LA RUSE D'AVEUGLE :

comédie en un acte et en vers, mêlée d'ariettes, de Jean-Baptiste Avisse ;

première le 22 décembre 1796.

PERSONNAGES.
M. DURBAN, père de Périn.
M. DOLFON, père de Lise.
M. BELVAN, instituteur.
M. CLERMONT, père d'un jeune pensionnaire aveugle.
LISE, amante de Périn.
JUSTINE, servante de Dolfon.
COLETTE, aveugle, sœur de Lise (jouée par Mlle FRUCHARD, aveugle).
PÉRIN, aveugle, amoureux de Lise (joué par M. PEAU, aveugle).
NELSON, aveugle, ami de Périn (joué par M. AVISSE, aveugle, auteur de la pièce).
PICOT, domestique niais.
Une Maîtresse des Filles Aveugles.
Plusieurs petites Filles Aveugles.

Le théâtre représente une salle d'étude. On voit, d'un côté, divers instruments de musique, et de l'autre, une table sur laquelle sont posés plusieurs livres en relief, une sphère et quelques cartes de geographie.


SCÈNE I.

COLETTE, seule, occupée à faire du filet.

Voici les doux instants consacrés au loisir,
Les seuls où nous puissions librement discourir.
Ma sœur, pour me parler, en ce lieu doit se rendre ;
Périn pourra jouir du plaisir de l'entendre.
Que ce pauvre garçon, ô Ciel ! est malheureux !
Ah ! Lise a bien mal fait de le rendre amoureux !
Depuis qu'il l'aime, eh bien ! il n'aime qu'elle au monde :
Quand elle ne vient pas, il boude, il pleure, il gronde ;
Cette classe lui semble une affreuse prison.
On l'entend qui soupire en nous donnant leçon.
Lise est le nom chéri qu'il répète à toute heure.
Si ma sœur ne l'épouse, il faudra qu'il en meure.
Que l'amour est méchant ! je dois pourtant un jour,
Si j'en, crois ces couplets, l'éprouver à mon tour :

Ariette

Tout ressent ton pouvoir suprême,
Amour ; tout reconnaît ta loi.
Tu ne dépends que de toi-même ;
Tous les cœurs dépendent de toi.
Ah ! faut-il redouter ta chaîne ?
Tu fais du mal, tu fais du bien.
Du plaisir, qu'on ôte la peine,
Le plaisir ne sera plus rien.

C'est toujours après les alarmes.
Que la paix semble douce au cœur ;
Il faut avoir versé des larmes,
Pour sentir le prix du bonheur.
Oui : les maux que l'amour nous cause
Nous rendent ses biens plus parfaits.
Ôtez l'épine de la rose,
La rose en aura moins d'attraits.

Ce bon Périn, mon Dieu, comme il se désespère !
Que j'aurais de plaisir, s'il était mon beau-frère !
Ma sœur serait heureuse ; oui : mais, n'y songeons plus.
Il ne pourra jamais trouver ces mille écus.
Mon père est bien méchant d'exiger cette somme.
S'il en veut aux écus, ma sœur n'en veut qu'à l'homme.
L'épouser, pour son bien, c'est lui faire un affront.
On épouse les gens et non pas ce qu'ils ont ;
D'ailleurs s'unir sans bien n'est pas chose nouvelle :
Tous les jours l'on s'unit, sans que l'argent s'en mêle ;
Mais, Périn est aveugle et mon père prétend
Que c'est pour un mari le défaut le plus grand ;
Qu'il faut qu'en tout pays, et surtout dans le nôtre,
Un mari soit pourvu de meilleurs yeux qu'un autre,
Vraiment mon père est drôle, et j'aime assez cela.
Eh bien ! quand on s'épouse, on a les yeux qu'on a ;
S'aimer, se rendre heureux est ce qu'on se propose ;
Et les yeux, selon moi, ne font rien à la chose.
Je suis aveugle aussi ; mais si jamais garçon
Veut m'épouser, vraiment ? je ne dirai pas non :
Plus d'un m'a déjà dit que j'étais fort gentille ;
Et puis c'est ennuyeux de rester toujours fille !
Celle qui se marie, au moins, a des enfants :
Elle joue avec eux : cela passe le temps :
On l'appelle maman, on la caresse, on l'aime :
Si j'étais maman, moi, ce serait tout de même.

SCÈNE II.
NELSON, COLETTE.

NELSON.
Eh ! Colette !

COLETTE, à part.
Ah ! mon Dieu ! c'est ce vilain Nelson ! Ne lui répondons pas.

NELSON.
Colette parle.

COLETTE, avec humeur.
Non.

NELSON.
Comment non ! je t'entends ?

COLETTE, à part.
Que je suis en colère !
(Haut.) Eh ! c'est que j'ai parlé, tout en voulant me taire.

NELSON.
Contre le naturel pourquoi se rebeller ?
Femme qui veut se taire est sûre de parler.

COLETTE.
Paix, Nelson : quelqu'un entre.

SCÈNE III.
NELSON, COLETTE, JUSTINE.

JUSTINE, tenant un bonnet à la main.
Oui.

COLETTE.
Quoi ! c'est vous ma bonne ?

NELSON, à part.
Ah ! parbleu !... c'est Justine : il me faut que je m'en donne.

JUSTINE.
Je viens vous apporter un bonnet fort joli.
Que Lise a d'une fleur elle-même embelli.

NELSON.
Tu ne viens plus chose nous comme autrefois, Justine ?

COLETTE.
Viendra-t-elle aujourd'hui ?

JUSTINE.
Mais oui : je l'imagine.
Vous aurez un bonnet d'une extrême fraîcheur.

COLETTE.
Voyons-le donc.

NELSON.
Justine, as-tu toujours bon cœur ?

JUSTINE, voulant se retirer.
Toujours si bon pour vous, que je m'en vais sur l'heure.

NELSON.
Ah ! l'on veut s'en aller, moi, je veux qu'on demeure.

COLETTE.
Est-il bien à la mode ?

JUSTINE.
À la mode ? oh oui !

NELSON.
Quoi ?
Ton cœur ou le bonnet ? lequel des deux, dis-moi ?

COLETTE.
C'est du bonnet qu'on parle : est-ce que le cœur change ?

NELSON.
Pour le mien, s'il changeait, ce serait chose étrange.

(Il porte sa main au menton de Justine.)

Qu'en penses-tu, Justine ?

JUSTINE.
Eh ! que font là vos doigts ?

NELSON.
Que je te fasse encore endêver une fois !

JUSTINE.
Vous n'aimez qu'à toucher toujours aux demoiselles ;
Vos mains ne sont jamais tranquilles auprès d'elles.

COLETTE.
Faut-il l'aller serrer ?

JUSTINE.
Je vous suis de ce pas.

(Colette sort.)

SCÈNE IV.
NELSON, JUSTINE.

NELSON.
Il faut bien que l'on tâte, alors-qu'on ne voit pas.
En palpant le minois d'une agaçante fille,
Je vois si la friponne est ou laide ou gentille.
Quand elle est à mon gré, je palpe de nouveau.
Se lasse-t-on de voir un minois jeune et beau ?

JUSTINE.
Mais, qu'est-ce que le beau pour vous ?

NELSON.
C'est, ma Justine,
Ce charmant velouté d'une peau fraîche et fine :
Ces contours gracieux, si doux à parcourir :
Ces chairs qui sous nos doigts refusent de fléchir :
Un front jeune et poli par les grâces légères :
Deux grands sourcils arqués et de longues paupières :
Une bouche mignone, une joue où les ris
Semblent pour les amours former deux jolis nids.

JUSTINE.
Eh bien, moi, suis-je belle ?

NELSON.
Ah ! dans ce-moment même,
Mes mains de s'en instruire ont une envie extrême.

Duo

JUSTINE.
Que faites-vous ? je ne veux pas :

NELSON.
Moi, je le veux.

JUSTINE.
Comme il me serre !
Je vais crier.

NELSON.
Oui ; mais tout bas,
Selon la coutume ordinaire.

JUSTINE.
Finirez-vous ?

NELSON.
Oh le joli menton !

JUSTINE.
Qu'il est méchant !

NELSON.
Qu'elle est gentille !

JUSTINE.
Ciel ! il m'embrasse.

NELSON.
Oh que c'est bon !

JUSTINE.
Qu'on est à plaindre d'être fille !

NELSON.
Qu'on est heureux d'être garçon.

JUSTINE.
Vous l'avez malgré moi !

NELSON.
Je l'ai toujours.

JUSTINE.
J'enrage.
Allons trouver Colette. Adieu : soyez plus sage.

(Justine sort.)

SCÈNE V.
NELSON, seul.

C'est là tout mon souci ; d'honneur ! quand je la vois,
Mes yeux sont ravis d'aise, et mes yeux sont mes doigts.
Ces yeux-là, je l'avoue, auraient peine à m'apprendre
Si l'Églé que j'attaque a l'air cruel ou tendre ;
Mais que m'importe l'air ? l'air ne décide rien,
Tant de fripons chez nous paraissent gens de bien !
D'ailleurs la voix m'apprend... la voix ? oh ! je badine :
La voix en fait accroire aussi bien que la mine.
Doris, grace au ton doux qu'elle a l'art d'employer,
Nous semble une colombe et n'est qu'un épervier.

(Il rêve un moment.)

