla la veille de sa mort. Vous voyez que je suis au fait.

Je fixai cette dame, et voyant qu'elle baissait les yeux d'ailleurs louches et faux, je me tins sur mes gardes. Madame se trompe, lui répondis-je ; mon père... — Je l'ai connu, monsieur, vous dis-je. Sa femme, qui mourut en vous donnant le jour, était ma meilleure amie ; vous êtes le fruit de l'amour le plus malheureux ! Ne dissimulez pas, monsieur, et prenez votre somme.

Cette femme tenait la bourse à la main ; elle paraissait connaître tous les secrets de ma famille ; j'allais me livrer, lui demander peut-être qu'elle s'expliquât sur les mystères qu'elle connaissait ; j'allais me trahir enfin, lorsqu'une voix que j'entendis chanter sur l'escalier, me rendit, je ne sais comment, toute ma défiance. C'était pourtant la voix de mon domestique ; il chantait ce refrain : Taisez-vous, taisez-vous, rossignol amoureux, etc. Je pâlis, et cette femme qui s'en aperçut, me demanda si je me trouvais indisposé. — Très indisposé, lui dis-je, et j'appelai mon domestique. Il entra : la dame insista pour que je prisse la somme. Je lui protestai qu'elle se trompait ; que tous mes parents étaient en province ; qu'en effet j'avais bien entendu parler des aventures de quelqu'un qui portait mon nom ; mais que j'étais heureux, moi, et que mon père, qui existait, ne pouvait avoir prêté de l'argent à quelqu'un à Paris, puisqu'il n'était jamais venu dans cette ville. Je terminai, en demandant le nom de l'étrangère. Elle se leva, me fixa d'un air courroucé, et sortit en me disant qu'il était inutile qu'elle se fit connaître, puisqu'elle s'était trompée.

Lorsqu'elle fut partie, Firmin, mon domestique, qui était simple et attaché, me saute au cou, en me disant : Ah ! monsieur que vous avez bien fait de ne pas vous laisser tirer les vers du nez par cette mégère ! — Eh ! pourquoi ? — À peine était-elle entrée, que l'étais là, moi, sur l'escalier, à battre votre habit bleu, celui qui a des boutons de nacre, vous savez... — Oui, oui, eh bien ! — Eh bien ! monsieur, ce bon vieillard, que je crois être toujours monsieur votre père, quoique vous n'en conveniez pas avec moi, il est monté : Mon ami, m'a-t-il dit, aimes-tu ton maître ? — Si je l'aime ! — Eh bien ! il faut le sauver d'un grand danger ; chante à haute voix : Taisez-vous, taisez-vous, rossignol amoureux !... Je l'ai chanté, le vieillard m'a glissé un louis dans la main, et s'est sauvé à la hâte.

Quel est ce nouvel incident, me dis-je, dont je me suis tiré si heureusement ? Cette femme est donc mon ennemie ? Et cet homme invisible qui est toujours là, partout sur mes pas ! Tout le monde le voit, le connaît ; il n'est étranger que pour moi ; pour moi, qui suis sans doute l'unique objet de sa sollicitude ; pour moi, qu'il accable de soins, de prévenances, de bienfaits ; pour qui même il prodigue l'or à mes gens ! Mon état est bien douloureux ! c'est un martyre qu'un pareil état ! quand finira-t-il ?

Il se passa plus d'un mois après cette aventure sans que j'entendisse parler de rien. Je commençais à me tranquilliser : habitué aux événements les plus singuliers, ils ne m'affectaient plus autant que dans le commencement. Le trouble, l'indécision, l'ignorance de mon surt, je m'accoutumai à tout cela, et je me livrai à la dissipation, comme un homme qui n'aurait éprouve aucun des revers de la vie. J'allais au spectacle ; c'était mon goût favori. Un jour je fus aux Italiens, où il y avait une affluence considérable de spectateurs. Le spectacle fini, je descends, et, prenant les boulevards, pour m'exercer à la promenade avant de rentrer chez moi, je vois beaucoup de monde assemblé. Firmin était avec moi, je lui avais dit de venir m'attendre à la sortie des Italiens : Vois, lui dis-je, ce qu'il y a là ? Firmin y va, revient, me rapporte que c'est une dame très bien mise qui est évanouie, et que chacun entoure pour lui prodiguer des soins... Soudain un homme furieux s'approche de moi. C'est le domestique de Lonchamps, s'écrie-t-il ; je l'ai reconnu : son maître est-il là ? — Le voici, répondis-je froidement. — Traître, qui que tu sois, celui que je déteste, ou tout autre, tu auras ma vie ou j'aurai la tienne !

Je reconnais l'homme grand et sec qui est déjà venu me voir. Qu'avez-vous, lui dis-je ? quel est cet emportement ? — Je vais perdre ma femme, répondit-il : elle est là, là, qui expire, et c'est toi, ce sont les tiens qui en sont cause. — Moi, grand Dieu ! expliquez-vous ! — Point d'explication !... L'étranger met l'épée à la main ; je n'ai point d'épée, je cherche à parer ses coups avec ma canne. Tout à coup la foule se porte de notre côté ; Firmin prend le furieux par le milieu du coups, le porte plus loin, où il le renverse à terre ; et moi que cette scène a rendu immobile, je sens que quelqu'un me glisse un papier dans la main. Etonné, je regarde à mes côtés, je ne vois rien que des gens mal vêtus qui m'examinent avec une curiosité stupide. Je déploie le papier à la lueur d'un réverbère, j'y trouve écrit avec un crayon et de la main de mon invisible : «Sauvez-vous, montez dans la voiture grise unie que vous trouverez au coin de la rue Grange-Batelière ; elle vous conduira en lieu de sûreté.»

Étourdi de ce nouvel avis, je veux chercher celui qui me le donne. Firmin accourt vers moi ; Firmin me dit : Retirons, monsieur ; le vieillard qui vous ressemble, vient de me le dire. — Où est-il ? Il entraîne votre adversaire, qui semble avoir beaucoup de respect pour lui. — De quel côté ? — Bon ! ils sont déjà bien loin ! Tous les deux sont montés avec la femme évanouie, mais qui va mieux, dans le carosse que vous voyez là-bas, là-bas !

Je ne sais où j'en suis ; Firmin me guide, et tous deux nous allons machinalement vers la rue Grange-Batelière, où la voiture grise unie qu'on m'a désignée s'offre en effet à mes yeux. Point de doute qu'elle n'appartienne à mon invisible, qui probablement veut me faire conduire chez lui, et se dévoiler à moi. Pendant que j'hésite en examinant cette voiture, le cocher me dit : C'est vous que j'attends, monsieur, montez vite, et partons... Cet homme ouvre sa portière, me donne le bras ; je monte, sans penser à demander où l'on me mène, et Firmin se cramponne derrière la voiture, qui vole... Vous êtes, peut-être étonnés de ma confiance, mes amis ? En effet, elle était sans doute hasardée ; mais c'était sur un avis de la main de mon invisible, que je me livrais ainsi. Ce digne vieillard avait parlé à mon domestique, je ne pouvais résister à ses conseils. Je me laissai donc conduire... Je m'aperçus qu'on me faisait traverser tout Paris, puis qu'on m'y faisait rentrer, puis qu'on m'en éloignait encore. Je me doutai que ces précautions avaient pour but de rebuter ceux qui pourraient nous suivre, et cela me suggéra les plus tristes réflexions. Que suis-je donc, me dis-je intérieurement ? Qu'ai-je donc fait à ces méchants qui me tourmentent ? L'homme brutal qui m'a attaqué ce soir, prétend que c'est moi, que ce sont les miens qui causent les malheurs de sa femme ! Mon respectable protecteur dit que j'ai imprimé le sceau du déshonneur sur son front ! Quels malheurs ont donc entouré mon berceau ? De quel funeste roman suis-je donc héros ? Voilà plus de dix ans que, sans cesse ballotté par le sort injuste, peut-être par les caprices plutôt que par la juste haine des hommes, je n'appartiens ni à moi, ni au pays qui m'a vu naître, ni à la société qui me réclame. Quand finiront tant d'incertitudes, tant de persécutions ? Hommes cruels, faites donc finir mes tourments ! éclairez-moi, éclairez-moi sur mes crimes, si je suis coupable ; et vengez-vous si je vous ai outragés : la mort me sera préférable aux affreuses inquiétudes, où vous me plongez. Mais quel est mon ennemi ? Pourquoi n'a-t-il pas recours aux lois ? Pourquoi m'ôte-t-il la faculté de les implorer moi-même ? Cet homme barbare qui voulait m'assassiner, cette femme insensée qui, je ne sais pourquoi, tombe en pâmoison, que peuvent-ils me reprocher ? Quels rapports ont-ils avec moi ? Mais ils connaissent mon invisible ; ils lui témoignent du respect, ils sont dans la même voiture avec lui : quel est ce mystère, ce mystère inexplicable ? Ô mon Dieu ! vais-je enfin le pénétrer ?

En faisant ces réflexions, et d'autres plus amères encore, je m'aperçus que la voiture s'arrêtait à la porte d'une maison de campagne simple, isolée, et dont l'extérieur, ainsi que le pays qui l'avoisinait, m'étaient absolument inconnus. Le cocher descend, frappe à la porte cochère, entre, et referme la porte sur lui en me laissant là dans la voiture. Firmin, qui est descendu de derrière le carrosse, ouvre la portière, et je me hâte de lui dire de s'informer des domestiques, de quelqu'un, du nom du propriétaire de cette maison, et du lieu où nous sommes. La porte cochère s'ouvre bientôt entièrement, le cocher reparaît, fait entrer la voiture dans une assez vaste cour ; je descends, un vieux concierge me prie très honnêtement d'entrer dans une salle basse, où je trouve de la lumière et du feu. Mon domestique veut sortir, on l'engage à rester avec moi, et nous passons là tous les deux une heure entière sans voir venir qui que ce soit. Au bout de ce temps, le vieux concierge paraît lui-même avec le cocher. Tous deux placent un excellent souper sur une table devant moi, et m'engagent à y faire honneur. Je leur demande chez qui je suis, comment s'appelle leur maître : ils me répondent très honnêtement qu'ils ont ordre de ne satisfaire à aucune de mes questions. Je soupe ; mon Firmin en fait autant à mes côtés ; on vient nous desservir, puis on nous montre, à moi un lit dans une alcove, et à Firmin un autre lit dans un petit cabinet. On nous invite enfin à nous reposer, en attendant qu'on ait autre chose à nous dire.