Périn né revient point : peut-être qu'à sa belle
Il jure, en ce moment, d'être toujours fidèle.
Fort bien ; mais le papa veut mille écus comptants.
J'ai grand'peur que Périn ne soit garçon longtemps.
Lise en ressentirait une douleur extrême.
Qu'une femme aime bien, je dis bien, quand elle aime !
Ce serait malheureux, s'il ne l'épousait pas.
Elle a l'humeur fort douce et ce qu'il faut d'appas ;
Jamais il n'aurait lieu, je pense, de s'en plaindre,
Et craindrait, bien à tort, ce qu'un mari doit craindre.
Au reste il faut du Ciel attendre les décrets.
C'est un mal à la mode et l'on n'en meurt jamais.
S'il en fallait mourir, ce serait bien terrible.
Les bierres, à Paris, seraient d'un prix horrible.
Les plus honnêtes gens, coiffés en Actéon,
Bizarrement groupés, iraient trouver Caron,
Lequel verrait bientôt, non sans jurer contre elle,
La foule, en se pressant, couler bas sa nacelle.

Ariette

Que nous verrions de bons maris,
Bien caressés et bien chéris
De leurs épouses très fidèles,
Chez Pluton s'en aller loin d'elles !
Quoi ! mon bon ami, tu t'en vas !
Dirait chacune au sien ! ah quels maux sont les nôtres !
J'en mourrai ! — Non n'en mourrez pas ;
Mais n'en faites plus mourir d'autres.

Mais que fait ce Périn? je ne puis concevoir...
Me faudra-t-il ici l'attendre jusqu'au soir ?
Ah ! le voilà sans doute.

SCÈNE VI.
NELSON, LISE.

NELSON, croyant parler à Périn.
Eh bien ! quelle nouvelle ?
Comment vont les amours et comment va la belle ?
Tu ne dis mot, Périn.

(Il s'avance et touche Lise qui s'éloigne promptement de lui.)

Ah ! parbleu, je suis bon !
Vous pairez ce tour, Monsieur le cotillon :
Et cela sur-le-champ ; mais, de peur qu'on ne sorte,
Allons fort prudement, d'abord, fermer la porte.

(Il ferme la porte er retire la clé.)

Fort bien : serrons la clé. Or, Nelson, mon mignard.
Il vous faut maintenant faire colin-maillard.
Bon, je l'entends par-là : Gare aux baisers, mignone ;
Il vont bientôt pleuvoir.

(Il se heurte.)

Ciel ! quel coup je me donne !
Criez donc casse-cou : si je la happe aussi !...
Pour un coup deux baisers : retenez bien ceci.

(Lise lui donne un léger soufflet.)

Ce jeu-là vous amuse, et moi, belle, il m'ennuie.
Il est vrai que j'y joue aussi toute ma vie.

(Elle le pince au bras.)

Dieu ! vous pincez trop fort : j'ai mal à ce bras-là.

LISE, déguisant sa voix.
Mal ?

NELSON, imitant la voix de Lise.
Oui, mal.

LISE, d'un ton de sensibilité.
Pauvre enfant !

NELSON, saisant Lise.
Ah ! bravo : la voilà.
Ça ; princesse, à présent, qu'il ne vous en déplaise,
Il faut qu'avec mes yeux je vous voie à mon aise.
Cette main potelée et ces doigts délicats,

(Il approche du fichu sa main que Lise retire.)

Ce bras ferme, arrondi ; ces... oh ! ne craignez pas !
Tout cela, ce me semble, est à l'espiègle Lise.

LISE, étonnée.
Comme il me reconnaît !

NELSON, voulant l'embrasser.
Laissons-là la suprise.

LISE.
Vous allez me fâcher : non, Nelson, plus de jeu :

NELSON.
Souffrez, pour un moment, que je vous fâche un peu,

LISE.
Non, finissez, vous dis-je, ou je perds patience ;

NELSON.
Mais, avant de finir, il faut que l'on commence.

LISE.
Nelson, gare aux soufflets.

NELSON.
Oh ! tant qu'il vous plaira.
Tenez : voilà ma joue ; elle est faite à cela.

LISE.
Il faudra lui céder : ma résistance est vaine.

NELSON.
Vous ne le donnez pas : il faut-bien qu'on le prenne.
Quand on résiste, moi, je suis comme un lion ;
Et, dès qu'on a cédé, vous diriez un mouton.

LISE.
Savez-vous qu'à bon droit vous passez pour peu sage ?

NELSON.
Est-ce un crime, à vos yeux, d'aimer le badinage ?
Et vous offensez-vous de ma folâtre humeur ?

LISE.
Pas tout à fait, Nelson, mais, il est maint censeur...

NELSON.
Ah ! ne me parlez pas de ce censeur cynique,
Dont la fausse pudeur cache l'âme impudique ;
Qui, de débauche ardent, et d'excès abattu,
Va corrompre une Agnès, en lui parlant vertu.
Libertin en secret, réservé dans le monde,
Son cœur sourit au vice et sa bouche le fronde ;
Pour les leçons qu'il donne il n'a que du mépris ;
Il censure les mœurs, et hante vingt Laïs :
Pour moi, foulant aux pieds la morgue qu'il affiche,
Je ne me pare point d'une vertu postiche.
Je laisse la gaîté briller en mes discours :
Je ris des faux Catons et badine toujours.
Demande-je un baiser ! on gronde : il faut se battre,
Je me bats ; mais, après, au lieu d'un, j'en veux quatre ;
Voilà comme je suis.

LISE.
On ne peut être mieux :
Mais, comment seriez-vous, si vous aviez des yeux.

NELSON.

Ariette

Faut-il des yeux pour aimer une belle,
Rire et folâtrer avec elle ?
Faut-il des yeux pour aimer ce plaisir
Cher à mon sexe comme au vôtre ?
Non, Lise, il ne faut que sentir,
Et l'aveugle sent, comme un autre.

LISE.
Comme un autre, vraiment ?

NELSON.
Et peut-être bien plus.
Périn vous instruira, quelque jour, là-dessus.

LISE, entendant frapper.
Ciel ! quelqu'un frappe ; ouvrez.

NELSON.
Moi !

LISE.
Je vous supplie.

NELSON.
Qu'une femme a de grâce, alors qu'elle nous prie !
Je vous refuserais, je crois, un jour entier,
Exprès pour le plaisir de me faire prier.

LISE.
Y pensez-vous, Nelson, voulez-vous que l'on dise...

NELSON.
Quoi ?... que colin-maillard a fait endêver Lise...

LISE, entendant frapper de nouveau.
Mais ouvrez...

NELSON.
Oui... courons... mais non, ne courons pas ;
Car, je me rendrais borgne en me cassant un bras ;
Et c'est un accident qu'il est bon que j'évite.

LISE.
Et bien ! donnez la clé, pour que j'ouvre au plus vite.

NELSON.
Eh puis, tout en riant, vous, de me planter là !

SCÈNE VII.
NELSON, LISE, COLETTE.

COLETTE, en dehors.
Ouvrez : je vous entends.

NELSON, donnant la clé à Lise.
Je cède : la voilà.

COLETTE, entrant.
Je vois bien que Monsieur ne veut pas que tu sortes :
C'est pourtant fort vilain d'ôter la clé des portes ;
Te souviens-tu, ma sœur,...

LISE.
Tu me diras cela,
Colette ; allons-nous en...

COLETTE.
Ah ! c'est ce méchant-là !

NELSON.
Eh bien ! pour être bon, que faut-il que je fasse ?
Réponds-moi, mon enfant. Faut-il que je t'embrasse ?
À ce prix, volontiers, je consens d'être bon.

LISE.
Tu te ferais gronder, Colette ; dis-lui : non.

COLETTE.
Rien n'est si malheureux, qu'une fille en ce monde :
Ces hommes font le mal, et puis c'est nous qu'on gronde.

(Colette et Lise sortent.)

SCÈNE VIII.
NELSON, seul.

Cest souvent vrai ; ma foi ! la friponne a raison.
Mon père a fort bien fait de m'avoir fait garçon.
D'ailleurs, si j'étais fille, et que je fusse belle,
J'aurais le cœur trop bon, moi, pour être cruelle :
Émue aux premiers pleurs de mes jeunes amants,
Je ne pourrais les voir s'affliger trop longtemps.
On jaserait beaucoup ; mais il faut bien qu'on jase.
Le mal seul, parmi nous, fait qu'on tourne une phrase.
S'il ne fallait parler que pour dire du bien,
Chacun serait réduit à ne dire plus rien :
L'ennui dévorerait à chaque instant les dames,
Et les messieurs aussi ; car : que d'hommes sont femmes !
Tu n'aurais pas, Cléante, en médisant d'Orgon,
Le plaisir de changer l'honnête homme en fripon.
On ne te verrait point, lâche et jaloux Zoïle,
Contre un solide écrit briser ta dent fragile ;
Arcas ne pourrait plus, ce sombre et lourd pédant,
Appeler crime infâme, un plaisir innocent.
Mirthé n'irait plus dire à Chloé sa voisine :
Voisine, un homme hier est entré chez Dorine ;
Les conversations seraient d'un morne affreux,
Et les malins auteurs aussi froids qu'ils sont gueux.

SCÈNE IX.
NELSON, PÉRIN.

PÉRIN, transporté.
Je le sens à la joie où mon âme se livre :
Commencer d'être heureux, c'est commencer de vivre.
Nelson, mon cher Nelson !

NELSON, étonné.
Eh ! qu'entends-je ?

PÉRIN.
Oui, sa main...
Je l'aurai...

NELSON.
Quel langage !

PÉRIN.
Ô fortuné Périn !
Tu n'as plus désormais à craindre de disgrâce.

NELSON.
Attendons un moment que son transport se passe.

PÉRIN.
Je te l'avais caché ce fortuné dessein :
Fruit de l'ardent amour allumé dans mon sein.

NELSON.
Il s'agit d'une ruse, et la ruse est fort bonne,
Si j'en crois le délire où son cœur s'abandonne.

PÉRIN.
Que diras-tu, Nelson, quand tu la connaîtras ?

NELSON.
Tu peux compter que, moi, je ne gronderai pas.

PÉRIN.
Je le sais : mais, mon père...

NELSON.
Il faudra qu'il pardonne ;
Et pour peu qu'on soit père, on est bonne personne.

PÉRIN.
Ah ! le mien eut toujours le cœur sensible et bon.

NELSON, vivement.
Tiendrais-tu les écus ? parle.

PÉRIN.
Oui, mon cher Nelson.
Si tu m'as attendu, c'est qu'à la diligence,
J'étais allé chercher une caisse où je pense...

NELSON.
Tu ne fais que penser ? moi, j'aurai, tout d'abord,
Pour palper les écus, brisé le coffre-fort.
Tu viens là comme une fou, pour m'apprendre ta joie,
Sans être auparavant sûr de ce qu'on t'envoie ;
Tu te plais à penser que l'argent y sera ;
Est-ce que c'est avoir, que de penser qu'on a ?

PÉRIN.
Tu sortiras bientôt de doute, si tu songes.
Que je dois ce bonheur au plus grand des mensonges.

NELSON.
Mais ce mensonge, ami, fais-le moi donc savoir.

PÉRIN, entenant du bruit.
J'entends quelqu'un : tais toi.

SCÈNE X.
NELSON, PÉRIN, PICOT
en sabots, tenant un ballet d'une main et une lettre de l'autre.

NELSON.
Je sais qui, sans le voir ;
Tiens : c'est ce grand nigaud.

PICOT.
Vous voyez donc ma mine,
Ou bien c'est à mon vent.

NELSON.
L'expression est fine.
C'est que tu sens l'espiègle, et de fort loin, vois-tu ?

PICOT.
Eh ! vraiment je crois bien que vous m'avez sentu.
Si vous avez des œils moins voyants que les nôtres,
Le bon Dieu vous a fait des nez plus longs qu'aux autres.

PÉRIN.
Quel démon nous envoie ici ce malotru ?

PICOT.
Avant de n'y pas voir, aviez-vous déjà vu ?

NELSON.
La belle question ! tu l'entends ?...

PÉRIN.
Je me damne.

NELSON.
Retirons-nous : crois-moi ? laissons-là ce gros âne.

PICOT.
Quand vous étiez petit, avez-vous, sans voir clair,
Quelquefois pour jouer, pris des mouches en l'air ?

PÉRIN.
Allons, bête, tais-toi : ne nous romps pas la tête.

PICOT.
Moi bête ! eh bien ! voyons : tant mieux, si je suis bête.
L'esprit n'a que trop fait périr de braves gens :
C'est un gain d'être bête ; on en vit plus longtemps.

NELSON.
Enfin, l'ami Picot, ici que viens-tu faire ?

PICOT.
Moi, j'apporte une lettre...

PÉRIN, avec précipitation.
Ah ! donne ; c'est mon père...

PICOT.
Il croit que c'est son père : et non, c'est du papier.

PÉRIN.
Allons : donne, imbécile.

PICOT.
Eh bien ! tenez, sorcier.

NELSON.
Bon : tu peux déloger.

PÉRIN.
Qui nous la lira ?

NELSON.
Lise.

PICOT.
Avant de nous quitter, il faut prendre une prise.
C'est du fin Machouba, Messieurs : en usez-vous ?

NELSON.
Non, nous n'en usons pas ; va-t-en et laisse-nous.

PÉRIN.
Que m'écrit-il ?

PICOT.
Pour moi, je ne puis vous le dire.
Je sais bien balayer, mais je ne sais pas lire.

NELSON.
À propos, cette lettre est la lettre d'avis ;
Qui t'a donc fait savoir que la caisse...

PÉRIN.
Un commis.

PICOT.
Il faut que je leur dise une chose drôlette :
Savez-vous bien, Messieurs, comme une dame est faite ?

NELSON, avec humeur.
Que ta langue se glace !

PICOT.
Ah oui ! c'est bien parler :
Tout droit au cabaret j'irais le dégeler.

PÉRIN.
Eh bien ! prends cet argent : cours et vas y d'avance.

PICOT.
Oh ! pour lors, je m'enfuis ; vous aurez du silence.

NELSON.
Adieu : ne reviens plus.

PICOT, revenant.
Si Gros-Jean vient me voir,
Vous direz que je bois, tout seul, au Mouton noir.

NELSON.
On dira tout : va-t-en.

PICOT, revenant encore.
Si Babet, la voisine,
Cette fille aux gros yeux, vous savez ?... ma cousine...

NELSON.
Coquin, rends-nous l'argent.

PICOT.
Je m'enfuis tout à fait.

(Picot sort.)

SCÈNE XI.
NELSON, PÉRIN.

(Ils gardent un moment le silence.)

NELSON.
Nous voilà délivrés enfin de son caquet.

PÉRIN.
L'argent fait tout, ami, si j'obtiens ce que j'aime.

NELSON.
Oui, j'entends : c'est assez ; parlons du stratagème :
Asseyons-nous : j'écoute.

(Ils vont prendre des chaises.)

PÉRIN.
Enchanté des appas...

NELSON.
Passons vite au nouveau : ce point-ci ne l'est pas.

PÉRIN.
Il fallait mille écus, tu connais ma fortune ?...
Tu sais que mon emploi...

NELSON.
Bref : tu n'en as acune.

PÉRIN, avec emphase.
En proie à tous les maux, sombre, désespéré,
Détestant jusqu'au feu dont j'étais dévoré...

NELSON.
Ceci vise au sublime et me contriste l'âme ;
De plus, je t'avertis, je dors dès qu'on déclame ;
Laisse ces mots pompeux aux esprits vains et sots :
Le bons sens fut toujours ennemis des grands mots.

PÉRIN.
Il faut venir au fait : je vais te satisfaire.
J'addressai cette lettre en secret à mon père.

« Mon tendre père,

J'empresse de vous apprendre une nouvelle, qui remplira, sans doute, votre âme de la joie la plus vive. Une dame oculiste, d'un grand mérite, arrivée depuis trois mois, d'Angleterre à Paris, vient de me rendre un œil duquel je vois présentement à merveille : je vous aurais fait part de mon bonheur, quelques jours plutôt, sans le léger chagrin que m'a causé ma bienfaitrice, après la cure. Je viens de vous rendre un œil, m'a-t-elle dit : je suis prête à vous rendre l'autre ; mais, informée que vos parents jouissent à Marseille d'une honnête aisance, je me crois en droit d'exiger auparavant mille écus pour prix de mes soins.

Faites-leur donc connaître mes intentions au plus vite, et communiquez-moi leur réponse.
»

NELSON.
Voilà ce qui s'appelle une ruse d'amour !
Le diable à la trouver aurait mis plus d'un jour,
Et peut-être sans fruit se fut rompu la tête ;
Le diable, cependant, voit clair, et n'est pas bête.

PÉRIN.
Tout le reste n'est rien ; je ne t'en dis pas plus :
Tu vois...

NELSON.
Oui, je le vois : tu tiens les mille écus.

Duo

NELSON.
Ô ! le merveilleux stratagème !
Heureux Périn, tes tourments sont finis.

PÉRIN.
J'adore Lise, Lise m'aime :
Et bientôt nous serons unis.

NELSON.
Dans les chagrins du mariage,
Montrez-vous toujours bons époux.

PÉRIN.
Ah ! la colombe, en son ménage,
Saura moins bien aimer que nous.

NELSON.
Hâte-toi maintenant : que plus rien ne t'arrête,
D'aller droit au beau-père, armé de la cassette ;
Il me semble déjà qu'il met pavillon bas ;
Et presse, en soupirant, son vainqueur dans ses bras :
Il vaudrait mieux, pourtant, n'aborder le bonhomme,
Qu'après s'être assuré prudemment de la somme.

PÉRIN.
C'est juste... eh ! bien, Nelson, monte à l'instant chez moi :
Prends la lettre et la clé.

NELSON.
Donne...

PÉRIN.
Dépêche-toi.

(Ils se cherchent réciproquement la main.)

NELSON.
J'ai beau chercher ta main.

PÉRIN.
J'ai beau chercher la tienne.

NELSON, malicieusement.
Toi qui vois clair d'un œil, tu devrais voir la mienne !

PÉRIN.
Allons ; prends :

NELSON.
Mais, où prendre ?

PÉRIN, frappant de la clé sur quelque chose.
Ici.

NELSON.
Bon, je les tiens.
Je pars, et, les écus bien palpés, je reviens.

(Nelson sort.)


SCÈNE XII.

PÉRIN, seul.

Enfin je les possède et vais aujourd'hui même,
Par des nœuds solemnels, m'unir à ce que j'aime ;
D'un mensonge, il est vrai, ces nœuds seront le fruit.
Il faudra que mon père en soit un jour instruit.
Malgré moi, cette idée et m'occupe et m'afflige ;
Mais, si j'eusse amassé cet argent qu'on exige,
Clermont, dont mes soins seuls prolongent les vieux jours,
Ce vertueux Clermont eût manqué de secours :
Son enfant, comme moi, privé de la lumière,
Peut-être dans ses bras serait mort de misère :
Peut-être il me faudrait les pleurer tous les deux :
J'aurais épousé Lise et serais malheureux.