Nous nous regardons, moi et Firmin ; nous ne savons si nous sommes dans le pays des enchanteurs. Ce bon Firmin, qui ne connaît point mes aventures, commence à s'effrayer. J'ai assez de confiance en lui pour lui raconter mes malheurs ; il m'écoute en ouvrant de grands yeux, en ouvrant la bouche de surprise ; puis il me promet le secret et tous les soins dont il est capable. Cette conversation nous mena un peu loin ; nous entendîmes rentrer une voiture, et soudain une voix que je reconnus être celle de mon invisible ; demanda au concierge dans la cour : Est-il là ? — Oui, monsieur. — Bon.

L'invisible se tut, et j'attendis en vain qu'il parût. Le grand silence qui régna ensuite dans la maison m'avertit que tout le monde y était couché. Je me livrai à mon tour aux douceurs du sommeil, tranquille sur ma sûreté, et bien persuadé que je verrais le lendemain matin mon inconnu, qui sans doute était rentré trop fatigué pour me parler. Nous étions dans l'hiver (l'hiver dernier), cette saison froide et humide où les nuits sont si longues, et les jours si courts. J'ignorais l'heure qu'il était, lorsque je me sentis pousser doucement par quelqu'un qui cherchait à me réveiller. La nuit, la plus épaisse enveloppait tous les objets. Qui est là, m'ecriai-je du ton d'un homme qui va se mettre sur la défensive ! — C'est moi, de Lonchamps, c'est ton ami, ton protecteur, et ton malheureux parent.

C'était en effet mon invisible. Vous, mon parent, lui dis-je avec surprise ! Oui, de Lonchamps, je suis ton parent, ton appui, ton seul appui, car sans moi il y aurait longtemps que tu n'existerais plus. — Que dites-vous ? qui donc en veut à mes jours ? — Deux infortunés dont tu as causé tous les maux. — Moi ? et comment ? — Tu le sauras un jour, et tu frémiras ; mais écoute-moi, les moments sont chers. J'exige que tu partes sur-le-champ, sans t'informer ni de mon nom, ni du lieu où je t'ai donné l'hospitalité. Va occuper une petite maison que j'ai déjà louée pour toi ? et que tu rencontreras au bout de la rue d'Enfer, à Paris, la dernière à gauche. Tu t'y feras nommer Vertange, et tu n'en sortiras point que je ne te le dise. — Au nom du ciel, dites-moi le secret de mes jours, apprenez-moi... — Impossible, mon ami, tu te perdrais, et tu ajouterais à mes infortunes. Un temps viendra, ce temps sans doute n'est pas très éloigné, où tu sauras tout : depuis dix ans je travaille à le préparer, ce moment fortuné ; il n'est pas encore arrivé, mais il ne peut tarder ; tu apprendras tes malheurs et ton bonheur en même temps, car tu deviendras le plus heureux des hommes ! Ô mon cher de Lonchamps : c'est alors que tu te sauras gré de ta soumission et de ta patience ! Lève-toi, éveille ton domestique, et partez sur l'heure. — Par pitié, vous que j'entends avec tant de plaisir, daignez vous faire voir à mes regards respectueux ; permettez que je contemple ce visage où sans doute sont empreintes la douceur et la bonté qui caractérisent votre organe. — Je ne puis t'accorder encore cette satisfaction ; un jour tu en sauras les motifs. Eh ! que t'importe au surplus de me voir ? ne me trouves-tu pas sans cesse à côté de toi, au moment où tu y penses le moins ? Hier, n'est-ce pas encore moi qui t'ai remis ce billet favorable qui te prescrivait de prendre mon carrosse et de te sauver ici ? Que ne m'as-tu regardé ? j'étais à ta droite pendant que ta querelle avec l'insensé qui... — Quel est donc cet homme brutal ? — Tu me le demandes sans cesse, et je ne puis te le dire. Adieu, mon cher ami, adieu ; pars avant le jour, si tu veux m'obéir, et surtout aie la discrétion de ne faire aucune question à mes gens, qui d'ailleurs ont ordre de n'y point satisfaire. Adieu, de Lonchamps ; embrasse ton protecteur, et compte toujours sur lui.

J'embrassai cet homme étonnant, qui m'imposait le respect, le silence, la docilité ; et je sentis, au frottement de ses joues, que quelques pleurs avaient humecté sa barbe rude et très étendue sur toute sa figure. Je n'eus pas la force d'ajouter un mot à ce que je lui avais déjà dit, et je l'entendis refermer sur lui la porte de la salle basse où j'étais couché. Un moment après, le concierge entra avec une bougie, et me dit que la voiture était prête à me recevoir. Résigné à suivre les moindres ordres de mon protecteur, qui devenait plus invisible que jamais à mes regards, je m'habillai, ainsi que Firmin, qui avait entendu, sans oser respirer, toute notre conversation. Je trouvai, à mon grand étonnement, un sac d'argent sur ma cheminée, avec cette inscription : Don fait à la docilité. Je m'en emparai, et je montai dans la voiture, où Firmin se plaça derrière. Il faisait encore trop nuit pour que je pusse distinguer les objets plus que je ne l'avais fait la veille au soir. Mon cocher ou plutôt celui de mon invisible, fit encore à dessein plusieurs tours dans la campagne ; puis nous entrâmes dans Paris, que nous traversâmes au jour naissant, et nous arrivâmes à la barrière d'Enfer, où le cocher me laissa en me disant qu'il n'avait point l'ordre de me mener plus loin. Je voulus offrir quelque petit somme à ce fidèle serviteur, qui la refusa, et disparut avec sa voiture et ses chevaux. J'étais resté là seul avec Firmin ; je me l'appelai la dernière maison à gauche, que mon invisible m'avait désignée : je trouvai bientôt cette maison. Je frappai, une femme m'ouvrit, et parut m'interroger des yeux. Est-ce ici, lui demandai-je, la maison qu'on a louée pour M. de Vertange. — Oui, monsieur, c'est ici ; et je parie que ce M. de Vertange, c'est vous, monsieur ? — Comment devinez-vous cela ? — Oh ! parce qu'on vous a bien désigné à moi tel que je vous vois, et parce que vous ressemblez, beaucoup à ce vieux monsieur qui est venu louer, et qui a même payé six mois d'avance. La maison est jolie, vous verrez, et toute garnie de beaux meubles ; j'espère que monsieur s'y plaira. — Il n'y a pas d'autres locataires que moi, je l'espère ? — Oh ! monsieur y sera tout seul avec moi, qui serai sa concierge, s'il veut bien me le permettre.

J'entrai dans cette maison, que je trouvai commode et bien meublée. Quand je fus un peu délassé de mes fatigues, j'envoyai Firmin à mon logement de la rue Montmartre, pour en retirer mes effets avec ma procuration. Firmin me rapporta le tout, et je vécus tranquille encore quelques mois dans ce nouvel asile. Je n'entendais plus parler de personne, pas même de mon invisible, et je commençais à respirer. Je sortais fort peu cependant, et toujours le soir, pour faire quelques tours sur le nouveau boulevard dont j'étais très voisin : je me croyais, en un mot, débarrassé des persécutions de mes ennemis ; mais un nouveau malheur m'y replongea plus que jamais, et me mit, hélas ! à la discrétion de ces ennemis implacables. J'ai déjà dit que le spectacle était ma passion favorite. Il y avait longtemps que je n'avais joui de ce plaisir ; et la vie sédentaire que je menais était trop monotone pour ne pas me rappeler bientôt à mes goûts dominants. Comme les soirées étaient encore très longues, je me flattais qu'en sortant de nuit, et en revenant aussi de nuit chez moi, je ne serais remarqué de personne. Un soir donc je dis à mon domestique de rester à la maison et de m'y attendre ; puis voyant la nuit assez épaisse, je me hasarde à aller jusqu'à la Comédie-Française, où je prends un billet, et me place dans le coin le plus obscur du parterre. Par l'effet du hasard un filou s'était glissé à côté de moi : je lui saisis la main dans ma poche, et mon premier mouvement est de m'écrier. Le filou veut se sauver ; je le tiens, je l'arrête, il se fait un jour autour de moi ; tout le monde nous regarde depuis les loges jusqu'en bas ; la garde arrive ; on mène mon filou au corps-de-garde ; je l'y suis pour faire ma déposition, il est conduit en prison, et moi je rentre paisiblement au spectacle, ou je cherche une autre place, la mienne se trouvant prise. Quand tout est fini, je réfléchis que j'ai fait une imprudence en me faisant ainsi remarquer de tout le monde. D'un autre côté, je ne pouvais pas me laisser voler sans dire un mot ; et en suppoant que mes ennemis me poursuivissent partout, il était difficile de présumer qu'ils eussent deviné précisément ce jour-là mon goût de spectacle, pour s'y rendre, et à cette salle plutôt qu'à une autre. Quoi qu'il en soit, je me proposai de prendre un fiacre. Il y en avait plusieurs à la porte, mais on se les disputait, attendu qu'il tombait une petite pluie très fine. J'en trouvai un cependant, que j'arrachai, pour ainsi dire, à plusieurs personnes qui se pressaient pour s'en emparer. Je ne voulus pas dire au cocher tout haut le lieu de mon domicile, mon intention étant d'ailleurs de le faire voyager un peu dans Paris. Je lui dis que j'allais à la barrière de Sèvres. Je m'étais enfermé dans ce fiacre, qui n'avait point de glaces : et au milieu de l'obscurité la plus profonde, je me livrais à mes diverses réflexions. Tout à coup je sens mon fiacre qui s'arrête. J'ouvre une portière, le cocher descend, et m'annonce qu'il ne peut aller plus loin, attendu que ses chevaux sont déferrés par l'effet du verglas. Je m'emporte, je le menace ; il insiste, en ajoutant qu'il ne demande point le prix de sa course. Je descends furieux ; et tandis qu'en examinant la rue isolée dans laquelle je me trouve, je lui demandé qu'au moins il m'indique où je suis, deux ou trois hommes, que je n'ai point remarqués derrière la voiture, se jettent sur moi, et me poussent, avant que j'aie eu le temps de me reconnaître, dans l'ouverture d'une porte ronde qui se ferme soudain sur moi. Je m'écrie, j'agite ma canne, la seule armé dont je sois muni, on me l'arrache, on m'assure qu'on ne veut point me faire de mal, mais qu'il faut que je parle à monsieur et à madame. — Où sont-ils ? — Montez.

Mes sbires m'accompagnent, et j'entre dans une pièce où je reconnais le grand homme sec et la femme à la prétendue restitution, qui sont déjà venus chez moi. Lâches ! leur dis-je en entrant, que voulez-vous de moi ? après avoir séduit mon misérable cocher, après m'avoir entraîné sans doute dans un piège affreux, que voulez-vous ? ma vie ? Je la vendrai cher, je vous en préviens !... — Ce sont des explications qu'on vous demande uniquement, dit l'homme sec, ce sont des aveux francs et véritables qu'on vous prie de faire. — J'aurais, en effet, des aveux précieux à vous faire, que je les tairais, pour la vioience qu'on exerce sur moi. — Monstre, s'écrie la femme, en me regardant avec les yeux d'une furie, parle, parle, ou je suis capable de te brûler la cervelle. (Elle saute sur un pistolet.) — Quelle affreuse persécution ! que voulez-vous tous deux que je vous dise ? Je ne puis que vous répéter ce que je vous appris de moi lorsque vous êtes venus séparément m'abuser sous de faux prétextes. Vous voulez absolument que je sois de Lonchamps que vous détestez, je ne sais pour quel sujet ; et je vous ai déjà dit que j'étais d'une famille de province, étrangère à tous vos intérêts. — Pourquoi vous cachez-vous, si cela est ? Pourquoi ces déménagements continuels ? Quelqu'un vous conseille sans doute, et vous force à taire la vérité. Vous n'êtes point le fils de Lonchamps, qui est mort à Paris il y a plus de dix ans ? qui a brûlé tous ses papiers avant de mourir ? Tous ses papiers, voilà ce qu'il nous importe de savoir ! Nous soupçonnons, à juste titre, que vous avez soustrait aux flammes, que vous possédez des papiers précieux et dont dépend l'honneur de notre famille ! si vous les avez, ces preuves affreuses du plus grand crime, si elles sont en votre pouvoir, remettez-nous-les, et au lieu de vos plus mortels ennemis, vous ne verrez en nous que de tendres et sensibles parents ; car nous le sommes en effet. — Vous êtes mes parents ?... Vous...

J'allais me trahir, en donnant une suite de questions à cette exclamation ; mais je sentis que ces gens pouvaient avancer un mensonge exprès pour me faire parler, et je me contentai de sourire de pitié, en les assurant de nouveau, que je ne connaissais pas d'autres parents que ceux que j'avais en province. — Il ne veut pas parler, dit l'homme sec à sa femme ! — Il s'obstine à garder le silence, lui répondit celle-ci. — C'est M. de Lerval qui le conseille et le soutient. — Mon oncle ? Cela n'est pas possible. — Employons les derniers moyens.

Ces derniers moyens, qui me firent frémir involontairement, furent de m'introduire dans une grande salle tapissée de noir. Un tombeau s'élevait au milieu, et l'on voyait suspendus autour plusieurs portraits, parmi lesquels je reconnus, en grand, celui de ma mère, absolument semblable au portrait que mon invisible m'avait remis autrefois. Voilà votre mère, me dit l'homme sec ; pouvez-vous la méconnaître ? (Je ne répondis rien.) — Et votre père, le trouvez-vous là ressemblant ? (C'était en effet le portrait de mon père qu'il me montrait ; je gardai toujours le silence.) — Et ce vieillard, votre oncle, M. de Lerval, ne le voyez-vous pas souvent ?

Ce nouveau portrait qu'il me montrait, retraçait un vieillard très âgé, mais dont les traits, quoique plus prononcés, étaient absolument les miens. Je me doutai intérieurement que c'était là mon invisible, et je m'attachai malgré moi à fixer cette peinture, qu'on disait retracer mon oncle. — Vous le reconnaissez, poursuivit l'inconnu ! Ce sont bien là votre oncle, votre père, votre mère : eh bien ! monsieur, vous ne sortirez pas d'ici que vous ne nous ayez promis, par serment, de nous remettre les papiers que vous avez trouvés chez votre père, et dont la lecture continuelle a fait le tourment de ses jours. Entrez en arrangement avec nous. Voyons, soyez franc, sincère et confiant ; il est possible que nous abjurions notre juste haine, et que nous devenions vos meilleurs amis.

Qu'elle était embarrassante, ma situation ! Pressé, d'un côté, par le désir de connaître les secrets de ma famille, que ces gens possédaient et pouvaient me révéler ; d'un autre côté, soumis aveuglément au plan de conduite que m'avait prescrit l'invisible M. de Lerval, que je connais à présent pour être mon oncle, je ne sais quel parti prendre. Si je parle, je perds peut-être pour jamais la protection du plus généreux des hommes, je me livre probablement à mes plus mortels ennemis. Si je me tais, j'allume plus fortement encore la haine de ces ennemis cruels, qui, je ne le vois que trop, ne sont point dupes des détours que je prends, malgré moi, pour me voiler à leurs regards curieux ! Que faire ? J'hésite, les aveux expirent sur mes lèvres ; je suis prêt à tomber en faiblesse... Je ne sais comment tout cela se serait terminé, si mes deux surveillants n'eussent entendu soudain, dans une pièce voisine, une voix imprévue qui les fit pâlir. Cette voix, qui frappa plus agréablement mon oreille, était celle de mon homme invisible. Il disait, sans doute à quelque homme de confiance de la maison : Cela a-t-il le sens commun ? Ils s'en prendront donc à tous ceux qui portent ce nom ? Je leur ai déjà dit que ce de Lonchamps qu'ils cherchent est mort, il y a quelques années, dans les îles, où il est passé...

Après ce peu de mots prononcés avec chaleur, une porte s'ouvrit ; je croyais voir enfin entrer M. de Lerval, et mon cœur battait déjà délicieusement ; mais mon attente fut trompée ; je ne vis entrer qu'un vieux domestique, qui dit tout haut à ses maîtres : M. de Lerval est là qui veut vous parler à vous deux seulement.

L'homme sec et sa méchante femme suivirent, tout étonnés, le domestique ; et moi je restai seul dans ce lieu funèbre éclairé seulement par une lampe faible et vraiment sépulcrale. Ce tombeau, ces portraits tout fixa mon attention, et mon âme se trouvant plus calme par l'arrivée de mon invisible, j'eus tout le loisir d'examiner les objets qui les entouraient. Cet homme invisible, ses traits étaient là sous mes yeux : c'était M. de Lerval, c'était mon oncle, et sans doute il était l'oncle aussi de ces deux méchants parents. Voilà donc que ce mystère, jusqu'alors impénétrable, commençait à s'éclaircir un peu : on venait de soulever un coin du voile qui me cachait les secrets de ma famille ; mais j'ignorais toujours les motifs qui pouvaient animer contre moi cet homme et cette femme acariâtre. De quels papiers m'avaient-ils parlé ? Quels étaient ceux, qu'ils m'accusaient d'avoir soustraits aux flammes, et dont la lecture continuelle avait fait le malheur de mon père ? En supposant que je les eusse, ces papiers, quel intérêt avaient ces implacables ennemis de me les arracher, et de quoi moi-même pouvais-je être plus coupable envers eux ? Enfin, ils rentreront peut-être avec M. de Lerval ; je dois toucher au dénouement de cette bizarre aventure. Vain espoir ! il était écrit que je ne saurais encore rien ce jour-là. Au bout d'une heure d'attente, le vieux domestique qui était déjà venu annoncer M. de Lerval, vint me dire que je pouvais me retirer. — Quoi ! lui dis-je, je ne verrai point ? — C'est l'ordre qui m'est donné ; je ne puis vous en dire davantage.

Je sentis que je désobligerais mon protecteur, si je faisais de nouvelles objections ; et trouvant toutes les portes ouvertes, je sortis dans la rue, où la même voiture grise et le même cocher qui m'avaient conduit quelque temps avant à la maison de campagne de mon invisible se présentèrent à mes yeux. Montez, monsieur, me dit le cocher, je vais vous reconduire chez vous. J'acceptai son offre, et je revins à ma maison de la rue d'Enfer, où mon pauvre Firmin était dans la plus grande inquiétude de ne m'avoir pas vu rentrer. Je lui racontai ce nouvel événement, et il me conseilla de ne plus sortir que je n'eusse des instructions directes de la part de mon oncle. Je reçus bientôt un mot de lui, dans lequel il me disait : «Mon cher neveu, (car vous connaissez maintenant ma figure et le titre qui m'unit à vous), je vous annonce avec joie que vos malheurs vont bientôt finir. Vous me verrez enfin ; et vous saurez tout. En attendant ce moment fortuné, trouvez-vous demain à la messe des Carmes de la rue de Vaugirard, à midi précis : Vous y remarquerez une jeune personne vêtue de blanc, qu'accompagnera une gouvernante en deuil et boiteuse. Faites bien attention à sa figure, à ses grâces, à sa jeunesse ; mais ne lui parlez pas. Vous saurez bientôt mes projets.»