SCÈNE XIII.

LISE, PÉRIN.

LISE.
Avant de m'en aller, il faut que je le voie :
Mon cœur si rarement peut goûter cette joie !

PÉRIN.
C'est Lise que j'entends.

LISE.
Ah ! Périn, vous voici :
Ce matin, pour vous voir, je vins exprès ici ;
Je n'ai trouvé qu'un fou ; vous savez qui, je pense ;
S'il n'était votre ami, j'aurais fui sa présence.

PÉRIN.
Ô Ciel ! qu'a-t-il donc fait ?

LISE.
Il voulait un baiser :
Le Monsieur n'aime pas qu'on l'ose refuser.

PÉRIN.
Et vous avez cédé, vous, Lise, à sa colère ?

LISE, riant.
Il voulait un baiser : le reste est un mystère.

Duo

PÉRIN.
Vois riez, Lise.

LISE.
Oui : Monsieur le jaloux.
M'aimez-vous bien ?

PÉRIN.
Cent fois plus que ma vie.

LISE.
C'est trop :

PÉRIN.
Lise, badinez-vous ?

LISE.
Pas tant d'amour et point de jalousie.

PÉRIN.
Je ne puis aimer faiblement.

LISE.
Je redoute un amour extrême.

PÉRIN.
Je croirais haïr ce que j'aime,
Si je ne l'aimais ardemment.

LISE.
Oui : vous êtes jaloux : je n'en ai plus de doute.

PÉRIN.
Je pourrais l'être un peu : j'aime, et je n'y vois goutte ;
Mais enfin ce baiser, l'a-t-il pris ?

LISE.
Non vraiment ;
Votre Lise a couru le lui donner gaiement.

PÉRIN.
Vous, ma Lise ! ah ! dans peu, vous le serez, j'espère.

LISE.
Eh ! vous flatteriez-vous de m'obtenir d'un père,
Que je ne puis fléchir et qui me dit toujours
Que je nourris pour vous d'inutiles amours ;
Que mes soupirs sont vains : qu'un fol espoir m'abuse.


SCÈNE XIV.

LISE, PÉRIN, NELSON.

NELSON, avec précipitation.
Les cieux te sont ouverts : Périn : vive la ruse !
Vive l'esprit, l'amour : vite un notaire : allons :
Qu'ici de toutes parts ronflent les violons.

LISE.
Eh ! qu'a-t-il vu, bon Dieu !

NELSON, à part.
Ciel ! qu'ai-je dit ! c'est Lise.
Vous venez, maître sot, de faire une sotise.

LISE.
Que parliez-vous de ruse ?

NELSON.
Ai-je dit ce mot-là ?
J'ai parlé de notaire et non pas de cela.
Tu m'as bien entendu, toi, Périn ?

PÉRIN.
Oui, sans doute.

NELSON.
Nous entendons bien mieux, nous qui n'y voyons goutte.

LISE.
Mais pourquoi le notaire?

NELSON, haut.
Ah ! le voici pourquoi !
(Bas.) Montrons-nous fin menteur.

PÉRIN, bas à Nelson.
Suis-je heureux ?

NELSON, bas.
Lasse-moi.
(Haut.) C'est que ce cher ami, peut-être avant une heure.
Deviendra l'époux...

PÉRIN.
Moi ?

NELSON.
S'il est faux que je meure !

LISE, avec vivacité.
L'époux de qui, Nelson ?

NELSON, à Lise.
Oh ! n'ayez nul souci.
(À Périn.) Tu te rappelles bien cette lettre qu'ici...

PÉRIN.
Est-elle de mon père ?

NELSON.
Oui, seigneur, de lui-même.

LISE.
Mon cœur en l'écoutant éprouve un trouble extrême.

NELSON.
Ce tendre père est las de vous contrarier :
Vous pouvez à présent tous deux vous marier :
À votre hymen, d'avance, il donne son suffrage ;
Mais en vous exhortant à faire bon ménage :
Car il veut qu'à Paris, en dépit du bon ton,
On puisse au moins compter un ménage de bon.
De plus, pour vous prouver tout l'excès de sa joie,
L'argent en question, de bon cœur il l'envoie ;
Et même, comme il vient depuis peu d'hériter
D'un parent que tu dois comme lui regretter,
Il joint aux mille écus, de longs pendants d'oreille,
Et des bracelets d'or, les plus beaux de Marseille.

LISE.
Ô ! lettre fortunée !

PÉRIN, bas à Nelson.
Est-ce un conte ?

NELSON.
Tais-toi.

LISE, passionnément.
Que je la baise au moins !

NELSON, embarrassé.
La lettre ! elle est chez moi !
Oublieux que je suis et tête sans cervelle !
(À part.) La lui donner, pardieu ! la noce serait belle !...
(Haut.) Quand aux bijoux charmants, Madame, les voici.

PÉRIN, à part.
Les voici ! des bijoux ! que veut dire ceci ?

LISE.
Je ne puis me lasser d'en admirer l'ouvrage.

NELSON.
Son père est généreux depuis son héritage.

LISE, voulant remettre à Périn les bijoux.
Reprenez...

PÉRIN.
Daignez Lise...

NELSON.
Eh ! quoi ! badinez-vous ?
C'est un don que vous fait votre futur époux.

LISE.
Je l'accepte, et je vole en instruire mon père.
À nous venir trouver vous ne tarderez guère.

PÉRIN.
Moi ! tarder ! je vous suis.

NELSON.
Dans deux moments au plus,
Je vous le fais partir avec les mille écus.

(Lise sort.)


SCÈNE XV.

NELSON, PÉRIN.

PÉRIN.
Sont-ce des vérités, Nelson, ou des mensonges ?
Hâte-toi de m'ôter du trouble où tu me plonges.

NELSON.
À présent volontiers : ce n'est plus un secret ;
J'ai pris, hors les bijoux, le tout sous mon bonnet ;
Le défunt n'est pas mort : l'héritage est à faire :
Le mensonge est permis pour se tirer d'affaire :
Ce qu'écrit le bon homme est un peu moins plaisant ;
Il veut que les bijoux aillent avec l'argent.
On ne peut le blâmer en ce point, ce me semble ;
Les bijoux et l'argent doivent marcher ensemble ;
Mais il veut... franchement ce qu'il veut n'est as bien :
Madame l'oculiste, allons, vous n'aurez rien.

PÉRIN.
Quoi ! c'était un présent pour la dame oculiste ?
Ô Nelson ! qu'ai-je fait ?

NELSON.
Eh ! que rien ne t'attriste !
Laisse la chose aller comme le Ciel voudra ;
Si ton père se fâche, on le défâchera.
Ta future, après tout, quoiqu'elle soit française,
En te donnant ses yeux, devient la dame anglaise.

PÉRIN.
Le repentir d'un crime en est le châtiment.

NELSON.
Ô la belle sentence ! il parle comme il ment.

PÉRIN.
Et que dit-il de plus ?

NELSON.
De plus il te conjure
De ne point fatiguer ton œil par la lecture :
Voilà tout.

PÉRIN.
Mais, si Lise...

NELSON.
Eh ! mon Dieu ! que crains-tu ?
Jamais les gens d'esprit ne sont au dépourvu.

PÉRIN.
De grâce, écoute-moi : si Lise veut la lettre,
Pourrons-nous, sans danger, longtemps la lui promettre ?

NELSON, rêvant un moment.
J'imagine un moyen : c'est d'en faire une exprès ;
Je connais justement l'écrivain d'ici près.

PÉRIN.
Oui ; mais le timbre !...

NELSON.
Eh quoi ! le timbre t'inquiète ?
Tu diras que la lettre était dans la cassette.

PÉRIN.
Eh bien ! fais donc écrire, et reviens vite ici :
D'un mensonge, toujours un mensonge est suivi.

NELSON.
Encore le prêcheur ! pour Dieu, je t'en conjure,
Garde ces sermons-là pour ta progéniture !
Mentir plus qu'on ne doit, c'est commettre un abus.
On ment tant qu'il le faut, et puis on ne ment plus.
À propos de mensonge...

PÉRIN.
Ami, le temps s'envole.
Lise m'attend chez elle.

NELSON.
Encore une parole !
Le beau sexe est, dit-on, si menteur aujourd'hui,
Que, de la tête aux pieds, tout son corps ment chez lui :
De sorte qu'un mari pourrait dire à sa femme,
D'abord, votre visage est-il à vous, Madame ?
Vos sourcils noirs, je crois, ce matin étaient blancs :
Et, si j'ai bien pris garde, il vous manquait trois dents ;
Vos cheveux me semblaient des plus courts ; il est drôle
De les voir en anneaux vous tomber sur l'épaule ;
Ces cheveux, en un jour, sont devenus bien longs :
Mais ils étaient tout gris : pourquoi les vois-je blonds ?
Votre gaze, entre nous, ne s'élevait qu'à peine,
Puisqu'au lieu de deux monts, ce n'était qu'une plaine :
Vous paraissez toute autre à mes yeux éperdus :
Vous aviez une bosse, et vous n'en avez plus.
De vos attraits, ce soir, Vénus serait jalouse :
Me trompé-je, Madame ? êtes-vous mon épouse ?