Je ne manquai pas de me rendre le lendemain de bonne heure aux Carmes, où je cherchai en vain des yeux la personne qu'on m'avait désignée. Aucun des individus que je remarquai dans l'église, ne ressemblait à la jeune beauté que j'attendais. J'allais me retirer de mauvaise humeur, lorsque je vis entrer en effet une personne de quinze à seize ans, vêtue d'une robe blanche, et conduite par une femme en noir et boiteuse. Je suivis sans affectation cette aimable enfant, qui me parut réunir tous les attraits, toutes les perfections de la nature ; et quand elle fut assise, je pris une chaise, et me plaçai à peu de distance de la sienne. Je la regardai beaucoup, et j'observai qu'elle m'examinait aussi en secret. Je ne doutai plus alors qu'elle ne fût prévenue sur mon compte, comme je l'étais sur le sien. Quand la messe fut finie, je passai près d'elle, et remarquant qu'un faux pas la faisait trébucher, je lui offris la main, qu'elle accepta, et je la reconduisis jusqu'à la porte de l'église, où je la quittai sans lui tenir aucune conversation. Elle se retourna beaucoup pour me regarder et comme elle s'aperçut que j'en faisais autant, elle rougit et ne se retourna plus. La vieille gouvernante boiteuse lui parlait avec feu : elles disparurent enfin toutes deux ; et je rentrai chez moi : enchanté des attraits que je venais de contempler, et fâché, par une réflexion trop tardive, de n'avoir pas suivi ou fait suivre ces deux femmes, pour savoir où elles demeuraient. Cependant je pensai bientôt que c'eût été blesser la délicatesse, manquer d'ailleurs à mon oncle, qui avait eu la confiance de me croire incapable de cette démarche, et j'attendis avec impatience qu'on me donnât l'explication de cette nouvelle aventure. Je fus bientôt satisfait par un nouveau message de mon oncle, qui me prescrivit de lui dire, dans ma lettre, ce que je pensais de la personne que j'avais vue, et si mon cœur était libre. Je lui répondis qu'occupé jusqu'à ce moment de mes infortunes, je n'avais eu ni le temps ni le goût de songer à l'amour ; que mon cœur était parfaitement libre et que si quelqu'un pouvait triompher de mon indifférence, c'était à coup sûr l'aimable inconnue qui avait frappé mes regards et fixé mon admiration dans l'église des Carmes.

Je remis cette réponse au courrier de mon oncle, et, quand il fut parti, je me dis : Allons, voyons où tout cela va me mener : à un mariage, peut-être ; mais je n'y consentirai qu'à condition qu'on m'expliquera l'énigme qui me tourmente depuis tant d'années ; je ne puis former les nœuds de l'hymen, que lorsque je serai sûr d'être heureux et tranquille. Mais à quoi m'arrête-je ? Puis-je présumer que mon oncle, qui m'a témoigné tant de tendresse jusqu'à ce moment, m'engage dans les chaînes de l'hymen sans briser celles du malheur, qui me tiennent dans l'esclavage et dans la gêne ? Il a trop de sagesse, trop d'expérience, pour me faire faire en étourdi une chose qui doit décider de ma félicité, de ma fortune, de tout ! Attendons et n'oublions jamais qu'il m'a recommandé confiance, soumission aveugle et docilité. Ce n'est qu'ainsi, m'a-t-il dit, que j'arriverai à perfectionner ton bonheur... J'y touche sans doute.

Il s'écoula près de deux mois depuis mon entrevue aux Carmes. Enfin, le moment tant souhaité depuis onze ans, ce moment qui devait éclaircir et fixer ma destinée arriva à l'instant où je m'y attendais le moins. Un matin que je me disposais à écrire, à faire des remarques sur les livres que je lisais, seule occupation à laquelle je pusse me livrer, je fus fort étonné de voir entrer chez moi ce même cocher de mon oncle qui m'avait déjà tant fait voyager. Monsieur, me dit-il, je viens vous emmener de la part de M. votre oncle ; il faut que vous ayez la complaisance d'emporter d'ici vos effets, vos livres, tout ce qui vous appartient ; car vous n'y reviendrez plus : votre domestique vous suivra. — Où me conduirez-vous donc ? — Ne craignez rien, vous allez être plus heureux que vous ne l'espérez. — Comment ? expliquez-moi... — J'ose prier monsieur de ne point me faire de questions ; le silence m'est prescrit : et sans doute, par la suite, monsieur ne pourra que louer ma discrétion, et juger de la fidélité d'un serviteur qui est entièrement dévoué à ses intérêts.

Ce bon cocher avait en effet la physionomie d'un homme probe et sensible ; je ne voulus pas le questionner davantage. J'appelai Firmin, et habitué à obéir aveuglément aux moindres ordres de mon protecteur, j'aidai mon domestique à faire des paquets de mes livres, de mes hardes, de tous mes effets. Firmin sautait de joie ; il avait, disait-il, un pressentiment que son cher maître allait être enfin libre, heureux et tranquille. Je n'étais pas aussi rassuré que lui, et neanmoins sa joie dissipait ma tristesse et mon inquiétude. Quand tout fut prêt, je fis monter la concierge de la maison, je la récompensai amplement de ses soins, et lui fis mes adieux. Cette bonne femme pleurait en me voyant partir. Je trouvai une voiture à la porte, toujours la voiture grise. Firmin y serra mes paquets, monta derrière, moi je me plaçai dedans, et le cocher fouetta ses chevaux. Je le vis, au lieu de rentrer dans Paris, tourner par le boulevard, sortir une barrière et suivre une route ; ce qui m'annonça que nous allions à la campagne. En effet je reconnus le village de Bagneux, dans lequel il entra, et je reconnus aussi l'extérieur de la maison de campagne à la porte de laquelle il s'arrêta. C'était la même maison où ce cocher m'avait conduit quelques mois auparavant, à la suite de l'affaire du boulevard des Italiens. Mon cœur tressaillit de joie en pensant que j'allais sans doute habiter cette maison de mon oncle, y voir enfin tous les jours ce vieillard respectable, dont les traits que je n'avais vus qu'en peinture, étaient profondément gravés dans mon cœur. Je descendis ; le vieux concierge me reçut avec la plus grande politesse, et me fit entrer dans la même chambre basse où j'avais déjà couché. Je demandai mon oncle ; on me répondit qu'il ne tenait qu'à moi que je le visse bientôt. Qu'à moi ! dis-je ; cela dépend de moi ? Eh ! que faut-il que je fasse ? — Tout ce qu'on vous prescrira. — Mais quoi encore ? — Vous le saurez bientôt.

Mes paquets furent transportés par Firmin dans la salle où j'étais ; puis on m'offrit un excellent déjeuner dont je profitai, ainsi que mon domestique, qui me dit à l'oreille : Courage, monsieur ; il y a beaucoup de mouvement dans cette maison ; on y prépare quelque fête qui vous concerne sans doute.

Toujours étonné de l'absence de mon oncle, je déjeunai néanmoins, puis ensuite le vieux concierge vint me prier de le suivre. Où me mène-t-il ? À mon grand étonnement, cet homme qui guide mes pas, entre dans une aile de bâtiment à droite de la cour, ouvre une porte, et je me trouve avec lui dans une petite chapelle ; où un prêtre se prépare à dire la messe devant un autel chargé de cierges allumés. Je suis tout émerveillé, et Firmin est là, qui ouvre de grands yeux... Pendant que je cherche mon oncle au milieu de plusieurs personnes inconnues pour moi, et qui sont assises dans cette chapelle, le prêtre m'adresse ces mots : Êtes-vous, monsieur, entièrement dévoué aux vœux de M. votre oncle ? — Peut-on en douter, monsieur, lui répondis-je, après toutes les marques de tendresse qu'il m'a prodiguées ? — Eh bien, monsieur, apprenez que vous êtes aimé d'une jeune personne qui ne vous a vu qu'une fois, que vous avez remarquée aussi vous-même avec intérêt, et que M. votre oncle désire vous voir prendre pour femme. — Moi, monsieur ! — Je ne suis ici que pour vous unir par les saints nœuds de l'hymen. — Mais, monsieur... — Vous sentiriez-vous le moindre éloignement pour cette belle personne ? — Que dites-vous, monsieur ? Il faudrait que je fusse aveugle et bien insensible. — En ce cas, monsieur, préparez-vous à la pieuse cérémonie qui va se célébrer. — Mais... — Votre bonheur y est attaché ; tous vos maux finiront aujourd'hui. — Saurai-je enfin le but des persécutions ?... — Vous saurez tout. — Et mon oncle... — Vous le verrez. — Pourquoi n'est-il point là ? — De la docilité, vous dis-je, et tout s'éclaircira.

J'allais ajouter d'autres questions qui prouvaient assez mon incertitude et ma curiosité, lorsque la jeune personne qu'on allait me faire épouser d'une manière aussi étrange, entra, accompagnée de la même gouvernante que j'avais vue près d'elle aux Carmes. Elle était parée avec le goût le plus décent et le plus recherché. Ajoutez à cela une figure enchanteresse, une modestie ravissante, des yeux baissés avec timidité, l'incarnat de la pudeur qui couvrait son front et ses joues ; c'était, en un mot une vierge, une grâce, la femme la plus intéressante que j'aie jamais vue. Je restai muet d'admiration, et je ne pensai plus qu'au bonheur de posséder tant de charmes. Je n'ai plus la curiosité de demander son nom, celui de ses parents, rien. Ah ! monsieur, dis-je au prêtre, unissez-nous, unissez-nous bien vite ; le prix de la soumission est trop flatteur.

Le prêtre se retourna vers l'inconnue : Mademoiselle, lui dit-il, vous sentez-vous disposée à aimer monsieur comme votre époux ? — Le devoir, répondit-elle avec un son de voix touchant qui me pénétra l'âme ; le devoir eût suffi seul pour me faire obéir, mais je dois avouer que mon cœur me fait connaître un sentiment de plus, qui va me faire un bonheur de l'obéissance.

Enchanté de cette réponse, tout à la fois tendre et décente, je m'agenouillai près de cette touchante créature sur les marches de l'autel, et le prêtre commença la cérémonie. À peine eûmes-nous prononcé tous deux le mot oui, qui unissait pour jamais nos destinées, qu'une porte s'ouvrit. Il en sortit un vieillard vénérable que je reconnus soudain pour mon oncle. Il se précipita sur moi, me serra dans ses bras, en s'écriant : Enfin je ne suis plus invisible à tes yeux, tu peux me voir, je puis te contempler tout à mon aise ! Viens, mon cher de Lonchamps, embrasse ton père ! — Mon père ? — Tu deviens mon fils, puisque tu épouses ma fille. — Votre fille ! ô bonheur ! — Oui, mon ami, voilà une partie de mes secrets dévoilés ; c'est ma fille, ma chère Lucile, que tu viens de prendre pour épouse. Dis-moi, était-il possible de te faire un cadeau plus précieux, de te donner une plus grande preuve de ma tendresse pour toi ? — Mon père ! et comment ai-je mérité une si grande faveur ? — Comment ? par ta docilité, par tes malheurs, qui sont finis dès ce moment ; car ce mariage te réconcilie pour jamais avec tes ennemis. — Mais pourquoi ? — Achevons la cérémonie ; je te conterai ensuite l'histoire la plus singulière ; tu sauras le but de la conduite que j'ai tenue depuis si longtemps avec toi ; tu sauras tout : mais achevons la cérémonie ; que je voie unir mes enfants, et je suis bien récompensé de mes soins, je suis le plui heureux des pères.

M. de Lerval, au comble de la joie, se place à coté de nous ; le prêtre dit la messe, et quand tout fut fini, j'embrasse mon épouse, j'embrasse mon père, Firmin, le concierge, j'embrasse tout le monde. Nous passons tous ensuite dans un salon, où l'on vient aussitôt annoncer la visite de M. et de Mme Dercour. M. de Lerval me fait cacher soudain dans un petit cabinet, en disant : Voilà la dernière fois que je mets ta docilité à l'épreuve ; tu paraîtras quand je te le dirai, et tu connaîtras ces personness que je vais traiter comme elles le méritent.

J'étais enfermé dans ce petit cabinet, d'où je pouvais tout voir et tout entendre. M. et Mme Dercour se présentent, et je reconnais l'homme sec et la méchante femme qui m'ont tant poursuivi. Pardon, mon oncle, dit M. Dercour, si nous arrivons si tard ; mais des affaires majeures nous ont arrêtés. Est-ce que la cérémonie est déjà faite ? ma cousine est elle mariée ? — Oui, monsieur, répond M. de Lerval, et je vous avoue que je suis étonné du peu d'empressement que vous avez mis à venir assister à cet acte qui doit faire son bonheur. — Mais aussi, mon oncle, interrompit Mme Dercour, vous nous avez fait un mystère si singulier du prétendu de Lucile ! Il me semble que dans les familles on se doit plus de confiance. On ignore le nom, l'état de cet homme ; on ne l'a jamais vu. Ce n'est pas que, quel qu'il soit, nous ne soyons disposés à l'aimer comme notre cousin, puisque vous l'avez choisi pour votre gendre. — C'est là où je vous attends, répliqua M. de Lerval : cet homme que j'ai cru digne d'entrer dans ma famille, doit mériter, je pense, votre estime et votre amitié. Il a été bien malheureux, et par votre faute. — Par notre faute, mon oncle ? — Oui, ma nièce, par votre faute. Il est vrai que moi-même j'ai partagé, dès sa naissance, votre haine pour lui ; mais l'âge, l'expérience, la raison et ses qualités morales, ont détruit cette haine injuste. J'ai été néanmoins fidèle au serment que j'avais fait à votre malheureux père ; mais j'ai su faire accorder la foi des serments et l'indignation que m'inspiraient tant de malheurs, avec la justice, la délicatesse et la sensibilité. En un mot, j'ai confondu toutes les haines dans un seul lien, qui doit les étouffer ; et pour ne plus voir le fils d'un étranger, je l'ai adopté pour mon fils. Il l'est, il doit être votre parent et votre ami. — Quel discours, mon oncle ! et que doit-il nous faire penser ? — Que ce de Lonchamps que vous avez tant détesté, n'est point mort dans les îles, comme j'ai jugé devoir vous le faire croire ; que vos soupçons sur un autre de Lonchamps étaient fondés, quoique j'aie sans cesse cherché à les détruire dans la crainte que vous vous portassiez à des excès coupables ; qu'en un mot, ce malheureux cousin, l'objet de votre courroux, est aujourd'hui l'époux de ma fille. — Qu'entends-je ? — Paraissez, mon fils ! venez faire votre paix avec deux parents injustes, qui vous auraient chéri s'ils vous eussent connu aussi particulièrement que moi.

Je sors du cabinet, et soudain M. et Mme Dercour pâlissent, osent à peine me regarder, et sont prêts à tomber en faiblesse. J'ignore, leur dis-je, les motifs qui ont pu m'aliéner vos cœurs ; faible enfant, né apparemment dans le berceau de la douleur, je suis devenu votre victime sans le savoir, sans jamais l'avoir mérité. La Providence qui n'abandonne jamais l'innocent, m'a couvert de la protection du plus estimable, du plus généreux des hommes ; je lui dois de n'avoir point succombé aux pièges que vous m'avez tendus ; je lui dois de n'être plus aujourd'hui exposé à vos coups ; je lui dois plus, une épouse charmante et le bonheur. J'attends de votre justice que vous me ferez connaître au moins mes torts, et que vous les oublierez, comme je vous promets, dès ce moment-ci, d'oublier les vôtres. Regardez-moi comme votre parent, votre ami, ou fuyez-moi à jamais ; ne pouvant fixer votre tendresse, je me sens capable maintenant de braver votre inimitié. — Mais ces papiers, mon oncle ? — Eh bien ! ces papiers, répondit M. de Lerval, il ne les a point vus dans ceux que son père lui a laissés, et d'ailleurs quand il les posséderait, n'est-il pas intéressé à présent, par mon alliance, à les anéantir pour jamais ? M. et Mme Dercour, je n'ajoute plus qu'un mot : c'est mon fils, voyez si vous voulez me manquer en lui marquant, perdre mon cœur, ma protection, et vous exposer à tous les effets de mon juste ressentiment. Vous m'entendez ? Parlez.

M. de Lerval prononça ces derniers mots d'un ton qui fit trembler ces méchants. Ils se regardèrent, puis, venant à moi, ils m'embrassèrent en me nommant mon cher cousin. Mon beau-père et moi, nous ne fûmes point dupes de leurs grimaces ; mais ils y étaient forcés, comme vous le saurez bientôt, et ils se conduisirent assez bien pendant le reste de cette journée, qui fut consacrée à des fêtes, à des plaisirs et aux plus douces conversations entre moi et mon épouse dont j'eus tout lieu d'admirer l'esprit, les grâces et la bonté. M. et Mme Dercour couchèrent dans la maison. Le lendemain, avant leur départ, M. de Lerval leur montra un testament qu'il avait fait quelquel jours auparavant. Dani ce testament mon beau-père léguait le quart de sa fortune à M. et Mme Dercour. Par un autre acte particulier, M. de Lerval cédait sur-le-champ un autre quart à mon épouse et à moi ; et la moitié, qui restait, il se la réservait jusqu'à sa mort, époque où elle devait nous revenir. Les deux méchants cousins se retirèrent très satisfaits de cet arrangement ; et je dois dire que, si je les ai peu vus depuis, je n'ai pas eu lieu de me plaindre d'aucun mauvais procédé de leur part.

Nous restâmes quelques jours à la maison de campagne de Bagneux ; puis nous retournâmes tous à Paris, où M. de Lerval nous donna un logement dans son hôtel. Voilà six mois que je suis époux et heureux, aimable lecteur ; il m'en faut encore quatre pour que je devienne père. Vous jugez de mon ivresse... J'ai voulu vous en faire part. M. de Lerval et moi nous avions quelques aquisitions à faire dans ces contrées ; j'ai profité du voyage que nous devons y faire pour l'engager à s'arrêter avec moi quelques jours chez mon ami Palamène. En conséquence, nous avons laissé mon épouse dans l'hôtel de son père, et nous sommes partis. Il m'a bien raconté, depuis mon mariage, le secret de ma naissance, et les motifs de la haine de M. et Mme Dercour : je le prierai de vous faire ce récit, qui sera plus piquant dans sa bouche que dans la mienne. Vous saurez par-là ce qui avait engagé mon homme invisible à me poursuivre de la manière la plus singulière, pendant près de onze ans. Le voilà devant vous, aimable lecteur, cet homme invisible qui vous a tant intéressés dans mon récit de l'année dernière. Ah ! que n'ai-je pu jouir plus tôt du bonheur de le voir et de l'embrasser, comme il vous est permis de le faire aujourd'hui !

[Le lendemain, M. de Lerval prend la parole...] Aimable lecteur, lorsque mon fils vous raconta une partie de ses malheurs, l'été dernier, vous dûtes regarder son homme invisible, cet homme qui le poursuivait partout, qui lui prescrivait les lois les plus bizarres et les plus énigmatiques ; comme un fou, un insensé, ou un homme ridicule, qui mettait à exécution quelque gageure, ou le fruit de la désorganisation de son cerveau. Hier encore, en écoutant la suite des aventures de de Lonchamps, qu'avez-vous pensé de moi ? Pourquoi ce mariage impromptu, que je forme, d'après une simple entrevue dans une église, sans explication, sans détails préliminaires, et forcément pour ainsi dire ? Quelle est cette énigme, en un mot, qui semble avoir réglé toute ma conduite à l'égard d'un neveu que j'avais juré de haïr, que je n'ai pu abandonner. C'est à moi à vous l'expliquer, c'est à moi à vous dévoiler un secret dont a dépendu le destin de de Lonchamps, dont a dépendu le mien, celui de ma malheureuse famille : écoutez-moi.