SCÈNE XVI.

NELSON, PÉRIN, COLETTE,
Plusieurs petites filles aveugles, accompanées de leur gouvernante.

COLETTE.
Périn.

NELSON.
Paix : c'est Colette.

PÉRIN.
Eh bien ! que voulez-vous ?

COLETTE.
C'est que M. Belvan est fâché contre nous :
Il dit qu'à folâtrer le jour entier se passe,
Et qu'il est temps qu'on songe à commencer la classe.

NELSON, à Périn.
Il est vrai ; mais il faut seconder ton amour :
L'autre sexe pour lire attendra mon retour.

(Nelson sort.)


SCÈNE XVII.

PÉRIN, COLETTE,
Les petites filles aveugles.

PÉRIN.
Avant de vous asseoir, prenez chacune un livre.
Toi, Colette, commence, et moi je vais vous suivre.

COLETTE.
Page première, au titre...

(Elle lit.)

PENSÉES DIVERSES.
À la ligne à présent,
Lire du bout du doigt, c'est tout à fait plainement.

(Elle continue de lire.)

Ière PENSÉE. Le mariage est une prison dont le divorce tient la clé.

Une prison ! vraiment la prison, est fort bonne,
Et Dieu veuille, qu'un jour, ainsi l'on m'emprisonne !


SCÈNE XVIII.

LES PRÉCÉDENTS, BELVAN
observant attentivement les élèves qui lisent successivement chacune une pensée.

Ière PETITE FILLE.
2ème Pensée. Le cœur de l'homme est un labyrinthe dont peu de Thésées tiennent le fil.

2ème PETITE FILLE.
3ème Pensée. Quelque grand maître que soit le malheur, personne ne souhaite d'être son disciple.

BELVAN.
Je ne m'en défends-point : ce spectacle m'est cher,
En instruisant l'aveugle, on lui montre à voir clair.

3ème PETITE FILLE.
4ème Pensée. Le secret qui coûte le plus à garder est le bien que l'on fait aux autres.

BELVAN.
Colette ne suit plus : est-elle déjà lasse ?

COLETTE, à part.
Je n'ai jamais trouvé qu'on s'amusait en classe.

(Belvan sort.)

4ème PETITE FILLE.
5ème Pensée. Le plus difficile devoir à remplir dans le monde est d'être honnête homme.

LES PETITES FILLES, toutes ensembles.
Femme, femme.

4ème PETITE FILLE, reprenant.
Femme, femme, est d'être honnête femme.
C'est que ce mot aussi ne ressort pas fort bien.

COLETTE.
Homme ou femme, après tout, cela ne change rien.

5ème PETITE FILLE.
6ème Pensée. L'écu que reçoit un pauvre, est souvent plus à lui qu'à la main qui le donne.

PÉRIN.
Prendre le bien d'autrui pour aider son semblable,
C'est, à fort peu de frais, se montrer charitable.

6ème PETITE FILLE.
7ème Pensée. La vertu la plus rare dans les écrivains est de pardonner à ceux qu'ils ennuient.

PÉRIN.
Nous n'en lirons pas plus ; c'est assez, mes enfants.

(Les petites se retirent avec leur gouvernante.)


SCÈNE XIX.

COLETTE, PÉRIN, NELSON
tenant une lettre à la main.

COLETTE.
On écrit donc aussi pour ennuyer les gens.

NELSON.
Non pour les ennuyer ; mais assez d'ordinaire,
Un auteur nous ennuie en cherchant à nous plaire.

COLETTE.
Moi, si j'étais auteur, je me dirais tout bas :
Ne cherchons point à plaire et nous n'ennuirons pas.

(Elle reprend son filet.)

NELSON.
Rien ne force, il est vrai, de se rompre la tête,
Pour prouver au public que l'on n'est qu'une bête ;
Ni d'offrir au lecteur, dans des écrits mal faits,
Le poison de l'ennui qu'on lui verse à grands frais ;
Mais, outre qu'on prétend, bien que mort, toujours vivre,
On fait parler de soi, quand on a fait un livre.
De qui n'a point écrit, l'on ne dit pas le mot.
Partant, à n'être rien, on préfère être un sot.

Trio

PÉRIN.
Hé bien ! Nelson ?

NELSON.
Vite aux pieds du bon homme.
Voici la lettre : prends la somme ;
Il faut partir.

COLETTE.
Périn, vous allez sortir.

PÉRIN.
Mon enfant, je vais chez ton père.

NELSON.
N'amusez pas votre beau-frère.

COLETTE.
Mon beau-frère ? cruel menteur !

PÉRIN.
C'est aujourd'hui que j'épouse ta sœur.

COLETTE.
Ah ! ce badinage m'afflige.
Vous savez bien ce que mon père exige.

NELSON.
Nous ne craignons plus ses refus,

PÉRIN.
Serait-il toujours inflexible ?

NELSON.
Non ; tu vas le trouver sensible,
Grâce aux écus.

NELSON.
Pars donc, et que ce soir, Nelson, ne t'en déplaise.
Avec ta femme ici rigaudonne à son aise.

COLETTE.
Badinez-vous vraiment ?

NELSON.
Je ne badine pas.
J'y veux même avec toi battre des entrechats.


SCÈNE XX.

LES PRÉCÉDENTS, DOLFON, BELVAN, LISE.

BELVAN.
Le Ciel lui fit présent d'une âme vertueuse.
Votre fille avec lui ne peut être qu'heureuse ;
Périn, approchez-vous : voici Monsieur Dolfon.

NELSON, à part.
Comme les mille écus l'ont mis à la raison.

DOLFON.
Je n'attendais, Périn, pour vous donner ma fille,
Que de vous voir d'accord avec votre famille ;
Longtemps, vous le savez, elle a blâmé vos feux,
Et pour vous de l'hymen a redouté les nœuds :
Engagé par Monsieur à dissiper ses craintes,
Je me suis montré sourd à vos vœux, à vos plaintes.
Ma fille, autant que vous, souffrait de ma rigueur.
Je lisais dans ses yeux les peines de son cœur.
Cent fois, pour triompher de ce cœur qui vous aime,
Contre lui je m'armai de votre malheur même.
Cent fois il surmonta mes efforts superflus ;
De vous alors, Périn, j'exigeai mille écus.
J'espérais de ma fille abattre la constance,
Et fermer pour jamais votre âme à l'espérance ;
Sûr que de vos parents, à vos vœux opposés,
Toujours ces mille écus vous seraient refusés.
Cependant votre hymen semble aujourd'hui leur plaire :
Je cède à leur exemple et suis votre beau-père.

PÉRIN.
Votre gendre ! ô bonheur !

LISE.
Ô jour délicieux !

NELSON, à part.
Ce jour-là l'est toujours.

COLETTE.
Les voilà bien joyeux.

PÉRIN.
Oui d'un chagrin cruel mon cœur n'est plus la proie.
Mes larmes aujourd'hui sont des larmes de joie.

DOLFON.
Votre père à vos noeuds dans sa lettre applaudit ?
Je serais enchanté de voir ce qu'il vous dit.

PÉRIN, troublé.
Ah ! la voici la lettre.

NELSON, à part.
Allez, vous pouvez lire :
Je n'y dis justement que ce qu'il faut y dire.


SCÈNE XXI.

LES PRÉCÉDENTS, PICOT, ivre.

PICOT.
Vite, Périn, aveugue.

NELSON.
Eh bien ! que lui veux-tu ?

PICOT.
Moi, je ne lui veux rien : c'est un gros, gros joufflu,
Qui parle de Marseille et qui vient en carosse.

NELSON, à part.
Qu'entends-je ?

PÉRIN.
C'est mon père.

COLETTE.
Il vient donc pour la noce.

PICOT, à Périn.
Avez-vous vu Babet ?

BELVAN.
Picot, faites entrer.

DOLFON.
Sa lettre cependant...

PÉRIN, se cachant le visage avec son mouchoir.
(À part.) Je n'ose me montrer.


SCÈNE XXII.

LES PRÉCÉDENTS, DURBAN.

DURBAN, à Belvan.
Je suis ravis, Monsieur...

PÉRIN, bas à Nelson.
Oui, Nelson, c'est mon père.

NELSON, à part.
Oh ! nous allons danser de la belle manière.

BELVAN.
Certes plus à propos vous ne pouviez venir :
Votre fils...

DURBAN.
Je le sais.

BELVAN.
Aujourd'hui va s'unir...

DURBAN.
Que dites-vous ! s'unir ?

BELVAN.
Oui.

DURBAN.
Plaisante nouvelle !

PÉRIN, bas à Nelson.
Nelson, le cœur me manque.

NELSON.
À moi c'est la cervelle.

DURBAN.
Mais laissons son hymen : il voit clair maintenant ;
Sa lettre m'a plongé dans le ravissement !
Mon fils, me suis-je dit, mon fils voit la lumière ;
Une main bienfaisante a rouvert sa paupière.
Ah ! ce n'est point assez qu'il me l'ait fait savoir ;
Mon cœur en doute encore : il le faut aller voir.
Bientôt, au gré des vœux d'une famille entière,
À ses regards surpris je pars offrir un père ;
Eh ! quel autre à ma place eut montré moins d'ardeur,
À venir, de son fils, partager le bonheur ?
Voir en est un bien grand.

LISE, à part.
Je demeure interdite.

DURBAN.
Il faut que cette Anglaise ait un rare mérite !
Que mon fils dût l'aimer dès l'instant qu'il vit clair !
Car le sens de la vue est le sens le plus cher.