Je suis le plus jeune de trois enfants que laissa en mourant mon père, l'un des particuliers les plus riches et les plus titrés de la France. Nous avions perdu notre mère quelques années avant la mort de ce père respectable, en sorte que nous restions orphelins. Mon frère aîné, qui était majeur, se mit soudain à la tête de sa famille, et fut nommé notre tuteur. J'avais dix ans, et ma sœur quinze. Ma sœur Amélie, jeune personne accomplie, joignait à tous les attraits de la beauté tous les talents que donnent une éducation soignée et les plus heureuses dispositions. Elle était donc très aimable, mais en même temps peu spirituelle, douce, timide, et d'un esprit un peu faible. Amélie et moi, nous nous chérissions tendrement ; mais il n'en était pas ainsi de notre frère ; il nous détestait, et nous le lui rendions bien ; car les seuls sentiments qu'il savait nous inspirer, étaient la crainte et la soumission la plus aveugle à ses moindres volontés. Mon frère aîné avait trente ans ; il était marié, père déjà d'un jeune garçon de deux ans ; il avait un grand poids sur nous, et il en abusait pour nous faire sentir celui de son autorité, ou plutôt de son despotisme. Nous restâmes avec lui dans sa propre maison, jusqu'à l'âge de notre majorité, époque à laquelle il nous fit un partage égal de l'héritage de notre père, et nous rendit un compte, sinon exact, du moins assez satisfaisant pour nous faire vivre dans la plus grande aisance. Desglinières (c'était un nom de terre que mon frère aîné avait joint au sien, et je le lui donnerai pendant le cours de mon récit, pour le distinguer de moi) ; Desglinières s'était bien gardé de marier, d'établir notre sœur Amélie ; et il avait eu ses raisons pour négliger ce devoir d'un père ou d'un tuteur. Le méchant était dominé par une passion vile et qui rongeait son cœur, la cupidité, la soif de l'or. Il avait perdu son fils, mais une fille lui avait succédé. Desglinières avait une petite fille de dix-huit mois ; il espérait avoir d'autres enfants, et il convoitait, pour ces enfants, qui devaient un jour pourtant être assez riches de son héritage, celui d'Amélie, qu'il voulait forcer toute sa vie au célibat. Peut-être même espérait-il que ma fortune passerait un jour aussi dans sa famille ; car j'étais très délicat, très faible, toujours souffrant, et peu propre à former les nœuds de l'hymen. Desglinières avait une femme encore plus méchante et plus cupide que lui. Cette femme, altière et acariâtre, était veuve, lorsqu'il l'épousa, d'un M. Dercour, officier ruiné ; et elle avait un neveu de dix ans qui était élevé près d'elle, dans la maison de mon frère, qu'un second hymen avait rendu l'époux de sa tante. Mme Desglinières espérait par la suite marier son neveu à la petite fille de mon frère, et elle brûlait du désir de voir passer dans sa maison tous les biens de notre famille. Pour comble de bonheur, Mme Desglinières était jalouse de la jeunesse, de la grâce, de la beauté de sa belle-sœur ; elle ne pouvait pas supporter, souffrir Amélie, et cette jeune personne avait eu à souffrir plus que moi, pendant sa minorité, des caprices et des hauteurs de cette femme impétueuse. Voilà donc le tableau de notre famille, à l'époque où commencèrent nos malheurs. Moi, jeune homme de vingt-six ans, livré au métier des armes, allant, courant de ville en ville ; et ne me fixant nulle part : ma sœur, femme de trente et un ans, ayant secoué enfin le joug de son frère, de sa belle-sœur, et vivant solitaire dans une de ses terres près de Paris : mon frère Désglinières, âgé de quarante-six ans, sédentaire à Paris : son neveu Dercour, jeune homme de dix ans, et sa fille de deux.

Amélie de Lerval était, comme je vous l'ai dit, douée d'un cœur excellent ; mais elle avait l'esprit un peu faible, et qui tendait même, je le craignais, vers la démence. Elle s'effrayait de son ombre ; elle tremblait à l'aspect de son frère aîné ou de sa belle-sœur, et il suffisait d'un ordre de leur part pour qu'elle refusât tous les partis, même les plus brillants, qui se présentaient. Amélie ne pouvait vivre, il est vrai, dans la maison de ses tyrans ; elle l'avait quittée, mais elle n'en était pas moins obsédée par eux. Elle ne pouvait faire un pas, une démarche, sans être observée, sans être grondée comme un enfant. On lui prescrivait le nombre de visites qu'elle devait recevoir ; on lui choisissait sa société ; et dès qu'il se présentait un soupirant, il était reconnu et bien vite évincé. Elle n'avait pas la force de resister aux conseils perfides, encore moins aux menaces de son maître ; car il venait jusqu'à des menaces. C'était ainsi que cette infortunée était arrivée à l'âge de trente et un ans, âge avancé pour une fille, sans connaître l'amour, l'hymen, le bonheur de la maternité, aucune des jouissances de la vie. Son cœur cependant était fait pour l'amour, qui tôt ou tard devait le rendre sensible, et l'avait blessé même déjà depuis plusieurs années. Elle avait près d'elle, dans sa propre maison, une espèce d'intendant-concierge, homme d'affaires, qu'elle aimait beaucoup. C'était un jeune homme de trente ans, nommé Saint-Bon. Né d'une famille autrefois riche et titrée, mais réduite depuis à l'indigence, et presque éteinte pour lui. Saint-Bon était resté orphelin très jeune ; il avait travaillé, mis à profit les connaissances rurales qu'il possédait ; et comme il n'était ni beau ni bien fait, Desglinières, à qui on l'avait présenté, n'avait trouvé aucun inconvénient à le placer près de sa sœur. Saint-Bon, je le répète, n'était ni riche, ni beau, ni bien fait ; mais il avait tant de talents utiles et agréables, tant de mœurs et de vertu, qu'il était parvenu, sans s'en douter, à toucher le cœur sensible de sa maîtresse. Mlle de Lerval ne pouvait se passer de lui une minute ; elle lisait, causait, faisait de la musique avec Saint-Bon ; lui seul savait dissiper l'ennui de sa solitude ; et, de l'estime qu'elle avait pour lui, elle passa insensiblement et par degrés à l'amour, à l'attachement le plus fort et le plus constant : effet naturel des talents et des bonnes qualités, qui chez un homme sont plus séduisants que le physique, que tout le prestige de l'extérieur. De son côté, Saint-Bon ne pouvait voir journellement Mlle de Lerval sans être touché de ses perfections ; il ne pouvait voir ouvrir cette belle bouche, entendre le son touchant de sa voix, jouir du charme de sa conversation, sans être ému ; et, par une sympathie bien naturelle entre ces deux êtres vertueux, Saint-Bon adorait sa maîtresse, mais en silence, mais en homme respectueux, délicat, qui sent toute la distance que la fortune et la vanité des hommes ont mise entre lui et l'objet de son affection. Saint-Bon connaissait la faiblesse de la tête d'Amélie, c'était le seul défaut qu'il lui trouvât, et il en gémissait souvent. Il voyait aussi avec douleur l'empire absolu que Desglinières et sa femme exerçaient sur cette créature faible et timide. Saint-Bon connaissait leurs projets ; il avait sondé la noirceur de leur cœur ; ils lui avaient même fait l'injure de le mettre dans leur confidence : il était chargé par eux d'écarter tous ceux qui pourraient avoir des prétentions à la main de sa maîtresse ; et si Saint-Bon remplissait cette condition, ce n'était pas parce qu'elle lui etait imposée, ce n'était pas pour servir des méchants, mais pour lui-même, parce que son amour le portait vers la jalousie, et qu'il eût perdu la vie, s'il eût vu un autre posséder les charmes qui pénétraient son cœur d'admiration et de tendresse. Saint-Bon appréciait donc toute la perfidie des Desglinières, et il n'osait la dévoiler à sa maîtresse, connaissant la faiblesse de son caractère, et craignant de perdre sa place si sa sincérité était connue de ceux qu'elle aurait blessés. Saint-Bon était donc forcé de flatter ceux qu'il méprisait, et de les aider même, quoique par un autre motif, dans le projet qu'ils avaient formé de forcer leur victime au célibat.

Amélie et Saint-Bon s'aimaient donc, et ils ne se l'étaient pas encore avoué. Un jour, un seul jour suffit pour les éclairer et pour nouer la chaîne des longs malheurs qui les attendaient. C'était au commencement du printemps, les matinées étaient encore un peu fraîches, mais le milieu du jour brûlant et vivifiant préparait des soirées fraîches et pures. Amélie et Saint-Bon se promenaient dans le parc, où ce dernier faisait voir à sa maîtresse les embellissements qu'il avait déjà faits, et ceux qu'il projetait, pour y accroître les jouissances de la vue et de la fraîcheur pendant l'été qui s'annonçait. Un pont chinois, jeté sur une petite rivière, fixe les regards d'Amélie. Elle ne s'attendait pas à cette nouveauté. (Saint-Bon, en effet, l'avait fait poser pendant la nuit, pour ménager une surprise.) Amélie veut le traverse ; le pont, qui n'était pas encore solide fléchit. Saint-Bon se précipite dans l'eau, enlève Amélie et la transporte sur l'herbe, où elle reprend ses sens. Mais quel affreux spectacle a-t-elle sous les yeux à cette espèce de réveil ! Le sang coule partout du front de son libérateur ; il tombe lui-même en faiblesse, et sa pâleur et le sang qu'il perd, tout le plonge à son tour dans un profond évanouissement. Amélie jette des cris terribles, elle appelle, elle étanche le sang de son ami ; et, pendant qu'on s'empresse de le transporter chez lui, Amélie découvre la cause de ce funeste événement. Une serpette, que Saint-Bon tenait à sa main pour élaguer, en se promenant, les branches mortes des arbustes, et qu'il n'avait point pensé à quitter lorsqu'il s'était précipité dans le canal, lui avait fait au front une ouverture assez large et près de la tempe droite.