DOLFON, à part.
À tout ce que j'entends je ne puis rien comprendre.

BELVAN, à Durban.
Si votre fils voit clair, lui seul peut nous l'apprendre.

DURBAN.
Quoi !

BELVAN.
Périn, répondez.

PÉRIN, bas à Nelson.
Nelson, réponds pour moi.

NELSON.
Hélas ! réponds toi-même.

DURBAN, regardant Périn.
Ô Ciel ! mon fils, c'est toi !

PÉRIN.
Je tombe à vos genoux ; je vous trompais, mon père.

DOLFON, à part.
Son père était trompé !

NELSON, à part.
Que je crains sa colère !

DURBAN, courroucé.
Vil fourbe, qu'as-tu fait ? ôte-toi de mes yeux ;
Je ne suis plus ton père, et je sors de ces lieux.

PÉRIN.
Mon père, arrêtez.

LISE.
Ciel !

BELVAN, le retenant.
Quel courroux vous anime ?

PÉRIN.
Que je suis malheureux !

LISE.
Quel peut être son crime ?

DURBAN.
J'accours, je crois le voir à la clarté rendu...

PÉRIN, à genoux.
Mon père, voyez moi.

DURBAN.
Je ne t'ai que trop vu,
Fils ingrat ; voilà donc le prix de ma tendresse.
Tu parles d'oculiste et n'a qu'une maîtresse ;
Cruel dont l'artifice ici me fait rougir,
Tu m'as vendu bien cher un instant de plaisir !
Mais, quel père, dis-moi, t'ose accorder sa fille ?
Avait-il sur ce point consulté ta famille ?

DOLFON.
De votre part, Monsieur, ce discours me surprend.
N'ai-je pas dans mes mains votre consentement ?
Cette lettre...

(Il lui donne la lettre.)

DURBAN.
Est d'un fourbe.

NELSON, à part.
Oh ! oui : je le confesse.

DURBAN.
Acheter ce qu'on aime au prix d'une bassesse !

DOLFON.
En lisant cette lettre, en voyant ces bijoux,
J'avais cru votre fils plus d'accord avec vous.

PÉRIN.
Je l'ai bien mérité !

LISE.
Sa douleur me déchire.

DURBAN.
Connaissez son audace : il m'ose faire écrire
Qu'il revoit clair d'un œil, depuis un mois ou deux ;
Et peut, si j'y consens, revoir clair des deux yeux ;
Qu'il ne faudrait donner que mille écus d'avance ;
Qu'on attend ma réponse avec impatience.
Je lui fais promptement passer ces mille écus,
J'y joins quelques bijoux ; que dis-je ? je fais plus :
Je pars soudain moi-même : ô voyage funeste !
J'arrive, je le vois ; sa honte dit le reste.

PÉRIN.
L'amour seul a tout fait.

NELSON.
L'amour excuse tout.

DURBAN.
L'amour n'excuse rien: poursuivons jusqu'au bout.

(Il lit la lettre.)

« Tu me mandes, mon cher fils, que tu désires plus ardemment que jamais d'être uni à la tendre Lise dont tu m'as tant de fois parlé ; je ne m'oppose plus à ton mariage, et je t'envoie avec plaisir les mille écus exigés par Monsieur Dolfon : je viens de faire un héritage qui relève un peu ma fortune ; je joins à cette modique somme quelques bijoux pour ta jeune épouse. Si des affaires relatives à cet héritage ne me retenaient à Marseille, j'en partirais à l'instant, pour confirmer, par ma présence, des nœuds... »

Des nœuds... vous l'entendez ! c'est ainsi qu'il se joue...
De son père...

BELVAN.
Sa faute est grave, je l'avoue.
Mais où peut s'arrêter un amour combattu ?
Lise, au reste a des yeux, du bien, de la vertu.
Si le même penchant dès longtemps les rassemble,
Pourquoi craindriez-vous de les unir ensemble ?

DURBAN.
Il nous a trompé tous, et vous l'excuseriez !
Je lui pardonnerais et vous m'approuveriez !

BELVAN.
N'ayez point pour un fils une rigueur extrême.


SCÈNE XXIII, et dernière.

LES PRÉCÉDENTS, CLERMONT.

CLERMONT.
Souffrez qu'en ce moment je lui parle moi-même.

PÉRIN.
Qu'entends-je ? Clermont...

CLERMONT.
Oui : mon jeune bienfaiteur.

BELVAN.
Que veut ce bon vieillard ?

CLERMONT, remettant une lettre à Belvan.
Connaissez mon bonheur !

PÉRIN.
Ah ! vous m'aviez juré de garder le silence !

CLERMONT.
Avant de me blâmer de ma reconnaissance,
Apprenez que mon fils, grâce à vos soins pour nous.
Par ordre du ministre, est reçu parmi vous.
Vos vertus l'ont touché bien plus que ma misère :
J'ai vu même des pleurs couler de sa paupière.

PÉRIN.
Que ne puis-je un moment oublier mon malheur ?

BELVAN, à Durban.
De ce fils si coupable admirez le bon cœur.

(Il lit la lettre.)

« Je vous conjure, Monsieur, de recevoir au nombre de vos intéressants élèves, le jeune Clérmont, fils aveugle du bon vieillard qui vous remettra cettre lettre. Son infortune, son grand âge ne sont pas les seuls titres qui réclament en sa faveur, votre bienveillance et la mienne. Le croirez-vous, Monsieur ? il n'a depuis longtemps, pour subsister, que les secours que lui parte en secret un de vos jeunes professeurs aveugles, nommé Périn, qui partage avec lui ses modiques honoraires. Quelle leçon pour l'homme riche, et que vous êtes heureux d'avoir formé ce vertueux jeune homme !

Signé LE MINISTRE.
»

DOLFON.
Un si beau procédé dans l'extase me plonge.

BELVAN.
On peut, après ce trait, oublier un mensonge.

COLETTE.
C'est là première fois, Monsieur : pardonnez-lui.

DURBAN.
Mon cœur ne fut jamais plus ému qu'aujourd'hui.

NELSON, bas à Lise.
Ne perdez pas de temps ; sa colère se passe :
Tombez à ses genoux, Lise, et demandez grâce.

LISE, à genoux.
Ah ! Monsieur, par pitié, daignez vous attendrir.

BELVAN.
Votre âme à ce tableau doit se laisser fléchir.

COLETTE.
Monsieur, n'empêchez plus la noce de se faire.

PÉRIN, à genoux.
Me le pardonnez-vous.

DURBAN.
Je sens que je suis père :
Levez-vous, mes enfants : embrassez-moi tous deux ;
Mon fils fut bienfaisant ; que mon fils soit heureux.

PÉRIN.
Lise, ai-je votre main ?

DOLFON.
Périn, je vous la donne.
Il en est digne encore : son père lui pardonne.

Vaudeville

PÉRIN.
Mon cœur, en ce jour plein d'attraits,
À ses transports suffit à peine ;
L'amour nous liait à jamais,
À jamais l'hymen nous enchaîne.
Quoiqu'au jour mon œil soit fermé,
Ces nœuds n'ont rien que je redoute.
Un mari tendrement aimé
Peut, sans nul danger, n'y voir goutte.

LISE.
Ma gloire, en te rendant heureux,
Sera d'être économe et sage.
Ta femme verra clair pour deux ;
Tu l'en aimeras davantage.
Ah ! de t'avoir pris pour époux,
Nul ne me blâmera, sans doute ;
Puisque plus d'un mari chez nous,
Tout en voyant clair, n'y voit goutte.

NELSON.
On n'est bien que quand on est deux,
Dit le cœur, dès l'instant qu'il aime.
Hymen, je serrerais tes nœuds,
Si les époux disaient de même.
Mais non : le célibat m'est cher ;
De prendre une femme il m'en coûte.
On choisit mal en voyant clair ;
C'est bien pis quand ou n'y voit goutte.

COLETTE.
Apprenez, Messieurs, que l'Auteur,
Poussé du désir de vous plaire,
Pour atteindre ce but flatteur,
Sans yeux entra dans la carrière.
Vous pouvez le réduire à rien,
S'il n'a pas pris la bonne route ;
Mais, Messieurs, qui ne sait pas bien
Que tout Aveugle n'y voit goutte.

_____________________________

IMPROMPTU

Adressé à AVISSE, par M. Miger, immédiatement après la première représentation de La Ruse d'aveugle.

Air du Vaudeville de cette Pièce.

Avec quel art tes jolis vers,
De ce siècle frondent les vices !
Mais auprès des sots, des pervers.
Je doute que tu réussisses.
Ta muse tenterait en vain
De leur montrer la bonne route.
L'homme est naturellement vain ;
Ils diront que tu n'y vois goutte.

FIN.


[Notes]

1. Jean-Baptiste Avisse (1772-1802), La Ruse d'aveugle, première le 22 décembre 1796 au Théâtre de Bienfaisance, rue Saint-Denis, à Paris.

2. Source : d'après l'exemplaire imprimé dans Œuvres d'Avisse, Aveugle, recueillies par Léocade Delpierre du Tremblay, Paris, Imprimerie du Musée des Aveugles, 1803.

3. Delpierre fait précéder son recueil d'une ébauche biographique d'Avisse, comme suit :

VIE D'AVISSE,

Professeur de Langues et Logique,

à l'Institution des Aveugles-Travailleurs,

par son ami DELPIERRE (du Tremblay).

Il est bien naturel de s'occuper de la mémoire d'un ami : parler de lui lorsqu'il n'existe plus, est un besoin du cœur pour soulager l'affliction de sa perte. Il est vrai que les éloges qu'on en fait peuvent causer de l'ennui, parce qu'en général l'on s'intéresse peu à la vie d'un homme qu'on n'a point connu. Mais celle d'un aveugle qui cultiva en même temps avec succès la poésie et les sciences profondes de notre entendement, pourrait-elle ne pas intéresser tous les amis de l'humanité, comme ceux qui chérissent les savants et recherchent leurs productions ?

Il serait à désirer qu'Avisse eût corrigé les ouvrages qu'il a laissés ; plusieurs passages en auraient besoin ; mais il était trop modeste pour penser qu'on en pût jamais faire un recueil. Il travaillait pour son propre agrément ou seulement pour concourir, comme ses compagnons d'infortune, au progrès de l'établissement des Aveugles-Travailleurs. Quand on exposait en séance publique les divers travaux de chacun d'eux, il récitait ses petites poésies. Néanmoins, quoiqu'elles ne soient pas corrigées comme elles auraient pu l'être sans sa mort prématurée, elles peuvent mériter l'attention de quiconque a le goût de la bonne littérature.

Nous en devons la jouissance aux soins de son épouse, femme également affligée de cécité, aussi intéressante par sa dexiérité merveilleuse en tout genre de travaux que par le grand attachement qu'elle ne cesse de porter à la mémoire de son mari. Elle nous a remi les écrits qu'elle en avait conservés, et nous avons choisi ceux qui composent ce petit volume imprimé à son profit.

Avisse naquit à Paris. Son père qui tenait un hôtel garni, rue Guénégaud, lui donna toute l'éducation que son état pouvait lui permettre. Il lui fit apprendre les principes de la langue française, un peu de latin et les calculs. Il lui fit aussi donner quelques notions des principes de la navigation, parce qu'il manifestait de l'amour pour les voyages.

Avisse ayant profité de ces soins paternels, partit, à peine âgé de quinze ans, pour la traite des nègres, en qualité de secrétaire d'un capitaine de vaisseau, avec l'espoir d'acquérir de la fortune. Hélas ! combien les effets furent loin de son attente ! Pour un homme que le sort favorise dans ces voyages, il en est cent qui, accablés de maladies étranges et cruelles, ont été heureux, quoiqu'à la fleur de l'âge, que la mort soit venu mettre un terme à leur douleur. L'on ne peut en lire l'histoire qu'on ne semble voir à chaque instant la nature en courroux, vouloir venger l'Afrique des cruautés que vont y commettre les Européens poussés par leur cupidité. Avisse en est un exemple terrible. Sur une des côtes d'Afrique, il fut frappé d'un coup de vent, ainsi que plusieurs de ses compagnons de voyage ; il lui vint un grand mal d'yeux, et bientôt il perdit la vue. Après quelques traitements mal administrés, son capitaine le renvoya en France pour y trouver d'habiles oculistes. Il descendit à Nantes, et ne voulant point instruire ses parents de son malheur, il se fit panser dans cette ville. Mais le mal ayant paru sans remède, il fallut enfin en instruire son père qui le fit venir à Paris, où il fut encore plus de dix-huit mois entre les mains des gens de l'art, sans aucun succès.

Le citoyen Haüy, interprète du gouvernement pour la traduction des langues du Nord et du Midi, venait alors de créer l'Institution des Aveugles-Travailleurs ; il y entra comme pensionnaire, et sous la direction de ce philanthrope, à l'âge de dix-neuf ans, il se livra aux sciences, et puisa dans la philosophie, qu'il étudia particulièrement, les consolations dont il avait besoin. Lors de l'Assemblée Législative, l'établissement dont je viens de parler ayant été déclaré National [1791], il en fut nommé professeur de grammaire et de logique.

L'on ne doit pas s'étonner, sans doute, qu'Avisse ait professé ces sciences ; il est des aveugles, même de naissance, qui l'ont fait avant lui avec distinction. L'on connait l'histoire de Saunderson [1682-1739 ; titulaire de la chaire de mathématiques de Cambridge à partir 1711 jusqu'a sa mort] : cet homme qui marcha sur les traces des Locke et des Newton, qui nous laissa des pensées si profondes, si ingénieuses, si originales, était sorti du sein maternel avec la privation de la vue. Mais je ne parle pas ici de ces êtres de génie que la nature semble enfanter avec effort ; je parle d'une société entière d'aveugles qui s'adonnent actuellement avec succès aux professions de la grammaire, des mathématiques, de la géographie, de la musique, et à différents travaux manuels qui jusqu'alors leur avaient été étrangers.

Le citoyen Haüy commença les premiers essais de l'éducation de ces infortunés avec des caractères très gros, en bois, dont les queues, pour la composition des mots, entraient dans une planche percée exprès de distance en distance. Par ce procédé, à l'aide du tact, ils les distinguerent et les assemblerent avec une facilité extraordinaire.

Ils ont actuellement des livres élémentaires, à leur usage, imprimés par eux-mêmes. Les caractères de ces livres offrent un relief léger qui leur permet de lire au toucher. Il en est de même de la musique ; et non seulement ils impriment ces ouvrages qui servent à leur éducation, mais ils sont parvenus aussi à imprimer les nôtres.

À l'aide d'une tablette et d'un stylet, ils peuvent écrire, lire leur propre écriture, et adresser des lettres à leurs connaissances ou amis. Ils enseignent même dans des classes qu'ils ont ouvertes au public, la jeunesse de l'un et de l'autre sexe, avec autant d'avantage que les clair-voyants, et peut-être avec plus de soin, puisque bien moins de choses peuvent les distraire. Mais comment cela pourra-t-on dire ? C'est que les caractères dont ils se servent, saillant assez pour être sentis par leur tact, sont aussi mis eu couleur pour être apperçus de l'élève. *

Avisse se distinguait tous les jours dans cet établissement ; et il l'aurait fait de même dans la littérature s'il eût vécu plus longtemps. Il avait le goût et le discernement convenables pour cela ; sa mémoire surtout était si exercée qu'après avoir lu une pièce de vers, une seule fois, il la savait par cœur, et l'oubliait difficilement.

L'étude de la morale, et les jouissances qu'il s'était procurées en perfectionnant les sens qui lui restaient, l'avaient tellement habitué à son existence, qu'il ne la jugeait plus un malheur. Un jour, en nous promenant, il me dit : « que gagnerais-je de recouvrer la vue ! il faudrait changer ma manière de vivre ; j'aurais de nouveaux besoins, et, pour y satisfaire, il faudrait se créer de nouveaux travaux. Nul doute que mes jouissances ne soient plus étendues, puisque j'aurais un sens de plus, mais les sens qui me sont restés en ont acquises sur les vôtres, depuis que je suis privé de la lumière, qui valent peut-être celles que je regagnerais, et je n'ai pas actuellement les peines qui viendraient les accompagner ».

« Mon ami, ne vous faites point illusion sur le bonheur des êtres, il dépend plus de leur caractère que de leur situation, et mon sort, pour moi qui pense différemment que vous, qui vit d'une autre manière, m'est aussi agréablé que le vôtre pourra jamais vous le paraître ».

Avisse avait dans les organes une perfection étonnante. Allait-il dans un appartement ? par le moyen du contact de l'air il en connaissait la disposition, et plusieurs mois après, si on l'y reconduisait, il le reconnaissait.

Un jour allant avec lui pour acheter une tabatière, et lui en ayant présenté une que j'avais choisie avec attention, il m'observa aussitôt qu'il y avait une fêlure. Effectivement il y en avait une, mais presqu'imperceptible.

L'on ne le faisait point passer de la plus faible lueur de soleil à l'ombre la plus légère, qu'il ne s'en apperçût, quoique les globes de ses yeux fussent entièrement détruits. Au crépuscule, il vous prévenait même, lorsque pour lire, l'on n'y pouvait plus voir sans se procurer de la lumière.

Diderot, dans sa Lettre sur les aveugles, à l'usage de ceux qui voient [1749], dit que si l'on peignait sur la main de celui qui aurait le toucher très exercé, sa maîtresse avec d'autres figures, il la distinguerait. Je n'en suis point étonné ; je suis persuadé qu'Avisse l'eût reconnue si elle eût été dessinée ou peinte de profil. Il était déjà bien exercé sur le marbre ; il connaissait les ouvrages précieux que nous avons en ce genre. C'était pour lui un grand plaisir de porter sa main sur les belles formes humaines, et principalement sur celles des Vénus. Aussi dit-il, dans son admirable épître dédicatoire à Mme Dupré, qu'il sent que ses doigts se promèneraient avec délice sur le marbre vivifié par le ciseau du célèbre Pajou [1730-1809], dont il connaissait la Psyché, et qu'il croit même qu'il parviendrait à saisir jusqu'aux affections que ce marbre exprime.

Avisse aimait la solitude ; sa plus grande satisfaction était d'y trouver seulement un ami pour épancher les sentiments de son âme aimante, ou pour philosopher. Néanmoins, la société, les jeux d'agréments étaient bien loin de l'ennuyer : ne pouvant participer à ceux qui demandent des yeux, il se tenait un peu à l'écart, et dans le silence qu'il gardait, un doux sourire annonçait en lui une joie bien particulière.