Amélie est au désespoir ; elle oublie son accident, son effroi, le danger qu'elle a couru, pour ne songer qu'à l'état douloureux de Saint-Bon. Elle appelle les gens de l'art les plus célèbres ; on déclare que la plaie est dangereuse : Amelie passe les jours dans les larmes, et les nuits au chevet du lit de douleur, où Saint-Bon, flatté de cette assiduité, ne peut plus douter que sa maîtresse n'ait pour lui les plus tendres sentiments. Il craint de mourir maintenant ; il veut ressaisir une vie prête à lui échapper ; il est sur d'être aimé ! Il ne lui manque plus qu'un aveu certain, il le provoque, on le lui fait ; il y répond par un autre aveu aussi touchant, et ces deux amants font des vœux au Ciel pour qu'il leur épargne la plus cruelle séparation. Les médecins et chirurgiens annoncent enfin que le malade est hors de tout danger. Il en sera peut-être un peu défiguré ; mais est-ce là ce qui le rendra moins aimable aux yeux d'Amélie ? Elle ne s'est attachée ni à sa figure, ni à sa taille, ni à son physique ; en un mot, c'est son cœur, c'est son âme, ce sont ses talents qu'elle chérit. Amélie est néanmoins désespérée que son ami porte à jamais des marques d'un accident qui lui est arrivé pour elle ; mais, d'un autre côté, ces marques touchantes du dévouement d'un homme sensible lui rappelleront son amour et les moments doux, quoique cruels, où, assise près du lit de son ami, elle lui dit pour la première fois : Je vous aime ! il lui a répondu : J'ose vous adorer ! et ces tendres aveux sont dus à l'accident dont les suites sont ineffaçables sur le front de Saint-Bon, comme dans son cœur et celui d'Amélie.

Cependant Saint-Bon est rétabli : ces deux amants se chérissent également ; mais Saint-Bon est toujours triste, inquiet : il n'ose espérer que l'hymen vienne consolider son bonheur ; il sait que cet hymen est impossible ; que les Desglinières, loin d'y consentir, sont capables de le perdre pour avoir pu seulement en former la pensée. Saint-Bon n'ose pas même en parler à Mlle de Lerval, qui, de son côté, est retenue par les mêmes craintes, et fait les mêmes réflexions, sans oser les communiquer à son ami. À la fin, c'est elle qui, la première, en a le courage. Saint-Bon, lui dit-elle un jour, vous savez que je vous aime, et je suis certaine de votre amour. Il faut en finir, il faut que vous consentiez à recevoir ma main. — Ciel ! et vous appelez cela un consentement ! — Mon ami, deviens mon époux, et que l'hymen légitime les douces expansions de l'amour ! — Amélie ! ah ! faut-il qu'en un si doux moment la terreur vienne glacer mes sens, et qu'elle appelle la froide prudence pour s'opposer aux touchants projets de l'amour ! Votre frère... — Je sais que mon frère a sur moi, sur mes moindres volontés, le plus grand empire : je n'ai jamais été dupe de sa politique ; je l'ai toujours pensé, qu'il ne voulait me forcer au célibat, que dans l'espoir de voir un jour ma fortune passer entre les mains de ses enfants. Ce sont là ses projets, et surtout ceux de sa femme, de sa femme que je déteste ! Mon ami je l'avouerai, jusqu'à présent je n'ai pas eu le courage de secouer le joug de leur odieuse domination ; je m'en sens aujourd'hui la force ; je l'aurai toujours. Et après tout ; ne suis-je pas ma maîtresse ? Je veux me marier, moi, et je me marierai malgré eux ? — Prenez garde, Amélie ; vous connaissez ma fermeté, la force de mon amour ; vous savez qu'aucun danger ne peut m'effrayer si j'ai le bonheur de vous épouser ; mais une fois votre époux ; ce n'est point sur vous que tombera leur courroux, c'est sur moi. Ils m'accuseront de séduction, d'abus d'hospitalité, de toutes les bassesses dont eux seuls sont capables ; et si je suis leur première victime, l'amour que vous avez pour moi vous perdra avec moi. Vous ne pourrez survivre à ma détention, à tous les malheurs qu'ils feront fondre sur moi, et je vous aurai perdue, faute de vous éclairer avant de faire une démarche imprudente. — Que je vous admire, mon ami ! quelle délicatesse, quelle rare délicatesse ! Qu'il est beau de voir un amant refuser son bonheur, pour ne point livrer aux regrets l'objet de son amour ! Ah ! combien vous vous faites estimer et chérir de plus en plus !... J'admire votre sagesse ; vos raisons me paraissent fortes, convaincantes ; mais je n'en persiste pas moins dans le projet de vous donner ma main et ma fortune. Tout ce que je puis faire, pour éviter le premier éclat, les premiers emportements de ceux qui me dominent, c'est de vous épouser secrètement. Nous verrons après s'ils auront la hardiesse de nous persécuter ! Eh ! les lois ne viendraient-elles pas nous protéger ? ne seraient-elles pas pour nous ?... D'ailleurs, si mon frère ou sa femme venaient encore me traiter comme ils ont fait jusqu'à présent, je prendrais un poignard ; et malheur au sein que je frapperais ! il ne respirerait plus !

Amélie prononça ces derniers mots du ton de l'égarement, ses yeux étaient enflammés ; et ce qui persuada Saint-Bon qu'ils étaient l'effet d'un accès de démence, c'est que cette belle personne se mit soudain à rire aux éclats, en s'écriant : Ah, ah, ah ! j'admire le moyen doux que je viens de trouver, un poignard ! cela est digne d'une héroïne de roman : je ne sais pas même si je saurais m'en servir, car une arme blanche m'a toujours fait évanouir ; mais nous n'en viendrons pas là. Mes tyrans n'ayant aucun droit sur mon époux, sur moi, se retireront ; et nous laisseront nous livrer paisiblement aux douceurs de l'hymen et de l'amour. (Elle s'attendrit.) Saint-Bon, te convient-il cet arrangement ? l'approuves-tu ? Tu médites encore, tu es silencieux, réfléchi ! ne m'aimes-tu pas assez pour braver tous ces dangers ? Serais-tu plus froid, moins aimant que moi ? Ah ! combien cela me ferait de peine...

Elle versa quelques larmes ; et Saint-Bon, qui se hâta de les essuyer, promit tout, consentit à tout. En conséquence il fut convaincu qu'après le temps nécessaire à Saint-Bon et à Amélie pour recueillir leurs papiers de famille, leur hymen se célébrerait en secret dans la chapelle du château. Saint-Bon tremblait néanmoins en contractant ces nœuds : il lui fallait toute la force de l'amour, tout l'aveuglement de la passion, pour fermer les yeux sur les suites qu'il n'appréhendait que trop. Hélas ! il ne pouvait deviner encore l'excès des malheurs qui l'attendaient !

Quand tout fut en règle, on fit le contrat, dans lequel Amélie faisait à son ami, en cas qu'elle mourût sans enfants, une donation entière de ses biens, et le jour de l'hymen arriva : jour fatal, obscur, orageux, affreux, où la nature semblait avoir changé en éclats de foudre les flambeaux de l'hymen. Comme Desglinières ou sa femme venaient souvent voir leur sœur, et au moment où on s'y attendait le moins, Mlle de Lerval qui allait perdre ce nom, fit défendre sa porte ce jour-là, prétextant qu'elle était indisposée. Tous ses domestiques furent mis dans sa confidence, et elle paya leur discrétion au poids de l'or. Vous verrez que ces malheureux ne gagnèrent pas tous loyalement leur argent. Saint-Bon devint donc l'époux d'Amélie, et la bénédiction nuptiale leur fut donnée dans la chapelle du château, ainsi que je vous l'ai déjà dit. Il fut convenu ensuite que, jusqu'à nouvel ordre, Saint-Bon ne changerait point de ton dans la maison, qu'il y passerait toujours pour l'intendant, et n'y prendrait pas plus de droit qu'il n'en avait avant son mariage. Tout cela était bien : Amélie jurait toujours qu'elle aurait assez de force pour tenir tête à son frère, pour lui apprendre elle-même son changement d'état ; mais Saint-Bon n'avait pas assez de confiance en elle, pour être sûr de sa fermeté ; il savait qu'au moindre mot dur que lui disait Desglinières, elle tremblait, pâlissait, et n'avait plus le courage de prononcer une parole. Saint-Bon prévoyait tout cela, et il se trouvait entraîné presque malgré lui dans cette affaire, qui comblait tous ses vœux et causait son effroi. Au surplus, il avait plus de tête que sa femme, Saint-Bon. Il se flattait, connaissant parfaitement les lois, de mettre aisément un frère cupide à la raison.

Tout alla bien pendant quelques mois : Amélie annonça à son époux qu'elle portait dans son sein un gage de leur hymen, et cette nouvelle leur causa à tous deux la plus vive allégresse. Les Desglinières venaient très souvent à la maison, et s'en retournaient toujours satisfaits de la docilité de leur sœur, et des soins obligeants de Saint-Bon, qui flattait leur vanité, et leur faisait toujours accroire qu'il les servait. Moi-même j'arrivai sur ces entrefaites de ma garnison, où j'avais passé plus de dix-huit mois. Toujours soumis et tremblant aussi, je ne sais pourquoi, devant Desglinières ; j'allai le voir. Il me reçut, ainsi que ma belle-sœur, avec le ton et la hauteur, non d'un père, mais d'un pédant de collège. Je me rendis ensuite, avec le plus vit empressement, chez ma sœur Amélie, qui fut enchantée de me voir : nous nous cherissions tellement tous deux depuis l'enfance, que nous n'avions jamais de secret l'un pour l'autre. Elle me prit donc à part dans son cabinet ; puis, sans consulter son époux, elle me recommanda la discrétion, que je lui promis, et elle m'apprit son mariage secret, qui me surprit, m'affligea, et m'effraya, en même temps pour elle. Je n'étais pas plus la dupe que ma sœur du caractère altier de Desglinières ; mais je le craignais autant qu'elle : il avait vingt ans de plus que moi : c'était un homme fait, un père de famille, et sa morgue, sa fierté, tout m'en imposait quand il parlait. Je représentai à ma bonne sœur la haute imprudence qu'elle avait faite ; elle me répondit qu'elle recommencerait si la chose était encore à faire. Je fus tellement pénétré d'apprendre cette nouvelle, que je fis très froide mine à Saint-Bon lorsqu'elle me le présenta ; ensuite Saint-Bon, de son côté, désolé de l'étourderie que son épouse venait de faire en me confiant un si important secret, à moi dont il connaissait la soumission envers Desglinières, me fit un accueil pareil au mien, et nous nous quittâmes sans nous être embrassés, sans même nous être donné le doux titre de frères. Vous pensez bien que, dès que je fus parti, Saint-Bon fit avec douceur quelques légères remontrances à son épouse, mais elle l'assura qu'il n'y avait rien à craindre de mon côté, comme cela était en effet, et Saint-Bon fut plus tranquille.

Sans doute j'étais incapable de trahir le secret de ma sœur, mais il devait se découvrir par un autre moyen. Une femme de chambre, qui s'était exposée à être réprimandée vingt fois par Saint-Bon, ayant conçu de la haine pour lui, et le désir de se venger de ce qu'elle appelait son injustice, chercha une autre condition, en trouva une, et résolut de perdre nos époux en les quittant. Elle fut en conséquence trouver les Desglinières ; elle leur apprit et l'amour d'Amélie, et son mariage secret, et même sa grossesse ; répondant sur sa tête de la vérité de ses aveux. Vous jugez de la consternation de ces méchants. Ils se regardent, ils ne peuvent croire au rapport de la femme de chambre ; enfin, ils se décident à se convaincre par eux-mêmes de la funeste réalité. En conséquence, ils se font annoncer brusquement au château, où j'étais encore le lendemain, à l'heure même où nous allions nous mettre à table. Ils entrent ; Saint-Bon se lève, leur présente des sièges, et veut se retirer comme à son ordinaire. Restez, restez, lui dit Mme Desglinières, vous n'êtes pas de trop pour la conversation que nous voulons avoir avec madame. — Madame, dit Amélie, en se troublant déjà ; quel est ce titre nouveau que ma belle-sœur me donne ? — Vous savez, lui dit Desglinières, en la fixant d'un air furieux, vous savez aussi bien que nous que c'est le seul titre qui vous convienne depuis quatre mois. — Depuis quatre mois ! expliquez-vous, mon frère. — N'avez-vous pas épousé un homme qui vous convenait, et par son rang, et par sa fortune ? (Amélie pâlit.) — Qui vous a dit ?... — Quelqu'un qui est bien instruit. Vous nous direz sans doute quel est cet époux ; nous voulons serrer ce cher frère dans nos bras. — Pour l'étouffer sans doute ? — Vous en convenez donc ? (Amélie se remet.) — Et pourquoi n'avouerais-je pas un acte qui ne regarde personne ? Ne suis-je pas libre de faire ce qu'il me plaît ? — Non, quand ce qui vous plaît déshonore votre famille. — Mais si l'on vous a dit que cet homme est riche, titré... Il n'y a que son nom apparemment qu'on vous ait caché ? — Oh ! nous le connaissons, mademoiselle ; nous savons que Saint-Bon, l'un de vos gens, est l'illustre amant que vous avez choisi.

Amélie veut parler ; son frère lui lance un regard foudroyant ; elle rougit et se tait. Saint-Bon s'avance. Puisque l'on vous a si bien instruit, monsieur, dit-il à Desglinières, puisque l'on vous a appris que votre sœur a épousé un de ses serviteurs, vous ne deviez pas ignorer que ce serviteur est devenu maître maintenant ; qu'il a tous les droits possibles ici, même celui de vous interdire sa porte, et de vous prier ou de cesser votre ironie, ou de vous retirer. — Je vous parle point à vous, monsieur, lui répondit brusquement Desglinières, je ne vous connais pas, et je ne me donnerai pas même la peine de vous contester un titre que vous n'avez point. — Que je n'ai... — C'est à Mlle de Lerval que je dois dévoiler mon juste resentiment. Il est bien honteux en effet, mademoiselle, que des parents aient aujourd'hui à vous reprocher votre conduite ; car, si j'ai voulu vous plaisanter un peu, je dois prendre maintenant un ton plus sérieux. Je vous ordonne, par toute l'autorité qu'un père mourant m'a laisse sur vous, de chasser sur-le-champ de votre présence cet homme vicieux et corrupteur. — Chasser mon époux ! — Votre époux ? Il ne l'est point, vous n'êtes point mariée ! — Nous ne sommes point mariés ? — Non, c'est un bruit que vous faites courir à dessein, pour cacher votre commerce scandaleux. Vous n'êtes point mariés, vous dis-je, on le sait. — Point mariés ! mais un contrat que je vous montrerai... — Acte faux et simulé. — Le prêtre qui nous a unis ? — Faussaire déguisé ! j'en ai les preuves. Des termoins... — Gens payés ! — Je prouverai, vous dis-je, que ce mariage est faux, illégal, contracté par des fripons que vous avez mis en jeu pour abuser votre famille indignée. On sait bien que Mlle de Lerval a trop d'âme pour s'avilir, se dégrader au point de donner sa main au premier de ses laquais.

Amélie était interdite ; Saint-Bon, rouge de colère et d'indignation, s'approche du méchant Desglinières : Vous êtes, lui dit-il, le plus lâche de tous les imposteurs. Ce subterfuge que vous employez ne pourra vous reussir en justice : nos titres, nos témoins sont en règle, et ce n'est pas à vous qu'on les montrera. Sortez, je vous le conseille, n'attendez pas qu'oubliant le titre de frère qui vous attache à mon épouse, et que je respecte plus que vous, j'appelle mes gens, pour vous reconduire à votre voiture !

Aurais-tu l'insolence, lui dit la Desglinières d'un ton de mégère, de faire porter la main sur une femme comme moi ? Sortons, mon fils ; venez mon cher époux ; laissons cette malheureuse se livrer encore un moment à tous les excès de la débauche ; mais qu'elle tremble ! elle saura ce que peut une famille estimable sur deux personnages vils et corrompus comme ceux-ci, dont je ne veux plus souiller ma vue.

La Desglinières entraîne son mari. Celui-ci réitère à sa sœur l'ordre de chasser Saint-Bon, en l'assurant toujours qu'il est certain que son mariage n'est que simulé, et ces deux méchants se retirèrent seuls. L'état de nos deux jeunes gens est déplorable après leur départ. Amélie pleure amèrement ; elle se croit perdue, enlevée, enfermée, séparée pour jamais de son cher Saint-Bon. Celui-ci est au désespoir de la faiblesse de son épouse ; il la conjure d'avoir plus de force, plus de confiance. Il ne peut réussir à la calmer. Sa tête se démonte ; elle tombe dans un accès de démence ; elle voit son frère comme un juge terrible qui la poursuit, le glaive de la justice à la main. Elle fait mille extravagances qui ajoutent à la douleur de son sensible époux. Saint-Bon ne sait plus que faire pour rappeler sa femme à la raison. Mon frère, me dit Saint-Bon, à moi qui, par faiblesse aussi, étais resté muet pendant cette scène, mon frère, je vous la confie, calmez-la, rassurez-la : pour moi, je vais... je reviendrai bientôt.

Il dit et s'éloigna. J'étais embarrassé ; mais comme il eût été peu délicat à moi d'ajouter à sa douleur par des reproches et des remontrances que j'étais aussi en droit de lui faire, je me contentai de la consoler et de l'assurer que je parlerais à mon frère, que je ferais mon possible pour calmer son courroux. Amélie fut plus tranquille après cette promesse, et son époux revint. Il avait été consulter les gens de loi, qui tous lui avaient dit que son affaire était excellente ; que ses ennemis n'avaient pas le moindre droit de l'inquiéter, non plus qu'Amélie. Cela consola tout à fait ma pauvre sœur, qui fut plus calme le reste de la journée. Je restai avec ces infortunés, et je leur promis de ne partager ni la haine de mon frère, ni ses projets de vengeance. Le lendemain matin je revins à Paris, où je me rendis soudain chez Desglinières. Je le trouvai seul ; sa femme était sortie, et j'en fus charmé. Savez-vous, me dit-il, quel est l'opprobre que votre sœur a imprimé sur votre front et sur le mien ? — Je sais tout. — Vous savez tout ! et comment ? — Je les ai vus hier, ces êtres intéressants. — Comment ! vous allez les voir ! Vous ne partagez pas mon indignation ! Vous savez, monsieur, que votre avancement dépend de moi, de mes protections. Hé bien, je vous retire toutes mes bontés, je vous abandonne, et je deviens même votre plus mortel ennemi, si j'apprends que vous mettiez une seule fois encore les pieds dans cette maison du vice et de la corruption. Il y a mieux, je compte sur vous pour signer les papiers qui me seront nécessaires pour faire enfermer cette folle et le coquin qui l'a séduite. — Faire en