L'étude du caractère des gens de sa société, l'occupait singulièrement, et la facilité qu'il avait pour en juger sur leur manière d'agir et de prononcer, était véritablement surprenante.

La douceur de la voix avait pour lui le plus grand charme : l'aménité qu'il avait dans l'humeur, le rendait aimable envers tout le monde ; mais un beau son de voix était l'objet unique pour faire naître en lui des affections passionnées. La régularité des traits, la vivacité et la douceur de la physionomie, sont, dans le sexe, le premier objet de notre admiration ; pour des aveugles plein d'âme et de sentiment, c'est la délicatesse de l'expression et l'égalité du caractère qui ont cet avantage.

Ce fut dans sa Ruse d'aveugle où Avisse étonna le plus ; il y remplit le rôle de Nelson avec tout l'art des bons comédiens. Aussi ne parut-il jamais sur la scène que le public charmé ne versât des larmes d'attendrissement.

Enfin cet homme aimable semblait tous les jours déconcerter la nature qui l'avait voulu disgracier. Combien sa traduction d'une lettre de Pénélope, que nous avons ajoutée à ce petit recueil, fait regretter qu'il n'ait pas traduit toutes celles que nous en avons. Et plusieurs de ses poésies ne font-elles pas voir qu'il aurait pu prétendre, par la suite, à figurer parmi les poètes modernes ? Mais la parque cruelle, tranchant le fil de ses jours, à trente et un ans, a rompu nos espérances ; il ne reste plus d'une si belle perspective qu'un triste souvenir.

* L'on peut voir la vérité de ce que j'avance, dans l'exposition que les Aveugles font de leurs travaux, en demandant par écrit, franc de port, des Billets de Séance, au C. Haüy, Rue Sainte-Avoye, N°. 19.

Il ne suffisait pas au zèle de ce citoyen d'avoir créé l'établissement des Aveugles-Travailleurs ; après trente et un ans de travaux pour la consolation de ces infortunés, honoré par le gouvernement d'une pension de retraite, il regarde cette faveur comme un nouveau motif de leur continuer ses soins jusqu'à la fin de ses jours. Il vient de former un second établissement, connu sous la dénomination de Musée des Aveugles, où il s'occupe de la perfection de son ouvrage. Il y a joint un pensionnat, déjà en pleine activité, où des enfants aveugles de divers points de la France, et même des pays étrangers, reçoivent l'éducation la plus consolante.

4. Dans son recueil des Œuvres, Delpierre inclut aussi soixante-dix réflexions morales d'Avisse, comme suit :

RÉFLEXIONS MORALES D'AVISSE

1. L'injure qui ne blesse que les autres, nous, semble facile à excuser.

2. La laideur a son utilité ; que de femmes lui doivent leur réputation !

3. Il y a peu de mérite à être honnête homme, lorsqu'on n'a nul intérêt d'être fripon.

4. L'hymen est le médecin qui guérit promptement d'un amour extrême.

5. Les hommes oublieraient bientôt à parler, s'il leur était défendu de parler d'eux-mêmes.

6. Souvent les consolations qui réveillent dans notre esprit les fautes qui ont causé notre infortune, sont de véritables cruautés.

7. La vertu, aux yeux de certains hommes, est comme une bête de somme qu'on n'estime, qu'en raison des avantages qu'on en tire.

8. Il semble que la nature ait donné l'orgueil aux sots pour les empêcher de voir leurs sotises.

9. Quelque seul que nous soyons, nous sommes toujours avec un flatteur.

10. Le temple de l'immortalité est le paradis du grand homme.

11. Les larmes de l'amertume et de l'adversité font sentir tout le prix du bonheur.

12. On peut dire que dans les plus grandes assemblées, le plus sage est presque toujours la sonnette.

13. Il est difficile à l'orgueil de sonder longtemps, sans effroi, les vastes profondeurs du néant.

14. Le pinceau de la vérité est rarement dans la main du peintre qui se peint lui-même.

15. Qui s'entretient avec lui-même, est sûr d'avoir souvent raison.

16. Dans le Sénat le mieux composé, il y a toujours moins d'hommes que d'individus.

17. En société, le silence est le bienfait du bavard.

18. La plupart des femmes ne se plaisent à résister que quand elles sont sûres de leur défaire.

19. Il n'est pas rare que la joie suive en robe de deuil un convoi funèbre.

20. Il faut souvent plus de courage pour attendre la mort, qu'il n'en faut pour l'aller chercher.

21. Les larmes que nous répandons sur la tombe de nos amis, sont des larmes que nous répandons, sans le savoir, sur nous-mêmes.

22. Lorsque les malheurs nous accablent, beaucoup de gens nous savent plaindre, très peu nous savent soulager.

23. Si l'on méprisait les louanges, on ne ferait rien pour s'en montrer digne.

24. L'heure qui sonne est pour le sage la voix même de la mort.

25. La faiblesse passe comme un trait, du sein de la vertu dans les bras du crime.

26. Il n'y a que les amants de la paresse, qui puissent se vanter d'adorer des appas que le temps ne saurait détruire.

27. L'orgueil peut faire grâce à la haine, jamais à l'indifférence.

28. Les charlatans sont une vermine que les sots se plaisent à nourrir.

29. Peut-être rougirait-on moins de s'avouer méchant que décidément bête.

30. Plus une fille belle est innocente, plus son innocence est prête du naufrage.

31. La raison humaine est un fruit qui ne mûrit communément que dans l'hiver de l'âge.

32. Il est plus aisé d'obtenir un poste éminent, que de le mériter.

33. Nul doute qu'une avare ne consentit d'être aveugle, s'il pouvait attacher ses yeux à son coffre.

34. On voit des livres d'une vertu si soporiphique, qu'on les croirait plutôt écrits avec de l'opium qu'avec de l'encre.

35. L'amour propre, dans nos assemblées, occupe presque toujours seul la tribune.

36. La sécurité de l'homme de bien réduit au malleur, est un reproche que la vertu fait au vice.

37. Les dames ne boudent jamais moins que dans leur boudoir.

38. Il est peu d'écoles où l'on n'apprenne pas à être vain.

39. Dans les combats que le besoin livre à l'orgueil, on connaît le vainqueur presque toujours d'avance.

40. Le moyen d'être estimé sot par la multitude, c'est d'aimer ce qui nous plaît et non ce qu'elle veut qui plaise.

41. Il vaut mieux mourir innocent sur un échafaud, que vivre coupable assis sur un trône.

42. Quel spectacle plus digne de pitié, que les combats d'un être ardent au plaisir, forcé par l'intérêt même de son bonheur, à se condamner sans espoir, au tourment rigoureux d'une continence éternelle.

43. Nous sommes ordinairement plus heureux de nous croire ce que notre imagination nous fait être, que d'être ce que nous sommes effectivement.

44. Les aumônes sont souvent un salaire que le riche paie à l'indigence qui lui fait goûter par sa présence le plaisir de se sentir exempt du besoin.

45. L'intérêt est souvent plus libéral que la libéralité.

46. Les bienfaits que nous avons reçus nous portent moins à nous montrer reconnaissants que ceux que nous comptons encore recevoir.

47. Notre physionomie est un livre où l'œil exercé de l'observateur lit à notre insu les plus secretes pensées de notre âme.

48. C'est souvent à l'habileté de l'orgueil que la modestie doit son être.

49. La félicité n'est pas toujours dans la seule jouissance de ce qu'on aime, mais aussi dans l'espérance d'en jouir.

50. C'est une folie que d'oser répondr d'être toujours sage.

51. L'on voit beaucoup de gens qui ne sont bons que faut d'occasion de cesser de l'être.

52. Les vieillards ne seraient pas si sages s'il leur était encore permis d'être fous.

53. L'on s'accoutume avec le malheur comme avec une méchante femme.

54. Ce serait un grand défaut que de n'en avoir aucun.

55. Nous avons toujours assez de philosophie pour triompher des maux avant qu'ils n'arrivent.

56. Notre premier pas dans la vie, est un pas que nous faisons vers la mort.

57. L'heure de notre naissance devrait être une source de douleur, celle de notre mort une source de plaisir.

58. La patrie du bonheur est encore à trouver.

59. L'ingratitude cet le silence involontaire d'une âme qui n'éprouve plus, comme au moment du bienfait, ce sentiment de plaisir que nous nommons reconnaissance.

60. L'ennui que nous causons à nos lecteurs, sert à nous venger par avance de leur mépris.

61. Il est plus aisé à l'bomme d'aimer son prochain comme lui-même, qu'il ne le serait à un amant passionné d'aimer son voisin comme il aime sa maîtresse.

62. L'on voit des riches mépriser l'or qu'ils possèdent ; mais on n'en voit pas qui le partagent.

63. Le précepte parle à l'oreille, l'exemple seul parle au cœur.

64. Le remords est un ver rougeur qui s'attache aux cœurs corrompus.

65. L'hypocrisie est un faux visage que le vice emprunte pour plaire.

66. Il faut beaucoup d'esprit pour jouer le personnage de bête.

67. Nous remercions souvent notre mérite des hommages qu'on ne rend souvent qu'à notre habit.

68. Quelqu'étonnantes que soient les folies des hommes, nous ne devons nous étonner que de l'étonnement qu'elles nous causent.

69. Les valets ne diffèrent souvent de leurs maîtres que par la livrée.

70. Nous sommes souvent percés du trait dont nous voulions percer les autres.

5. Transcriptions en orthographe actuelle par Dr Roger Peters [Home Page (en anglais)].
[Octobre 2010]